UN BEAU HASARD
Sur ces entrefaites, Tancrède reçut une lettre de sa mère — qui d'abord lui demandait pardon de l'avoir fait si beau — et qui ensuite le recommandait, en dernière espérance, à M***, ministre de ***, auprès duquel elle avait un protecteur tout puissant.
Tancrède alla se faire protéger chez le protecteur, qui le protégea, et qui ne fit en cela rien d'extraordinaire, car il avait im bureau de bienveillance établi chez lui, certains jours, à de certaines heures : il protégeait régulièrement une douzaine d'intrigants tous les jeudis dans la mar tinée.
Tancrède, ainsi recommandé, s'en alla che'i le ministre, dont il avait reçu une lettre d'audience. M. le ministre, qui avait été taquiné, tourmenté, épluché la veille par un député de l'opposition — cela s'appelle, je crois, interpellé — M. le ministre était de fort mauvaise humeur ; d'ailleurs il fallait ^'il parût indigné dans sa réponse à la chambre, et il se maintenait en courroux pour se préparer à un discours violent ; il traitait son éloquence comme un cheval de course qu'on entraîne avant le combat. M. le ministre bousculait tout le monde — terme de bureaux — il bouscula Tancrède, il ne l'écouta point, lui répondit mal ; enfin, il abusa de sa position pour le blesser sans qu'il eût le droit de se plaindre.
Tancrède se révolta.
— Ah l monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me traitez ainsi parce que je suis un jeune homme inconnu dont vous n'avez rien à craindre ; ah 1 vous m'écrasez de votre puissance, parce que vous me croyez sans crédit. Eh bien ! moi aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la vôtr^. \*\xem\ ^^ 1? Wm9\ 9t »^ys verroçs,
Tancrède traversa les salons, descendit Tescalier du minisire sans avoir encore de projets arrêtés.
Il rejoignit à la porte de Thôtel le cabriolet qui Tavait amené, prit la canne qu'il avait laissée dans son manteau, congédia le cocher de cabriolet, et, bravant le suisse implacable, rentra invisible dans la vaste cour de Thôtel.
Il se promena quelque temps invisible fort en colère.
Comme il marcHait, la voiture de M. le ministre vint s'arrêter devant le perron. Un valet de pied bizarre, vêtu d'une livrée non-seulement de fantaisie, mais je dirais même fantastique, vint ouvrir la portière.
M. le ministre descendait lentement l'escalier, suivi d'un autre personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domestique tenait toujours la portière de la voiture, dont le marchepied était baissé.
Tancrède, comme un écolier, s'approche; puis une idée folle s'empare de lui.
Voyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut s'y asseoir et s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le marche-pied, et va se placer au fond de la voiture.
Le mouvement qu'il imprime à la voiture fait avancer les chevaux, le cocher les retient facilement ; mais le bruit a réveillé M. le ministre de sa conversation. Il se rappelle qu'il est en retard, il se hâte et grimpe dans sa voiture. Tancrède veut sortir, et se lève aussitôt; mais le ministre, qui vient de s'asseoir, se penche en dehors de la portière, il ferme l'entrée de toute sa capacité. Tancrède espère encore s'échapper, mais M. le ministre étend ses jambes officiellement, donne ses ordres, la portière de la voiture se referme, et voilà les chevaux partis.
M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se carre et prend autant de place qu'il en peut prendre. Tancrède, au contraire, se presse, se blottit, se cache comme s'il n'était pas invisible. Il se sent indiscret, et il n'en veut plus tant au ministre. Les torts que nous nous trouvons avoir en-
v^ une personne qui non» a offensés calment tout à coup nQ9
res96ntiments, surtout lorsqu'ils sont involontaires, que nous ne les avons pas choisis. Uir caractère noble n'imagine qu'uûe noble vengeance; il ne rêve que dès cruautés dignes de tut. Les torts de hasard, leà mauvais procédés 'dé circonstance qu'il a envers son ennemi lui sémbleht au-dessous de sa hainej il en est honteux. Dans la loyauté de sa raison, il reconnaît que son ennemi n'a pas agi si mal que lui, et comme il est désenchanté de sa propre haine, il pardonne par humilité. Tancrèdc se reprochait sa conduite ; te ministre avait simplement manqué d'égards en Taccùeillant légèrement; mais lui manquait de délicatesse en le suivant à son insu comme un espion.
Tancrède se livrait à ces réflexions, lorsque tout à coup le ministre s'écria :
— Messieurs...
Tancrède ne put s'empêcher de sourire, il se pinçait les lèvres, il faisait des grimaces pour garder son sérieux, sans penser qu'on ne pouvait le voir ; mais on a de la peine à s'accoutumer à être invisible.
— Messieurs, continua le ministre, le ministère n'est pas embarrassé de répondre aux attaques de ses ennemis...
Ici l'orateur s'arrêta; puis il reprit :
— Nous sonmies en mesure, Messieurs, de prouver à nos adversaires...
L'orateur s'arrêta de nouveau... H reprit :
— Ce n'est pas la première fois. Messieurs, que l'oppodUon nous...
Il s'arrêta encore...
— Bon, dit-il, je trouverai tout cela là-bas.
M. le ministre avait raison, il ne retrouvait toutes ses idées qu'à la tribune, ce qui était fâcheux. Cela faisait dire qu'elles y restaient.
— Il parait que nous allons à la Chambre, pensa Tancrède; je n'y suis pas encore allé, tant mieux !
M. le ministre se remit à chuchoter entre ses dents. — - Le voilà maintenant qui se parle à lui-même, se dit Tan* erède.
Mais le ministre élevant la voix...
^ Sire... cela ne se peut pas. Taî déjà eu Thonneur de le dire au roi , cela fera crier. . . on dira encore que. . .
En ce moment la voiture s'arrêta, non pas à la Chambre des Députés, comme le pensait Tancrède, mais aux Tuileries.
Le ministre descendit de voiture, Tancrède le suivit aussitôt; Par bonheur, le valet de pied était un lourdaud qui lui laissa le temps de descendre avant qu'il eût pensé à «'élever le marchepied.
Entrahié par le hasard et la curiosité, Tancrède s'attacha aux pas diï ministre; il h'avait jamais visité les Tuileries : tout cela l'amusait. Il franchit le grand escalier dont la magnificence l'éblouit, traverse la salle des Gardes, et pénètre, toujours à la suite de M. le ministre, dans un grave salon tendu en bleu, au milieu duquel est une grande table recouverte d'un tapis de velours bléii, — ^^ chambre historique, autrefois le salon de l'Empereur, aujourd*hid le laboratoire diplomatique, qu'on appelle à Paris là boutique ministérielley qu^on nomme en Europe le cabinet des Tuileries.
Plusieurs hommes étaient déjà réunis dans ce salon. Le ministre, que Tancrède escortait comme un recors invisible, était évidemment en retard ; chez lui c'était un système. Si l'exactitude est la politesse des rois, l'inexactitude est, au contraire, l'habileté des ministres, de ceux du moins qui sont influents. D'abord elle sjoute à leur importance ; ensuite lin homme ingénieux, qui a les idées, ne risque rien de laisser lès autres épuiser les mots, discuter longtemps, retourner, embrouiller les questions que lui seul sait pouvoir résoudre. C'est un avantage que d'arriver sain et frais d'esprit au milieu de gens fatigués, dégoûtés de leurs opinions par toutes les objections qu'elles ont essuyées ; c'est un beau rôle à jouer;il semble toujours qu'on rallie les camps divers ; on est ton* jours l'épée qui fait pencher fa balance. C^est très-adroit, mais pour ce^ il faut être homp^ d'importance ; car il est force gens que l'on n'attendrait pas, des malheureux que l'on n'attend jamais, que l'on n*a jamais attendus pour rien ; oh !
196 LA. GÀNlfl
ceux-là, nous leur conseillons d'être exacts, d'arriver même un peu avant l'heure, s'ils veulent obtenir en leur vie une part de quoi que ce soit, et être entrés pour quelque chose dans une décision quelconque.
Le ministre de Tancrède Ait donc accueilli comme un homme qu'on attendait, et dont on attendait une idée.
Un personnage, qui paraissait avoir ime sorte de prépondérance sur les autres, vint à lui en lui tendant cordialement la main. ^^
— Mais, pensa Tancrède, j'ai vu cette figure-là quelque part, cet homme ne m'est pas inconnu...
— Le roi sait-il? dit un des ministres...
— Que je suis fou ! pensa aussitôt Tancrède, c'est le roi ; comment n'ai-je pas deviné cela tout de suite? je devais pourtant bien m'attendre à trouver le roi ici*.
Le roi, peu d'instants après, s'assit devant la table, et les ministres prirent chacun leur place au conseil.
Tancrède était singulièrement embarrassé, combattu entre la curiosité d'écouter tout ce qu'on allait dire et la honte de commettre un espionnage indigne de lui.
EnGn, il capitula avec sa conscience.
— L'espionnage, se dit-il, consiste à répéter, et non pas à savoir.
Et il se disposa à écouter.
Par malheur, en se promenant dans l'hôtel du ministère, il avait eu froid. Ce froid avait réveillé un gros rhume qu'il combattait depuis huit jours, et qui semblait l'avoir oublié un moment. C'était un de ces beaux rhumes qui font scandale au spectacle et à l'Académie, une de ces toux opiniâtres qu'on appelle quintes pendant toute la première jeunesse, mais qui, vers la fin de la vie^ sont respectées sous le nom plus imposant de catarrhes.
Tancrède lutta d'abord avec la quinte ennemie ; il étouffait et suffoquait, bientôt le combat devint impossible, i) toussa,
il toussa bftrdioiQat} et se livr^ à tgute 1% fréuésie de sqq rbume<
Bl If. DE BAIiKAe. m
Le roi était occupé à lire, il parcourait un travail qu'un des ministres venait de lui remettre ; il ne leva pas les yeux, mais il entendit cette toux effroyable et il ne douta pas qu'elle n'ap* partînt à un de ses ministres > Jugeant un homme de guerre, épuisé par de nombreuses campagnes, plus capable d'en être le propriétaire que les autres ministres plus jeunes que lui, il s'adressa au ministre de la guerre, et lui dit avec bonté :
— Vous êtes bien enrhumé, monsieur le maréchal?
Le maréchal n'était pas enrhumé; mais, trop bien élevé pour contrarier son souverain et pour détourner une marque d'intérêt qui pouvait faire envie à d'autres, il répondit en s'indinant respectueusement :
— Oui, sire, oh ! très-enrhumé ; l'autre jour à la revue... Et il se mit à tousser avec enthousiasme.
Tancrède était sauvé.
Une flatterie avait rendu probable ce rhume fantastique, dont le roi aurait pu s'étonner.
Il toussa de concert avec le maréchal, qui bientôt finit par le surpasser. La toux de celui-ci, d'abord flatteuse, était devenue sincère. Ce genre de ruse est facile à cet âge ; il s'en acquittait même si bien que Tancrède fut tenté de lui dire :
— Merci, brave homme, assez, on n'a plus besoin de vous. En cet mstant un huissier entra ; il remit au ministre des
affaires étrangères un paquet qui contenait des dépêches.
— Un courrier de Londres, dit le roi.
Il rompit le cachet.
Lb ministère est changé.
Lord *** a donné sa démission.
Cette nouvelle fit sensation dans le conseil. On s'agita, on s'alanna. Le roi prit la parole; la discussion s'engagea vivement et devint des plus intéressantes... si intéressante enfin, qu'il nous est défendu de la rapporter.
— Voilà qui va faire baisser les fonds, dit un des ministres bas à un de ses collègues pendant que les autres discouraient.
Ce fut ce que Tancrède comprit le mieux de toute la eussion.
— Si jie profitais de cette circonstance? pensait-îl.
Alors ii n'écouta plus rien dé ce que Ton disait ; il se permit dans ses combinaisons, médita vingt projets, rejeta les uns, pesa \es autres, et finît par se décider à courir chez M. Nantua pour lui faire part de la nouvelle dont un hasard Tavait instruit.
Un huissier rentra sous je ne sais quel prétexte.
t)ès que la porte fpt ouverte, Tancrède s'échappa.
Il arriva bientôt chez M. Nantua, C'était précisément son Jour d'audience, car Ip moindre millionnaire a ses jours de receptions matinales.
lï. Nantua, se rappelant la manière dont il avait trompé Tancrède dans ses espérances, Iç reçut d'abord avec embarras, mais Tancrède le niit bien vite à son ais^*
-^'Monsieur,' £t-ii, je viens' vous faire yajri 4'u4g ^^H^ trèft-împortante, et vous pouvez, de votre cj^té, i^é rendre uu grand service. Une circonstance, que des raisons ie déWcar té^ ne peuvent me permettre de vous expliquer, me rend| avant tout le monde, possesseur (f une nouvelle qui doit avoir la plus grande înQuehce sur les (onds ; je suis venu vous en instruire en toute hâte, en né demandant, pqur prix dé ma benne volonté, qu'un modeste intérêt dans vos opérations.
— tfais, mon cher enfant, dil'te banquier en souriant, je ne vous comprends pas, car enfin...
-^ Et voilà bien le malheur!^ s'écria Tancrède; ah! mousieur, si je pouvais ni'expliqùer claliremeilt, si je'pouvieds vous dire la vérité, comme vous Verriez qu'il n'y à pas de doute, ie vous tiendrais un autre langage, ie vous dicterais de plus sévères conditions; mais j'ai besom, avant tout, dé vous inspirer de la confiance ; et comme rien n'est plus extraordinaire (fît la situatiôii où je me trouve, je ne suis préoccupé que d'une idée; c'est de ne point pasde^ à vos yeux pour un f6u, et cependant il y a de quoi perdre la tète. Tenir entre ses mains sa fortune, et ne pouvoir la faire ! et cela parce qu^on est Inconna. Croyez, llohsieur, que si j'avais le lAoihdrè crédit, je ne viendrcfispas vous tourmenter, j'alirais bien sb fkire moli affaire à moi t^ut seul^ je vous en réponds*'
DE M. Dj5 BÀLZàG. tWf^
— Vous oubliez, mon cher, reprit M. Nantua avec malice, que votre intention était de me rendre service.
Tancrède se mit à rire à son tour.
— Sans doute, je voudrais aussi vous rendre service, reprit- 41, je voudrais surtout pouvoir vous parler franchement ; mais vous connaissez trop le monde pour ne pas comprendre qu'il est vingt circonstances, dans la vie aventureuse d'un jeune homme, qui peuvent le mettre en possession d'un secret, honnêtement, légalement même, sans ^u'îl puisse cependant expliquer comment il en a. eu connaissance; mais tenez, je m'engage, si je vous trompe... Oui, je signe à l'instant même une obligation de cinquante mille francs, avec laquelle vous pourrez me faire jeter en prison pendant une année, si la nouvelle que je vais votîs 'apprendre il'est pas exacte.
— Eh bien ! dit M. Nantua, j'ai confiance en vous ; mais ayez aussi confiance en moi : dites moi votre nouvelle, et si je jugé...
-^ Au fait, dit Tancrède, je vous la dirai toujours ; seul, je je n'en puis rien Caire, et j'aime autant que vous en profitiez*
— Eh bien?
— Eh bien! le ministère anglais est changé, lord *** « donné sa démission.
Cette nouvelle produisit sur \^ banquier encore plus d'effet qu'elle n'en avait produit sur le conseil des ministres.
— Mais, étes-vous bien sûr?... dit-il.
— J'en suis aussi certain qu'il est possible de l'être, et je donnerais en ce moment tout l'argent que je voudrais gagner pour pouvoir vous inspirer ma conviction, et vous raconter les étranges événements qui me l'ont donnée. Je le sais, vous dis-je,^ le sais positivement.
— Comment le télégraphe n'a-J-il pas déjà... Ah ! le brouillard est tel depuis trois jours, que cela se comprend... Allons, mais vous me donnez votre parole d'honneur...
— Ma parole d'honneur, dit tancrède avec l'accent de la loyauté.
'— Eh bieni au revoir, mon associé, revenez demain matin.
lOd LA CANIII
Tancrède s'éloigna fort agité.
En le voyant partir,
— C'est quelque histoire de femme, pensa M. Nantua; ce beau garçon était sans doute caché dans quelque boudoir lorsque le ministre a lu ses dépèches. Il doit être discret, c'est cela.
La nouvelle était vraie, comme nous le savons. La baisse des fonds fut plus forte qu'on ne l'avait imaginé, et M. Nantua gagna une somme plus considérable qu'il ne l'osait espérer.
Tancrède eut sa part dans ses bénéfices, et cette fortune imprévue suffit à son ambition du moment.
Tancrède s'était dit :
— Je ne puis vivre sans argent.
Et il s'était mis en peine de trouver de l'argent. Maintenant il se dit :
— Je ne puis vivre sans amour.
Et il se mit en peine de trouver de l'amour. C'était plus facile, dira-tron ; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de cœur sont les plus nombreux à Paris ; et comme il n'y a pas d'hospice pour ceux-là, on risque de les rencontrer partout, et ce sont ceux qui vous attaquent et vous dévalisent.
Là CANNE EST EN DANGEB.
Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piège que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse, il résulte toujours une fatigue de ia pensée, une détente de toutes les facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suite de l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès que la veille nous avons acheté par tant d'efiforts. En bataille, en amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour; u lendemain!
BS M. 1^% BAiiiiac; 101
Et pourtant c'est ce jour-là qu'on dédaigne; et c'est ce jour-là qu'on s'endort. danger 1 6 folie!... Lendemain, jour terrible, décisif et solennel, l'avenir dépend de toi, tu le fais, il t'appartient. En gloire, qu'est-ce qu'une bataille gagnée, sans le lendemain qui la consacre? — En amour, qu'est-ce qu'un jour de bonheur, sans le lendemain qui le purifie? Le lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la conscience dans l'amour. C'est du lendemain que l'histoire attend ses jugements; c'est du lendemain que le cœur date ses sou- Tenirs.
Et ce proverbe qui dit : « Il ii*est pas de fête sans lendemain, » ne veut pas dire qu'il faille s'amuser deux jours de suite ; il signifie que c'est le lendemain seulement que nous saurons si nous avons eu raison de nous réjouir de la veille.
sagesse des nations !
Tancrède devait à sa canne un grand succès qui l'étourdit, cela était tout simple.
Lui, quelques jours auparavant, sans resso;rP9e, repoussé de toutes les maisons où d'abord on l'avait accueilli avec bien- TttUance, tourmenté de l'idée de ne pouvoir restituer à sa mère ces pauvres mille écus si chèrement obtenus, lui malheureux, découragé, sans argent, sans amis, se trouvait tout à coup en possession d'une somme fort considérable, et, ce qui était mieux encore, en relation d'affaires avec un des banquiers les plus considérés de Paris.
Son extrême beauté n'était plus un obstacle alors à ses rapports avec M. Nantua ; il ne s'agissait plus de faire partie de sa maison et d'être commis dans ses bureaux; mademoiselle Nantua n'avait aucune chance de le voir. Tancrède pouvait donc rencontrer M. Nantua à la Bourse, à TOpéra, et faire de grandes affaires avec lui, sans aucun danger pour l'imagination Bomanesque de sa jeune fille.
D'ailleurs, le père prudent avait moins de scrupules depuis que M. Dorimont servait si bien ses intérêts. Tancrède était donc dans une bonne veine, et il éprouvait cette grande joie d'une àme soulagée, cet allégement d'un esprit délivré, ce
LA CàNKK
m mère se portait bien, elle passait la nuit au bal, à 8*ainu8er comme une jeune fille. Trop naïve, trop naturelle pour n'être pas coquette, elle cherchait à plaire, mais ma^é elle; elle aimait les chapeaux, les robes, les fleurs, les rubans, sans prétendre être une femme à la mode. Elle s'occupait de sa maison sans se croire une bonne ménagère; elle remplissait tous ses devoirs sans savoir que c'était cela qu'on appelait les devoirs ; elle avait accepté tous les rôles que lui avait offerts la vie, sans savoir à quel emploi ils appartenaient, avec inno* cence et bonne foi ; mais tout faisait craindre aussi qu'ellfl n'en acceptâ^ de plus périlleux avec la même innocence et la même bonne foi. C'était enfin ce que les femmes froides et romanesques appellent, avec dédain, une bonne petite femme. Malheureusement ces bonnes petites femmes ont plus d'âme que les grandes femmes langoureuses, et Malvina était d'autant plus sensible, qu'elle n'était point romanesque. Elle ne croyait pas à tous les grands événements qu'on raconte dans les livres ; elle pensait qu'ils avaient dû se passer dans les temps fabuleux de l'histoire, n'imaginant pas que, dans la rue Saint-Honoré ou dans la rue de Gaillon, il pût rien arriver d'extraordinaire à une femme qui habitait chez son mari avec ses enfants. D'ailleurs elle lisait fort peu, quelques pages le soir pour s'endormir, comme elle le disait elle-même; et ce qu'on lit dans ce but est rarement fait pour exalter les pensées et troubler l'imagination.
Elle n'était donc gardée par rien, ni par des rêveries folles, ni par des idées fausses, et un amour véritable, un événement nngulier devaient la trouver sans défense. 'On crie beaucoup contre les imaginations romanesques; je les crois, au contraire, 2>eaucoup moms faciles à entraîner que les autres. L'habitude de vivre dans un monde imaginaire leur inspira des préventions contre tout ce qui se passe dans le monde réel. Les événements de la vie ne leur semblent jamais dignes d'occuper leur âme, ce n'est jamais cela qu'elles attendent pour éclater. Et j'ai toujours vu ces jeunes filles au front pâle, au regard mélancolique, aux phrases nébuleuses et sentimeii-
taies — finir par épouser volontairement de vieux maris pour de l'argent — tandis que les femmes raisonnables et rieuses risquaient noblement leur avenir dans un mariage d'inclination. Oui, les chimères romanesques préservent de Tamour. Je connais une femme qui, à Tàge de seize ans, s'était dit qu'elle aimerait un jeune Anglais qu'elle rencontrerait dans une prairie. Voilà quarante ans de cela, et cette femme n'a jamais aimé parce c^'elle n'a jamais rencontré d'Anglais... dans une prairie I... Ssms ce rêve, elle aurait peut-être aimé un ou plusieurs Français, rencontrés tout simplement sur les Boulevards. Ceci prouve encore que les travers de l'esprit sauvent le cœur.
Tancrède trouva madame Thélissier entourée d'enfants» non-seulement des siens, mais de tous les enfants voisins et cousins. Cette troupe de démons tournait, sautait, galopait dans le salon pendant que Malvina lui jouait des contredanses, des valses et des galops.
En voyant entrer M. Dorimont, Malvina quitta le piano, à la grande consternation des danseurs. Les uns s'arrêtèrent subitement n'entendant plus la musique, les autres continuèrent de tourner, et trouvant pour obstacle ceux qui étaient au repos, les heurtèrent brusquement, et plusieurs d'entre eux tombèrent sur le tapis.
La petite ûlle de Malvina fut de ce nombre, elle avait à peine trois ans. C'était une de ces petites boules toutes rondes et toutes roses, que le moindre choc fait rouler. Elle ne se fit tucun mal, mais elle pleura beaucoup. Tancrède, la voyant par terre à ses pieds, se hâta de la relever avant que Malvina ait eu le temps de venir à elle. Il prit la petite fille dans ses bras, la mena vers sa mère, et tout le monde s'occupa de la consoler.
Pendant ce temps, un vilain enfant roux, enfant du voisinage, s'était emparé de la canne que Tancrède avait laissée par terre en relevant la petite fille de madame Thélissier.
Il s'était emparé de la canne merveilleuse!
De cette canne qui...
i8è ta càmni
bè cette canne dont..*
De cet(e canne par laquelle... avec îàquelle... enfin, ife (a canne de M. de Balzac. L'affreux ënfàht se promenait àaiis la sâîlè â manger, autour de la table .ronde, à clievdl ^ùr cette canne; et comme il la tenait de là inaîn gauche entre ses jambes, il était invisible, l'affreux enfant ! Et tancredé, né le voyant pas armé de sa canne, n'eut pas l'idée de la lui reprendre. fatalité 1
Malvîna, heureuse de voir Tàncréde consoler si gentiment sa iîUëj là laissa dans ses bras. C'était là seule coquéuërie volontaire dont elle fût capable, elle y fut entraînée par le plaisir qu'elle trouvait à les regarder tous deux ; c'était un spectacle aui charmait les yeux, que cette belle tÔte dé jeune homme 81 près de ce joli visage d'enfant.
El lui, de son côté, employait ces ftatteriès détournées, § connues des jeunes gens — voîre même des conscrits pour séduire les bonnes d'enfants, — ces compliments qui s'adressent i la petite fille, et que la mère seule peut comprendre.
Tancrède minaudait beaucoup, il faisait l'aimable, c'etaîl fort bien ; mais quand on veut séduire, il faut tâcher de n'avoir pas autre chose à faire ; et quel que soit le bien que Ton envie, il ne faut pas négliger le trésor qu'on possède.
Tancrède, après avoir joué longtemps avec l'enfant, alla réprendre son chapeau ; mais quel fut son effroi, il ne retrouva plus sa canne.
. — C'est Àmédée qui l'a prise, dit un autre petit garçon, jaloux de n'avoir pas eu le premier cette idée.
Et chacun se mit à appeler Amédée.
— Amédéè, vous avez pris la canne du Monsieur?
— Amédée, le Monsieur demande sa canné.
— Amédée 1 Amédée 1
— Eh bien ! quoi? dit l'enfant invisible, me voilà, pourquoi donc criez-vous comme ça?
— Tiens, il est là... Où donc es-tu caché?
^ — Je ne me cache pas, je suis là.
On chercha sous la table.
DS If. ^f B^^AG. |p7
— - Allons, monsieur Àmédée, 4it une tanfe en fureur, c'est très-mal d'avoir pris une canne qui ne Tpu$ appartient pas, c'est très-indiscret; pourquoi avez- vous pris cette canne?
L^enfant, voyant qu'on le grondait d'avoir pris cette cai^nç, la cacha bien vite dans un coin, çt, se montrant tout à CQup, arriva les mains vides dans le salon.
Tancrède, qui n'avajt pas assisté h cette ^çënç, c])ercIi9K ga canne sous tous les meul)les.
—Eh bien I la canne, dit quelqu'un à l'enfant, qu'en avez- Tous fait?
— Moi, je n'ai pas pris de canne.
— Oh ! le menteur ! dit l'autre petit garçon.
— Gomment! vous n'avez pa^ pris la canne de Monsieur?
— Non, Madame.
— Qvie fpiisie^-yous danç 1^ s^Ue à manggrt on yo^f ^ p)ierçfiéy et l'on ne vous a p^^ prouvé.
' — i'étais caché sous la tabje pour faire peuf k Jules, dit-U av^ audace — car cet afifreu^ enfant mentait très-^ien.
La taiite, qui avait été très-maladroite dang ^ s^v^rité, |e Ait encore plus da^s spn jndulgence.
— En effôt, dit-elle, je ^^is allée pioi-méme» çj^ercher Amé- 4ée 4ans la salle à mangep, Qt je puis dire que je n'ai pa» vu i^ canne deMonsjeiir entre ses mains.
— N'importe, cherchons, s'écria Tancrède 4^ns la plus
vfye inquiétude*
pn se précipita dang la salle imanger,Qnchercha derrière les buffets, rien ; — près 4u po^le, rien 1-- Enfin, quelqu'un s'écria:
— La vojlà, je l'ai tro;}vée derrière la porte. Tancrède s'approcha tout joyeux :
— Tenez, lui dit la tante.
St la tante lui présente yne canne.
douleur !.. ce n*es| pas la sienne, ce n'est pas la canne de y. de 9al^c.
Ç*9S^ ui^e grosse canne 4 parapluie. L*affreux enfant s'approche, il examine la canne, et, niais comme un voleur, il
SOS LA GANNB
— Tiens, c'est drôle, c'est pas celle-là avec quoi j'ai joué, je l'avais pourtant mise là ; on l'a changée.
— Ah 1 malheureux 1 c'était donc toi qui l'avais prise, s'écria Tancrède hors de lui.
Puis, craignant de se trahir :
— On s'est trompé, dit-il ; donnez-moi ce parapluie, tâchons seulement de savoir à qui il appartient.
SANS LB SATOm.
Le cabinet de M. Thélissier avait une porte qui donnait sur la salle à manger ; et comme M. Thélissier habitait le centre de Paris, le quartier des affaires, où les maisons sont serrées l'une contre l'autre pour empêcher le jour et l'air d'y pénétrer, la salle à manger de M. Thélissier était parfaitement obscure à midi ; elle n'avait qu'une seule fenêtre posée de travers, et donnant sur un beau mur troué çà et là de petites lucarnes, jours de souffrance s'il en fut. Il arriva qu'un gros monsieur, après une longue conférence, sortit de chez M. Thélissier , et s'en vint , dans cette salle à manger ténébreuse, reprendre sa canne à parapluie dans le coin où il l'avait laissée. Gomme il n'y voyait point, qu'il agissait à tâtons, il se trompa , et prit la canne de M. de Balzac pour la sienne ; et comme il ne pleuvait pas , il fut quelque temps avant de s'apercevoir de sa méprise.
Ce gros monsieur , par une de ces fatalités dont la vie est semée, s'était foulé le poignet droit quelques jours auparavant —vous devinez — et il avait le bras en écharpe. Le bras droit! — devinez-vous ? — Il prit donc la canne merveilleuse de la main gauche, et s'en alla tranquillement sans que personne le vil , invisible sans le savoir.
n se promena quelques moments sur les boulevards avec
assez d'agrément. Tant qu*il marcha, tout alla bien; il évitait de lui-même les gens qui venaient à lui, et il cheminait sans obstacle. Mais la curiosité le fit s'arrêter devant les affiches de spectacle, il les parcourut avec attention , le Vaudeville , le Gymnase, la Porte Saint-Martin; il voulait tout lire pour mieux choisir ses plaisirs de la soirée ; il en était au Cirque- Olympique , et lisait cette affiche remarquable :
Ascension, contrb nature, de la jument NOMMÉE Blanche,
lorsqu'un jeune homme , très-pressé , rasa le trottoir d'un pas rapide, et vint se briser avec violence contre le roc immobile et curieux qui lui barrait le chemin.
L'homme curieux reçut un coup terrible. — Prenez donc garde , monsieur, cria-t-il, je ne suis pas un oiron imperceptible , vous pouviez bien me voir. — Le jeune homme n'avait qu'une idée, éviter toute querelle qui le retarderait ; et comme il ne regardait rien, tant il était préoccupé, il ne s'aperçut pas qu'il n'avait rien vu.
Le merveilleux fut perdu pour celui-là ; il lui passait devant les yeux tant de choses , il comptait si bien sur ses distractions, que rien , dans cette circonstance , ne lui sembla extraordinaire. On est toujours invisible pour les esprits absorbés.
Le gros monsieur se rangea de côté, de manière âne plus fermer le passage ; il reçut plusieurs coups de coude pendant un quart d'heure, il les attribua au peu d'étendue du trottoir , et continua sa route en faisant mille réflexions raisonnables sur cette manie d'imitation, qui nous fait établir des trottoirs à Paris dans des rues très-étroites, parce qu'il y en a à Londres dans des rues très-larges.
A la bonne heure 1 pensa-t-il en rejoignant les boulevards « on peut marcher à l'aise id. Au même instant un commission» naire qui portait sur ses épaules un grand cheval de bois — le roi des joujoux I invention sublime ! première émotion de
l'enfum «- sortit non S9n9 peine du fameia magasin d9 Tâm«
p{er. 11 béait# w ipoment avant de s'einbarquer sur te boul^ Tard, puisi voyant un espace vide, il s'avança )iardiinent. On eût dit que ce cheval de bois qu'il soutenait dans les airs était celui du siège ^e Troie. Le gros monsieur flairait délideusement sans savoir que derrière lui la machine des Grecs le menaçait. En passant devant Thorioge des Bains Chinois^ le commissionnaire s'aperçut qu'il était en retard; il doubla le pas. — Alors un choc terrible vint ébranler toutes les pensées du badaud épouvanté. — C'est un grand malheur d'être invisible sans être insensible en même temps ; et cela est bien commun dans ce monde. D arrive souvent à des gens qui ne font nulle attention à nous de dire mille choses qui nous déchirent le cœur.
Le gros monsieur ayant reçu un coup violent dans la tète se retourne furieux. — Monsieur I dit-il avec indignation — et il se trouve nez à nez avec une grande tête de cheval en bois qui le regarde fixement. — Voyant qu'il ne pouvait y avoir eu dans cette attaque intention de l'offenser, il s'en prit au commissionnaire. — Maladroit, s'écria-t-il , ne me voyais-tu pas? et comme je le disais tout à l'heure , suis-je donc un ciron imperceptible, que tu n'aies pu m'éviter? Le commissionnaire, qui ne voyait personne , ne savait à qui ces paroles s'adressaient. Il continua sa route sans même se retourner, car le cheval ne le lui permettait pas.
Le gros monsieur se frotta la tête , ramassa son chapeau et traversa le boulevard.
— - L'autre côté est plus tranquille, se dit-il , et il s'avança Ters le Café de Paris.
En effet, peu de personnes se promenaient sur ce boulevard; ce n'était pas encore la saison où il est impraticable. Quelques femmes çà et là allaient regarder les étoffes étalées aux Chinois et au Sauvage , étudiaient les bijoux nouveaux chez Boulet. Deux ou trois députés , arrêtés par une ren- - contre, échangeaient quelques nouvelles. Du reste , ce boulevard était presque désert.
Le gros monsieur s'y pavanait; mais tout à coup sortît delà
DE M. DE BALZAC. Slt
rue du Helder une petite blanchisseuse tortue et boiteuse, portant un énorme panier pendu à son bras, et traînant, d'un pas indécis, elle et sa chaîne péniblement. Le monsieur la vit yenjr à lui.
— C'est pitié , pensa-t-il , que de charger ainsi de ce fardeau cette chétive créature — et il se détourna pour lui laisser plus d'espace ; mais la petite blanchisseuse, vacillant dans sa marche, fatiguée de son fardeau, le changea de bras, et entraînée par sa pesanteur, s'en alla tomber, par un détour, sur le prudent promeneur, en frôlant avec son panier, de toute la force de sa faiblesse , les jambes du monsieur, qui poussa un cri de surprise et de fureur.
— Prenez donc garde, mademoiselle ! ne pouvez-vous m'éviter? Eu vérité , vous me feriez croire que je suis un ciron imperceptible...
— Ce panier est trop lourd , dit la petite blanchisseuse , sans voir le monsieur, et elle continua son chemin.
— Je ne suis pas chanceux aujourd'hui, pensa l'homme invisible. L'un me heurte au milieu du corps ; l'autre me fend la tête ; celle-ci me prend aux jambes ; en vérité j'ai du malheur. Aussi quand on n'a pas l'usage de ses deux bras , on est tout désorganisé.
Il prit la rue du Helder, qu'il continua jusqu'à la rue des Trois-Frères ; arrivé là , il entendit une fenêtre s'ouvrir audessus de sa tête — une jeune femme s'avança sur la balustrade tenant à la main un vase de fleurs ; c'étaient des fleurs d'automne, des roses du Bengale , des reines-marguerites, des chrysanthémum pourpres et blancs. Ces fleurs n'étaient plus fraîches, on allait les renouveler.
La jeune femme regarde de tous côtés.
— Personne 1 dit-elle — Personne ! ! 1
Et le monsieur invisible était sous la fenêtre.
— Personne!
Et puis elle jeta les fleurs dans là rue. — Le monsieur
reçoX toutes les fleurs et Teau^^des fleurs -— eau verdàtre •i fétide, qui ne pardonne pas aux habits, et qui teignS
lit Lk CANNE
avec une promptitude surprenante le gilet blanc du gros monsieur.
Sa colère 1... elle est impossible à décrire.
Sa figure ! elle était risible ; heureusement on ne la voyait pas. Des larmes vertes coulaient sur ses joues , des marguerites séparées du bouquet dans leur chute s'étaient arrêtées sur le bord de son chapeau, et lui donnaient Tair d'un berger; des chrysanthémum .étaient restés sur ses larges épaules , des roses s'étaient fixées par leurs épines sur ses bras , dans ses favoris, derrière le collet de son habit; c'était comme un buisson de fleurs, malheureusement de vieilles fleurs.
Honteux, furieux, il secoua tous ces bouquets, et, ne pouvant se montrer nulle part en cet état , il retourna chez lui , — où personne ne l'attendait !
C'était un dimanche : ce jour-là , il avait coutume d'aller dtner chez un de ses amis ; on était joyeux au logis , le maître ne devait pas rentrer de toute la soirée.
La cuisinière qui était fort jolie , la cuisinière d'un vieux garçon est toujours jolie, devait aller au spectacle ; elle était belle et parée , et ne voyant pas revenir le domestique son confrère, qui devait lui donner le bras pour la conduire à la Gaité, elle était montée dans l'appartement pour savoir ce qui retardait son chevalier.
Celui-ci était occupé à choisir le gilet qu'il comptait emprunter tacitement à son maître pour ce jour-là.
Le choix fait, elle Taidait à le rétrécir : et l'on s'amusait , on plaisantait, on cherchait à remplir l'espace qui existait entre le dos et l'étoffe , vu la différence qui existait entre la taille du maître et celle du valet.
Le Frontin avait pris deux coussins : l'un figurait le dos de monsieur, et l'autre sa poitrine ; et puis Frontin singeait son maître, et , ce qui était plus mal , se plaisait à le contrefaire.
— Mets donc l'habit de monsieur, dit la cuisinière ; tiens ,
comme ça on croirait que c'est lui. Oh! que t'es laid!
marche donc! Oh! que c'est bien ça! le nez eu Tairl Oh| c'est (a l t'as Tair bote comme lui.
DE M. DE BALZAC. tlS
Or, monsieur était là depuis ud quart d'heure, immobile, stupéfiait et invisible. Enfin , il retrouva la voix.
— Joseph ! s*écria-t-il.
La rieuse cuisinière , ne voyant personne , 8*imagina que Joseph, pour compléter la ressemblance , imitait aussi la voix de son maître.
— - C'est bien comme cela qu'il t'appelle , dit-elle. Ah l ah ! ah !... c'est bien comme lui.
— Rosalie! cria de nouveau le maître, de plus en plus irrité. ~ Et Rosalie , ne voyant personne et poursuivant son idée, répondait : — C'est cela... je crois l'entendre.... quoi!
Enfin le maître, hors de lui, jeta par terre la canne qui le rendait invisible, et s'en vint saisir au collet son insolent valet de chambre , avec la seule main qui fût capable d'expri* mer sa colère.
— Monsieur ! s'écrie la cuisinière anéanlie.
— Monsieur I dit le Frontin désarmé.
— Je vous chasse tous deux.
— Mais, monsieur...
— Je vous chasse, entendez-vous? silence !
Donnez-moi ce qu'il me faut pour m'habiller ; demain vous
sortirez d'ici tous les deux.
Il s'habilla.
Le valet, voyant la verdure qui recouvrait les vêtements de son maître, ne put s'empêcher de dire :
— Où donc monsieur a-t-il été? qu'est-il arrivé à monsieur ?
Le maître ne répondit point, il ne dit que ces mots en partant :
— Vous reporterez ce soir cette canne chez M. Thélissier, et vous demanderez mon parapluie que j'y ai laissé.
—Oui, Monsieur.
— Et la canne resta aux mains d'un domestique renvoyé 1
»• H CAMNlf
Aussi courut-elle plus d'un danger.
Sosalie, trpp affligé^ pour fdler ^14 $peçt^c)e, feiidit à Joseph sa liberté.
Josep)! se prépara triste^ne^t ^ fçpRF^f )^ caiinç chez ^|. TjiéW^ier.
Mais che^iio faisap(, il rencoi|(r^ \\^ ^ipi.
Q(i cause; Josep)i confessi^ que son iDaîtra l'a renyoyé; r^i s'étonne, il connaît une pl^ce v^i^nte-; on lui a demandé q^ejqu'iin; il propose d'entrer chez un marchand de vin pour causer de l'affaire plus à l'aise. Joseph accepte , on hoit beaucoup.
D'autres personnes vieonçnt chez le même marchand de vin.
Un plaisant désire la place de ces messieurs; la plaisanterie est mal prise. Joseph est querelleur; il menace, il fait valoir la canne. On mépris0 la canne ; la çaime 9'iodigne, elle agit.
Jpjufes, coups de pied, coups de poings, coups de cao&e ; les combattants se poursuivent dans la rue. La querelle s'échauffe à tel point qu'on sent le besoin d'un commissaire de police. On court chercher le commissaire.
Pendant ce temps, les deuxchampiops sedisputeutlaeanney l'un pour la garder, l'autre pour la reprendre, elle donne trop d'avantage à son ennemi.
Bref , dans la lutte, tous deux la tiennent 4e la main gauche.
Le commissaire arrive.
— Où soni^ilsf Plus de combattants.
— Vous m'aviez dit que deux hommes se battaient! je ne les vois pas, dit M. le commissaire.
— Âh! je les entends, reprend la servante; ils sont sans doute dans l'autre rue.
'fi
DI i. tï BiiZÀG. lit
mystère I on entend des itijiifëâ épouvdfatébles, oh ne voit f^sohrie ; personne que des témdiiis hébétés qui regardent iAûs rieii comprendre.
Enfin les deux ènnemià, éptiisSë de fureur, lâchent la csinne tous deux en mêine temps ~ et viennent tomber aux pieds de M. le commissaire que leur chute fait reculer d'uc pas. La canne est tombée avec eux.
M. le commissaire d'un air très-majestueux la ramasse. Comme il a besoin de toute son éloquence, et qu'il parle plus facilement de la main droite, il prend la canne de la main gauche.
Plus de commissaire I ! 1
Éclipse totale d'un commissaire de police !
— Ah ! dit le marchand de vin aux deux querelleurs, M. le commissaire est là qui va vous mettre à la raison.
— Eh bien ! où est-il donc M. le commissaire? il était là il n*y a qu'un instant.
— Î'q l'entends qui parle, dit quelqu'un.
En effet, M. le commissaire, quoique invisible, n'en était pas moins conciliant; son discours pacifiant allait toujours son petit train. Son attitude était très-noble, son air très-calme, malheureusement ce beau maintien était perdu.
Enfin Joseph revenu à lui-même demande sa canne , il crie qu'on lui a volé sa^cànne, et M. le commissaire, pour la lui rendre avec plus de dignité , la fait passer dans sa main droite.
M. le commissaire reparaît.
Comme il y avait de chaque côté du cabaret deux portes qui donnaient sur deux rues différentes, ces disparitions mer« veilleuses furent expliquées , et la querelle terminée , on ne s'en inquiéta plus. M. le co]îr.niîssdîre fit une allocution pleine de sagesse aux deux ennemis, qui s'humilièrent.
Joseph se hâta de reporter la canne chez madame Thélissior, qui s'empressa elle-même de la renvoyer à M. Doriraont, sans se douter, la pauvre femme , des tourments qu'elle liû préparait.
tfe LA CANNI
Qae ceux qui ont retrouvé un amour qu'ils croyaient perdu, qui ont sauvé un ami en danger, qui ont obtenu la grâce d'un condamné , qui ont vu guérir un malade , qui ont refait leur fortune , se figurent ce qu'éprouva Tancrède en retrouvant son trésor égaré. Pour nous, nous reconnaissons l'impossibilité de le décrire.
gÊDUCnONS*
Une fois rentré en possession de son trésor, Tancrède ne songea plus qu'à ses amours, et la canne lui fut très-utile pour continuer ses assiduités.
' Tancrède allait presque tous les jours chez madame Thélissier; mais il se rendait chez elle si adroitement, qu'il ne pouvait la compromettre.
Sitôt qu'il arrivait dans la rue de Gaillon, il passait la canne dans sa main gauche , et devenait invisible. Il entrait ainsi dans la maison à l'insu du portier; il montait l'escalier, il sonnait, on faisait attendre un instant , puis le domestique venait ouvrir la porte : ne voyant personne, il s'avançait vers Tescalier pour savoir qui avait sonné , et s'écriait : — On est parti!
Pendant ce temps, M. Dorimont entrait chez Malvinà.
— J'ai trouvé la porte ouverte, disait-il.
—Ce sont mes enfants qui l'ont laissée ouverte sans doute; Pauline ne sait pas encore la fermer.
Et le merveilleux s'expliquait toujours.
Tancrède restait avec Malvina tant qu'elle était seule ; s'il entendait venir quelqu'un , il se levait et s'en allait bien vite, en repassant la canne dans sa main gauche.
De sorte que jamais on ne le voyait chez madame Thélissîer, ou du moins rarement , et pourtant il y venait tous les jours.
DE H. DI BALZAa MT
llalvîna ne se doutait de rien, et comme elle évitait de prononcer le nom de M. Dorimont , parce que ce nom la foisait rougir, elle ne s'apercevait pas qu'on ne parlait jamais de lui ; elle croyait que ce silence venait d'elle, et elle ne songeait pas à s'en étonner.
Tancrède était heureux ; il était aimé , on ne le lui cachait pas ; mais il y avait encore loin de l'aveu chaste qu'il avait obtenu, au bonheur cruel qu'il ambitionnait.
— Cette petite femme-là qui parait si naïve, pensait-il, sera très-difficile à entraîner...
n avait raison. De nos jours, il n'y a plus que la candeur qui soit farouche.
Cette situation est insupportable, se dit-il un jour; je ne puis pas vivre plus longtemps dans cette incertitude, et d'ailleurs ma canne! il faut bien l'employer.
Il réfléchit beaucoup, et il alla voir une seconde fois Robertle-Diable pour s'inspirer.
Madame Damoreau était encore à l'Opéra, à cette époque ; elle chanta d'une manière si admirable l'air du quatrième acte : Grâce ! grâce pour toUniémet et grâce pour moi /..• et elle était si jolie à genoux, que Tancrède fut électrisé.
n ne comprit rien à la générosité de Robert ; la musique est si belle, qu'elle produit précisément Teffèt contraire à celui qu'elle doit produire dans l'ouvrage. C'est là le mérite. Tancrède sortit de l'Opéra passionnément impitoyable , et il se dirigea vers la demeure de Malvina, armé de sa canne diabolique.
Et la pauvre Malvina , à ce pouvoir magique , à ce prestige
avait rien à opposer, ni talisman, ni chaperon, pas même ce
edoutable défenseur des jeunes femmes, cette égide qui les préserve souvent dans de bien grands périls : la présence de ses enfants; car le protecteur naturel des femmes est moins un vieux père, un grand frère, qu'un tout petit enfant — et Malvina, par un hasard fatal, n'avait près d'elle ni ses fils ni sa fille ce soir-là ; depuis deux jours elle les avait confiés à leur grand'mère, par crainte de la rougeole qui était dans sa
maison. C'était un soin prudent; mais héiâs ! cela porté toujours malheur à une jeune mère, âe quitter ses enfaûts. li était minuit I
XYl
GBÀCBl GRAGI POUR TOI-mAmbI... BT GHULCB 90VK «01 1
*~ Quoi, Monsieur, teui iotfi..- A eettë heure?... If&isé'est
affreux I...
— HaWinal
— C'est infâme!
^ Est-ce à moi que vous ctevex polét aiiiiri , M âltiiia? le ereyais que vous m'aimiez?:.;
— Oui, je croyais... mais... mais comment ètes-t($US ici? Qui vous a fait entrer?... Si Joséphine était capable...
— Ne i'accuseî pas ; ce n'est pas elle; •*- Je la chasserai !
— De grâce, calinez-TOûs | personne ne m'a tu tèhir .
— Une Iteure du matin l... Veiâlr che2 Une fômihe qifî ne TOUS a jamais domiê le droit d'agir alfist! ch&t tine femme qui vous aimait... qui aurait sacrifié sa vie pou^ voiis, qui avait confiance m vous. Âli t c'est horrible 1
—Rassurez-vous, madame; Je vous aiflfe, tous êted libre auprès de moi. Je ne voulais que votre amour ; mon seul tOH est d'y avoir cru.
-^ Qui vous a hii entrer Mt Espliquese^md ce myëtëre. Phmçois vous est-il vendu?
— Je n'ai séduit aucun de vos doifiestf queS , M Sdamd , et Si ma présence vous irrite à (se point, je puis m'éloîghér sans qu'aux yeux de personne vous soyez cc^promisè.
— Je ne vous comprebds pas , c'est à devenir fbUe ! DÎte i par où étes-vous venu?
««* Par la fenêtre, rép^nditTâncrède audacîeuseméât.
DE H. 1^1 BALZAC. Ut
*^ Ah l mon Dieu 1 8'éerîa-t-elle, il poutait se tuer. . •
— EtTanerède improTisa ce mensonge : .
*— J'étais chez un jeune peintire de mes aQijsi q\^i demeure près de vous. Les fenêtres de son atelier donnent sur Yotr${ cour. Je l'ai quitté ce soir, à Theure ordinaire; mais ai| lieu de sortir par la porte , je suis monté sur la terrasse, 4e, \^.sor les toits... et j'ai pu pénétrer dans cette maison par la fenêtre du grenier qu'on a lais^ ouverte.
Ce récit était absurde , et par cela même il fit bon effet. L'extravagant est le probable, en amour.
Malvina fut si épouvantée dil danger que Tancrède avait couru pour ellOf qu'elle lui pardonna sa témérité.
— Mon DieU| dit^lle, quelle folie! cette maison est si haute!;..
Tancrède, voyant le cœur de la femme reparaître^ éprouvai quelque honte d'avdr par un mensonge usurpé cette pitié ; il perdit de son audace.
— Puisque mon imprudence vous offense f dit-il| je vfds vous Quitter, tnais avant de me renvoyer si cruell^Enent... Malvina, pardonnez-moi.
— Vous, ne pouvez p|B^*tir; redescendre de cette terrane dèrait plus difficile que d'y monter. Il faut attendre..
— Attendre qu'il fasse jour, pour qu'on me voie ?
— Non, il faut vous cacher.
— Où me cacher?...
Elle réfléchit un momient, puis elle reprit :
— Dans là lingerie... oui, perspnne n'y viendra.,Vous y réitérez jusqu'au matin, et puis quand tout le monde sera levé dans la maison, à l'heure enfin où vous pourriez vous montrer convenablement , vous partirez. ..
-^Non, j'aime mieux VDus quitter; Je me repens déjà d'être venu, dit-il avec tristesse.
— Que vous êtes méchant I Il voulut s'éloigner.
Elle frémit. — - Attendez un moment encore, dit-elle , peut* être y a*t-il un autre moyen.,.
I» LA GANlfX
— Si c'est pour m'épai^er un danger que vous me retenez, Madame, rassurez-vous, je n*ai rien à craindre.
— Vous ne pouvez repartir par cette terrasse, je ne le veux pas.
— Ah ! c'est juste , reprit-il avec amertume, si l'on trouvait un homme tombé d'une fenêtre de votre maison, cela pourrait vous compromettre.
Elle fut si blessée de cette idée, qu'elle n'y répondit point.
Elle était agitée, elle tremblait ; enfin , elle prit un parti.
Restez, Monsieur, dit-elle froidement.
Puis elle s'approcha de la cheminée, ranima le feu , alluma d'autres bougies, ferma les rideaux de son lit, et s'étant enveloppée d'un grand châle, vint s'asseoir dans un fauteuil , en faisant signe à son hôte importun de prendre une chaise en face d'elle.
Tancrède s'établit alors comme une visite, elle comme une voyageuse, résignée à passer la nuit dans le salon d'une auberge dont toutes les chambres sont occupées.
Tancrède la regardait en silence ; tant de calme et de fermeté le révoltait.
Elle ne m'aimait point, pensait-il, je m'étais trompé.
Cette pensée le faisait souffrir; il voulut s'en venger. Il affecta une grande indifférence, et joua le rôle d'un homme subitement guéri de son amour; il sentait sa situation ridicule. Malvina avait sur lui trop d'avantages par sa froideur et sa dignité ; il voulut la déconcerter en détruisant ce prestige , en ôtant à cette scène toute la solennité que le maintien grave de madame Thélissier lui donnait.
Alors il prit la parole, comme s'il causait dans un salon , et dit d'un air parfaitement sérieux :
— Vous savez , Madame , que M. Guizot a offert sa démission?
Malvina , qui ne s'attendait nullement à M. Guizot , à cette heure, ne put s'empêcher de sourire.
— Il est un peu tard pour parler politique, dit-elle.
— Oh 1 je n'y tiens pas...
Il se tat encore quelques instants ; puis il reprit avec le même aplomb :
— Scribe se met, dit-on, sur les rangs, pour être de TAcadémie ; on croit qu'il sera nommé.
Elle sourit encore malgré elle.
-« Quelle manie de conversation avez-vous donc? dit-elle.
— Quoi l vous voulez que je reste sans mot dire , sans dormir, sans aimer, depuis deux heures du matin jusqu^à deux heures de la journée? car il ne sera pas convenable que je m'en aille avant l'heure où j'aurais pu venir.
— Eh bien ! causez, dites ce qu'il vous plaira.
Il resta quelques moments à chercher, après quoi il continua :
— Vous avez là de jolis flambeaux , Madame, mais je remarque sur ces étagères plusieurs choses du môme genre, ces vases, ces flacons; vous aimez donc beaucoup les Chinois, Madame?
Ce mot de Chinois est en possession de foire rire depuis des siècles , on ne sait pourquoi ; mais prononcé d'une manière si pédante, à cette heure, et dans la situation romanesque où se trouvait Malvina , ce mot était irrésistible , elle ne put l'entendre sans rire. Tancrède, la voyant moins sévère, ajouta :
— Vous n'avez jamais réfléchi , Madame , à cette préférence qui vous entraine, à votre insu, vers le Chinois?
— Non, Monsieur, répondit-elle, il fallait qu'un homme vhit à cette heure, chez moi, malgré moi...
Elle ne put achever, et se mit à rire franchement.
— Âh ! vous vous moquez de moi, dit^l avec grftce, et vous avez raison.
Mais en disant cela, il se rapprocha d'elle, et voulut lui prendre la main; elle la retira vivement.
— Non, laissez-moi , dit-elle, je vous en veux ; je ris, parce que cette situation est ridicule, et que vous me dites des folies; mais sérieusement votre conduite me fâche , et je regrette la confiance que j'avais en vous.
Pauvre femme ! ces paroles étaient une grande faute , car
1^ 1*4 QAItlIB
pH^ raiffQQ^leii^ lu ponyArg^lîQa q| tantes les pensées ve» l*amour. QuaRd on est fâché contre un homme qa*on aime» ç^est Jif^p ff ^9-gf ^de f9|bl@9se gpe de lui parler de ses torts ; c*est risquer qu'il se justifie ; fd c'était une grande imprudenee pour une si jeune femme qu$f de l'exposer à écouter les ex cuses 4'un 94 \m^ jeune hpmme > A deux heures et d^mie du inatin. Un p^don aççQrd^ i pptte b^re est bien vite U9 erime pour tous deu}^.
Hélas! i| se j^^ifi^ rr- per )e seule eiLCuse i||ii explique de semblables imprudei^pes, par trop d'amour; et c-est une bien bonne excuse pfj$ 4'iipe fep^me I Q de^nanda pard(m si huml)lemen|, g^'çx^ f^'osa pius lui en voulpir* U éta|t si malheureux d'avoir déplu, qu'il fallut bien le consoler.
Que TOUS dl(?M'J®^ ii 1^9 qudques minutes s'écoulèrent •— etun ^ngemenl i^itel^to l'i^ît gp^ dans la diakigne de çe^ gen^ nagH^rp li \m\^ Ym Çimtre Tautre. La eouvenuition était devenue plus en harmonie avec l'heure, le lieu et la situafipfi de^ t^immaSH^ > PA ^'il9dU QllM beSQ»i pour la soutenir, 4? W^^ mm^^h »fi»i^J«» e> U p« ta| plus question une f^ule (oj§ d§ ré^gtiâi de M* Sorihe et de la démission df
JOIB INOPIIIIB.
8 est peur les femmes un momenl de déluré, que l'être le plus aimé. ignore, et qui serait le plus beau secret de sa vie, 4'il Pouvait le draner. Q^est l'heure de sohtude qui suit une présence adorée ; c'est l'instant où , rendue à elle-4ntoe par ^ «m^pen^îep d-ime tilimté trop grande , Tâme s'épanouit et seypure eveç eoeh^temei^t une joie naguère trop puissante , PDeique pénible par son exoès; o'est l'instant (À la pensée «imide s'élance, s'abandonne, se livca, où la passion s'expnme, ^ re^lMfl minme ]à voix.
DX Bf. PIS ÇALZAG. ^
iUorà la vie s'illumine, notre c(^i^ j^'^^^n^ç ^. g^ clartés, comme un temple pour un tripipp)^. j| ^e\ (^e ^ toutes ses gloires , il brille comipe pour ui^^ {^to ; fs'^t ^^ triomphe que d'être aimé , et dai^ 1q^ trj^^ppflQ ^e sa feoo^naissance, il élève vers l'objet de son culiQ uf^ Tç Ifpupii d'actions de grâces , un hymne de bpnl^euf ^i d'amQf^.
Rester seule avec cette eniyrante pei)§éQ : |1 (p'|||f]^^!... C^ moment est peut-être le plus dqux mqip^})| PQUp unç. %a%$t chez qui la passiop la plu^ vive est toi^ourg y^l^^ ^!^, ^VÊSi^ de timidité. C'est alors qu'eile aime, âlQç^ 9i'f^^^ o^S ^PM\ Elle est seule, san^ témoip, car celui qu'on chérit 1/^ plus est encore un témoin. En sa présence l'âme ^^ longt^ffip^ g^il^^O ; son aspect nous jette 4ans uff si ^aiad tfouble, sa yp|f nom fait tressaillir, son regard nous éblouit, §^ pensée noAig ^§or])ei une émotion si yiolefite ^t pr^^uç ^ (f}uf|[(^nt. ^qu§ so|9une^ alors la proie de notre l^nbeur, qquç j^ ^ng|(ip^ p|^ i )e savourer.
Mais sitôt qu'un adieu passager nous délivra, pqtfç |m^ magnétisée respire, elle fij'exjf^jp, ^te retrouve ^ yolqu^, «De se compfencj , elle sait (ji^'^Ùe çdme ; ej^ ^^ siibi^ pli^ fiqft amour, elle l'accepte, po||f ^ii$i dire. ^\ot^ pUp gsg i:fip|>i^^ le maître qui vient de ^ quittef, eîlg q^e révflflHfifr, elj^ i^ ramène par la pepsé^, elle Ijd rç^Qn|, e\\p lu) par\ç, pî|{) )ui confie toute ^ folje , »lle lui r|C0Btfi ^ W?m\ cifflftWP U n'est plus là que pijr lia f ^ve, pjle q> f\v^ pç»i: de \\^ , e|te peut être franch^, e)te \\\\ dit tout, Sei|(g , elje a plm ^'aa)pi|r qu'en sa présence } ^e\j]p, §|le est plus \ \^ que pur ^n pq)h(:.
Et Malvina ^q croy^j^ S(9ule«
Quand il avait fallu se quitter, tremblante et û!^ p§^ ^i^ cret , elle av^it coii^^if T^crè4e ^W PP« P^S^ 4'wttchambre, oi^ il (jeyait pa^ef fp rf)gtQ de )g gu^t*.
Tancrède y était resté m^W^ i9?HBJs, Sfei? t? Il y * telte jours des hasards CQfpique§ ^aj}^ |<ç plu^ r^BJ^Q^glUts jlVWr tures. — 11 arriva qu'uij phiep, un ^^«(ff^ffl^ <*iW W habitait une ch^br^ ^^^If^f! « S^^lt II9{rç ^éf99 ^ l-^l^^W; il se prit à aboyer sous prétexte qu'il était de bonne gardq; ^
Malvipa 8^ lèv^v i^PÇ! ^^^) ^^ <^|çf tourne d|nfi la 8erri|re; la porte de sa chambre s'ouvre... M! Thélissier, vïta d'une robe de chambre ^ ramages^ coiffé d*un bonnet de s^if npire, et t^ant une yei)jeuse à la main, en|re dans l'appartement de eafenuifie.
Tancrède , guoioue ifivisible , recule épouvanté. -— Matyina frémit : mais ce n est pas le remorf^ c[ui l'agite ; le remofds , c'est déjà la raison, c'est de la force ; un remords, c'est déjeune distraction dans Tamour, et l'^^our dans so^ cœur est encore tout puissant; l'heifre des réi^ords n'est pas encore venue; raspectde son époux ne lui en donne même pas/^Cè nest point de la honte qu'elle éprouve à sa vue, c'est de la haine. Elle n'a paç peur de sa colère , elle a horreur de sa tejidr^sse , e)Ie ne songe ou'à Téviter. Elle s'indigne , toute sdii âme ^ révolte contre lui; elle ne lui appartient pjus , elle est libre, elle s'est affranchie par la trahison. — à misère ! ses devoirs ont changé de maître; sa Q(|élUé est à celui qu'elle aime;
l'homme qu'elle n'aime pas est son ennemi.
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M. Jhélissier était loin de deviner ce qui çç Posait dans l'âme de sa femme; il la croyait incapable d^roiiver ta moindre passion. Il avait épousé Malvma si jeune qu il la tr^-
naître ne nous connaissent jamais; ils ne veulent pas comprendre çfue l'on grandisse , ils noi^s regardeç^t toujours avec leurs préyentions; et dans leu}* étopnem^nt stupidej il$ appelient « ^tr^nge changement de caractère » les d'éveiopppments naturels qjae l'âge an^ène dans nos idées, ^an^ nos (jefauts et danç nos sentiments. — On ne peut pas imaginer qu'une femm^ <;|u'on a vue jouer à la poupée, i i'âge de six ans. Plusse mourir d'un çhaadn a ^our | vin^ing ans, et pourtant cela s*^stvi^.
^, Thélissier^ d'ailleufs ^e comprenait ir^en aux délicatesses, disons mieux, aux corruptions du cqpurj^ Ç'^i^tajt ce qu'on ?BBflW« ffl *>^R mil f#ç à yiYré^ g^yguij mais profes-
dant une épouse enfin cooune une servante légitimé |^ faite
DE M. DE BALZAC. itf
poiMT élifer los enfants et tenir le ménage, mais indigne d*eccujmr sérieusement les pensées d'un galai^t homme ; ce qui ne l'empêchait pas toutefois de trouver Malvina fort jolie.
-rr ïe voilà levée aussi , Mina? dit-il en voyant sa femme près de la cheminée ; ce maudit chien l'a réveillée comme moi)
— Je suis malade, repnt-elle d'une voix tremblante.
— Malade , mon enfant I au'as-tu donc? veux-tu que j'aille d^erchec Villermay?
•—J'ai une^èyre horrible, laisseK-m<H.
— Tu fais la méchante, ce soir.
ig^ digant ce^ mots , M. Itiélissier ^m% S9 yQiUeuse ^ une table, et se préparait à aller fern^er la port# qu'il avait laipséo pftxprfe.
-r^ Ne fermez pas cette pcirfe, dit-elle, j-ai besQjnd'ak»
T^^fMe était au ^pptiee , U YOQlut tfm allftTf mai» «Bft
curiosité cruelle le retint.
— JQ suis très-ftouffrapte , dit ll^riwft *Yep ifpp^tleneg , voyant qvie son mari s'ét^ljs^ait ^m 9^ chapabre avec ri»r tention 4*y r^ster. — J'«i bèspin de mu soig^eç, ajleaj, Wssaïc moi?
— Personne nç te soignera mieux que moi, Minette; mais tu n'as pas^ l'sûr malade du tout, tu es fose, et si...
— J'ai la tète en fei^, je souffre horriblement.
-<r II faut te r«QQiicd»er; relève tes ciheveux , et remets-toi
au Ut.
— Je ne veux pas , vouf dis-je ; je me leras quand vous
êtes venu.
•^ Mais, qtt*as-ti| dcmc? je ne te reconnais plus : tu me dis « vous, » comme à un monsieur ! allQiis, ne &is pas l^ caprir cieuse, viens m'embrasçer.
Malvina tressaillit ; un firoid mortel courut dans ses veines.
— I^U pae boudeg, r§çrit l^. TbéJisçiQf ^ eh J)iftp ! |e p sujs pas fier, j'irai moi-môme.
M. Thélissier, à ces mots, s'avança vers sa femme; elle voulut s'éloigner, il la retint.
ÈÈ» LA GAlflfl
— Voyons, dit-il en passant sa main sur le front de Mal- Tina, voyons si cette petite tête est bien brûlante? — et puis il lui donna, sur le front, un afifreux baiser...
Ce baiser retentit, au cœur de Tancrède, comme un coup de Aisil; il s'élança vers la porte et s'enfuit.
désenchantement!
Ce baiser avait réveillé Malvina de sa stupeur ; un si grand danger la rendit perfide, elle se radoucit tout à coap, et d'un ton presque gracieux : Je t'en prie , dit-elle, laisse-moi, va, ja t'appellerai si je suis plus souffrante ; mais va, si je peux dormir, demain je serai mieux.
Le bon M. Thélissier céda aux instances de sa femme; il avait un peu froid , et il ne fut pas fâché d'aller se recoucher.
Malvina, seule, pleura tout le reste de la nuit, la pauvre femme ! elle pleure encore... car l'ingrat Tancrède n'est jamais revenu.
Le coup qu'il avait reçu était si fort , qu'il avait tué son amour. Malvina lui apparaissait toujours dans les bras de son mari ; il ne pouvait se délivrer de cette image ; de tous ses souvenirs, celui-là seul était resté. Quelquefois il se disait : D'où vient donc ce dégoût?... Je le savais bien , pourtant.... oui , mais je ne l'avais pas vu. maudite canne ! s'écriait-il dans sa fureur, est-ce là le bonheur que je devais attendre de toi? c'était bien la peine de me faire invisible pour... Mal* heureux! je l'aimais tant! je l'aimerais encore sans ce don fatal. Quelle leçon !
Pourquoi s'étonnait-il? c'est la vie. — Entrevoir ce qui charmait notre âme et nos yeux sous un jour défavorable , n'est-ce pas ce qu'on appelle
GONNAlimB?
Découvrir qu'on avait tort d'aimer, de croire et d'espérer, n'est-ce pas ce qu'on appelle