SAVOIR
DE H. DE BALZAC. tW
Et il y a des gens qui se donnent beaucoup de peine pour en arriver làl Si Ton faisait une nouvelle mythologie, nous exigerions que FÀmour fût, non pas fils de la beauté, mais de Tignorance... Et que dis-je? c'est la morale des malheurs de Psyché, tant punie pour avoir voulu savoir qui elle aimait.
Tancrède prit dès ce jour une résolution terrible :
•— Je n'aimerai plus que des veuves ou des jeunes filles, se dit-il, c'est la femme libre qu'il me faut.
Et comme un apôtre de M. de Saint-Simon ,11 se mit à la recherche de la femme libre.
UNE SOIRÉE POÉTiQUE.
Un soir qu'il ne pleuvait pas, Tancrède errait dans les rues de Paris, ne sachant à quel théâtre se vouer.
Au Vaudeville, on donnait :
LA CROIX d'or,
Aux Variétés, on jouait :
LA CROIX d'or.
AU théâtre du Palais-Royal , on représentait :
LA CROIX d'or.
Toujours LA croix d'or ! Laquelle choisir? L'embarras était grand.
Si chacun de ces théâtres avait donné une pièce différente, Tancrède aurait pu se décider; mais le même sujet partout! il aurait fallu être im vieux coureur de spectacles pour savoir au juste celui qu'on devait préférer.
Tancrède cheminant sur le boulevard , aperçut, au coin de la me Taitbout, une espèce de file de voitures.
2M IfA CAÎJJSIB
m-^^ qu'il y * im tbé^trç {)^ là? s^ ^Ml, et S^ScfiiîiaJfi.
ment il dirige^ ses p9fi ^9 P^^^ ^fi W(^^^ 1^ ^^^' JLei ypitHfp^ ?y§iefit |gufeç 4f>^ ^rppg p?iûtes sur leurs
panneaux *, lea cl^çv^tix i^aiW i[(ii^ianeo)|gHe^, 1^ ^^^^^f ^ ^'
sérabl^ i mai^, çft WWÇlig, \^ yalçts (^^ pi(?4 é^i^nt bien
tenus, et sentî^if^^ )a tH>nR^ ^i§Pf^* Pe tomps^ Qp ^ô^R§ 4q$ f^P^ps vieilles ou jeunes poii>
traient un turban, un boni^l;, qt c'était p|aisir que dç ypip
four mauvjii^ buguBiii*.
Tout à coup la glace d'une des YP}t|ire^ s'abais^f;9 ^ jgl)P9 homme passe sa tête blonde :
— Qu'esirce donc? dit-il, pourquoi n'avançons^nous pas?
— Monsieur, c*est la file.
— Gomment nous sommes à la file? ah! c'est charmant^ s'écria-t-il ; madame de D*** qui m'écrit :
« Venez, nous serons entre nous; je n^ai invité personne, c'est une petite soirée sans façon. »
— Btpuis, voilà qu'elle a rassemblé tout Paris I
— Elle ne pouvait faire autrement , dit une autre voix qui sortait du fond de la même voituffi ; (Qut le fnpn^P voulait entendre les vers de Lamartine, et madame de D*^ se serait brouillée avec tous ses amis.
— Âhl pensa Tancrède, il paraît qi^ ce^ me9$if$i:|p£^ vpn( à une soirée littéraire. Ehl mais, moi aussi, je serais curieux d'entendre des vers de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi gq p)ai^îf-là? La ca^Q^ me 4pit fine réparation — et Tancrède fit passer la canne dans sa main gauche.
La voiture des deux jeunes gens a'arrêta devant la porte d'un joli petit hôtel de i§ ruQ Saii^t-Geor^es, et les depx superbes dandys entrèrent dans l'antichambre, sans se douter qu'ils étaient troi^<
11^ quitfèrei^^ ieprs m^te^uç ; TfWîW?? f.îPW<|îïP®flt? ?!!?il %ire cpiïm^ eux ; mai^ heuf^ij^gipei^^ jï se rappel^ que ce soin était inutile ; il garda sa ^Q^ r^dl^gp^ ^e voyage ^ et «émit aur fa t^Je sfm ct^p^ai; , qjjp , jâf ' v^m rputipie dé çolitesse, il avait ôté ej\ eiiir^t..
DE M. i>K BÀ)i|AG. S|t
Itp dcfQ^ tett9^l^ 4^ 1^ pprte du ^l^n l'oijLyilr^t , ^i TancrM^ ppsa bien vite 1§ premier Ri^pd^^j^ qu'on ^i^ouç^t (e^ nouveaux venui, occupa à f ét^lir u^ ^iiQ^to (lf§^F4rQ. 4iîl6 les boude? 4$ l^urs coeyeH^.
TancirèdQ qomiuençait ^ $^*acûpiuUiipQr i (trt ii^visiUi: cepend^^ wjftur-là, ppj^ t^î-BiimP > W Ç^ «âftWt gM 4q sô trouver ainsi mal vêtu, avec des b()||{^ çi^Q^ies, u;)e çectin? gote du rnnUil > fJaftS un f^l^i^ f}fii}ri , 4ftr4 , pwffiiué , ^ Btfé des fesnmes Iqs |d^ ^9ift^ 4e J^fMHf • Rpft pr4i!i4^ q^Qi^ s'empara de lui :
— Si par mégarde, pensa-t-il, j'allai^ prendre ma canne de la main droite? si Ton allait mé Vbir? que deviendrais-je?
n en frémit; il éprf>uy^ tpi^t de f^OAte qu'il se hât| de ()§§spr dans un autre salon, moins riche, moins éclairé que le précédent et qui était plus en harmonie avec son çpstume et f e| pensées. ïancrède ^tait timide et embarrassé de lui, commo^ 81 on i avajt pu voir.
Il ne nit pas encore à son aise dans ce second salon : il y avait trop de monde, il se réfugia dans un troisième beaucoup plus petit, qà il n'y avait personne , e| alla slét^bUr davant une table couverte de livres, da journaux , d'albums , pour sa donner une contenance, -r- Pomment toMivea-VQmi c^? un homme invisible qui sent le besoin de se donper wsi (oole* nanc^t Gela prpuve que te mon^e agit toniouïs sw t^o^a, ahH'a même quç noua ammes le plu^ i&dépen(^Qls de lui. — : G^Ia nous prouve aussi quadiaeun de nos avantage» est un^ SCi^lKse, et q^'il faut e^more de l'étude pouç i^ tà^^ patfti. V» im^ muet guéri ne sait point padf^r, il faut qu'il ^ppF^poiift k Pfo* noncer les mots pendit des «tunées. Vn boiup^^ 9^nîM W sait pas dépenser; de mtaie> un ||opme iovU^ble ^ I^i^jk d'expériefice et fl'étuda fM»iP (ompr^re qu'afi m W voit Pis» et tourner à son profit cet incalculable ava^tog^} 9^101» fi^ Pt sera pour lui qu'un embarras de plus.
Tancrède s'amusa donc à regarder les albums, sans songer que ce n'é^ pas pour çf^l^ qii'ft ^\ venu e|i frau^p d^g ce
S8S Là CANNE
parmi ces! dessins. Il y avait des fleurs de Redouté, des ch»yaux de Carie Femet , des Bédouins à' Horace, de charmantes aquarelles de Cicéri, ces petits paysages qui ont tant d'espace, qui font voir si loin et rêver si longtemps... de ravissantes espagnoles de Géniole, des caricatures de GrandvUle et à' Henri Monnier, de beaux brigands de Schnefz, tous chefs-d'oeuvre au petit-pied.
En jouant avec les divers papiers qui étaient sur la table, Tancrède aperçut une lettre entr'ouverte dont la signature le fit tressaillir :
Chateaubriand!
Cette lettre, par laquelle M. de Ch&teaubriand s'excusait de ne pouvoir venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait évidemment sur les indiscrets.
Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante :
< Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. Conjurer d'une
< manière si aimable une vieille béte comme moi ! j'ai besoin
< de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double
< attaque de votre beauté et de votre esprit; encore Dieu sait
< comme je m'en tire I Hélas 1 je ne sors point, je ne sors plus,
< je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je compte
< déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin « qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je pren- « drai mon rang parmi les plus anciennes perruques de votre
< connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes,
< rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. En me privant du « bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus mal-
< heureux que coupable.
« Chateaubriand. »
Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesee dans un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore
DE H. DX BALZAC tSt
poétique dite par un génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède. Quoi de plus séduisant que la grâce unie a la force? Connaissez-vous rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?
Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le oh pier au crayon.
C'était une infidélité, c'était un crime ; mais à quoi bon être invisible si. ce n'est pour être indiscret.
Comme M. Dorimont était occupé a l'eiécution de son crime, plusieurs personnes entrèrent dans le salon.
— À qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse* Tancrède retourna la tète vivement, et il aperçut alors son
chapeau sur une chaise à côté de lui. 11 voulut le reprendre, mais l'attention était fixée sur ce malheureux chapeau. Ô n'osa le faire disparaître en le remettant sur sa tète, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au merveilleux ; chacun alors pouvait Tadmirer.
— A qui le chapeau ! cria un jeune étranger.
— À personne, il n'y a personne id.
— C'est l'accordeur de piano qui l'aura laissé id ce matin, dit quelqu'un en riant.
— C'est le chapeau du coiffeur de madame de D*** ; cachezle donc, monsieur de Bonnard.
Et soudain un élégant coup de pied fit tomber le diapeau sous la table.
— n est sauvé I pensa Tancrède.
Une rumeur se fit entendre dans le salon.
— Voilà M. de Lamartine! s'écria quelqu'un.
— Non, reprit une autre pt^rsonne ; Lamartine est allé ce soir chez son président. M. de*** l'a vu chez Dupin; il viendra tout à l'heure.
— Qu'est-ce qui arrive?
— C'est la duchesse de ***.
— La belle duchesse de ***? je ne la connais pas. Allons l« ▼dr.
fM tk ClAlIlfl
-7! piMs^e Lamartine D-eât gaa titivé, ^mm %^^mii^^ '^
pus ^CASQ MftW ifii.
Et il se remit au pillage.
Un B^asA iâUet aq tFouvait sur la tabto : il était »igQé*.. r- Bérenger — lequel? Il y a plusieurs Bérenger.
Is mA iKiim, m ^ ti^uvait dans b» pras#i!ês li&m de la lettre, ne laissait plus de doute. ÛB voyait clairement quece n^étoitpaala pak dd Braoça ni le ccmseiUfir à la caur dfi oassa- Hon qui ravaint éfirîta.
Ce billet était aus^ uo biUa| d'excusea.
n Héla^l qqq, Madame, ce n'eat pas dft te coquetterie $119 « vona faites avec moi, c'est de la bonté; vom m*9Sf^ lût « autreiicHa passer de douées conadatioas à travers les bar-r « reaux de ma pn^n eu de mon cachot, comme Ji0tt9 diiORI» « nouaautrM peëtea. Ài^ourd-hui, voua prenea pjliéd*ui^ paih c vre reclus volontaire, et vous voulei le rattacher i ce mondd « qui doit vous pai^alire si {dein de bonhcdif , car il yons est c reconnaissant. Malheureusameat, |Iadame, |e realu89S| souf- « feaul, et son médecin lui défend le monde et sea éiPQtions.
« Daignez agréer mes excuses, et me plaindre un 9^ d^ Is « privation qui m'eai imposée, a
fi y ai»il dans ce billet ip ton de méiancolîe qiû fil réïer Tancrède. Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.
— C'est un singulier hasard, pense-t^il, qui me fait trouver une lettre si gaie du poiite d'^toto, et un billet ai gracieusement triste du ohantrô do Lisetk.
Et puis il réfléchit, et, se rappelant la luneuat) broebnre de M. de Gbâtefiubriand, publiée en 4824, et la belie chenaon do Béranger : Dis-moi^ soldat, dis-moi fen s(nitik»$r$tê I il ee répondit que les génies bien organisée aaisent réunii? Ie9 deux genres : la profondeur dans le senlÉnenti Ht la l^gèrttl dans l'eapdt.
Tout en réfléchissant ainsi, il copiait la lettre de Bérenger.
W tojrmm^H i B^ipe çe\\^ çppi^, unfi graiyle agitatioa ee manifesta dans les salons de madame de D***.
|I. (Ip Lainartiae, grrivé depuis longiemp^, avaU conaonti à dif fs 9^elq^QS yem.
Ta^çriMdQ sp précipita dans h salon poui^ TenUpdi^*
Tancrède n'avait jamais vu M. de Lamartine ; il le re^ionnut çntr^ tous : c'fiat ainsi qu'il Tavait rêvé.
M. de LaJDMurtine lui cal admirable @bant (le iocdl|i, cm plutôt la scène de la confession de révèque iiàOB la prison de Grenoble; car tout ce (Aant est une scène de diama, et serait d'un effet superbe au théàlcf . La ¥oix de M. de Lamartine est pure et sonore ; il dit les vers d'une manière très-simple, mais avec inspiration et dignit^l^, avec cette émotion profonde et vmlée, d'autant {dus puissante qu'elle est combattue, cette âmition contrainte ai oommunicatîve qui semUe se réfugier dans l'auditoire, parce que le poëte la repousse.
Chacun était ravi, transporté ; Tancrède, enivré d'admiration, avait oublié où il était, qui i( étai^, et la canne de M. de Balzac, et toutes les merveilles imaginables ; la nécessité d'être invisible était bien loin de sa pensée. Il criait avec tout le monde :
— C'est sublime, c'est la plus belle poésie qui ait jamais existé, c'est une inspiration divine 1
Et toutes sortes de choses fort justes que nous sommes loin de contester; mais eii dU^^taUt (^> il W^^ les bras, il gesticulait, il applaudissait, et la oanne devenait ce qu'elle voulait.
Enfin, quand M. de Lamartine arriva à ces mots :
Un changement divin se fit dans toot mon être , Quand je me rélevai de terré, i*étais prêtre L.
Tancrède s'étant avancé pour mieux voir le poète, que chacun allait remercier, s'aperçut que plusieurs personnes l'observaient lui-même, et frémi|.
Une femme d'un âge respectable demandait son nom d*un air scandalisé ; le pauvre jeune étourdi se hâta de redevenir
tM LA GAIIIIB
iivisible, mais il fîit longtemps avant de se remettre de son trouble.
Avoir été vu si mal vêtu dans on monde si élégant, être resté dans un salon toute une soirée en redingote du matin 9 avec son duipeau sur la tète, 6 honte ! c'était un homme déshonoré.
L'admiration rend indiscret, on se croit des droits sur ce qu'on apprécie. Après ces beaux vers, on en désira d'autres, on tourmenta longtemps M. de Lamartine.
— Vous avez fait de nouveaux vers? demanda quelqu'un.
— Oui, adressés à moi, dit un jeune poëte avec fierté.
— Oh! dites-les, s'écria-t-on.
— J'ai peur de ne pas me les rappeler ..
— Commencez toujours, vous les chercherez.
M. de Lamartine, qui était d'une complaisance extraordlnaire ce soir-là, dit les vers suivants qu'il avait feits la veille :