A MONSIEUR LÉON BRUYS D'ODILLY
Enfants de la même colline.
Abreuvés an même rnisseaa , Gomme deux nids sur l'anbépine, Près du mien Dieu mit ton bereean.
De nos toits voisins, les fnmées Se fondaient dans le même ciel ; Et de tes herbes parfnmées Mes abeilles tolaient le miel.
SooTont je Tis ta donce mère, De mes prés foulant le cbemin.
Te mener, comme on jeune frère« A moi, tout petit, par la main.
Et te soulevant vers ma lyre , Sur ses bras qui tremblaient an pei« Dans mes vers t'enseigner à lire:
Enfant qui jone avec le font
BE M. DE BALZAC. SSf
Et je pensais , par aventure, En contemplant cet or mouTant De ta soyeuse cbevelnre , Où ses baisers plenvaient souvent :
t Gtaarmant Tîsage, enfance heureuse I « Sans prévoyance et sans oubli, « Que jamais la gloire ne creuse, « Sur ce front bâae, le moindre pli.
• Que jamais son ilambeau n'allume
« D'un feu sombre ces yeux si beau »
• Ainsi qn'un/^ torche qui fume
• Et se réfléchit dans les eaux I
t Que jamais ses serres de proie
• N'éclaircissent avant le temps
• Ces cheveux ob ma main se noie,
• Feuillage épais de tes printemps I
• Que jamais eette main qui vibre,
• Dans ma poitrine à tout moment,
• N'arrache à ton cœur une fibre ,
• Comme une corde à l'instrument !
• Si quelque Toix chante en son âme,
• Que son écho mélodieux
« Soit dans l'oreille d'une femme ,
a Et sa gloire dafis deux beaux yenil... •
le partis : j'errai des années ; Quand je revins au vert vallon , Chercher nos jeunesses fanées, le ne trouvai plus que ton nom.
Le feu <^i m'avait Mt poète, lalonx d* tes jours de repos, S'éUit abattu sur ta tète Comme un aiglon sur deux tronpettiL
L'astre naissant de ta carrière Sur ton front venait ondoyer.
Dardant des reflets de lumière Oui %t piésugealenlfoa foyor.
lÀ CÀNNJÉ
nein d'iviK^iie et d'inqaiétait»
En écoutant grandir ta voix , Jerepe&«0àtas<»titiide, A ton enfonce an fond des boit.
Pleure ton fila, d ma vallée I n saura ce q«e vaut trop tard Une Iteure à toit ombre ^ulée , Un rêve qu*on berce à l'écart»
Le xcdLde la brise éphémère »
Au brnit de l'onde un par sommeU i Et ces voix dejNMir et de vèfê^ Qui nous appelaient au réveil I...
Il y avait dans le salon dé lûadàmè ie 6*** une jeune per« sonne que Tancrède avait remarquée, d'abord parce qu'elle était fort jolie, ensuite parce que rextréme simplicité de sa toilette faisait contraste avec le liixei élégant des femmes qui l'entouraient.
Cette jeune flllè se nommait Clarisse Btàndais; elle avait dk-sept ans, elle avait quitté Limoges^ sa patrie, et était venue à Paris pour être poëte, eonune PetitJean était venu d'Amiens pour être suisse.
Sa mère, femme raisonnable d{ j^lfflôsbphé, tétait dit :
— Par le temps qui court, le métier de poëte est un fort bon métier pour les femmes : mada^ie Yalmôre et madame Tastu ont une célébrité qui ne nuit point à leur bonheur ; elles trouvent dans leur talent de nbblëi jotiisâàtfcés et de pures consolations; mademoiselle G***^ qui faisait des vers comme ma fille, jouit dans le monde 4*uné position fort agréable. Mademoiselle Mercœur, qu'on plaignit beaucoup, recevait du gouvernement une pension deetilimf» eeM ttàÊè^^ qui suffirait
BB A, ii BALZAC. SSS
i ffia elle ei & moi... Je ne vois pad pourquoi Clarisse, qui est À'èbhtèstablement poète, ne trouverait pas les mêmes avanià^éè : elle n'a point de foHiihè, je la marierai difficilement; tâchotié dé lui faire un sort par son talent.
Bt là àagè inèrè avait fait ses paquets, avait dit adieu aux Hvé^ dé la Vienne, avait retenu trois places dans le coupé de ié diligence, et lés messageries de Limoges avaient amené, dans la capitale, une inusè de plus.
Là soixànfième je crois.
Madame Blandais ne connaissait personne à Paris, et parfois étle se sentait effrayée de la hardiesse de son voyage, surtout lorsque ses cbm{)âgnons de voiture lui faisaient d'indiscrètes questions ; elle s'en tirait par des mensonges. Comment avouer qu'elle allait dans ce chaos pour se faire connaître, et chercher des admirateurs. djips ce toi^billon d'inconnus où elle ne comptait pas un ami? Madame Blandais, pour tout introducteur dans ee monde nouveaUj n'avait qu'une seule lettre de recommandation que le député de son arrondissement lui avait donnée pour un de 6es collègues; mais c6 ceilègoe était... M. de Lamartine I C'était beaucoup. M. de Lamartine avait tcçuetUi lu jeune fille cdmtne une espéranée, elle loi avait confié quelques vers qu'il avait vantés ; enfin, madame de 0***, ancienne amie du grand poë'te, s'était chargée âe faire connaître, dans le monde littéraire^ la Corinne du Liihousitf .
Clarisse était encore toute tremblante de l'attendrissement que lui avaient causé les vers de son protecteur, lorstpie la Qltitregse de la maison s'approcha d'elle, et vint lui dire qu'on désirait l'entendre.
— Après lui l dit Clarisse avec une douce indignattoo.
— You^ me l'avez promis ce matin, reprit madame de D***, ne vous faites pas prier. .
ciarisse prit ja main quQ l^i tendait madame de D^, et alla â'asseoif à la place qu'elle lui désignait.
Clarisse devint d'abord t^ès-rouge, parce que tout le mopde la regardait; et puis elle devint tjrès-pft|e, parce qu'elle était émuOi car ce qu'elfe éprouvait était plutôt de l'émotion que de
MO LA GANNS
la timidité. La timidité déguise toujours une espèce de misère ; une timidité invincible naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a pas intérêt à être vu. Madame de Lavallière aurait peut-être été madame de Montespan si elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté est dans la' nature : le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire; l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès, et je ne vois pas pourquoi nous ne conviendrions pas franchement de ce petit sentiment de vamté que nous avons de conunun avec l'éléphant.
Clarisse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas d'assurance, mais elle avait du courage, et puis la conscienoe de ce qu'elle valait, peut-être.
Elle commença :
Pourquoi troubler mas Jours dans lev plos belle tnnèe...
— Attends donc, ma fille, dit une voix sortant d'un chapeau de province, couleur tourterelle, pavoisé de nœuds de rubans rouges et verts; dis donc le sujet, ces dames ne comprendront pas.
— La mère n'a pas une haute idée de notre intelligence, dit une jeune femme.
Bladame Blandais continua :
— Voici le sujet : Il y avait, aux environs de Limoges, un hcnnme très-respectable qui venait nous voir souvent à Chanteloube. n était cousin du président, et il avait épousé en premières noces la nièce d'un procureur général ; lui-même enfin était directeur des contributions.
Hilarité mystérieuse.
— lia fille lui plut, il me la fit demander en mariage par !• sous-préfet lui-même ; je fis part de cette proposition à ma fille ; mais cette union disproportionnée refi&*aya (le prétendant avait soixante-quatre ans). La petite me demanda trois jours pour réfléchir, et au heu de ré^échir, mademoiselle fit las vers qu'elle va avoir l'honneur de vous dire.
^^cm^^^^^^^^^Sj''^.^SL' ' ' * '
BS IL DE BALZAC. til
— Cette femme parlg,,fort bien en public, dit l'un de nos grands orateurs.
— Je n*ai pas écouté, dit un autre ; quel est le sujet?
— Une jeune fille qui refuse en mariage un directeur des contributions.
— C'est très-poétique. Et pourquoi? Ce refus est-il motivé ?
— Nous allons le savoir. Quelques défauts, quelques vices, qudques infirmités peut-être ?
— An i 1 uOrreur ! s'écrièrent plusieurs femmes en riant. — Elle est fort joiie, la petite, dit un jeune homme; elle a
des yeux charmants.
— Chut! écoutez.
— Elle est ravissante ! pensait Tano^de.
La jeune fille, qui avait souri gracieusement pendant le di»eours de sa mère, reprit alors d'une voix très-douce :
Pooniooi troubler mes jours dans leur plas belle année , Ma mère, en m'imposant nn doDlooreox lien :
Union de hasard , d'avance profanée , Où le cœar n'est pour rien?
La fortune, à votre âge, est on bonbenr peot-ètre ; Mais an mien, ses faveors sont des biens saperflas: Dans nos jeax innocents ses dons feraient-ils naître Un sourire de plus?
VooleK-Tons donc cacher ma blonde chevelure Sons des plis de velours, sons des bijoux pesants? Ma mère, vous voyei cette blanche parure Suffit à mes quinxe ans.
Je ne vais pas an bal pour être regardée ; Des fêtes de l'orgueil mon eœor n'est point jaloui. le mettrais en pleurant une robe brodée^ Présent d'un vieil époux.
La raison, dites-vous, veut que l*on me marie. Mais, si jeone, faut-il m'immoler à sa loi?
Dieu me dit d'espérer.. . Ah I pour l'âme qui prie , La raison, c'est ta foll
ÇoQrqooi me reponsser de votre aitç rff%i l'hearat Mon front comme autrefois est timide et serein. le sois heureuse ici , ma mère ; quand je pleura^ Ce ti*e8t pas de chagrin
LoUi d*un monde agité mes jours bénis s'écoulent ; , ^^ Sur un sort qui ma plaît d'où yous yient t^nt d'effroit Vous dites qu'on se bat , que lés trdnes s^ècrônlént : Je fie iè ii\i fn» , iaoi.
ùk douleur pdur raoB Amè est encore un mfstitn
Bfes lèvres du baniQiet n'on^ jfojlté (|ae le^pff Ij ^ Je ne vois que les fleurs et les friiits sur la terre, Que Tazur dans le ciel.
rai placé ma dèniènrè à'£-défiéft8 «è l'ôtifé; ^'entends le feui génilri mais le iw le seqs cas. le n*ai que la fraldiuur du torrent qui ravage Les plaines d'ici-bas.
La im dês gladets, qn'atf notr h>e)ier fn^btëf» , Ainsi fleurit sans crainte ft l'ahM dèà autans ; Et dans ces champs màsdtts, dans ees désérti dfe Ht^i Trouve seule tih ^rititetttjts.
Ainsi , dlii§ ces vaHoii>i de misère prefotide. Dans ces champs d'ègots'mfe (ft flén tie fient gérnW^ Dauâ fee pa^s d'iugfats, aafts (^ difSètt M raf)ndft, Je fleuris pour aimer.
Je ne sais i^é\ fitstinet tiè (Ift mint U ttè , Qeel pâfftfin d'avenir liiè présage Oiï BeKtÉ stfrt. Me dit : Tu codiîaitras M gldrê sitiâ éikTi« , Et l'amour sanâ rei^ttfds.
oui , je crois au hOflhëtif , i m HHIlaiiteétotlef Un ange protecteur me gufdft f» M inatn , Et j'irai jusqu'à Dieu sans décfttrer moit voile Aux ronces dâ chemiA.
Comme on crojt àù pfintcnips que rhivèf lionâ énvàUt Comme au sein de la nait même on attend le jour,
Triste... jesciis venir une imiiciblç joie
Seule.»*.. 4e vis ^amoiir I
BB H. DS BALSAa SIS
Celnl qui doit nfaiw^r, celui que i'nime eiisto; Inir{sij)le pour tdos, il mbant^ me? yeux^ iTiù'apparalt charmant, à ma vie iî assiste»
Gomme an esprit des eieuxl
Et Je ronfis de crainte à sa seule pensée.
Et , eomme en sa mréaeiice', on me voit titssai)Ur ; Gomme fû était là, dans me \a\p iSfeniée i J'ai peur de me trahir.
Ge rêve de mon coeur n'est pas u» eliioière ; Il Yiendca.... loin de lui il'^ààlnei point mes pai;
Garde9-9)pi prè? dotons Q1|I li^sM^mol, mairtN,
L'attendre (Uinçt^l>rast
Ces vers causèrent tant de plaisir, qu'on en oublja la p|^ laoe, qui d'abord avait ftdt rife. Clarisse étaîi charmante en les disant ; son regard s'inspirait, toute sa personne s^embellissait. CSètte barmoAlè de la beauté, de la jeunesse et de la poé* aie était un ensemble séduisant. Et p^is, il y avait une cbnyictkm de bonheur clans toute son'&me qui détournait Ucfitiqùf). La malveillance se sentait impuissante contre ce jeune cœur, si riche d^espèrance, si bien armé en joie pour l^avenir.
CSarisse obtint le plus brillant succès. Elle sut plaire enfii^.
Savez-vous à qui elle ressemblait? Connaissez-vous mad^ molsdle Antoma Lambert, cette jeune ipersbnne dont la voix est si belle, qui chante avec inspiration, comm^ on voudrait dire les vers? — Eh bien! c'est elle qui peut seule' donner l'idée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande et svelte ; elle avait les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds, le même doux sourire, le même gracieux maintien, et dans les manières ce mélange dé conianèe étdé éiodestie que donne Tunion d'une extrême jeunesse et d'un grand talent.
Si tout le monde était ravi , que ne dut '^s éprouver Tan* crède, à qui ces vers semblaient s'aèresserf
Gelni qai doU m'alnor, «lai qne J'aime existe; taflilUepowvoiif il ti6kiitéMi9eaat'*.
ta LA CÂNlfS
U y avait toute une destinée dans ce hasard.
Il passa le reste de la soirée à observer Clarisse, et cette observation était dangereuse. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Clarisse avait beaucoup d'esprit, de finesse et de naïveté ; on s'étonnait de sa simplicité.
— Elle n'est point pédante, disait-on*
Et pourquoi l'aurait-elle été?
La pédajiterie suppose un travail pénible ; elle sert à £sdre remarquer un talent qui a coûté ; un pédant est un homme qui a pâli sur une idée qui n'était même pas la sienne ; il veut qu'on lui sache gré de la peine qu'il s'est donnée. Le savant se souvient toujours de la science, mais le poète ne s'aperçoit pas de la poésie, il ne cherche pas ses idées, elles viennent d'elles-mêmes le trouver, et il les exprime pour se soulager. On fait des vers comme on aime, sans le savoir, sans le voa* loir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son Âme, sans prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme l'homme qui aime fait un aveu pour exprimer ce qu'il éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée de celui-ci de dire : J'ai très-bien ditj^ faime^ aujourd'hui ; je devais être bien séduisant I
Oui, le véritable poète est simple comme la vérité, il ne peut avoir de pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poètes senties grands seigneurs de l'intelligence ; pourquoi veutron qu'ils aient, comme les pédants, des manières de parvenus?
L*AlfTBB DB LA SDTLLB.
Madame Blandais et sa fille, voyant qu'il était déjà une heure du matin, se regardèrent avec anxiété.
— Il faut songer à nous en aller, mon enfant^ dit la mère.
— Marguerite va nous croire mortes, dit Clarisse. Bt elles se dirigèrent vers la pcxie.
BS IL Dl BALZAC 14»
Vu valet de chambre vint à elles.
— Qui faut-il appeler? demanda-t-il.
Il s'imaginait qu'on allait M répondre : Michel, Louis, Simon, un nom de domestique quelconque.
— Je désirerais une voiture de place, dit madame Blandais avec satisfaction.
Car c'était pour elle un grand luxe que de s'en aller en voiture. Elle était bien aise de le faire valoir.
Tancrède, qui avait suivi Clarisse^ entendant ces mots, s'effraya de ridée que ces pauvres femmes allaient se trouver à deux heures du matin, sans protecteur, exposées à toutes les intempéries d'un cocher de fiacre : guidé par un zèle déjà quelque peu tendre, il résolut de les escorter invisible jusqu'à leur demeure.
— Je saurai leur adresse, pensa-t-il ; c'est toujours cela. Le fiacre arriva.
Madame Blandais monta la première ; quand ce fut le tour de Clarisse, Tancrède invisible, se plaçant entre elle et le cocher, l'aida à franchir le marche-pied, et ce fut sur son bras qu'elle s'appuya. Il eut soin aussi de préserver la blanche parure du contact de la roue, et fut récompensé de ses soins em entendant la jeune fille dire ces mots en s'asseyant dans ^f" voiture :
— Comme ils sont polis, les cochers de fiacre I
La voiture partit. Tancrède la suivit d'abord des yeux, puis^ l'ardeur des coursiers s'étant ralentie, il se mit à leur pas ; et après un assez long voyage, arriva en même temps que le fiacre et la muse rue de la Bienfaisance, où elle demeurait.
— Allons, pensa Tancrède, du courage I mieux vaut me désenchanter tout de suite.
Et il pénétra avec les deux femmes dans leur appartement.
— Ah ! vous voilà ! mamzelle, cria une vieille servante. Ah I mon Dieu 1 que j'ai eu peur! Ah ! Mamzelle, laissez-moi que je vous embrasse!...
— Qu'est-ce que tu as don6, Marguerite? qu'est-ce donc qui t'est arrivé?
Uê tk CAHIII
— Bîen, madame, mais à voua? Gooime j'étali inquiète! tous vous êtes donc perduesf
— Non, Margueritié, dit CSarisse d'nn air glorieux ; c'est la soirée qui a fini tard.
•— CTétait ^«c une neee?
•— Je te conterai cela. Dis-moi, y a-t-il encore du kit? j'ai feim.
— Quoi! vous n'avez rien mangé... chez une comtesse?
• — Si vraiment, il y avait des friandises excellentes, dît madame Blandaîs ; mais Clarisse a tout refusé. C'était superbe : le beau salon! il y faisait une chaleur!... Ce chapeau m'étouffoit.
Bfadame Blandais commençait à se déshabiller.
Tancrède, par discrétion, sortit alors avec Marguerite qui allait chercher dans la petite cuisine ce qu'il y pouvait rester de provisions. Tancrède profita de ce temps pour observer ce ménage plus que modeste ; et tout ce qu-it voyait, ce mélange de simplicité bourgeoise et de distinction naturelle, lui pîaisittt. —
Blarguerite eut affsiîre dans la chambre de Glapisse; elle allait y chercher deux cuillers d'agent, car la jeune muse était ^rdienné de toute Fargenterie de là maison, qui consistait en six couverts, une casserole et sa timbale de pension.
Tancrède alors s'amùsà k étudier là petite chai^bi^ de Clarisse. Que vous dirai-je? Il devint amoureux de cette chambre.
Un lit très-petit, très-jeune, si l'on peut dire ain», et voilé de rideaux blancs, était situé au fond de la chambre. ¥)rè9 du Ht était un joli guéridon en laque ; ce devait être im présent nouveau, sa richesse contrastait avec le reste du mébîlfer.
Auprès de la fenêtre était* une espèce dé bureau; sur ce bureau, des livres, des dictionnàired anglais, des recueils de pdésié, un panier à ouvrage, un vase plein de fleurs, et puie une boite de bonbons. Au mur était attachée une petite lûbliothèque; Tancrède l'examina rapidement : c'étaient tous livres dépareillés; il ne put s'empêcher de rire. Sur la eheniiiéô
BB II. ÇtS 9A|.?AC. m
était une petite montra, lU) çl;^le|, iiOQ t>M)^ l^èïo et un ^^n. J^cçôcle qt)$ervait tout avec pl^sir, çt cepend^ aiec une malveillance yolont^iç^.
ter tout de suite, Clarisse me plaît trop, je ne la quitl^^ point que je ne Taime plus.
îf^-guonte, ayam wmi «^ rf4®ïçi?p» ^m y^mm^
retourna dans la chambre de mad^fflg ^l^d^.
Bfadame $lqiidai§ ^tait oçciipée à f élever le f^^; (I|anss6 Pfép^t ime petite pl^çfi §ur 1^ c^ef|fiii|éç pouf pp^ef çpn frugal souper, f^a mèfe avait pa^. une robe df» c)ia|n})rq ^ couleur sombre ; la jeune fille avsfit changé ^ tq\m^ de mousseline contre un long peignoir de percaiii^fi bleuf . Çlle ém| charmante ain3i.
Tancrède la trouvait |)iei) {^HS jo^iç (^u§ ç§ n^Sfe^ ^Ut | fidt en harmonie avec son costume à lui, qui n'était nuU^i)ie{|( cérémonieux.
— V'ià du lait, Mamzelle, dit Marguerite, ^ PH|^ ^
pain-
— 4h! ç'e^t î)iog, 91^ ç^ )è- Sil vq«x-ft, 9fm9(^
— Non, vrannent, je ne bois ^ Uû^ 4 P#?»i Wft to»q\yirx suis forcée. Quelle difiérencg avec 1^ (ait ^e ^(^ fir^^s! À iy^^ iQ l^t est dét^hl^, il e*| febiûé.
— Non, maman, celui-ipi |)$tex(^^t, 4*âbQrSra| fekp. Clarisça g^^ le feû$, pu|§ ^Ui^ sf l^vi |^\^ ail^ c\i8çcher
du sucre.
Pen^ <f^ \ffa^ Vinvi^lble ^[^ur#j|i, tQji^n\ ^1^ q§ 1^9 co]{y$un çl^ açiqiu^, Y<ttilut (Qucli^ ^e 9e% }^XJi» b coupe qu'une bouche ador^ venait de presser ; il prit La t§s§§t de Clarisse ; mais, Sjgit ^^Gtiqp, fPU?44 ^iSB^ tt l>ill l^eauooupplus de lait qu'il i^'^vait intfs^$Q|^ ^'^ t^Â't U napitla
Clarisse revint, et voyant sa coupe à moitié vide :
— Ûa*^^^ <iy| t W «^ 1»I7 ÇR«-H!l9 w»t «m peu* Mimaire.
l«g LA GANNX
— Cest toi, répondit sa mère en riant.
— Moi? j'y ai à peine goûté ; j'en suis sûre, quelqu'un a ba mon lait, c'est un mystère ; il y a peut-être un chat ici.
— Non, dit madûne Blandais, c'est ton être invisible, ta sais?
— Sérieusement on a bu mon lait.
— C*est toi-même, étourdie, je t'ai vue; tu es folle, tu ne penses jamais à ce que tu fais. Allons, dépêche-toi de souper, il est tard, Marguerite a sommeil.
— Marguerite dort déjà ; je l'ai envoyée se coucher.
Alors Clarisse s'assit auprès du feu, et se mit à tremper du pain dans le peu de lait que Tancrède lui avait laissé.
— C'est très-amusant le grand monde, disait madame Blandais ; moi j'aime Paris, le séjour de Paris me convient, c'est dommage que tout y coûte si cher ! Sais-tu que depuis trois mois que nous sommes ici, nous avons déjà dépensé quatre cents francs?
— - Quatre cents francs! répéta Clarisse avec étonnement, c'est beaucoup.
— C'est énorme! c'est la rançon d'un roi! mais cet argent ne sera point perdu, si tu as des succès , et si tu te fais connaître; cette soirée a déjà réussi.
•— Ai-je lÂen dit mes vers, maman ? demanda Clarisse.
— Oui, très-bien, seulement tu ne parles pas assez fort, dans l'autre salon on ne t'entendait pas.
— Ah ! tant pis pour ceux qui y étaient ! Je ne veux pas crier, moi ; et puis j'avais peur; il y avait là des petites femmes trèsméchantes, l'une d'elles s'est moquée de mes souliers noirs, j'ai entendu ce qu'elle disait; une autre a repris, pourm'excuser :
— Elle est depuis si peu de temps à Paris!
— Elle doit être bonne celle qui a dit cela.
— Le comte de D*** est un bien bel homme , dit madame Blandais.
— Oui, mais il ne me plaît pas, j'aime mieux M. de Lamar* line. Oh ! quelle jolie figure !
Tancrède allait être jaloux quand elle ajouta :
— Âh I mais il y avait là un beau jeune homme ; Cas-tu vu?
— Non.....
— Tu ne Tas pas vu? il était bien remarquable cependant, car il avait son chapeau sur sa tète, ce qui m'a paru singulier*
— Tu es folle, ma fille, un jeune homme ne se serait pas permis de garder son chapeau dans le salon de madame de D***.
— Je Tai vu! peu de moments à la vérité; mais je Tai vu avec son chapeau sur sa tète. Peut-être avait-il demandé la permission de le garder dit Clarisse en riant, comme ce vieux M. deLivray, qui avait toujours trop chaud, et qui entrait en disant: « Vous permettez. Madame? cela voulait dire qu'il n'ôterait point sa casquette.
— Enfant! dit madame Blandais.
— Je t'assure, maman, que j'ai vu, chez madame de D***^ un jeune homme qui avait son chapeau sur sa tête , que ce jeune homme m*a beaucoup regardée , et que jamais de ma vie je n'ai vu de si beaux yeux ; il avait un regard , un regard qu'on retient, qu'on emporte, jamais je n'oublierai ces yeuxlà.... je les vois toujours.
Tancrède ne put résister à une invincible tentation ; il était en face de Clarisse, derrière le fauteuil de madame Blandais, il prit rapidement sa canne dans sa main droite, il fut visible.
Clarisse jeta un cri ; mais déjà la canne était revenue dans la main gauche, et Tancrède avait disparu.
— Qu'est-ce que tu as donc, ma fille?
— Rien, maman, dit la jeune fille toute tremblante.
— Mais, tues pâle...
— Um'a semblé queje voyais encore
— Qui?
— Ce jeune homme.
— Tu as des visions aujourd'hui, te voilà comme lorsque tu étais petite ; tu nous parlais toujours d'apparitions , de religieuses qui venaient s'asseoir auprès de ton lit. Tu es encore la même : tout à Theure tu disais qu'on avait bu ton lait , et
Uê Là GARIIB
c'est toi qui Tas bii, et maintenant ta vois des jeunes gens dans ma chambre!
Et madame Blandais leva les yeux au del en souriant.
— Eh bien! soit, reprît Claiîèse gaiement, iiioi aussi, f ai des... Comment dit-on cela? ^
— Des visions, des apparitions.
— > Kon,' ce n^èst pas' là le mot à la mode, il est plus long que cela...c. des hallucinations. Donc, il est décidé que f ai deft hallucinations, fioiisôîr» maman. ' - r
Éà disant cela, darisse vint embrasser sa mire.
— Bonsoir, tàià. ÎSlle, répondit madame Blandâid. Et, poursuivant la plaisanterie,
— si tu trouvés (oà beau jeune homme dans ta chambre, ta m'ai^lleras.
— Oui, maman.
Et Clarisse alla se ooacher.
im lâSToin.
— - Toilà deux caractères inventés exprès pour ma eanne, pensa Tàiicrèdé : nûe jeune fille rêveuse qui ne sait ce qu'elle fait, qui n'écoute rien, oui ne regardé pas où elle est, qm se croit elle-même étou^iej et qti! s-attend à se trompei* toujours; une înère assez crédule, accoutumée aux enfantillages de sa fille, qui est même flattée de ses distractions, et qui les considère comme autant de preuves da poésie. Bhis cetto jeune fille dira de choses extravagantes et incompréhensibles» plus on la croira poëto ; c'est au point qu'elle deviendrait foUe, qn'on ne s'-en apercevrait pas.
Tancrède n'osa suivre Glurisse dans sa chambre, un sentiment de respect le retint ; un autre sentiment lui inspira anaiii cette délicateise : il se tieuvait trop mal vêtu pour un te-
DK st. a bXLzag. iSi
f Sfiië, If ii'oâaiE risquer uiie âppatiiioii eh féâingote, il n'était fdèllement pas assez élégant pour un idéal. D^ailleurs, il aimait déjà trop pour ne pas tenir à lui ; on àcquièri, à ses propres feux, ûn6 ^àndé importance àiiâsitfit qu'on aime, oix ne se risque plue légèrement.
Dès qu'il fùipo^iblë âè sortir âé la maison ôfi âémeuraît madame s'éveîllant,
aiiaclié & elle, ëii on J6ur« comme s'il là connaissait déjà depuis Son enfance.
il l*ava!t trouvée si gentille, si simple, qu'il avait oublié ifli'ellê fàîsâîl des vers. Gè fut par vanité qu'il se lé rappela. Ce rite d'idéal qu'il se préparait à joiiër flattait singutièfèmént son oi^gueîl, éi lé réconciliait avec sa trop grande beauté, avantage Qoni II àvail tant souffert, fin éSet, c'était ùtiè noble ambition que de se faire TÂpoUon d*unë si charmante sibylle, que de réaliser de si poétiques chimères, ae s'approprier de si beaux rives, âè dominer une imagination si pure ; enfin, de se faire adorer comme ange — quand on possédait toutes les qualités d'un mauvais sujet.
Cependant, comme tâncrèaé était aii fond un tré^-honnétç homme, il ne voulût pas risquer d'étrè aimé av^nt de savou* si Clarisse lui plairait assez pour qu*ii consentit à enchaîner sa vie â la sienne, et il s'appliqua (Tâbord 4 Tobsèrver mysté:^ rieusement. Cette doservàiiôn ne lé laissa ^às longtemps dans rincertitude. Chaque fois qu'il voyait Clarisse, il l'aimait davantage; tout ce qu'il découvrait dans son âme de candeur et do poésie le charmait ; c'elaîl l'inspiration surprise^ dans ce qu'elle a do plus sublime; c'était l'amour observé a si naissance, âans sa pureté première, un amour vagUe et frais comme un feuillage de printemps; c'était enfin lé mélangé le plus gracieux, un rêve passionné dans un ccéùr plein d'innocence, un regard de génie avec un sourire d'enfant.
vÇette situation d'observateur invisible avait tant dfe charioes que tancrède se plaisait à la prolonger, et pourtant il était d^â bien amoureux ; mais la tendresse qu'inspire une jeune
9MI tk CANNE
fille est plus patiente ; on regrette pour elle cette sainte ignorance qu'un jour d'amour doit lui. ravir : un adieu est toujours triste, même lorsqu'il conduit au bonheur.
Clarisse était joyeuse sans savoir pourquoi ; elle vivait dans une atmosphère d'amour qui Tenivrait. Tancrède invisible était sotfvent près d'elle; cette présence voilée agissait sur son âme à son insu. Parfois une rapide apparition lui faisait entrevoir le gracieux fantôme ; elle souriait, elle s'était accoutumée % à ces visions, elle s'y attendait, elle y comptait; si elles lui
avaient manqué plusieurs jours , elle aurait été malheureuse !
Sa vie se passait doucement, tantôt à faire des vers brillants de jeunesse et d'espérance, tantôt à courir dans le jardin assez grand de la maison qu'elle habitait ; elle chantait souvent, pendant des heures entières, des airs connus, et puis d'autres qu'elle improvisait dans sa joie. Sa mère, qui entendait ses folles roulades, lui demandait alors :
— Qui te rend si contente?... Qu'as-tu donc?
Elle n'avait rien ; elle avait seize ans et il faisait beau ; cela suffisait bien pour expliquer ce bonheur. Le séduisant fantôme était aussi pour quelque chose dans cette joie ; mais Clarisse ne pouvait le savoir, puisqu'elle croyait que ces apparitions extraordinaires étaient un effet de son imagination.
Quelquefois elle en parlait à sa mère en riant :
— Oh ! maman, disait-elle, il m'est arrivé hier une chose singulière : conune j'arrangeais mes cheveux devant la glace... tu vas te moquer de moi.
— Eh bien?
— J'ai vu mon beau jeune homme 1 . . .
— Dans la glace?...
— Oui , je me suis retournée tout de suite, croyant qu'il était derrière moi ; mais il n'y avait personne, et pourtant je crois bien avoir entendu rire.
— Allons, dit madame Blandais, voilà maintenant que tu veux l'entendre; autrefois tu te contentais de le voir.
Clarisse raconta cette apparition à sa mère ; mais en voici une autre qu'elle ne raconta pas.
DB M. DE hJLLZkC. tfttf
Tancrède avait reçu une lettre do M. de Balzac, qui annon* fait son prochain retour à Paris. Le moment de rendre Ifi canne était venu, il fallait se hâter de profiter de sa puissance.
Un matin que Tancrède était venu voir Clarisse, il l'avait trouvée tout en larmes ; c'était bien triste alors d'être invisible; de voir pleurer la femme qu*on aime, et de ne pouvoir lui demander ce qui Tafflige, de ne pouvoir la consoler. I4 pauvre enfant pleura longtemps ; puis vint madame Blandais, qui lui dit, d'un ton sévère, de mettre son chapeau, et de venir avec elle se promener au Jardin des Plantes. La course était longue, et cette promenade ressemblait assez à une punition. Madame Blandais comptait sur les marches forcées pour calmer l'imagination trop exaltée de Clarisse. Il était éviden( que madame Blandais avait grondé sa fille. Pourquoi? Voilà ce que Tancrède voulait savoir. Il suivit Clarisse et sa mère; il écoutait; mais d'abord elles cheminèrent en silence; enfin madame Blandais prit la parole.
— Tu t'en repentiras plus tard, ma fille^ toutes tes rêveries ne te mèneront à rien; d'ailleurs, ce jeune nomme est trèsaimable; et puisque madame de D***'s'intéresse à lui, certainement ce doit être un homme distingué. Situ repousses toutes les occasions, tu ne te marieras jamais ; ton invisible ne t'épousera pas, et tu resteras vieille fille. Vrai, mon enfant, to n'es pas raisonnable de refuser la chance d'un bon mariage pour des rêveries folles. Il est de mon devoir de t'éclairer ; je t'ai i>ardonnée quand tu as refusé un homme plus âgé que toi ; mi^J cette fois je serai plus sévère.
— Ah! c'est cela, pensa Tancrède; pauvre petite! on la tourmente, il faut lui donner raison.
Tancrède accompagna Clarisse jusqu'au Jardin des Plantes, puis, la livrant aux animaux férocf^, il revint chez lui écrire a sa mère ses doux projets de mariage. Le soir, il retourna auprès de Clarisse; elle s'était retirée de bonne heure; fatiguée de sa longue promenade, elle dormait profondément. Tancrède pénétra dans sa chambre en ouvrant la porte le plus doucement possible.
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IM LA CAKNB
€fairis0e n'eaimdii rien : à cet 1^, le sommeil est une létlWirgîe.
l^ncrède fut étonné de trottyer Clarisse déjà couehée et endormie ; il s'approcha de son lit doucement , U entendit cette lespiration égale, qui prouve un sommeil réel, si profond, fu'il ne peraiet pas à un rêve de voltiger, à un souvenir de jurvivre.
-*- Qu'elle dort bien! pensa Tancrède.
Et ce sommeil, qui lui faisait envie, lui inspira beaucoup de respect*
— Ceet bien là le sommeil d'une pauvre jeune ôHe qui a pleuré, se disait-il ; elle doit être bien lasse, une si longue course dans Paris ! Elles n'ont pas osé aller en voiture par éco* nomie, et Clarisse a préféré revenir à pied plutôt que de ae basarder dans une voiture pid)lique; j'aime ça, et lui sais bon gré de ce petit orgueil. Qarisse est d'ime nature trop élégante pour sa condition. Quel bonheur d^étre riche , et de pouvoir lui donner, dans le monde, la position qu'elle mérite. O ma jolie Clarisse, que je t'aime !
fin disant ces mots, TancH^e se pencha vers le Ut, et imprima sur les joues roses de Clarisse un chaste baiser. — Qarisse ne s'éveilla point. Tancrède, que ce baiser avait troublé en risqua un plus tendre.
Clarisse ne s'éveilla point. Alors Tancrède se prit à rire, et il s'assit sur un fauteuil au pied du lit, et il la regarda dormir»
U resta quelques moments en contem^ation devant cette douce image, et tout son avenir lui apparut : il se figura les jours heureux qu'il passerait auprès de Qarisse, le plaisir qu'il aurait à l'emmener avec lui, à la présenta à sa mère; il était bien certain que madame Dorîmont aimerait Clarisse : cette jeune fille devait lui plaire par son ei^it, la déticatesae de ses sentiments.
Il songea à ce prétendu dont on menaçait Oarisse; ii se demanda pourquoi madame de D*** voulait la marier; il fit d'améres réfleidons sur ta manie des grandes damies, qui venait toujours v^otéger» sans se rappeler) Tingratt qu'il détail
Dl II. OS WkhtkC, «51
à celle ina«e le plaisir d^avcnr vu Oarisse ; H sfattousa de l'idée que cette jeune fille refusail un vrai mariage pour lui qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aimait en rêve; il trouva ce succès très-flatteur.
il p^sa que e^étaii pour lui un bien heureux hasard que cette r^Qicontre avec If. de Salzac, à laquelle il devait sa fortune et son bonheur; il remercia dans son âme M. de Balzae, qui lui avait prêté sa canne, il acheta en idée une jolie maison de campagne près de Blois, et y fit préparer, pour son illustre ami, un bel appartement que lui seul aurait le droit d^liabiter. Il se souvint aussi de If. Nantua, des secours qu'il avait trouvés en lui, de la brillante fortune qu'il lui devait ; il prépara aussi en idée un petit appartement, dans sa maison de câ»Q[^gne, pour If. N«ntuâ. Et puis il pensa au plaisir d'aveir une jolie femme à lui tout seuî, une jeune fille bien ignorante et bien naïve, que l'amour effaroudie et qu'un mot fait rougir ; une jeune cœur tout frais qui n'a jamais aimé, dont vous avez la première émotien, la première joie...
Bt eomme toutes ces idées sont fort douces, elles le bercèrent mollement... Par degrés, sa promenade du matin — le silence — le dMii-jour — la sympathie du sommeil — ^la pureté de ses sentiments, peut-être, agirent sur ses sens, et, malgré lui, entraîné par l'ex^nple, il finit par s'endormir A son tour.
Sa tête se pencha Imitement sur le lit, elle y resta appuyée; et la canne, qu'une main endormie ne soutenait plus, glissa bientôt sur le tapis.
Quand le jeur parut, Clarisse entr'ouvrit les yeux. . .
Quel fui son étonnement, son eWroi, en apercevant en face d'elle un homme endormi au pied de son lit t.. . Elle eut tellement peur qu'elle ne put crier; die resta un moment saisie et stupéfaite ; enfin, retrouvant la voix : "
— Maman 1 s'écria-t-elle.
Tanorède se réveilla en sursaut. Il fut quelques instants luimême avant de se rappeler où il était; il regardait la jeune fille; et les yeux de Clarisse, fixés sur lui avec effroi, le déreiicertaient... Je ne suis donc plus invisible? pensait il»
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286 LJl GÂlflfK
Alors il 86 reseouyint de la canne, et la voyant tombée k ses pieds, il comprit comment il s'était trahi.
Il en éprouva d'abord un vif chagrin, songeant à M. de Balzac et au secret qu'il avait promis de garder ; mais bientôt, se rappelant le caractère Tédule de Clarisse, il se rassura. H ramassa la canne adroitement, et cessa d'être visible.
Les yeux de Clarisse étaient toujours attachés sur lui ; mais, conune elle ne le voyait plus, son regard n'était plus le même : chose étrange I elle avait peur quand il était là — et maintenant elle était triste parce qu'il n'y était plus.
Elle resta longtemps à réfléchir, et, ne voyant personne dans sa chambre, remarquant que la porte était bien fermée, elle se persuada qu'elle n'avait rien vu.
— Quel singulier rêve! dit-elle tout haut en soupirant.
Et puis elle se remit de nouveau sur son oreiller, peut-être dans l'espoir de continuer ce rêve.
Tancrède l'aima de cette crédulité.
— - Elle va trouver cette apparition toute naturelle, se disaitil ; elle aime bien mieux croire qu'elle perd l'esprit que d'imaginer qu'un homme amoureux d'elle veuille la séduire.
Et voilà pourquoi les ftmes supérieures sont si faciles à tromper, c'est que les choses les plus extraordinaires, les fascinations, les phénomènes, les miracles, tout enfin leur parait plus probable qu'une méchante action.
Tancrède retourna chez lui en riant de cette nuit d'amour passée si paisiblement; d'abord il se regarda comme un niais qui n'avait pas su profiter d'une aussi bonne occasion ; ensuite il se jugea comme un honnête homme qui aurait rougi d'abuser de l'innocence d'une jeune fille ; mais enfin, comme il avait l'esprit juste, il s'avoua qu'il n'était qu'un égoïste, qui respectait déjà, dans la pureté de Clarisse, la réputation desa femme.
Clarisse passa la journée assez gaiement, mais avec une grande émotion au fond du cœur, cette agitation vague et brûlante qui a tant de charmes 1 Elle se dit qu'elle avait eu une visioU} un sommeil agité, suite de la fatigue qu'une course trop longue lui avait causée.
•- J*avais la fièvre, sans doute, une fièvre de courbature. Elle n'y pensa plus.
Mais quand le soir vint, elle se sentit plus craintive : un instinct l'avertissait de se défier. Elle n'osa se mettre au lit.
— Je n'ai pas sommeil, je vais lire... non, je vsds copier ces vers de madame Yalmore, VÀnge gardien^ que j'aime tant.
Elle s'assit devant sa table, mais au moindre bruit elle levait les yeux, elle tremblait.
— S'il allait venir? pensait-elle.
Tout à coup elle s'imagina qu'il y avait une porte secrète dans sa chambre ; elle prit un flambeau et se mit à faire des perquisitions; sa chambre était si petite qu'elle l'eut bientôt passée en revue — ni porte secrète — ni trappe — il n'y avait pas moyen de placer la moindre aventure fantastique dans cette bourgeoise demeure. Clarisse fut honteuse de ses recherches ; elle pensa à toutes les plaisanteries que ferait sa mère si elle la surprenait ainsi courant, au milieu de la nuit, après un fantôme. Elle se remit à écrire, et elle resta toute la nuit sans se déshabiller, sans dormir ; elle se disait toujours qu'elle n'avait rien à craindre, mais elle agissait comme si elle était en danger.
Tancrède vint la voir le matin ; il la trouva très-pàle, et, s'apercevant qu'elle ne s'était point couchée de toute la nuit, il se reprocha de lui avoir causé tant d'inquiétude ; il cherchait un moyen de la rassurer.
— Pauvre petite l est-ce qu'elle va passer toutes les nuits ainsi? elle se rendra malade, pensa Tancrède.
Alors l'idée la plus étrange lui tomba dans l'esprit : pendant que Clarisse était auprès de sa mère, Tancrède prit la plume qu'elle venait de quitter, et, à la suite du paragraphe i demi copié... il écrivit ces mots :
Im NB yiBNDRAI PAS DBIUIN .
TANCnkFB.
M. .«K QtKMUMf M» imulTR.
Ks 31 «> lÉHK' wtau tow 1» j«v«'! ^ Aolt ^nr m CltOT Hw n«!t> '0» bem» auberaw à rue^H'Mr m «^«tafl Mi<4MtiA« « «MiMMrai i ■*« (ta ■iv.
— On *imI m wwfMT 4e wsr. «te ■•■ onAkc mhhM-
ttra flMiir qae t'eft ■■ ridkMl« <qHe dft btrp itaiw».
ErMoîte eOe s'amHtiiiiBa i ce oom, elle 6sît atae pv HA- ■er i riSe te rappeti TaJr mMc, tee dom ragardi de cdU ifri le pMUôi - «Oe te dit qu'on être si parCuteroeat bon ae pamnil ém médMBt , H « jouer UdMnmt fne jerae Be imo- MBte et MBS proledMir.
nie se ra9san;etdè8(|u'eUefDtnag)vrie... efle nmaposnoimém«it. Le doute efbcé, Q y eut tme réaction de eMfaece; elle s'r «bandonna arec naïreté.
— Odï, disait-elle, Je tnM en id, c^eet qneiqn'im qai m'iime, fl ne teot point roe tromper ; it viendn, Je lui dotrâo ma vie, jamais je n'aimerai que lui. Tant miedi «'3 me voit, tant mieux ail m'intend, U Mura toute na pensée, ii Miff* »Iiie je n'espère qui.n lui, que je l'aime comme l'ange gerdïefl "•■î "•ille sur mes jours; désormais je ne parlerai, je n'agirai
'ui plaire, j« Ad ftr«i HM Uni ^iftese l'afQiger. Ah ! ^r s'il m'accompagne toujours! il verra comme je l'Htei'&k... Je savais bien que mee révea s'accom-
BE M. DE BALZAC. tii
Tout en pensant ainsi, Clarisse s'enflanunait des sentiments les plus poétiques; malgré elle ses émotions se formulaient en vers harmonieux ; ce souvenir dt Tafige gArUèn qui présidait à ses beaux jours Tinspira ; elle passa toute la nuit à travaU- 1er y c'est-à-dire à soulager son âme par l'expression naïve de ses sentiments. — Et le lendemain, lorsque tancréde, invisible, rovint près d'elle, il It trouva aux prises avec la Muse; il vit que le moyen qu'il avait employé pour calmer son ima-gination n'avait servi qu'à l'exalter encore. Gela devait être, aussi ne fuUil pas très-étonné; n'importOi il se félicita de cette folle idée : l'agitation de la crainte avait £iil place A celle de l'inspiration, et cela valait beaucoup itôeu^.
On a fabriqué des ruches en cristal, à travers lesquelles on voit les abeilles travailler : on devrait faire les ohattbres des poëtes transparentes pouf les observer dims l'fl%iration. Quel beau spectacle que celui d'ttHé Hch6 ()éiisée qui s'éveille! Tancréde, grâce à son invisibilité, avait été à méflae d'observer la femme aux prises avec la pasuon, en proie à ses souvenirs d'amour ; et maintenant il observe la jeune fîU& Éhx prises avec son génie, en proie à ses involontaires désirs, à ses pures espérances d'amour.
Que Clarisse lui pamt charmante ainsi I q«e ses yeiÉ: étaient beaux, parés de \mt génie ! Ses blOfidd ChtftCfttx dénudaient en vagues d'or sur ses blanches épaules; son teint était éblouissant d'éolat ; sa bouche était inspirée ; son sourire était rayonnant. Tancréde la contemplait aveo ravissement. Alors ils avaient changé de f Ole : ce n'est plus Itd, é'est elle maintenant qui semble un être idéal ; c'est elle qui est l'apparition céleste, l'image divine qui fascine les regards*
Tancréde, ébloui, transporté, croyait voir Tàngei é6 la poésie; il cherchait déjà ses blanches ^teg; Clarisse lui ^arvX idéale, sublime, si belle, qu'il cessa de l'aimer un moment.... ill'admira!
Mais elle dit ces vers qu'elle venait de finir. Ces vers étaient pour lui , et quand il comjprit que son amour les avait inspirés, il lui pardonna d'avoir eu le talent de les faire*
lÀ GÂNIIB