‹ Nouvelles genevoises (volume 4)Chapitre 3 sur 20 · I.M.' itW · texte numérisé non relu

I.M.' itW

— Ouït reprit M. de Fontvenel) St^éphanie me ressemble un peu , mais elle n'est pas aussi joliequ'elle promettait devoir l'être.

Edgar savait par d'autres persomieg que mademoiselle de Fontvenel était devenue ravissi^ite. Cette j^nodestie trompeuse l'alarma ; mais qu'il fut heureusement soulagé en pénétrant le généreux motif qui l'avait dictée ! . ~ . ^, .

« Non, pensait M. de Fontvenel, je ne veux pas qu'Edgar aime ma sœur j eUe n'est pas assez riche pour hii, et je ne yeux pas que l'on puisse m'aecuser de spéculer sur les bons. senti* ments de mon ami pour kii Êdre fedre une mauvaisA af&ire à mon profit» »

Quelle délicatesse il^ y avait dans cette pei^ée, et combi«k Edgar y fut sensible 1 Avec quels dâices il contemplait ce cœur si noble où.les sentiments les plus dévoués et les plus purs semblaient s'être réfugiés; que su jeune âme était doucement émue en passant si subitement des angoisses de la défiance auji transports d'une foi renaissante. Dans le délire de sa joie, Edgar, retrouvant sa bonhomie naturelle, ne peut se contenir^ et, oubliant les Tuileries, les promeneurs, les élégantes, les footionnaires et tout cet attirail qui rappelle le monde et modère singulièrement les élans du cœur, il saute au cou de son ami et l'embrasse avec transport en s'écriant :

— Ah! cher Alphonse, que je t'aime, el que je suis heureux 1

M. de Fontvenel le crut complètement fotl, car, pour éviter de parler dé sa sœur, il s'était empressé de mettre la ccmveirsation sor des choses absolument indifférentes, sans s'apercevoir qu'Edgar ne l'écontait point. U avait parlé des spectacles^ des pièces jouées à Paris pendant éon absence. Il en était A raconter Monsieur Cagnard et les meilleures plaisanteries de cette bonne satire, lorsque M. de LorviHe l'embrassa si passion*nément, et il ne pouvait comprendre pourquoi le nom d'Odry , d0 Vemet et de madame Vautrin lui inspiraient de tels transports. Ainsi l'on accuse souvent de folie l'homme qu'une subite décou» verte fiait changer d'avis, et de caprice mie femme que st l>énétration vient d'éclairer.

Lft BGBSIIOII.

Bdgv, réconcilié avec son talisman, ne songeait phis (pi^k jouir du plaisir qu'il lui promettait da^ le monde. Il ert certain qu'il l'aidait à dévoiler des choses bien amusantes.

Personne plus que lui ne se divertissait au sfjectacle^ la salle et le théfttre lui offi'ant un double plaisir. Cependant l'ilksion pour lui était difficile^ et les pensées qu'il dto)uvrait à l'aidé de son lorgnoâ éabâ l'âme de l'acteur le gênaient bien sonvent pour s'intéresser an héros qu'il représentait. Par exemple^ les bons et honnêtes sentiments qu'à lisait dans le cœur du faroudie Marat au plus fort de sa colère ; lès rêveries de toilette (pi'il surprenait dans la pensée de Charlotte Corday au momtent de l'assassiner ; le jdi âiapeau qu'il hii voyait admirer aux secondes loges, en levant les yeux a» del^ pour mieux écouter sa sentence ; les réflexions burlesques de ces pauvres jeunes premières, que leurs corsets baleinés gênent tant poiii^ mourir avec gràce^ à laSmitksoni les petites préoccupations du grand Napoléon, qui avait si affreusement peur de se faire une querelle avee les défenseurs dvLjusiè'milieui en Représentant trop fidèlement le père du fils de r homme ; tous ce0 secrets enfin, connus de lui seul^ le dérangeaient dans sa terreur ; aussi était-il mauvais juge. La comédie, mêine Celle de Motière, ne pouvait non phis lui laisser de grandes ilhniODS. Lisette et Scapin, loin de l'amuser par leur folie, hli ilausaieit pitîé ; ils avawnt l'âme u triste au milieu de leur gaieté, de voir la salle vide et de plaisanter dans le désert

Personne! |>a8 un chat dans toute la salle, pensait douloofèuseinent la pauvre soubrette, en édatant de rire der ce rire de comédie si peu contagieux.

«Sept livres dix sols de recette! se disait anèremeiitSeapâi «B gBBd»adant autour de Géronte. i

R ysellb j cefllimnl de iiiilMer) 09 diMBÉ I

18 £& Ë0KS^dfÛ

-^ Né m'énjpaHe f)&s, interramfdt â. NarVâtiK^ tts b*<n i^ honteux, mais je ne me fais pas meilleur que je ne suisf et^ quand une jolie fèihitie me dit ; J\s fp ëenù;', firai^ ati bal (^ez moii plus grand ennemi fimir Ty veif danser: Edgaf f&t ëin8f« veillé de Tandâce de ce men^enge , et se p^mAt (ïê tft dticèlfu Gérter; Ce^ëhdkntj vd^lit que Fhédérlt; s'obsiinedi à taÊSSt près de lui ^ Il cdmiidençait à Se repentir de Tatoif fait ifîvitêri et| profitant du {iréteite epA s'offrait; il sti perdit dfitfs ht ft»Ul9f et courut rejdmb-e fia ^fisëiiâeî

C'était une blonde ratissante de beàdté et ëe mélâi^iim^: Jte grands yeux nëli'S à demi voilée par de longues paupières ^ hn. sbiirire inacttetë^ un air de conipliâ^ncd à se prêjter à defc f^ «ré qui n'en soiit ^hsà pddr cdle; dne âtdtade dé IflAgHeuT tSt même de sôtiffranee donnaient à tollte éa ferscmiie m klMtÊê inexprimable: Edgar n'âtàit pu obtenir qUe la qddtrïâme t^ tredanseî tant les dièrvéilleut dû jour ^empreSÉUèoft flot^tf d'dle. Mademoiselle d'Armllty avàii ^riâ un {NSât A libddëQf lorsque Edgar était tenti la prier â danâéri Pbtt eil hSÊSSâM là cause:; il l'avait lorgfée en s'éldgftant:

« €'edt l^en eannyéui| pensËit-ellë, de Muser i^e^ m gifi} qoe l'on né càmaft t^è: *

Cette réflexion plt» beaucoup à tf . dé t;brtirie: H éofifiifi^^ à se fatiguer dés' èbfftiliuelies b()(|tlëiteHed dfke K§ ^mm Itt aâressaietlij &éâttitèS ^t Mi Jt)If ti&éfgé;§8 tdufiiiirë aisIMfi^

guée et l'éiég&âëe de ses aiâôièreâ. Cëtté ^mê pën^dS; m

disait-tt,' préfère m ahdete aiîâ^t à àe» âbûTëlléë (^^èflSf i'aiitie ce cara&tërë j* 6t je It» j^rdciiMë m fêk é'm^mMÊHS qu'elle II miâ ft âccèfitér Jnbn inVii&Hdn.

La Htotimellë ÏÏê là iftiatHéitié biliif ^dal^ êiM m^ fmS; Edgar vint prëiidre tfi inâiii dé àa jbliè' (ëttfSëùSë; èe ëBfHiite 9 n'aurait pàS éfê ^ dé \i M^ëf ëfi misM im ëUe; ii St livra tdut àù plâi&if de l'ébdiitèr é! de Tmttà^: Md6]â6gëfid d'Armllly ttvaie (tuMjd Sdn mi aiT n^kiffîSde,' » jHfS tSfiU» s'était fedr^ée,' â^if ^lâa^à'é^ fSnlfiféi i9 lirâiàfifig Ivfl^

IraMt floaxent Iqs fâDmes quand ella? ^nsent àyec uiiB «crfibnne qui leur plaît; cet^ confiaoçe de plaisir d'une Tsdsvèée ^ gm rencontre un bon valseur ou d'nç savant Joileu* de whist } a (^ lé sort a donné un partenaire digne de Itli*.

^ M^ ^ (.orviîle remarqua qe changement, et l'âttribiia d'Abord à Teffet que produisait la beauté de mademoiselle d'Arniilly et à son dé^r de paraître belle au oerdé faombreux d'adjôâirateurs q,ui Tentourai^t; mais bientôt il vit que ci^tte métamorphosé de maniôres s'étendait jujsqtt'è lui. Mademoiselle d' Armilly semblait adoudr encore ses reg^urds pbur les Attacher sur les sieiçts , et choisir les plus tendrei» aceenis de sa voix pour tiû répondre, n y avait daps tous ses discours une intention ê^ I plaire qu'il était impossible de n^ pets rësbarquer. Toute cette

coquetterie sans faste et pleine de bon goût enchantait H. de

Lorvi|[le.

, ^ — Vous an:iyez d'Allemagne ^ dit mademoîsdHc» é'krïBÊMf;

\ ét^yous resté {ongtomps à Vienne?

\ ^ Edgar comprit alors que HndemeiseÛe d'âridlly savait qui

il était, et il se rappela avoir remarqué qu'elle demandait sdn

nom Si une petrsonne placée près d'elle au moment où il était

verni la chercher. pour danser.

— Oui , répondit-il , j'y ai passé plus d'un an.

— S'y dmv&é-l-i^ji beaiicoup?

— C'est selon ; il y a des gens qui ne s'amusent nulle part : I je ccpnais un Anglais qui prétend que Paris est hi ville du ! qmnde la plus efinuyeuse $ et je vous assure que pour sa part

ij a raison; iï n'y est resté qu'un mois avec la fièvre tiercé.

Au^ j^ il n^ v^ut pas croire i^e personne s'y amuse. ' Mademoiselle d'j^miUy ht de eett^ plaisanterie avec tant dé

complaisance, que M. de Lorville se plut à excitei* sa gaieté, et

lui sut bon gré de rendre ainsi la conversation fSciie, en lui ^ parlant de ce qu'elle savait de luî^

^ Cpmine il dansait, un élégs^nt d'un âge raisonnable, avec ((ui

; mademoiselle d'ArmiUy aviét causé une partie de la soir^,

vyit §e placer derrière el)e \ mais il n'y resta pas longtemps ; ! eUe le reçut si froidement et avec tant de sécberesEie que h

il LE LORGNON.

— On va souper tou| ^ y\\m^. gt 1^ WW^iy ^ f6$f{^ d'étonnement, puis de se riL^qj^^r çt de dire :

— Voilà m jeune feoming ^ii^i gourmçiïi^ W WÎ-

Plus tard ij faillit se Jairp unç que^^^Ue «ivep un d^ ^6^ (H'aiQ?? politiques qui mentant hjpu*jlin)f»^t j^r nature ^^p^r pir\i(^nçg; et qui croient ne {^ire qqg {ji^imuler par devoir, hmr qf;^ versation était vra^imf^nt psiWe ^ çntçndrÇ' BJ« i?û JiOryjlj^, qui ne s'attachât qu/à 1j§i p^n^^f, senftWaU pftur çhatHiB^ q^ esprit de travers qui comprQiid tout à çgboijira, çt, po,uç ^fl interlocuteur, un hçnjmp î^qujp ftt 4'W^ f gn^ffÇfÇ^ ifti^vppDrtable.

-^ Le minifitèxe ^ng^fL plw^ qv'ç^ n^ l -p^eP** 4JS?4 te politique ; j'ai de (or^çs raisçn^ V9W te ÇHï»^^-.

— Vraiment? reprenait Edgar, en souriant, vo^ ÇCW^ qu'il spra change ^WHi^B !

— Je n'ai f^ ^ cela, Mopsi&ur, a'^cri^l Vv^^%% im?atiiï!é» au surplus, aiou^it-il , je slq m^ çojjcie s?#^ d'enfeer #vs cette bputiqiie, çt pwqv'pft 90 B|P§i? p#9 4 OHHir

— Ah 1 l'op Y0U4 fait des proppsit$oi^ I

— ypus ne lo'çntendça; j^, ¥on4W-

— Si yi^9i\mmh Oft VPUS çffre un gof^fçuille q^ vjçi^%9c<^f tez à telle condition, rien de si simple. .

L'homme d'État rougissant d'être deviné , feignit de croire qu'Edgar plaisantait, et change^ brusquement la conversation :

— Je viens de chez le ministre des affaires étrangères, dit-il; on n'a point de nouvelles d'Italie.

— 4hl ohl reprit ^^ ^ M^m^ te <ëi^l4^. : un cp}}f rier ^ ^rri.v^ ce sqir.

— liipn^leur, i'fii eu rhoopça^ # vi^» 4Mre qu'il d'^mI itta arrivi^ dç nouvelles^

-r- Oui, j'^At^^ds bif^; %\ ^(m W-V^ »toe qiM> leiL Atttrb

CUÎ^. 9P9i 4 BQÎQgQI^

Et h 0.iplw§^ 9^ti3ût. @o&Q)9^. Qet^ APweUft était snoocf

secrète, 9tiLa^s^fqe|ii^§]àl8^^ taypA^iMaM

d'un dialogue si singulier, il s'éloigna en se disant qu'il n'y

i.g iiAftaNûiv. ta

i«aiti3«id«tfll «piftl'igi^oranGee&la settîM p«i» ééeoneerter HO tipmnip dKttiitrii; «as, n'ayant pas la aaaat da if. da Laririile, il appelait hasard et iacohéranaa d^ééea ia jna^pasa da sa

T-r C^ iemm g^na du bubaurg âaîaUlariiiaio, ppnaait-il, aoDl d'ui^ auffifianaa...

:rr CsfQX éu fii^haii^ Eakt-Jaaqiiaa ne irana ^^aiaaat §^e dwintagA, 4it Bdgar, sadiant quq la aaul mot d^tudiant faiaaî^ inNulifaur. le ppliiûitta. £elui-«i se ntouciia memast, ipfiU¥aAté da o^ta va» qui sondait à sa pafM^; ^ ^^^ longtemps à cette circonstance extraordinaire , at ne pouvant to Môgireiuto, il FtfLpIîqaa par on pbéaon^e plus'surpre- BWlt paufs-étee, §t amt avdir pansé tout (laul pou» la pran^éve fois de sa vie.

Sdgar , an aantoffii^ dms k aa}la da bal, aparçut son ami liairvsiux, causant ayat^riaonameat dans un angle de perte, avec quelqup diosa qui ressemblait da loin à un ambassadeur iipe Q^ à une viëU^ Anglaise. 1^ eilst, c^était une de ces viaiUfis Anglaises inimitables qui, après avoir au quatorae ou quinze enfants dans leu? pays, viennent à Faris poup apprendre la fras^^. Ella portait sur la tète un de eas turbans à trois éta^^, qua PAn^etarca seule produit; des plumasi des ieurs, des diamants , da raeiar, des glands de jais, des rubans , des blondes, des clefs d'or, ornaient cette imposante eeupole, sous jagiirile ii^inaudaîl unf» figure longue at dé^améa qui enk faisait enaon» ressortir l'énocmlté. Edgar n^avait jamais vu, dans aaairoyagas ni dans seseauchama^, un être plus fantastique Hua femipa plus (astoeoswnent laide. If. Narvaux, qui, l^nate polpéd^nta, ayait découvert ai« eauK da Plombières cette tSfpèea d^ momie prétantîettsa, parut embarrassé d'être surpW fianaant si poquattement avec elle, par le plus moqueur de m^ anus. U détourna la tête , feignant de n^avo^ pas aperçu )f. da ijtfvîlle, mais ealui-ci fut implacable. Résolu de punir il< Ha^aux da sop mensonge , il a'approcha de lui d'un air dîaaret, et désignant la vieitte Anglaise, il dit tout bas, d^un Ion railleur :

fi LE LOBGMON.

— C'est elle I n'est-ce pas? Ah ! que tu as raison, mon cher; je suis bien comme toi , J'irais au bal chez mon plus grand ennemi pour Im voir danser.

Les hommes fins, et qui se rappellent leurs mensonges, en ont toujours un de réserve en cas de surprise ou de malheur. Ils s'attendent à être déconcertés, et ils ne lancent jamais une chose fausse sans prévoir tous les dangers qu'elle va courir.

M* Narvaux, au seul aspect de M. de LorviUe, avait prévu cette malice; et loin de s'en formaliser, il sourit avec complaisance, puis levant les yeux au del , et prenant un accent douloureux :

— Âh ! ne plaisante pas , dit-il , je suis d'une inquiétude affireuse : elle n'egt point venue ce soir, et je ne puis savoir pourquoi.

— Je le sais bien , moi, pensa Edgar, étourdi de cette fausseté imperturbable; et il s'éloigna, pénétré d'une espèce d'admiration pour tant d'audace et de présence d'esprit.

Il sentait que sans le pouvoir magique de son lorgnon , il aurait été complètement dupe de M. Narvaux, tant il mettait de candeur et de naïveté' dans ses mensonges.

Attristé par toutes les déceptions de la soirée, Edgar allait se retirer du bal, lorsqu*un jeune homme attira son attention par un air de préoccupation et d'angoisse dont il eut la curiosité de pénétrer la cause. *

Ce jeune homme était un de ces Pylades d'élégants , constantes victimes d'un brillant Oreste, dont ils subissent également les destins et les caprices. Leur vie est une étemelle abnégation d'eux-mêmes ; ils ne sont rien par eux, n'ont rien à eux, ne font rien pour eux ; ils attendent pour agir qu'Oreste ait décidé, ils n'ont faim qu'à ses heures, ne voyagent que pour le suivre, et ne se permettent d'aimer que là où il va le phis souvent. On va même jusqu'à retrancher leur nom; on ne les appelle plus que l'ami d'un tel, et leur paresse s'ar- - range à merveille de cette vie de reflet, qui ne les rend responsables d'aucune de leurs actions. Pylade Ic^e avec Oreste, et quoiqu'ils paient tous deux la même somme de leur commun

( LS LORGNOH.

loyer, et qu'en conséquence ils soient égaux aux yeux d^ Timpartial propriétaire, l'un dit fièrement chez moi^ l'autre prononce timidement chez nous,

Inélégante planète dont le jeune homme qu'observait M. de Loryille était le satellite , avait quitté le bal , depuis plus de deux heures. Un dépit éclatant, sur l'effet duquel il comptait pour assurer le succès d'une intrigue amoureuse commencée au bal, avait motivé cette prompte disparition; et, dans sa fureur calculée, le noble dandy avait oublié d'avertir de sa fuite son compagnon de plaisir , son associé de voiture qu'il devait rameaer.

L'ombre errante se traînait çà et là , cherchant un objet auquel elle pût se rattacher. Edgar, devinant ce trouble, s'approcha de l'infortuné jeune homme ; et sachant que prononcer le nom de son ami était un droit de lui parler :

— M. de Guercey est parti ce soir de bien bonne heure, dit^ feignant d'être lié avec celui-ci ; est-ce qu'il était souffrant?

— Je le croirais, répondit Pylade, car il m'a oublié; nous devions nous en aller ensemble : il pleut à verse, et...

— Je suis à vos ordres, reprit Edgar avec empressement; trop heureux d'obliger un ami de M. de Guercey.

Tous les deux sortirent du bal, on appela les gens de BI. deLorville, et ils montèrent en voiture. Pendant la route, Edgar souriait en songeant à l'étonnement qu'éprouverait son voisin en apprenant que M. de Guercey et lui ne se connaissaient pas. Il s'amusa des conjectures que les deux amis allaient faire. Puis, de retour chez lui, il se dit tristement : voilà donc le seul a^^ntage que l'art de deviner m'ait procuré dans cette brillante fête ; le plaisir d'obliger un inconnu.

Le lendemain, comme Edgar se mettait à table pour déjen- Mr avec deux de ses cousins, (mluiannonca M. de Fontvenel :

il était fkâle, 6fi figure étak altérjd, et l'ea devinait beHemeol qu^u^e idée tpiste le dominait. Ayant un service important à demander à M. de Lorviile, il était venu le veir de benne heure, espérant le trouver seul.

— Qu'il soit ie bienvenu ! S'éeria Edgar e.H apercevant son ami. Vien%y noble soutien de la magistpature, maitre des requêtes, prétmdant au conseil d'État, pour tes services extraordinaires, nous te votons deux edtelettes et une tasse de thé ; viens deno siéger parmi nous et par4ager nos travaux.

— r J'ai déjeuné ; merci, répondit If. de PentveRel, un peu déconcerté par cette mauvaise plaisanterie ; mais ne vous dérapez pas, ajeuta^t-il en regardant les autres convives. Celte politesse était fart inutile, car les cousins n'avaient nulle envie de se déranger : M. de Fontvenel ne ieur plaisait pas. Les petits parents d'un jeune homme riche n'aiment jamais son ami. N'ignorant pas leur malveillance, M. de Fontvenel n'était point à son aise auprès d'eux, et Bdgar pas du tout à son avantage.

— Eh Ment grave penseur, lui ât-H avec ce ton d%onie qui éloigne, tu nô nous dis rien : quel travail important nous a donc privé de ta présence au bal d'hier 9

— Uâe affaire imprévue m'a retenu chez mol.

— ie vous {Aains, en vérité, dit un des cousins ; le bal était admirable, et je m'y suis fort amusé.

9ous trois se mirent alors à parier de la fête, sans songer que M. de Fontvenel n'y était pas idlé, et ne pouvait se mêler à la conversation.

Mais il était trop préoccupé, trop iuquiet pour être sensible à cette impolitesse de fanrîlle.

M. de Fontvenel se trouvait dans une situation d'afTaires alarmante qui pouvait compromettre son honneur et sa réputation. La faillite d'un banqi^Qr venait de lui enlever une somme considérable sur laquelle il comptait pour acquitter une dette importante. 11 fallait payer cinquante mille francs le jour même, il ne les avût pas ; et,' connaissant la générosité de H. de Lerville, il venait lui emprunter eette soipfne, persuadé

ifiièi ^ eifô Mil à tà ai^t>om6h, il n'bë^t^Stt fËis irbbliger.

Quel fut son découragement, lorsqu'au lieu de trôuyér son •inf dettH tscMùé il Tétait brdinàfremeht de si hûû matin, il le surprit avec deux preirs^ii&bâ doiii \l èbhnaissait là mdvèillance et la cupidité I

A peine fut-il entré, il vît que Tatmosphèi^e ilé lui était pas favorable, et il renonça au projet de sa demande. Être refusé par un indifférent lui paraissait une chose .toute naturelle; mais se voir repoussé par un ami ! cette pensée lai déchirait le cœur. Une grande tristesse s'etnpara de lui. Hélas ! n'est-ce pas déjà nous repousser^ que mm ôtei* Tidéë de la prière ! N'y a-t-il pas de l'inspiration dans cette timidité? Et l'homme à qui l'on n'a jamais osé demander xm service, l'aurait-il rendu? Peut-être!... car tout dépend du moment; en France surtout où l'esprit et le cœur sont si mobiles.

Après le déjeuner, les deux cousins, loin de songer à se retirer, allèrent s'établir sur deux bons canapés dans la chambre à coucher de M. de Lorville, en prenant chacun un journal. Edgar, de son côté, alla s'asseoir devant son secrétaire, rangea plusieurs objets, et finit par se mettre à écrire, sans s'inquiéter de ce qu'on faisait autour de lui. M. de Fontvenel était si mêcofilenl de cette Visite, qu'il h^osait la terminer ; il attendait qu'on se fût assez occupé de lui pour s'éloigner sans paraîirè trop susceptible, et sans afiecter de l'humeur. Il prit la àëvuè de Paris y qiiî était sur là table, et feignit de la parcourir pour se donner une contenance. ï)é temps en temps, Ëdgâr souriait en le regardant, té lorgnait, puis se mettait à ^èrire sans ïùi adresser la parole. Enfin, ennuyé de ce malaise, et i'évant au moyen de trouver ailleurs un secours qu'il n'espérâîtplus de son aniî, M. déFohtvèneî se dirigea vers J^a porte, et se disposait à sortir lorsque Edgar lui cria :

— Attends donc, étourdi ; tu oublies dé prendre ce que iu es Venu chercher.

-^ Que veux-tu dire ? reprit M. de f'ontvenël.

-^ Cûâiment! tu oseras me soutenir que {u â'avàis pas unie idiëén tenant ici?

j 18 XS iOBeifOM.

-»» Je ne dis pas cela, mais je sois sûr de n'en avoir parlé à personne; et....

— Qu'importe ! interrompit Edgar ; à quoi sert la parole en amitié. As-tu lu le Monomotapa de La Fontaine?

— Oui, mais,...

— Ne sais-tu pas

Qu'on Saà Yéritabla est une douce chose !

Il cherche tos besoins au fond de votre cœur;

Il TOUS épargne la pudeur

De les lui découTrir Tous-méme...

— Je sais par coeur c^tte fable, reprend M. de Fontvenel, mais qui peut...

— Une fable, blasphémateur ! s'écrie Edgar en riant; tiens, prends cette lettre, et ne traite plus de fable ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Alors, lui remettant la lettre qu'il venait d'écrire, et qui était un bon de cinquante mille francs sur son agent de change,

— Incrédule, ajouta-t-il, que cela t'apprenne à ne plus douter de tes amis.

M. de Fontvenel lut le billet à trois reprises, et son étonnement fut tel, qu'il l'emporta sur tout autre sentiment. La joie de trouver la somme qui le délivrait d'une si grande inquiétude, son honneur sauvé, l'émotion de la reconnaissance, tout fit place à l'impatience d'apprendre comment Edgar avait pénétré son secret. Il regardait autour de lui, cherchant dans sa pensée à deviner qui avait pu le trahir; mais personne ne connaissait encore l'affaire qui l'avait mis dans ce subit embarras ; personne n'avait pu en parler à M. de Lorville. Gomment le savait-il? Ce mystère le tourmentait comme un supplice, et il résolut de l'expliquer. Cependant il était touché de tant de générosito, et plus encore de tant de délicatesse. Des larmes d'attendrissement roulaient dans ses yeux ; il aurait voulu à

LS iORGlfOlf. SI

8011 tour deviner ce que son ami désirait pour le lui acquérir au prix de sa vie. Edgar jouissait de son étonnement et de sa joie ; mais pour empêcher ses deux cousins de l'observer, il fit signe à M. de Fontvenel de ne rien dire devant eux, et le reconduisant jusque sur Tescalier :

— Â ce soir, dit M. de Lorville, j'irai un moment chez ta mère, et j'espère que, malgré trois ans d'absence, la bells Stéphanie me reconnaîtra. Â ce soir.

— A toujours, reprit M. de Fontvenel avec émotion. Que j'ai besoin de te revoir ! Ah ! ma vie ne sera pas assez longue pour te témoigner tout ce que j'éprouve en ce moment. A ces mots ils s'embrassèrent avec une tendresse de frères, et M. de Fontvenel s'éloigna pénétré de reconnaissance, le plus heureux des hommes, mais aussi le plus tourmenté.

VU

il était dix heures du soir lorsque M. de Lorville se rendit chez madame de Fontvenel. Il s'aperçut bientôt que son ami avait trahi son obligeance. Madame de Fontvenel, dominée par un attendrissement qu'elle ne pouvait cacher, vint à lui les larmes aux yeux, et bien qu'dle ne lui parlât pas du service qu'il venait de rendre à son fils, tout en elle prouvait à quel point elle y était sensible. Stéphanie, quoique avec plus de rete* nue, témoigna aussi les mêmes sentiments. Son frère semblait fier et joyeux, et M. de Lorville ressentait tout le plaisir d'uno bonne action, celui d'en voir profondément heureuses deî âmes qui en sont dignes. Ah! que de doux moments il pou vait passer dans cette famille si bienveillante pour lui, auprèi de cette ancienne amie de sa mère, qui l'avait élevé commo un fils; il s'étonnait de l'avoir ainsi négligée depuis son retour. Mais à Paris les gens qu'on aime le plus sont ceux que l'on voit le moins; s'ils ne sont pas autant que nous lancés dans e^

totïfbiîlon de plaisirs mondains qui nous éntî^ame, 6ïï le^ perd de vue, et ï\ê fious deviennent bientôt totrt à fait étrangefâ, a liioifts qn'iï ne teuf sttHe, de temps éii tëttps, quelque gràncî iMihéttf qiàl itmis f àfMèite à ënt.

C'ftst une chose singulière, tofais ihcOntèittéMdi i^tië, dàfe le grand mot^^i pont devoir toti^ iMjoafs ^uâfftd <à êe èbrtvient, il fâdt avoir, non paâ leà ffiémêë afins, liiaîiè' hé ifSèfiiës îiidîftèrents. L'important est de no paâ 8ô g^ef ; en: èliitrtiê, fcoîhtiio m tout, on ne fait que ce ^jùi éil cônnttôttë ; aitfsf rôbéàsion l'emporie-t-elle Su? tous lèà pi'é^ets',' et SbifVeM Fhoiïiïaé qui néglige son meilleur ami ps(fce qfut'}i dé&étti'é fdîÉ de Uri, j^â^^é sa vie chez un voisin qu'il détesltè.

Edgar fut frappé de la beauté de madêiàôîselle de Fontvenel. Quelle différence entre cette petite fiUè es^yfëglé (}ù'il âvaiit quittée il y a trois ans, et cette grande et belle femme qu'il retrouvait parée de toutes les séductions que donne à une nature élevée une éducation distinguée. Il ne se rappelait plus, en voyant Stéphanie si belle et éi imposante, que peu d'années auparavant il la tutoyait comme une sœur, et ce fut avec une émotion presque timide qu'il baisa la jolie main qu'elle lui tendait afifeetueitiCHiMtfi^; BiéuM,' ôtl là veyànt rire cùtttaë auti^èfois, il 86 raasiJÉrai. Ses regttrâÉ attendra se portèrent altérâttivement sur nkadmie ée Pohtvenel, siir Sêê|)hanie, snt sdtf frère, et il sentit qu6, iha^é lui, deptiis qu'if était rèvëntf dans cette maison, toutes ses pt^nsées avaient tni avetrîr.

Plusieufff visites étant survenues, M. de Lorville céda* laf \place qu'il occupait auprès de la maîtresse de la maison, et aHa rejoindre Stéplmnie à l'autre bout dti salon. Elle était assise devant tme table couverte d'album, de Journaux, de caricatures ; une autre jeune personne brodait auprès d'elle ; un artiste célèbrei à'anrasait à dessiner dès figures grotesque^ qu'un jeune offleier imitait eicrupuleusèment ; l'un copiait une romance, nû autre cherehàit à transcrire mystérièùsénfieht une chansèji ^eéUquèettoujottrë séditieuse de fiérdîig^. Cha^ cuft enfis pâMâsiât occupé, ce (pà n'etiipéchâit pKft là adntâ^-

hBtÈ^ mé&moïi^\lB dé FôhtTéM v^ E9p? ifsp^fJSmt i

-- Voici monsieur de LbHillè,- ôit-eHiê; p?ëft6î*S ^Mé I

nottâr^ tBâHi^iif à qui caéhe uii secret; il va hî&ù VKë dèViifér

C8 qm bltêcuii de mis désiré, c'est rboMiâe dtt ôit^âdè lé ptliâ

pénétrant.

— Kàssarez-vOùs, reprît Edgar, ce soî^ je ne vètrt ri^ deviner.

— Gommetit I vous étéd bieft' dédaigheiuL^ iàtà n'àvë^ dôtic nulle envie dé oènnâître nôtre fténéée?

— Pas encore i die ne petit rtf élfë fàVOfkbIè : j'arrrvè. tè^ oubiiéi ont torujourÈl tort, ifest^3ë pas, Stépbàiriè? Ait F t)âN don, mddetnoisdkj lùstis je ii6 plié rïi'âccèutlimer â être ifSfiîê id en étranger, à y passer pthir un ndtiveaa présèfité. H fàùi absolument que je mè trouVe tàt droit â votre ^réfêréhcë. M sonunes-nous pas Un peucotiMfts?

— Pas du tout, reprit éfa i^iant StéphâniOf ë^ je i^ peux pé^ là-dessus me faire la moindre flluèioh.

— N'importé, je vous appellerai ma coiisiné ; célal éf èra (*t air de cérémonie dont ttn an» d'enfance ne pèùi s'arrâilgêi^; Ainsi c'est convenu, vous m'appellerez vot^ë cdùsm. il ii*y à pas bien longtemps, ajouta-t-il avec malice, qûë vdtis fhe dôli'niez un nom plus doux ; mais màlhéureuâemèiit je mtà ^HH déjà aperçu que ces beaux jours sont foin de notî^.

A ces niots, mademoiselle de Fontvend iHifu^, et ééHii' qu'elle nommait dans son enfance son pèHt rriâri s'aiiiitelf beaucoup de cet embarras. Là moindre éi!iotît)à', dans" une personne qui parait froide, a un charme auc^el on résisliè rarement; elle nous pt&aà par ramour-propré. C'est un triôhiphe obtenu, un destin accompli, car nous nous fîguf'ons (p^ cet être jusqu'alors insensible noud attendait pour s'animer; Edjgar aurait bien voulu prendre ton lorgiiôtS, et dtètin^r f^ pensée de Stéphanie; mais Palarme étaîi dbnififéè, et 11 n'ô^ attirer l'attention éur ce miM& , dans là èrainté ^'M ^

dééoti^ti là mmm&. vsmm nem êéiÉ «èft»hé&; » ^m

que là èCbUt dé m é&f ,- » M âè hmm AStomêm; ne p0MBI éftH^i^r ^^dS oe ÈStiH^ MfiQiiIêtàtffir It MMlf fluni mt

SS LS IOR61901I.

bien grand changement pour altérer ce cœur qull avait connu dans son enfance si bon, si généreux.

S'abandonnant tout au plaisir dune affection naissante, fondée sur de doux souvenirs, Edgar ne quitta plus Stéphanie. Elle-même semblait trouver le plus grand charme à se rappeler avec lui les jeux de son enfance ; et mademoiselle de Fontvenel, ordinairement si calme et si également gracieuse pour tout le monde , parut ce soir-là ce qu'on ne l'avait jamais vue, pleine de gaieté et de coquetterie. Il est vrai que M. de Lorville était un de ces hommes avec lesquels les femmes sont toujours coquettes, sans projet, sans amour, et quelquefois même malgré elles. Le désir de plaire est contagieux dans un homme aimable, soit qu'on le croie dédaigneux ou difficile, soit qu'on le regarde comme une autorité. La femme la plus honnête ne résiste pas à la tentation de lui paraître séduisante, et, sans songer à lui donner une espérance, elle n'est pas fâchée de lui laisser un regret.

En vain plusieurs femmes vinrent-elles interrompre la conversation d'Edgar et de Stéphanie ; il trouvait toujours un moyen de se rapprocher d'elle. En vain les discussions orageuses de la politique attiraient-elles son attention dans le salon voisin, il ne s'y mêlait point. Depuis longtemps, d'ailleurs, la politique lui était devenue indifférente. Il s'intéressait vivement aux affau*es de son pays, mais à condition de ne pas écouter ce qu'on en disait; et comment, en effet, se résoudre à parler politique, lorsqu'on a le secret de toutes les opinions , lorsqu'on a découvert que Pintérét personnel seul les inspire et les soutient, que chacun choisit dans ses principes de morale ou de gouvernement, celui qui doit le plus lui rapporter ; qu'il y a dans toutes les opinions violentes un fond de souvenirs ou de projets, une arrière-pensée de place perdue, obtenue ou à obtenir? Lorsqu'on sait enfin que chacun juge l'intérêt général de sa position particulière, toute discussion devient inutile. Ce n'est pas que les opinions manquent de bonne foi, oh 1 chacun est de bonne foi dans son intérêt, mais elles inan(}i;ient ^e stfi>ilité; et, tout en contrariant ^

SMiMÉriHiai

LK LORGHOlf. n

plus exagérée, on prévoit les chances qu'elle a de se modifier, le danger qu'elle court de changer. Aussi M. de Lorville , qui connaissait toutes les ambitions, disait en plaisantant qu'avant de combattre un principe politique , il attendait que le succès oa le désespoir l'eût fixé définitivement.

M. de Lorville n'était allé qu'une seule fois à la chambre des députés; certes, son talisman eût ce jour-là une belle occasion d*eiercer son pouvoir. Si Edgar eût été Allemand ou Anglais, il se serait fort diverti de cette fourmilière de vanités déclamantes et de ces nobles désintéressements de comédie dont il savait l'histoire et les conditions ; mais il aimait trop son pays pour rire des ridicules qui le perdent, et il conserva de cette séance un souvenir triste et décourageant. Il se refusa ainsi le plus grand amusement que son lorgnon lui eût offert. Il aurait pu se dédommager de cette privation en allant observer dans les brillants salons du Palais-Royal , où les plaisirs cachent tant de tristesse , les nouvelles vanités , les nouvelles prétentions des nouveaux courtisans de la nouvelle cour; malheureusement pour sa gaieté , Tancienne position de son père lui imposait des devoirs auxquels il restait fidèle. Les derniers troubles de cette année lui auraient aussi fourni des observations non moins piquantes ; il aurait pu s'amuser beau* coup en lorgnant Yémeute à son passage , mais le même sentiment qui lui faisait fuir les séances de la chambre des dépu« tés , lui faisait détourner les yeux d'un spectacle si affligeant pour un véritable ami de son pays.

Cependant chacun s'étonnait de sa tolérance et de sa mer» veilleuse sympathie avec toutes les différentes exagérations. A ses yeux , quand il avait son lorgnon , les deux partis qui divisent en ce moment la France étaient ainsi désignés : les regrettants et les prétendants; et pour causer à l'unisson avec son interlocuteur, il lui suffisait de savoir auquel des deux partis il appartenait. Alors, selon son observation, il approuvait ou blâmait au hasard, sûr de tomber toujours juste, sans prendre la peine d'écouter. M. de Lorville pardonnait A chacun de choisir, pour s'y dévouer, l'ordre de choses qui lui

le— ~

ii iï LORGNÔîi.

offrait le ptus d'avantages, il coiiaprénaît à iriérvéiilé t^aniou? des bons bourgeois pour Loiiis-i*hilippe , les regrets dés bons dévots pour Charles X, et lés i'évés dé la jeunesse pour Bonaparte, il trouvait tdîil simple d'enfendré les (illés de ducs et pairs regretter rancienne cour, et les femmes dfe banquiers vanter avec enthousiasme la nouvelle ; clidcuri do nous, disaitil, préfëre le gouvernement qui lui sied; et comme il sentait que lui-même n*était paâ ëxeinpl d'înt&ret personnel dans ces questions universelles, él que chacun juge Teiiscmblo de èon point de vue, il cliàngeait de placé eii idée, et se trouvait ainsi dé Favis de tout le monde, sans fausseté et safiS efforts.

Uiie visite pompeuse vint interrompre là douce causerie de Stéphanie. iJadame de daifangè n'était pas femme à passée inaperçue dans un salon, et mademoiselle de f^ontvenel , ^uoi« qu'un peu contrariée , fut obligée de se lever peur aller ô'înfbfmer des nôûveilés de sa santé. Edgcîr resta seul ; ùri âentiiïiènt plein do charme venait de s'èmp'arèr de M ; étonné qu'un amour sî prompt eût déjà pria èiir lui tarit d'empiré , il cherchait â êë i'eipliquer par àès souvenirs. Il y â si longtemps, êe diâàil-il, que je la connais, que je l'aifflô ; iotilés les impressions douces de mon ènfaiicè èe ràtiactiènt S elle. Qiie de fois elle tri*à consolé quand j'étai» triste ; qu^èllé èiâll boôrie I et mainlenaht qu'elle est adorable I II là côîitfcimplaîîl à'fèc attendrissement, presque avec religion, il adttiralt ce front piir dont uri bandeau dô cheveux noîrâ relevait Id blahctiéur, cô regard plein de noblesse et dé tôyaûlè , celte taillé sî bien pf-oportionnéé dont une mise siifit>lô et de bon gôié faisait valoir toute réléganôe. Ravi de irouvéf fârit d*èsprit et de doiicêûr dans une perèônàe d'urié btâfuté Mifiâr^ÙàbTé, éï fier d'è^ être fàvorâblèffie^t acéueîttl, Èàgàr fhàit kU hhtiheiit dé pàÉS^ éêi m àdptéâ de âiipâffie^ et, àè flStfôfrt d'ètt StM

Ll I.AE«liOt, fê

im jew, ilMréjouisMdtdtavBiifla de décoMortae, par ce mariage si brillant pour elle, Thumbie 4éiiea(e86e dea prcô^ de son amû

Maie il voidait sa^r jiucpi'à quel poiiift iUe poumt partager sa pensée, et tire ce qui se paaaait dans son egaiir. L'arrivée de madame de Glairangeoeciipaii tout le monde. M. de Lorville, Yoyanl que personne ne Tobservait, choisit oe moment pour satisEaire sa curiosité, et se fionânner dfva son espoir, n était s<^ d^uis longtemps de l'alfo^n de Stéphanie, et il savait aussi que nul caleul d'intérêt eu d'ambitkm ne pouvait entrer dens une Ame si pure, ni venir le désenchanter. Enfin, plein de confiance et saisi d'une joyeuse émotion, il la regarde... O surprise , é découverte plus cru^e que tous les désenchantements l Si^hanie ne pense pas à luil... Stéphanie aime! le oœuF de Stéphanie n'est plus libre... Son accent affectueux n'est que de l'amidé, sa coquetterie n'est qu'une petite ven<» geance contre celui qu'eUe «ime, vulgaire punition d'un léger tort. M. de Lorville obsorve autour de lui, il dierohe soç rival ; le jeune offtder qu'il n'a pas remarqué jusqu'alors, &• Iral4t par son air de dépit et son iîlenoe. Bauvre Edgar 1 CJ'eR est feit, son bel avenir s'ivapore. Il éprouve tous les tourments

de la jalousie, tout le découragement d'un demies Qdieu

Hélas ! encore un amour ét^nt en naissaat, eneere »$ beau v^ détruitl

Edgar désolé, le cœur dev^ de regrets, résdùi ûet^ékA^ gner; mais avant il se promet de punir Stéphanie de Feapoir trompeur qu'elle a feit nattre; il veut se consoler au moins du chagrin d-àvoir deviné son secret, en lui prouvant qu'il )e possède et qu'elle se trouve dans sa dépendance. Elle revint auprès de lui , plus gracieuse et plus coquette qu'elle n'ayût été jusqu'alors.

— Je vous préviens, dit-elle en rhmt, quil se trame un 9«ftd complot contre vous, on va vous présenter à madame de 6lairange ; ainsi préparez-vous à être aimable.

— Est-ce que c'est un destm que d'être présenté i meda me de CBairange? reprit Edgar avec hronie.

«*ïf4r:?^>îsa»

— Non^ mais une présentation est une solennité à laquelle on ne saurait trop se préparer. Que dire à quelqu'un qu'on ne connaît pas !

-—Eh I mais ce que Ton dit aux autres ; cela est si indifférât ! Edgar prononça ces derniers mots avec un dépit visible.

— Gomme vous êtes devenu sombre; reprit Stéphanie^ qu'avez-vous donc? Qui a pu vous attrister si subitement?

— La vue d'un supplice inutile, je déteste à voir souffrir. Oui, vraiment, et je suis capable d'aller dire à ce pauvre jaloux, ajouta-t-il en désignant le jeune ûf&der qui est en face d'elle , que vous n'aimez que lui , et que je ne mérite pas sa colère.

L'embarras de mademoiselle de Fontvenel fut extrême ; elle rougit, baissa les yeux, et après un moment de silence :

— Mon frère a raison , dit-elle , vous êtes un observateur bien redoutable!

— Oui, si j'étais méchant, reprit Edgar; mais rassurezvous, je n'ai pas de vanité, et, si modeste que soit la place que l'on m'accorde, je sais m'y résigner ^ mais, ujouta-t-il , je veux qu'on me la laisse toujours...

Le ton affectueux dont il prononça ces paroles émut visiblement Stéphanie ; et M. de Lorville devinant qu'elle allait éprouver quelques regrets , et que le jeune officier venait de perdre de ses avantages, s'éloigna, consolé par sa supériorité, comme un grand général se console d'une défeite en calculant les pertes de l'ennemi.

Edgar fut bientôt présenté à madame de Glairange, ainsi qu'on l'en avait menacé. Il vit une femme, jeune encore, mise avec recherche, et dont la figure aurait paru complètement insignifiaitte sans une grimace bienveillante et continuelle qui lui composait une espèce de physionomie. Madame de Glairange n'avait ni âme, ni esprit, ni qualités, ni défauts ; et n'étant entraînée ou retenue par aucun sentiment primitif, bon ou mauvais, elle avait pu se choisir tous ceux qui embellissent, et cela avec un goût exquis, c'est une justice à lui rendre. Les émotiosi les plus naturelles n'étaient pour elle que des paru^

LE LORGNOIf. 87

res ; elle préférait la bonté à la malice, comme on préfère le bleu au rose, selon qu'il sied mieux. Rien ne lui coûtait pour acquérir une vertu séduisante. Chez elle, la pudeur était une ékide, la sensibilité un ornement, et la douceur un système. A forcé de la modérer, elle rendait sa voix si faible qu'on ne l'entendait pas. Cette préoccupation de toilette morale se trahissait dans ses discours ; toutes ses phrases commençaient par : «c Rien ne sied mieux, rien n'embellit autant. » On croyait qu'elle allait parler d*un béret ou d'une étoffe à la mode, point du tout, c'était de la piété ou de la bienfaisance. Décidée à la générosité, dans son zèle charitable, elle faisait, en effet, beaucoup de bien, mais tout cela sans charme, sans se faire aimer. Sa bonté était, pour ainsi dire, sans vie, ses consolations n'arrivaient pas jusqu'à vous ; tout ce qu'elle disait pour calmer votre douleur prouvait qu'elle ne la comprenait point, et ceux-là mêmes qu'elle accablait de ses bienfaits, tout en la remerciant avec reconnaissance, la traitaient comme une étrangère. C'est que, pour être parent des malheureux, il faut avoir beaucoup souffert ou bien beaucoup rêvé.

Il n'était pas une seule personne dans la société de madame de Clairange à qui elle n'eût rendu service. Aussi, dès qu'elle arrivait, on s'empressait autour d'eHe ; car chacun voulait la dédommager, par une préférence apparente, des sentiments qu'elle n'inspirait pas ; sans se rendre compte du peu de sympathie qu'on ressentait pour elle, on se reprochait de rester indifférent pour une personne si obligeante, et l'on se soulageait de ce remords en faisant d'elle des éloges démesurés. Aussi elle avait une réputation de dévouement, de bonté angélique que sa nature ne méritait pas, mais que ses actions justifiaient.

Les âmes médiocres et les petits esprits se passionnaient pour elle, et citaient volontiers sa conduite pour humilier les autres femmes. Les gens distingués, les âmes d'élite, au contraire, se fatiguaient de tant de vertus étudiées, et de même que les continuelles bergères et les perpétuels moutons de M. de Florian font désirer un loup féroce, les constantes per-

98 h^ LOEGNOX

fiec{.i^ de madame ie Clairange faisaient aspirer adirés un bon déifaut.

M. de Clairange avait eu, d'un premier mariage, une fille que madame de Clairange traitait comme la sienne ; et même, pour échapper aux torts qu'on reproche ordinairement aux belles-mères, elle affectait de préférer Valentine, fille de son mari, à ses propres enfants. Les émotions de nature reviennent rarement dans un caractère faussé par des sentiments de convention ; et d'ailleurs l'héroïsme est facile aux personnes indifférentes.

Une des considérations qui avaient engagé madame de Clairange à adopter ce système de bonté imperturbable, était la difficulté qu'elle trouvait de succéder avec avantage à la première femme do II. de Clairange, une des célébrités les plus remarquables du siède, et dont la brillante réputation d'esprit était un fardeau pénible pour une femme qui portait le même nom.

Madame de Clairange se rendait justice; et, sachant que son esprit n'était pas de force à lutter contre le souvenir qu'on ^dait encore de celui de sa rivale, elle cherchait à combattre cette mémoire gênante par des contrastes, et en s'étudiant à des qualités opposées. Elle se faisait mQdeste et toute bonne, parce que la mère de Valentine était brillante, et que la vivacité de son esprit l'avait fait passer longtemps pour méchante.

Valentine, élevée jusqu'à l'âge de quinze ans par sa mère, savait à quel point cette réputation était peu méritée, et s'appliquait chaque jour à la détruire; elle voyait dans ce devoir de sa tendresse filiale une mission pieuse qui lui était confiée.

Sa mère, comme toutes les femmes supérieures, avait des ennemis et de plus des amis qui redoutaient son regard d'ai« gle. Ils savaient ne pouvoir lui cacher leur faiblesse, 2eur ingraUtude, et ils se vengeaient, en médisant d'elle, de l'empire qu'elle exerçait sur eux, et auquel, par entraînement et par affection, ils ne pouvaient se soustraire. Le principal trait de èofx caractère était une loyauté d'impression qui lui faisait sou- Vj^^Jt tort. Elle n'avait pas cette indulgence hypocrite des per-

sonnes à qui tout est indifférent. La fausseté, le calcul, la bassesse lui inspiraient une noMe indignation, qu'elle ne pouvait dissimuler. Son esprit passionné se révoHatt, et flans son juste mépris, les mots les plus spirituels, les plaisanteries ies plus piquantes échappaient à son éloquence. Les «ots ne manquaient pas autour d*dle pour ramasser les miettes qui tombaient dé sa ta!ble, et bientôt ses bons mots étaient colportés àé salons en salons, altérés, dénatm*és par -la malice, et surtout dépouillés du sentiment généreux qmies avait inspirés; car, lorsqu'elle employait ses armes, c'était toujours pour défendre un ami, pour laver une personne innocente d'un soupçon qu'un autre méritait ; jamais un sentiment personnel n'éveffîait sa malignité ; mais par malheur ses f^aisanteries étaient bonnes, elles faisaient image ; elles étaient empreintes, pour ainsi dire, de cette poésie de la gaieté qui la colore et la rend vivante ; elles restaient ; ceux qu'elle frappait ne s'en rëevaient point, et de là venait que madame de CHaarange passait pour une femme méchaifte , qu'il fstllâit craindre, fih! sans doute, ÏL faflait la craindre et la foir m^ne, lorsqu'on vivait d'une turpitude ou lorsqu'on ^étalait tin vice.

Talentine gémissait de cette ÎBJasIîce du monde envers sa m^sre, etpKxs encore de la réputation il'anf<élique bonté que œ même monde, toujours tiupe et tot^ours amant de la médiocrité, accordait à la nouvelle madame ^de Oairange.

Que de fois Valenthxe compara cette bonté fiatctioe et stérile avec la noble et sincère générosité de sa mtère ; avec <ie dév^oo^ metct sans borne, ce z^e éclairé d'wie ami%lé «mace qui n'eut arrêta dans ses élans ni ^r la certitude de se nnire ni par la crainte 'de déplaire 1 l^lentine se rappelai avec qu^le chaleur sa mère faisait valoir Tesprit et les avantages de ses amis; quel empressement eHe mettait à les servir; que de vieux parents vivaient tie ses dons ; quelle malheurs eltd avait prévenus p^ son habileté bienvelÂante ; que de famiRes elle ^vah réconciliées ; que d'ennemis elle avait rapprociiés; que de coiiâe9Bi)î6nfaisantB elle avait donnés à son préjudice ; que de ÎTemmes Soupçonnées réhal^litées par elle; que d'eafiMs

repoussés loi devaient lear brillante existence ; que de talents méconnus tenaient leur prompte réputation de ses éloges. Yalentine se rappelait aussi combien cette femme, d'une gaieté si vive, savait trouver de paroles consolantes pour la douleur, et elle se demandait si cette bonté active et spirituellement diri* gée, cette générosité de toute la vie, ne valaient pas la bien* veillance étudiée de sa belle-mère, ses consolations inutiles et ennuyeuses, et les mauvais bouillons qu'elle envoyait à jour fixe à des indigents inconnus.

Madame de Qairange s'était fait un état dans le monde de sa tendresse pour sa belle-fille. Elle parlait d'elle sans cesse, l'accablait de soins, de prévenances qui finissaient toujours par ces mots :

— N'est-ce pas, Yalentine, pour une marâtre je ne suis pas bien sévère?

Malgré tout l'éclat de cette tendresse, il était évident que Yalentine ne la partageait point. Et comment pouvait-elle aimer une femme qui se faisait la satire vivante de sa mère? Jamais elle n'avait pu lui pardonner de l'avoir osé remplacer. Chaque fois que l'on prononçait devant elle le nom de madame de Glairange qui ne disait plus celui de sa mère, on voyait Yalentine tressaillir, et souvent alors des larmes de regrets et de dépit s'échappaient de ses yeux.

Le monde lui reprochait généralement sa froideur pour sa belle-mère et l'empressement qu'elle avait mis à se séparer d'elle, en épousant, à l'âge de dix-sept ans, le marquis de Champléry, déjà vieux, n'ayant qu'une fortune médiocre, et ne lui offrant d'autre avenir qu'une vie monotone et retirée au fond des montagnes de l'Auvergne.

Madame de Glairange employa tous les moyens en son pouvoir pour empêcher ce mariage, qui lui enlevait son plus bel ornement, son attitude la plus avantageuse, cette preuve éclatante des vertus qu'elle avait tant travaillé â s'acquérir, et qui, par son importance môme, la dispensait d'en montrer de moins extraordinaires. Mais elle n'avait aucun empire sur Yal^tine; ce mariage s'accomolit. Bientôt toutes ses espé-

LI LORGHOIf. M

rances se réveillèrent : M. de Ghampléry mourut. Elle partit aussitôt pour rejoindre sa jeune veuve, et la conjurer de revenir auprès d'elle. Yalentine résista longtemps; mais enfin, vaincue par ses instances, elle promit de venir chaque hiver passer à Paris trois mois auprès de madame de Clairange, à condition qu'on la laisserait libre de rester en Auvergne tout le reste de Tannée.

C'était l'époque fixée pour le retour de madame de Ghampléry, et sa belle-mère venait tout empressée faire part de son bonheur à madame de Fontvenel, et surtout à Stéphanie, que cette nouvelle intéressait vivement.

— Quand j'ai de la joie, il faut que mes amis la partagent, disait madame de Clairange; je les fatigue si souvent de mes inquiétudes que cela est bien juste; mais aujourd'hui, je veux que vous soyez toutes deux aussi heureuses que moi.

— Quoi I dit Stéphanie qui savait où menait ce préambule, est-ce qu'elle arrive bientôt?

— Comme nous nous entendons ! s'écria madame de Clairange, qu'elle est gentille 1 comme elle me devine ! Tous ceux qui me connaissent savent qu'il n'y a que le retour de ma pauvre petite inconsolable qui puisse me réjouir ainsi.

— Qui est sa pauvre petite inconsolable? demanda tout bas Edgar à M. de Fontvenel.

— C'est sa belle-611e.

— Et de quoi est-elle inconsolable t

— De la mort de son mari.

— Quel jour attendez-vous Yalentine? madame, reprit Stéphanie.

— Demain, oui, demain, jugez de ma joie ! répondit madame de Clairange.

— Demain ! ah ! quel bonheur !

Et tous les traits de Stéphanie s'animèrent de l'émotion la plus gracieuse.

— Regardez-la, s'écria madame de Clairange, voyez comme l'amitié lui sied bien, qu'elle est charmante! Ah! si ma petite rieuse était là, elle se moquerait bien de nous, de

notre hnpatiencer, car elle n'entend rien au sentiment, elle!

— Qui appelle-t-etle sa petite rieuse t demanda encore Bdgar.

— C'est toujours sa belle-fille, répondit M. de Fontvenel en souriant, la petite inconsolable.

— Quoi I c'est la même? Est-elle, en effet, si rieuse et si inconsolable ?

— Mais c'est une personne singulière, que, malgré toute ta pénétration, tu ne comprendras paâ.

— De qui pafle-t-dnt interrompit M. Katvâux qui venait d'entrer.

— De madame dé CbSitipIéry.

■— Abl qu'elle më déplaît, rfeprit-11 tout haut, elle est si prude et si moqtietise.

— Prude! mais au contraire, répliqua U. de Fontvenel, elle dit souvent des indts fort plaisants, et...

— Je ne lui refuse pas de l'esprit, tdais ce n'est pas un esprit qui me plaise ; j'^aime bien mieux sa bellë-mère, qui est un ange de bonté, et je ne Itii pardonne pas d^être ingrate pour elle.

Tandis qu'il parlait, Stéi>hàbiô, après avoir offert du tbé k tout le mondé, en âtta porter une tadse à sa mère, préparée pour elle avec soin et selon son goût.

— Que cette attention est touchante ! s'écria madame de Clairange en la regardant, Hen n^embeilit autàht une jeune personne que les soins qu'elle donne à sa mère , c'est la plus sûre des coquetteries.Voilà ce que je n'ai jamais pu persuader à Yalentine. Elle n'a pour moi nulle prévenance, et le ciel sait combien je suis malheureuse de sa froideur !

— Vous m'étonnez, dit madame de Fontvenel. 11 y a un an, lorsque Stéphanie était souffrante, j'ai été témoin des soins de Vaieniîne pour son amie, et je serais une mère ingrate si je la laissais accuser de négligence.

. Edgar écouta avec le plus gtand intérêt toute cette conversation en apparence fort insignifiante; et, lorsqu'il s'éloi^a^ ii s'étonna de tant rêver à cette Yàtehtfne, à la fois si tristo et

ni LdRGNoA. . 43

0i rietR^e, sf prddè ei si légère, si fi*oîde et si amante ; et il sentit (fue seà deux plus grands titres à le prévenir en sg, ftiveur étaient d*ayoir déplu à M. Narvaùx et a*étre âiitiée ae Stéphanie.

L'impression que fii! atait laissée cette soirée fut cependant bientôt effee^; Edgar, ti*oinpê deux fois dans les émotioas de son cœur, reprit le courà de sa vie inondain^; mais, ioyj<mrs désenchanté dans ses iSusions, toujours puni daps ^ e^érances, il finit par concevoir une te^lè i'ancune contrQ gpu fa^I lorgnon, qu'il résolut de ne pluâ s'en servir. H te rçiiferma dans un tiroir de son secrétaire, et te jdur oii il sortit saîis le porter sur lui, il se sentit soulagé comtnè s'il ^i^ii libre et débah-assé d'un ami imporhm.

Dans ses découvertes depuis quetdueâ joura tout i'q^vâit rixér contenté ; il avait appris i se înéfler d^ tout, tnêiiie dés c^res^^^ d'un enfônt. Car l'intérêt, cette lèpï'e dii Siècle, noù§ atteint dès Fenfance, et l'on est effrayé de vo|f dé petites têtes calculer avant de penser.

L* veiBe, M. de Lorville alla voir madatno dé***. Sa petite fille, sitôt qu'Ole le recMnùt, vint à lui, saùlà sù^ ses genoux. et lui dit mille gentillesses. Edgar, surpris et touch/^ de ç^l accueil ëtftpi^sâé, toultit savoir pôuf^iiôî cette jolie enjant étsài ^ tendfe p6ur hri : il la lorgna. « Cafeâ^ons-le i)îen^ pensait-elle, i! à apporté d^ÂlfeinâgnQ de si j^eâux joujoux à ma cousine 1 » Edgaf, ihat^é fui,, repoussa Tenfc^t qu'il caressait, et, dégoûté dé trouver dans todâ tes rangs, a tûiis Ie| âges, la même pensée d*intéréft bù dé vanité, il tbrma te projet de renoncer à une science qui dë^eiisiit si monolgn^, et s^vouà qiîè lé talent dé pénétrer toutes tes idées lié vidait pa^ le plaii&ir d'être trôriipé.

Bébairrassé dé faoH taliéttiatr, il se répisâaii dé devenir (ino

U tt tORGlfOir.

bonne dupe, et pensait qu'il allait retrouver tout à coup sa crédulité d'autrefois. Mais il est des secrets qu'on ne possède pas impunément, et des ignorances qu'on ne trouve plus.

Son esprit accoutumé à deviner faisait à son insu des observations, expliquait ses défiances, traduisait ce qu'on disait, rétablissait des vérités altérées ; enfin M. de Lorville était sans son lorgnon comme nous sommes en l'absence d'un ami qui a de l'empire sur nous. Nous agissons par souvenir ; à dbaque événement, à chaque objet, nous nous demandons : « Que ferait-il, que penserait-il, que dirait-il de cela? Et nous sommes encore sous le joug de ce caractère despotique, alors même que nous croyons en être affranchis par l'absence.

En revenant de l'Opéra, M. de Lorville passa devant la porte de madame de Fontvenel ; il y vit plusieurs voitures arrêtées; et l'idée lui vint de monter chez elle un moment, quoiqu'il fût déjà tard.

Il y trouva encore beaucoup de monde. Gomme il entrait, il entendit ces mots que prononçait madame de Clairange avec sollicitude : « Valentine, ne prenez pas d'orgeat, vous TOUS rendrez malade. » Elle est ici, pensa Edgar, se rappelant tout ce qu'on lui avait dit de madame de Champléry ; et curieux de la voir, il porta ses regards du côté de la table ronde autour de laquelle se réunissaient ordinairement Stéphanie et ses jeunes amies ; mais il en était trop éloigné pour qu'il lui fût possible de distinguer aucune femme particulièrement.

Forcé de rester auprès de la maîtresse de la maison pour écouter les obligeants reproches qu'elle lui faisait sur sa négligence, Edgar s'impatientait de ne pouvoir rejoindre Stéphanie, n ne doutait pas que Yalentine ne fût auprès d'elle, et songeant à ce que lui avait dit M. de Fontvenel sur l'impossibilité de deviner le caractère de madame de Champléry, il commença à se repentir d'avoir abandonné son lorgnon.

Enfin, il lui fut permis de s'approcher de cette terrible table ronde, à laquelle il en voulait déjà, en se rappelant tout eo qu'à cette même place il avait éprouvé pour Stéphanie.

LE LORGHOII. Ai

Mademoiselle de Fontvenel le reçot ayec sa bienveillance ordinaire, elle le fît asseoir auprès d'elle, et il vit bientôt que sa présence avait fait une grande sensation dans le groupe de jeunes femmes qui l'entouraient.

Il est certain que son talent de pénétration feisait du bruit dans le monde, et que toutes les femmes avaient peur de lui. Une fort jolie personne était à côté de Stéphanie, Edgar présuma que c'était Valentine, et se mit à l'observer. D la trouva rieuse, moqueuse, comme on le lui avait annoncé. La conversation s'étant facilement engagée, et voyant que l'on mettait de la coquetterie à lui répondre, il se livra au plaisir d'être écouté, n raconta ses voyages, y mêla des anecdotes piquantes, et sachant que madame de Ghampléry aimait la légèreté dans l'esprit, il se flatta de lui avoir prouvé qu'il n'en manquait pas, et son amour-propre se sentit satisfaisait.

Gomme il était dans tout l'enivrement d'un homme heureux de plaire, la voix de madame de Glairange retentit : Allons, Valentine, il est minuit passé, vous êtes soufi&ante, il faut rentrer. 9 Edgar murmura d'être si tôt séparé de sa jolie voisine ; mais quel fut son étonnement en voyant se lever à la voix de madame de Glairange, vers l'autre bout du salon, une jeune femme grande, belle, froide et sérieuse, toute différente enfin de l'idée qu'il s'était faite de madame de Ghampléry. Gependant c'était bien elle. Il ne l'avait pas vue, parce que jusqu'alors plusieurs personnes placées devant elle la lui cachaient; il se leva pour la mieux r. garder, mais elle s'éloigna.

Impatienté de sa méprise, Edgar ne trouva plus aucun plaisir à causer avec la jeune femme qu'il avait crue être madame de Ghampléry. Il lui en voulait de l'avoir trompé , et se disait avec humeur : J'aurais dû deviner que ce n'était pas elle , madame de Ghampléry doit avoir plus d'esprit que cela. En vain madame de Gilleray, ignorant qu'elle avait dû à une erreur les soins de M. de Lorville , continuait-elle ses gracieuses coquetteries, Edgar ne l'écoutapas, et s'éloigna d'elle d'un air maussade en la laissant toute déconcertée de ce ca* priée.

le lÈ tOtlC^NOlt.

Le nom de Yaléntine qil'il eritetidît ptoiloncer âTec ttiie sorte d'indignàtibi), l'aftira dans le £»loti vdfsih, et n'ayant pu Causer avec màdâAlè de Gbâttlt)lérf totiiine il l'aurait tant désiré, il espéra s'en dédommager en eiiteitdant parler d'elle.

— Valentine phide et ptéteiitieu«e! Ah? monsieur, voue ne la connaissez pâéi! s'écriait uu viéui général avec ctialeur, jd vous assure qu'il y a, au éohtraii'e, pèiu de fbmmes plus simples! et (|ui sôtigeut mblniii à produire' de l'effet.

— Vous m'accorderez èiu moihfiî qu'elle est caJJHcîéU^e, reprit M. Nafvadx. Quelle affectation de cstuser ft Tébârt totlte la soirée avec un vieux diploitlate silleiUànd, au lièU de se mêler à là convet^tion des personnes dé ibû àgè et rtiéme de soh pays! Pourquoi cette subite attitude de mélaUcdliè qu'elle avait adoptée ce soir, tandis qu'hief elle est restée ici jusqu'à deux heures du matin à noUs faire mourir de rire, en diëaUt toutes les fbiîes qui lui palssaletit par la tète !

— Mais, répondit le général, cela est todt simple, aujotlTd'bui elle estseUË-aiité.

— Cett*est pas Une rslîsUti, je Tâi vue cent fois aiilsi. C'est une femme inexplicable ; elle h'est jamais deut Jours de suite la Ulème. Demandez à Fontveuel , ajbuta M. NarvaUx, il la juge comme ihoi.

— Je ne suis pas aussi sévère, répondit U. de Politvehel ; j'avôUè que madame de Champléry m'a tbiijotlrs paru avoir uh caractère incompréhensible ; mais je là confiais trop pour l'aécusèr d'être affectée ou capricieuse, elle me fôiit plutôt l'effet d'une personne dottiinée par une arrière-peiiijéë qui la trouble, et qu'elle craitit de laisser deviner, d'une persôiihe enffii qui a un secret.

— léserais assez de votre avis, dit une femnië douée d'Un esprit d'observation redoutable; éa gaieté esttle l'agitation, son silence de la contrainte, et be sont là des symptôniè» de...

— Quelle idée ! ... reprit lé général avec buiiieUr.

— Non , je vous jUre ; ce n'est point utîë folie ; cette jeUUe Ibmme i (juëtqttë arHâ^p^iiMe qui hi tburtitèntë.

— Elle a peut-être un anévrisme au cœur, dit un JéUlie

ht LORGl)[OM. 47

homme qui étudiait la médecine ; cela 6xpli(}uerait cette subite mélancolie.

— Elle n'a rien du tout. Monsieur, reprit le bon général impatienté de ce? conjectures ; ou plutôt si tous voûtez absolument savoir ce qui la tourmente , je vous le dirai liioi , efa bieni ce qu'elle a... c'est... c'est sa belle-mère qui est, selon moi , le plus affreux tourment et la plus ennuyeuse maladie qu'on puisse supporter.

— Quelle injustice l s'écriait-on de tous côtés, madame de Clairange qui est si bonne, qui accable sa belle-011e de soins et de tendresse I...

— Oui ) elle l'accable ; c'est bien le mot.

— Mon général , dit M. Narvaux, je ne reconnais pas là votre bienveillance habituelle. Une femme si parfaite, si généreuse, ne peut faire le malheur de ceux qui dépendent d'elle , et je crois à la préoccupation de sa belle-feUe unç cause beaucoup plus vulgaire.

— C'est-à-dire, Monsieur, que vous croyez que ce qu'elle à... c'est un amant , reprit le général avec colère ; vous conviendrez alors qu'elle le cache bien ; car aucun homme à Paris iiè peut, je pense, se vanter de là compromettre.

— A Paris, non... mais...

— J'entends ce que vous voulez dire, elle aime en province ! àClermont, un Auvergnat sans doute.

A ces mots chacun se mit à rire. La colère d'un homme trèsbon a presque toujours quelc^tie chose de côiiiiqûè, d'abord parce qu'on ne la redoute pas, ensuite parce qu'elle est exagérée ; il n'y a que la méchanceté qui sac)ie s'exhaler avec mesure, et conserver assez de sang-froi4 pQtir choisir la place où elle doit frapper : l'indignation frappe au hasard ^ au risque Uiême de ne'pas blesser.

ii. de Fçntyenel , voyant que le vieil ami de Valentine commençait à se fâcher sérieusement de la manière dont m parlait d'elle, voulut mettre fin à celte conversation qu'il se f epenf^lt d'avoir amenée.

— I^renons patience, dit-il, nous avonà ici quelqu'uii qiU

4S LE LORfy

peut facilement nous éclairer; si madame de Charopléry a un secret, comme nous le pensons, voilà un homme dont le regard perçant saura bientôt le découvrir. Tous les yeux se fixèrent alors sur Edgard, que M. de Fontvenel désignait; et il lui fallut subir le récit des merveilleuses découvertes qu'on attribuait à sa pénétration. Il feignit de ne voir dans ces récits véritables qu'un conte, qu'une plaisanterie, s'engagea, en riant, à mettre en œuvre toutes les ruses de sa science pour deviner le secret de madame de Ghampléry, et promit de rendre incessamment un compte exact de ses observations.

Quoiqu'il n'eût point son lorgnon ce soir-là, M. de Lorville devina sans peine l'intérêt que le vieux général portait à Valentine, et par un motif qu'il ne s'expliquait pas, il sentit le besoin de le prévenir en sa faveur :

— Avant de m'engager dans cette grande entreprise , dît il, je dois vous avouer que je suis déjà un juge suspect, et que j'ai perdu un peu de mon impartialité.

— Gomment cela? dit M. Narvaux , tu ne connais pas madame de Ghampléry; qui te donne donc si bonne idée d'eUe?

— Précisément le mal que vous en dites. Elle vous a fait rire hier jusqu'à deux heures du matin ; donc elle est spirituelle et amusante. Ge soir, son crime est d'avoir causé longtemps avec un vieux savant, et de n'avoir pu cacher sa tristesse; donc elle a l'esprit solide et le cœur faible. Voilà, il me semble de quoi composer un caractère de femme fort aimable. Vous voyez que je serais un mauvais juge, et que, sans le vouloir, vous m'avez gagné.

Le vieux général quitta son air de mauvaise humeur; il se rapprocha de M. de Lorville, lui parla de son père, de sa famille , qu'il connaissait , le questionna sur ses projets avec bienveillance, et Edgar, en l'écoutant , se demandait pourquoi ;1 était si heureux d'avoir mis dans son parti un ami de madame de Ghampléry.

Il attribua cette préoccupation à la curiosité. La puissance que lui seul possédait de pénétrer le secret d'une femme si

^àÊâ

mstïnguee, expliquait assez seloji lui Timpatience qu*il éprouvait de se trouver auprès d'elle. Madame de Fontvenel l'avait prié à diner pour le jeudi suivant ; Edgar savait que madame de Clairange et sa belle-fille seraient de ce diner, et il se promettait bien ce jour -là de sortir le talisman de sa cachette. Déjà il lui pardonnait tous les tourments qu'il lui avait eau ses, tant il était fier de le posséder dans une occasion si importante.

En effet, le mystère qui entourait madame de Champléry, la bizarrerie de son caractère, joints aux avantages de son esprit, devaient inspirer de l'intérêt. M. de Lorville faisait déjà mille conjectures sur le secret qu'il allait deviner, en se proposant d'avance de ne pas le trahir. Un secret qui donne des défauts à une personne si parfaite ne doit pas être vulgaire, pensait-il; il n'y a, dans ce mystère, ni calcul , ni intérêt, puisqu'il n'y a pas hypocrisie.

Edgar songeait à cette grande entrevue avec une joie d'enfant, et se félicitait d'y être préparé d'avance, se rappelant sa dernière maladresse, mais le destin lui réservait d'autres épreuves.

Le lundi soir Edgar rencontra M. de Fontvenel.

— Ah! c'est toi, s'écria celui-ci; tu ne m'échapperas pas; je femmène.

— Où donc?

— A rOdéon.

— Ah ! mon ami , que t*ai-je fait? et que veux-tu que j'aille voir si loin?

— D'abord la Maréchale iT Ancre qu'il faut voir absolument, ensuite la marquise de Champléry.

— Ah l elle y est?

— Oui, avec sa belle-mère et Stéphanie , elles n'ont que

Narvaux et moi pour les accompagner, et cela ne sufBt pas ; tu sais que les femmes ne s'amusent au spectacle que lorsqu'elles ont dans leur loge un homme à la mode. D'ailleurs tu n'as psfs oublié nos engagements et le sçcret que tu dois nous révéler.

— Mais , dit Pdgar, je n'ai pas... ; il allait dire : mon lorgnon! heureusement il s'arrêta.

— Tu n'as pas de place , reprit 11. de Fontvenel , je t'en oflre deux. M. de S*** nous a donné sa loge ou plutôt ga chambre ; c'est une loge d'avant-scène , elle est immense , tu peux accepter sans scrupule; tu ne nous gêneras pas.

Edgar cède aux instances de son ami ; il monte dans sa voiture pour faire avec lui cette route étemelle, et ils reprennent leur conversation sur madame de Ghampléry.

Edgar était comme ces gens qui ont Une si par&ite connaissance des lieux qu'ils habitent, qu'ils peuvent les pàrcouHr sans lumière. A force de lire la pensée à l'aide de son lorgnon magique , il avait bni par s'étudier à la déchiffrer sans son secours. Il vit bientôt que son ami parlait de Valentine averi une sorte de dépit ; et Songeant à l'extrême intimité de madame de Ghampléry et de sa sœur, qui leur donnait tant d'occasions de se rencontrer, il pensa que M. de Fontvenel avait dû chercher à lui plaire, et qu'il ne se montrait pour elle si peu bienveillant , quoiqu'il n'en dit jamais de mal , que parce qu'il n'avait pas réussi. Edgar se rappela encore que son ami était le premier qui eût supposé un secret à Valentine. Or cette idée ne vient jamais qu'à un prétendant mal écouté, qui , se croyant assez séduisant pour être aimé , attribue sa défaite à quelque obstacle mystérieux , à quelque pensée rivale, qui l'empêche de réussir malgré ses avantages. Edgar regarda cette observation de M. de Fontvenel comme l'ingénieuse explication que donnait à ses revers un amour-propre blessé ; et il résolut de ne juger madame de Ghampléry que par lui-même , et .de ne partager en rien les préventions de son ami.

Arrivé à l'Odéon, M. de Lorville se sentit ému en songeant qu'il allait passer la soirée auprès de oettf femme qui lé pré-

occupait d'une manière si étrange, et pour là première ibis peut-être, depuis son retour à Paris, il éprouva de l'embarras.

La science qu'il avait rapportée de seê voyages lui avait donné tant d'assurance! toute ssi personne était changée depuis cette époque. Ses manières avaient acquis uti aplomb étonnant pour son ftge. Dans l'attitude d'un homiifie qui sait et qui devine, il y a quelque chose de calme, une sécurité qui impose ; on sent qu'il a sur mom \A avantage, et (|uellê que soit sa jeunesse, comme cet aplomb n'est pad celui de l'ignorance ni celui de la sottise, on éât Ibreé de tui reconnaître une sorte de puissance ; d'ailleurs, quand on a le secret de chacun, on devient si indulgent, et l'indulgence dans la jeunesse est déjà de la sup^iorité : aussi M. de LorvHle passait-il pour l'un des jeunes gens les plus spirituels de Paris, réputation qu'il devait en partie à son talisman, mais qu'il n'était cependant pas incapable de soutenir.

Au moment où les deux amis entrèrent dans ta loge, mademoiaellé Georges était en scène ; mad«ne de Glairange et Stéphanie se contentèrent de les saluer saiis rien dire pour ne pas exdter les chut offensants du parterre orageux de l'Odéon. Madame de Gfaamplérj, abfmée dans ses réftexions, ne tourna pas la tète pour voir qui venait d'entrer; et Bdgar, ne pouvant regarder ses traits^ fut réduit à admirer ses beaux cheveux blonds arrangés avec art, et k étudier tous les détails de sa mise élégante. Lorsqu'il eut contemplé pendant un moment le léger fichu de tulle brodé qui entourait un cou gracieux, la jolie ceinture bleue qui dessinait une taille svelte et élégante, cette robe de mousseline blanche si bien faite, si bien attachée, il commença à s'ennuyer; alors, pour fbreer Yalentine à regarder de son côté, il imagina de lanoer, de manière à ce qu'elle pût l'entendre, une de ces bêtises révoltantes qui font scandale, et qui foroent la personne la plus distraite à lever la tète pour regarder quel est l'imbécile qui a pu la dir«.

— En véritéi •'éeria BdgÉr eà regardant ii»H#ineii«Ue

M LI tOEGNOH.

Georges et feignant de se tromper, mademoiselle Mars est admirable avec ce costume I

— Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars l que dites-vous? 8*écria chacun aussitôt en se moquant de cette niaise méprise.

La ruse eut tous les succès qu'il en attendait ; Valentine se retourna vivement du côté de M. de Lorville. Elle le reconnut et rougit. Sachant bien qu'il avait trop d'esprit, trop l'habitude de Paris pour se tromper si grossièrement, et d'ailleurs prévenue par Stéphanie sur sa résolution de l'observer, elle devina que cette balourdise avait été dite volontairement, et le regard dédaigneux qu'elle jeta sur M. de Lorville le punit bientôt de sa malice.

Pendant l'entr'acte, M. de Fontvenel présenta son ami à madame deChampléry; elle le salua froidement, et après leur avoir adressé à tous deux, sur la pièce que l'on jouait, quelques paroles insîgniBantes, elle se mit à regarder de côté et (l'autre dans la salle, de l'air d'une personne qui ne se soucie pas d'engager la conversation.

Madame de Glairange ne fut pas si dédaigneuse pour Edgar ; elle s'empara de lui, l'accabla de flatteries sur sa finesse, et fiait par lui dire qu'elle était bien heureuse de n'avoir dans le cœur rien à cacher, car il lui serait bien pénible d'être obligée de fuir l'homme le plus amiable qu'elle eût jamais rencontré. Je crois, en vérité, poursuivit-elle, que Valentine n'est si maussade ce soir que parce qu'elle a quelque maligne pensée qu'elle craint de vous voir deviner.

— Ce que je pense, interrompit Valentine avec un peu d'impatience, intéresse tout au plus l'auteur de cette pièce, et je ne le lui cacherais même pas.

— Vous auriez raison. Madame, car il a bien assez de talent et d'esprit pour l'entendre, répondit Edgar étonné de cette mal* Teillance.

Madame de Gairange avait beau faire des signes et employer ee langage des yeux, des sourcils et des épaules, cette pantomime des tantes et des mères qui grondent leurs filles dans !• mondtt pour reprocher à Valentine d'être si peu gracieuM

LS LOEGNOM. «S

envers M. de Lorville, elle persista dans sa mauvaise humeur, et Edgar ne put s'empêcher de rire du désespoir qu'en éprouvait madame de Glairange. Il la soupçonna d'avoir trop parlé en sa faveur ; et il connaissait déjà assez Yalentine pour savoir qu'un éloge de sa belle-mère devait le perdre dans son esprit.

Madame de Ghampléry ne lui apparut pas ce soir-là à son avantage ; elle lui sembla moins belle que le jour où il l'avait aperçue pour la première fois ; ses manières étaient sans gràcoi sa voix avait quelque chose de dur qui déplaisait ; la noble régularité de ses traits n'étant adoude par aucune expression de gaieté ou de mélancolie, donnait à son visage un air de sévérité qui manquait de charme ; et M. de Lorville, la voyant ainsi, se demandait comment madame de Glairange avait jamais pu être entrahiée à nommer sa petite rieuse une personne si grave et si imposante.

Tandis qu'il causait avec madame da Glairange, M« de Fontvenel dit à Yalentine :

— Ne voi&-je pas en &ce de nous votre merveilleux cousin, Adolphe de Qiampléry?

— Oui, c'est lui, reprit Yalentine, il est sans doute ici avec sa belle prétendue, mademoiselle d'Armilly.

A ce nom, Edgar tressaillit; il lui rappelait sa première épreuve et son premier désenchantement.

-> Elle va se marier? demanda-t-il avec curiosité.

— Oui, répondit Yalentine, elle doit épouser mon cousin, M. de Ghampléry.

— On prétend qu'elle l'aime à la folie, dit alors M. Narvaux, il n'est pourtant guère séduisant. G'est une vérité cruelle à s'avouer, continua-t-il, les ennuyeux plaisent aux jolies femmes.

— Pas tous, reprit Edgar avec insolence, mais il esH^rtain qu'elles prennent souvent l'obsession pour l'assiduité; d'ailleurs l'ennui est un magnétisme qui ôte la raison, engourdit la volonté, c'est le philtre des importuns.

En ce moment, madame de Ghampléry s'étant avancée pour regarder quelqu'un dans la salle*

54 »B ftOBANOni

-^ liadMie 4' ArnUy oi st lé^ répmttt V^imtiu.

-* Où est-ette? dsmandft vivette^l Sfeéftows ; fMi te dift v Mtal je vottdnis bie& la vw.

-^ Abl 41e efl la^asante, s'éeria M. Narvuix; B'«yt-«B pae, mon cher, c*«ft k ph» jolie femne dePara ?

Bdgar ae vootenft poiiil louer medemoiaelLe &Anuikf m parler é'dile «veo milivettlaiMsey trente plus oeaveiiabàB dç dwe qu'il ne la eeenaietait pas.

«- Begardei-4e donc, mon dier, ^e est ad<»yble l

-^ Il frui biea qu'elle foR jelie, dit à sen tour M. de FenI* mnel, pour oeer se noanier Htadame de Ghanpléry.

^* On vous conloiidra toujours ensemble, dit Stéphaine à ValenliDe.

— Non, reprit^elle, pour noua distiofner, on appetts» aie eooràM midme de Oumplérf la beïle.

— Et Ton dira de vous la bonne, cela vaudra bien aûeux. Ob deiiae que cette pensée tooduatte ei aouveile était eue

à madame de Glairange ; ravie de Tavoir tiqnrée, efie ajouta : — - le tois, ma ehète enfinU, que voua sèreE obligée de vous remarier pour éviter un quiproquo.

— Le motif est entraînant, dit Bdgar voyant rembarras où cette plaisanterie de sa belle-mère avait ji^ Valentine; cela me rappelle une jeune personne qui se décîtto à cet acte si grave du mariage pour avoir le droit de porter un béret qui lui allait à merveille, et qu'on avait eu l'idée ingénieuse de lui foire essayw comme par baasrd.

— GooMiettt, s'écrie M. Nervaux, est-ce qu'il lui fallait ito^loment un mari pour oser litettt^ un chapeau?

— Sans doute, dit madame de Glairange ; ne savea-vons pas qu'en FHoioe les jeunes persofinecr ne j^rtent ni toques, ni bbmieta, ni tuibanst

-^ Port beureuiemeat, reprit Bdgar j sans èela^ dans mm salons, à quoi les reconAaitrail^<<m, depitris que les mères» de tanille peteiatent dana Tiagénuité? Cette coutume est tràsbien imaginée ; de plus die est an langage, ear le jfwr eà mfè

KB LOSGlfOK. 8»

lôttBe ftle rmiOBce à «> marier^ elle arbore Icrpenadtë hUnc sur la toque noire, otc^ost eoraaie kra^io le Frésidea* de la Qiaml»re seeoiEvre, le ^aaagAon esl terôniée.

CbacoEi ril de cette lUîe. La conrersation ayant eontineé sur le mariage de madeneueUe é*kjpnMy^ fidgar sortit do la lo^ pour aller Fadnûrer, et on le rh btentôl ae placer sa balco» en face d'eUè, de manière à pouroir auaei cootenapler Y alentine.

n éprouva an iBBtiment de tdsteise en revoyant mademoîs^le d'Armilly, cette belle pereomie qai l'avait si craellement pimi de sa pr<^mption de plaire; et il se sentit ime sorte d'âvcfflion peur elle en remarqaa»t les regards tmdree et les coquetteries ^'elle adressait à ca même M^ de Cbampléry, ddlit ^le hn avait parlé avec tant de dédain, tandis qu*eUe toute 6oa adresee à se ftdre épouser de loi, Ensuite yeux tiftubèrent sur Stéphanie^ pais sur Talentâne, et il penaa qn'ii était mngiiMerde voir lânsi réonies dans le même liea ces troâs femmes, les seales qui depuis son séjctar àParis eussent préoccupé eoncœur. Les autres n'avaient été pour lui que dea caprices, et nulle idée d'avenir n'étsat venue troubler les plaisirs du présent. Mais Stéphanie 1 mais Yalentine!... elle qu'il ne connaissait pas^ de quai droit avait^elle si vire* ment occupé sa pensée ?

Cependant ce soir-là elle avait perdu de sa puissance, et Bdgar éprouva un plaisir auquel le dépit n'était pas étranger en s'avoUant qu'elle semblait la mctns beUe des trois. Bient6t ce dépit augmenta, car il la vit tout à coup t'animar et causer avec M. Nervaux d'un air de bieoveillanoa et (weeque de coquetterie qui acheva de l'irriter, fi croyait entendre encore tout le mal que M. Nervaux avait dit d'elle, et la fouâseté de l'un, la duperie de l'autre le révoltaient également. Gela est cependant fort commun daUs le monde; l'homme qui médit le plus d'une femme parce que la supériorité de son esprit l'hu. milie est souvent celui qui apprécie le plus son suffrage, et qui fait le plus de frais pour l'obtenir; et cela il le fait sans trop de fausseté.

le &iii i ja. ; ds prti, œ nfftd r cMiMUjaaa il; ds bn, fl W dOMaitb vie; ifctf pov ki qu'elle s'était wammét, et

y a des leaHHS qw Fc^Mms eabciiîl, et dTairtres qsH âertialiae o« gall ii'i — ■jilwfw crtiéraMit. Tabatiae était dscB ■ombre, rcodnms état p0v elle sa SBppBoe; dleanoait

qw de risqpMr le truoble de les esprioMr. H e'élait pas de ÊnEL-foyant aaqod die n'eAt raeoais pear sortir de peiae. La plaisaiiterîe la plus gladale, la politesse la plas désenchaifrtaste ipalaieiit HÛeax poor die qs'im nmeftirin ent qe'elle n'aurait po proDODoer sans en être attendrie. Ânsn eDe ledoQtaitramoor, ses craintes, ses padems et ses troobies, oomme le (dus grand des tourments, et œfan qui de?ait loi en inspirer pouvait s'attoidre d'avance à être regardé par elle comme on amemi.

A la sortie do spectade, ao bas do grand escalier, madame de Cbampléry se troova aoprës de sa fotore coosine, et Fair troablé avec leqoel mademoiselle d*ArmiUy sahia M. de Lorville, qoi disait ne la pas connaître, ins{Hrm qoelque déBanœ à Valentine. Edgar loi-mème parot déconcerté en voyant son mensonge décooYert. En résoltat, cette soirée n'eut pas tout le succès qu'en espérait madame de Qairange, dont M. de LorviUe avait deviné sans peine les projets.

Valentine loi avait paru sans grftoe, et digne de trouver M. Narvaux aimable. Quant à madame de Champléry, elk jugeait Edgar faux et suffisant, et madame de Glairange, voyant ses plans habiles déjoués, se disait tristement : « Ma belle-fille ne sera jamais duchesse de LorviUe.

LE LOBGMON. 07

On était au milieu de Tété, dans cette saison insupportable à Paris, où, sans nous rendre compte d'un instinct sanitaire qui nous guide, nous allons voir de préférence ceux de nos* amis qui ont des jardins ; de même qu'en hiver les plus frileux sont ceux que nous soignons davantage.

— On étouffe ce soir, dison»-nou8, comment n'y a-t-il pas à Paris des squares où l'on puisse respirer à son aise, sans être foulé comme aux Tuileries. Les gens qui ont un jardin dans leur maison sont bien heureux par ce temps-ci.

— Celui de madame une telle doit être charmant, dit un autre.

— Estelle à Paris?

— Oui, elle y reste encore quelques jours avec sa mère, qui est souffrante.

— Ah 1 pauvre femme, allons savoir de ses nouvelles.

— Et nous voilà bientôt dans un jardin superbe , entourés de fleurs, respirant un air pur, sans avoir fait d'autres frais que de demander à une de nos amies des nouvelles de sa santé.

C'est ainsi qu'Edgar se trouva diez une de ses parentes qui possédait, rue de Yarenne, un des plus beaux jardins de Paris. La solitude de ce quartier était si grande cette année, qu'on s'y croyait presque à la campagne. Il était déjà nuit lorsqu'il arriva chez madame de Montbèrt; les salons étaient éclairés, mais tout le monde était encore dans le jardin; Edgar ^'avança dans l'ombre, vers la maîtresse de la maison, causa un moment avec plusieurs de ses amis qu'il reconnut au son ^ de leur voix ; puis , se rapprochant d'un cercle de femmes

assises sous de hauts orangers, il se mêla à leur conversation.

De temps en temps il découvrait une personne de sa am»

^mtLa,.

9ê «.« I.«R«If«ll.

naissance dans Tobscurité, aux lueurs incertaines que répandaient sur les gazons et à travers le feuillage, les lampes étincelantes du salon.

— Ah! c*est vousl s'écriait-il, et chacun riait de cette espèce de colin-maiilard. D'ailleurs cette conversation dans roabre, ceeimiitxft p^éi^s ât^s 4a naît, et que h physionomie le OBeârmmt ^iM, oes piâjisantéries anonymes, œs mystères de r«6pni aviient tspMlque •chose éé ffiquant qui amusait beau o»up Û, de LoTviiië.

Une femme srnlM^ ai9«ii«ll$i^ «en^tentton par plusieurs floote epirilttete^ dke «vec gnftoe, par 4es observations fines et {rianjBB ée cotte gaMtlsieA'vililhtilè'qin^èldîgne i'^grammé, nfie noHitét une i»agin«tk)n lyeurense, et qm n'a pas besoin des saillies 4b ta nuilied pour èriller. 6i \Ufa refosti à parler de <t9Ba& Jéneuees, csMile personne, 'qui paraissait pourtant fort jeune, lançait sans prétention des idées dont la justesse et fa profondeur étonnaient, et tout cela avec nse voix ^ douce et ë'un afloeat de Iwatiomie ^pA enchaiïtaieift.

Cette femme, qu'Edgar ne pouvait voir, devait étrç jofie; d'abofd «U» «iwt tes «ttttoded à ila feis «dbtos et paressenscfi d'une personM <qui ee «ait agpé^le, «ft qui h-a pas besoin de ^'obsenMr pour être bien ; etde plus, iMe parlait de la beà^M des.autas lemmes avm ^aa/d^, àsans 'envie, et fsmxae ayaaft une part dont elle se contentait. Sa mise était celle d'une élé^ funie s ia jetie fietite oifiote de «GfBre bbnche, iqui sente se 4istàigiiiît dans l'obacui^g, cachait entièrement sen «visage; mais ses fnouineiiieats gracieuii, la manière indolente doift d^ ^«'Bnwâeppast das aon grusâ diâle, sans égard pour ses fnam< ches gamieB ée dentiâles qu'eËe t!ihtlfonnait impitoyablement, toute cette mmohafamoe im <ionBait un air de petîte-mattressô parfaitement eft btnmmîe «vec la ^gràce et le laisser-aUer tte iafmesprk.

Bdgar attefidaft a^^e impRlience que l'on Tentrlt dans le «tk» poœr voir c€(ttè beauté «nystérîeuse qm piquait si vivement sa curiosité. Il aurait bien voulu demander son nom, si ne VmtBk, é^à flus^, •ear t^dttofefMtoe, qu'il ^tdt sûr de

A-tn^ jaikwii nmcoi^ée, lui fititeit <NNiiaite é «me ttftcienne connaissance, et l'on se serait moqué de lui s*il4flât^ra i^H^ rer,^ i^le était.

Enfin, la okaltreaie de k innsoû mi fMid; eUe f9rét«»4it que le brouillard tombait et qu'il fallait rMmiier ûêm 4e ifkiiu Gbftciiii «e leva, les femmes fHuraèrent tes firaimères, U* 4e liOrville ies wÎYit avec «mppcœearont; vmile loreqti'il «hercba parnî âU«s la petite taf^ Unebè qui ieule roooupaît, Il se trmiva qii'^e «nôt ^pem. On enlmidit le tmitt d'une vrâture <|Hi sortait de la <o«r ée TiiAM, et la «MttreMe d» la iiMÛaoA reiml en disant :

— SUe noue « fuitlées ce soir de tien iMme bm»e.

— Qu'elle «sft aimable, dil «a bamme qui «e timiviAt lÀ; il est impossible d'avoir plus d'esprit.

ISnsttile on |»rla d'autre eheee ; et fidgnr, plein de dépit, n'osant, {>ar «i^giieil, {Mffattre igaorer le nom d'one femme deAt ia r^iitaltioR d'esprit paraiesalt si bien élarioire, se redba diez lui 6noor^ 4^ iirité <pie la veillA, et «mYranon f&e le destin le condamnait à ne jamais aimer, puisqu'il se fMnit ainsi à, décopcerler te wi te s aeaaspéraMeed'

L^ lendemain, à sept heure? di^ soir, presque toutes les personnes qui .devaient dîner chez madame de fontvenel étaient arrivées ; on n'attendait plus que le vieux géuéral et M. de Lorville.

— Àvez-vous bien rappelé à Edgar que nous oonoptioifs sur bi aujourd'hui? dit madaipe de Fontvenel à son fils; il est capable de nous avoir oubliés; il a touyours tant d'invifj^lioQS.

— Qui? M. de LorviÙe? demanda le jeune officier qui devait épouser Stéphanie; je réfK)nd6 qu'il va VjBnir ; je l'ai yu ^er, et je l'attends ici pour lui dir^ qu'il a gagné son pari.

— (^el pari? dexi^d^ M. de Fpf^tvefjie)*

\ Ll L0B6H0H.

— Ohl c^«al la chose da monde la phis étrange! oeLorviDe

Ghacoii ae lapprorlia da jeune officier, ei il lot accablé de qaeBtkxna : Yaientine seule ne disait rien, mais ce n'était pas la moins attentive.

— Noos étions tons deux hier au café de Fnris, assis à table près ^one fenêtre, attendant qu'on apportât notre étoi&r; moi, je lisais le /oiinial des DébaU^ tandis que M. de Lor^ TîDes'amHisait à lorgner les passants sur le boulevard. Detraaps en temps je le wfais se cacher pour rire ; d'autres fois rire franchement et de siboneœnr, que sa gaieté me g9gnait sans que j'y pusse rien comprendre. A la fin, impatienté, je le priai de me fisre part de son hilarité en lui demandant ce qui l'excitait.

— Bien... dit^l, c'est que je yois passer des figures si plaisantes; et puis, je me demande où Yont tous ces gens-là, je dierdie à le deviner à leur allure, et il me passe par la tête des idées si singulières que...; et alors il recommença à rire de nouveau.

— Ce travail ne me parait pas bien difficile, répondis-je ; par exemple, il est aisé de deviner que ces deux femmes qui courent si vite ayec une lorgnette à la main Yont à l'Opéra, anx quatrièmes log^s même, et que ce monsieur, qui marche le nex et la canne en l'air, n'est attendu nulle part, qu'il se promène pour se promener.

— Eh bien! voyons, dit M. de Lorvilie, puisque vous ^es si fin, dÊtesHODoi ce que pense ce petit hcônme gras qui sort d'idavecrair content, et qui secoue la tète comme un penseur.

— Cest, dis-je, un spéculateur qui a gagné à la bmirse, et qui calcule les chances finrorables pour y jouer demain.

^ Erreur! s'écria-t-il avec assurance, ce n'est point mi agioteur, c'est un simple gourmand qui repasse son dtner dans sa mémoire ; regardez-le bien, dans ce moment-d, il se dit mot pour mot : Ce petit melon était exquis !

En cet instant, le garçon de café apporta notre potage.

•- Qgnnaissw^voos, lui disie, ce petit monsiour qui a dtbé

id, et je lui montrai par la fenêtre riiomme en question qui passait devant nous.

— Oh 1 oui, monsieur, répondit le garçon, c'est un de nos habitués, un grand amateur de melons; il nous en fait souvent entamer cinq ou six avant d'en trouver un à son goût.

M. de Lorville me regarda d'un air triomphant, et je restai ébahi. Gomme ce jeu me divertissait, je le prolongeai ; je commençais à avoir confiance dans les jugements de M. de Lorville, qui, vrais ou imaginaires, étaient quelquefois si comiques, que je me plaisais à les exciter. Je ne lui laissais pas le temps de se préparer, et toujours ses réponses étaient prêtes.

— Que'pense ce grand blond, lui dis-je, qui a l'air de mauvaise humeur, et qui marche encadré par ces deux petites femmes si bien mises?

— U se dit : Soixante frana pour une loge à f Opéra! t^est ruineux!

— Et ce joli jeune homme qui donne le bras à cette femme maigre et fanée ?

— Elle n'est vraiment plus folie du tout; ah! si son mari n'était pas mon colonel!,..

Je me mis à rire.

— Voyons, continuai-je en lui montrant un gros cocher de fiacre qui faisait semblant de fouetter ses chevaux, tandis que ses clients agités passaient la tête par la portière.

M. de Lorville le regarda attentivement, et sr>urit db /a pensée de ce brave homme qui se disait dans son langage : « Sontils bêtes! ils sont pressés, et ils méprennent à l'heure! »

— Vraiment ! m'écriai-je en riant, il est bien possible qu'il ^nse cela.

Cependant M. de Lorville paraissait à sûr de sa pénétralion, que j'avais hâte de le confondre. Je cherchai une occasion de lui prouver qu'il se trompait, et je me promitCtais de choisir une personne d'une condition assez commune pour que l'osasse l'aborder hardiment, et qui marchât d'un pas assez cahne pour que j'eusse le temps de la rattraper. Comme j'y songeais, nous vîmes passer une petite couturière, qui portait

^Siw mvceau ée taffetas, dont «lie tenait iee quatii» boulé, plusieurs étoffes de robes qu'on apercevait entre les ouvertures du ^quet nubienne.

— Que pense cette petite personne? dis-je à M. de LorvîHe ; songe-t-eUe à la manière dont eë» lieùttera ces éte^es ?

— Oiti sans doute, r^iië en iwit, et v^eità lettre pour letbre «e qu'elle se dit : a Jamaig fe m'^mrai omm de !«/fêtas pour ia rdfe de wtoéame CkmUiBrs Ermêt qnive^ que fe lui Mue pn §Uet ëet$us! >

J'avoue que je ris de cette supposition ^ mois ^mme 11 eou» tenait que «'était la yéxM^ il «^établit «n pari ^ntiie nous, le ie quittai bien vite pour rejoindne la pctiète ouvrière <pie je reU*ouvai au ooin de la rue de (k^mmottt; et l'^yamt suivie presque chez elle, je lui demandai, non sans avoir beaucoup de peine à garder mon sérieux, si elle n^vait pas une robe à faire pour madame Gharlier. Elle me répondit :

— Oui, Mon^euar, une robe de ^x» de Naples neir.

Je me mourais d'envie de rire à cette réponse ; cependai^ j'insistai et la priai de me éire si, par hasard. If. Ernest ne devait pas venir la voir le jour ttième. BHe part^ un peu embarrassée à ce nom. Enfin elle me répondit qu'en effet M. Ernest ^vait venir la voir, ie jour même, i^m «a mère ; mais que, si j'étais un ée ses ami», «Ho me priait bien de n'en rien dire , parce que son maitre le grondermt de quitter son magasin à cette heure-lA.

Je ne saurais vous peindre quel -ftit mon étonnement en voyant les pnévi^ons de M. delorville se réaliser de la sorte. Je fis tentes les «upposltiehs Imagmaèles pour expliquer ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cette aventure^ et je finis par me dure que ^la élaîl ^peul-étre plus natured que je ne le supposais, et que la petite étant fbrt jolie...

A ees mots, on annonça M. de LorvRle; chacun «ourit et se regarda en silenoe ; mais, comme le vieux général «menait aussi dtaâver, après qu^ques mots de politesse, oh passa dans la sfiïe à manger, et l'on seimt à tsi^le.

Edgar était placé eà face dé madame de Champléry^ et quoiqu'il n'eût plus grand plaisir à Totserver, il fut frappé dç Féclat de soh teint. B n'avait encore vu Valentine que le soir. Les femmes Si frafcfiés, se dit^il avec dédain, ayant en général peu de phyôîondixiié , né sont vraiment jolies que le mâtin. A la lumière, la moindre figure piquante leur est cent fois préférable. Ëdgàr remarqua aussi que Valentine avait les mains blanches et bien faites, mais les brââ tougés ; et cette beauté dés jeunes filleâ ne liii plût pas dâiis une femme.

Depuis déiix jôtif*^, Sûti tâiisiiiàh né lé qm*ttait plus : il avait été trop puni de s'en être séparé; mais it n'oi^t en faire usage quQ rarement.

Pendant le dîner, le jeune officier, placé à quelque distance de M. dé Lorville , lui rappela le pari qu'î! avait gagné, en ^joutant qu'il était prêt à Itii remettre ses dix louis.

— Gardéz-les, reprît Edgar, je ne puis les prendre, ce serait les voler ; je pariais â coût> sûr.

— Âhl je le disais bien. Vous la connaissiez.

— Non... pas elle... dit Edgar, tiii peu déconcerté de cette interprétation qu'il n'avait pas prévue.

— Alots, c'est dôiid madàttie Charîîef i

— Justement, rét)ondit ii, de Lôrvitlè éii ridiit, c'est une de mes meilleures amies.

Et chàciifi , plaisantant de cette i*éponâe , resta convaincu qu'Edgar avait été l'heureux rival de M. Efriest.

C'est ainsi (Ju'on finissait toujours par expliquer, d^une manière assez tiaturelle , lès încidéntâ eitrâominàires que faisait naître le merveilleux talîsiiian.

Valentine, causant avec le général placé auprès d'elle, était sans cesse interrompue Ains cette cdiivei'sâtioh , qui lui plaisait, par tés ^liestioii^, lèiâ ^ëittllteââéâ; t^étentieuseâ, les attentions tourmentantes de madame de Clairali^ë.

u £B lOBOnon.

— Yalentine, je vous envoie des olives ; je sais que vous les aimez. Yalentine, ne buvez pas de vin de Madère , cela vous fera mal ;

Et Yalentine , qui n'aimait pas les olives , et qui ne buvait jamais de vin , répondait à toutes ces prévenances d*un air d'impatience et de sécheresse qui ne l'embellissait point. * C'est dommage, pensait Edgar, que cette belle personne n'ait pas le désir de plaire : elle a vraiment des traits admirables; mais tout cela est gâté par un air boudeur, qui n'a même pas la grâce de la gaucherie.

 peine fut-on sorti de table que madame de Qairangese disposa à partir, et traversa le salon pour dire adieu à Yalentine, en promettant de revenir la chercher, si cela lui était possible.

— Où allez-vous donc si tôt, ma chère? lui demanda madame de Fontvenel?

— Eh ! mon Dieu ! chez des malheureux , comme toujours, reprit madame de CHairange. J'ai de pauvres amis en deuil , il faut bien que j'aille les consoler ; et puis j'ai une petite malade à qui j'ai promis d'aller tenir compagnie.

— Toujours la même , dit M. de Fontvenel en offrant son bras à madame de Qairange pour la reconduire jusqu'à sa voiture ; toujours le modèle des amies.

Tandis qu'elle s'éloignait :

— Est-ce qu'elle va au spectacle? s'écria le général étonné.

— Non, pas ce soir, dit madame de Fontvenel ; mais elle y est allée il y a trois jours, pour la première fois depuis bien longtemps.

— Âhl reprit le général, elle n'est donc plus si dévote? depuis quand, s'il vous plaît?

— Probablement depuis la dernière révolution, dit Edgar. Le général lui sut bon gré de cette malice, et ajouta :

— C'est toujours la vertu à la mode qu'elle choisit. L'année dernière , elle ne s'occupait que de petits séminaristes ; je gage que maintenant elle quête pour les blessés de Juillet.

Yidentine s'étant approchée , on interrompit hi conversation par égard pour elle.

■tr-VBe-'^.<,^-e 'm. i ,„ é^ . -^ ^ . ■ ' ■ il— i 11 WFI ■ ^

Ll L0B6N0N. 69

Plusieurs personnes arrivèrent. On apporta les Jcmmaux du foir ; les hommes se mirent à les parcourir et à discuter sur la politique ; les femmes , après avoir causé entre elles quelques moments , se retirèrent dans le salon de musique , et prièrent Stéphanie de chanter. Edgar reconnut cette voix fraîche et légère qu'il avait entendue bien souvent , et il se plaisait à récouter tout en continuant sa lecture. Bientôt la voix changea : une des plus mélodieuses romances de madame Duchan]i)ge succéda à une jolie chansonnette de M. de Beauplan ; et M. de Lorville, ému des accents pleins de charme qu'il entendait, et saisi de la profonde mélancolie de cette voix si belle, voulut voir quelle femme avait remplacé Stéphanie. Il attendit la fin d'un couplet pour s'approcher; et, étant parvenu jusqu'auprès du piano, il vit que c'était madame de Champléry ; Edgar s'étonna qu'une personne si froide en apparence, et qui parlait d'une manière brève , eût en chantant une voix si douce et si pleine d'âme. Il fut frappé en même temps de l'expression gracieuse qu'avait pris le visage de Valentine , et il chercha d'où pouvait venir ce changement; il prit son lorgnon, et la regarda; il vit alors que cette émotion qui la rendait si belle venait d'un souvenir de sa mère. Jamais Valentine ne pouvait chanter sans se rappeler le plaisir que cette mère chérie éprouvait à entendre sa voix , et sans se troubler du regret de n'être plus écoutée par eUe. Gomme Edgar la contemplait dans cette touchante émotion, Valentine l'aperçut, et quitta subitement le piano. '<

— Il y a encore un c-ouplet, s'écria-t-on.

— Oui, dit-elle ; mais j'en ai oublié les paroles.

Alors, trouvant dans l excès même de son embarras une sorte de courage pour leeacher, elle s'approcha bravement de M. de Lorville , à qui , jusqu'alors elle avait toujours évité de parler, et lui demanda s'il était resté longtemps la veille chez madame de Montbert.

— Quoil vous étiez chez ma tante? reprit-il avec étpnnement ; je n'ai pas eu l'honneur de vous y voir.

«- Cela est assez simple , dit-elle, il faisait complètement

tt LE LOllG^oM.

nuit; d'alUeuh), Je suis partie peil de teiiips aiJrës votre

arrivée,

— Vous connaissiez toutes tes personnes qui se troiivaient chez elle T dit Edgar un peu trouble.

— Ou! , liresque tOuteS.

— Bh bien 1 je vous en prie , matUnie , âîtés-moi cpil était cette ctiarmante petite femme assise àupfës de tua taiite , et qui avait un joli ctiapcau blanc, un grâiid chiâlë...

— Cette petite femme ! interroinpit Taleiitlne en rianl, mais c'éiâltmoi.

— C'était vous ! s'écria vivement Edgar. Ah ! quel bonheuri n se repentit de cette eidamatioa de joie qui venait de lui

échapper; puis il ajouta :

— Comnient se fait-il que je ne vous aie pas reconnue î

— Ne vous en étonnez pas , répondit Valentine , c'est ma faute; je suis quelquefois si différente de moi-même. 11 m'est arrivé de n'être pas reconnue le soir au bal par des gens qui m'y cherchaient, et <]ui m'avaient ét£ présentés le malin. La sécurité ou l'embarras font de moi deux personnes absolument contraires; aussi je ne suis jamais aimable avec ceux qui me déplaisent.

A la place d'Edgar, tout homme tût répondu â cette phrase par un compliment, mais ce n'était pas sa manière.

— Vraiment, dit-ïi, jevous aï donc bien déplu l'autre soir an spectacle i

Valentine sourit de cette conclusion nn peu insolente, et lui sut bon gré de lui avoir épargné le coropUment banal qu'elle prévoyait.

— J'avDUA, répondit-elle , que ce soir4â je n'ai pas pris de TOUS une très-boine idée... et que si je n'avais pas dû vous

-]ele crois bien, interrompit Edgar; comment ne pas mai juger un homme qui confond mademoiselle Georges avec mâdeiooiselle Mars.

— Ah I dit Valentine avec ^nesse , c'est encore plus pardonnable que de prendre madame de Cilleray pour moi.

Ëdgdf* se rât)petâ SË première lûêptiè^ , dbiit il ne s'était vanté à personne ; il fut très-étonné de voir ((ti^ Tàlentine en était instruite.

— En vérité, dit-il, j*ai du jonalheut'; je suis d'Une maladresse qui n'a pas d'excuse; je passe toute une soirée auprès d'une femthe croyant que c'e^ vous , et puis , lorsque je suis assez heureux pour vous rencontrer, je iïe vous reconnais pas.

— Né vous alâirhez pas de ces ftiutes gravés, rept'it rriadatne de Champléry d'un air eticôre plus malin ; elle^ sont compensées par la grâce avec laquelle vous saluez les femmes c(iie vous dîtes n'avoir jamais vueà. Au teste, ajouta-t-elle, bn h'est pas obligé de convenir que l'on connaît une feitime lorsqu'on n'a dansé qu'tinè fois avec elle.

Edgar ne revenait point de sa surprime.

— Elle devine tout, pètlsa-t-il : est-ce que , paf hasard , elle aurait aussi un U^rgnon comme le mien?

Ëh! noii Vraiment, elle n'avail.de tatisitiàn qùé sa finesse; mais quel talistnan peut égaler là pénétration d'une femme qui a intérêt à deviner?

Malgré son êtonnement, Edgar était flatté d'avoii* été attentivement observé par madame de Champléty, et pensait avefc plaisir que, poUr être si bien instruite dé ses moindres démarchés, il fallait qu'elle eût questiotîiié Stéphanie. It savait d'ailleurs que l'ironie est souvent la coquetterie des femmes splritiietles et sensibles, de tnênie que la lan^eUr est celle des femmes qui n'aiinent Hen. t^ier de ceé premières avances, il voulut $n profiter, et feignit de préndl^é siU sériétix cette rtial!ce, si gracieuse qu'elle resseibblàît â une préférence.

— Voué êtes bien Sévère pourmbl , madame, rëpfit-il d'uri air triste, et pourtant personne tî'avait plus de prétentions que moi à votre bîehv^illànce, peut-être mêihèpld^dè droits*

— Conunentcela?

— tion père, bohtinud M. de tdHiltë (l*iin ACCeht pénétré, était un des meilleurs amis de.. .

— De ma toèfè , dît vî^mèht Vàlëntiné, je ig iafs. Jè rttô

6S IB lORGNOll.

rappelle ravoir vu souvent chez elle dans mon enfonce ; mais j'ignorais qu'il eût un fils.

— Elle le savait bien, elle, reprit Edgar, et plus d'une fois. . .

Il s'arrêta, comme s'il craignait d'en trop dire, mais le son de sa voix, ses regards , et tout dans l'expression de son visage, achevèrent d'insinuer une idée qu'il n'osait articuler.

Il était probable que la mère de Valentine, liée depuis longtemps avec le duc de Lorville , avait rêvé entre leurs enfants un mariage qui devait resserrer leur amitié ; mais Edgar n'en savait rien, et s'il le laissait croire à Valentine, c'est qu'il savait à quel point cette croyance devait agir en sa faveur.

Personne n'excellait autant que lui dans ce charlatanisme délicat des gens habiles, qui consiste à insinuer une idée qui leur est avantageuse, sans se compromettre en l'exprimant ; ils seraient incapables d'un mensonge , mais ils savent profiter d'une erreur. Et comment aurions-nous le courage de détruire une illusion qui nous sert>

Edgar n'avait pas encore le secret de madame de Cham • pléry ; mais il connaissait déjà les faiblesses de son cœur. Cette jeune femme, si maussade auprès de sa belle-mère, loin d'elle retrouvait toute la grâce de son esprit. Le souvenir de sa mère l'agitait encore au sein des plaisirs du monde : donc pour lui plaire, il fallait médire de l'une et regretter l'autre ; et M. de Lorville , armé de ce moyen si simple , se croyait assuré du succès.

Edgar et Valentine avaient déjà ressenti plus d'émotion dans cette soirée que Stéphanie et son jeune prétendu n'en avaient éprouvé depuis deux ans qu'ils s'aimaient. Quelle différence entre ces agitations d'un amour naissant , irrité par l'esprit allumé par une imagination brillante, et ce sentiment doux et sans trouble , cet espoir patient d'un bonheur certain, cette tendresse insouciante d'un amour qui n'est éprouvé par aucun obstacle?

Depuis qu'Edgar avait découvert que madame de Champléry était cette même femme qui l'avait charmé quelques jours auparavant , elle avait recouvré tout aon empire sur lui ; et m

LE LOBGIfOlf. 6t

joie fut bien grande lorsqu'en le reconduisant M. de Fontvenel, qui les avait observés tous deux pendant la soirée, lui dit avec dépit :

— Je ne sais , mon cher, si elle avait un secret; mais je crains que bientôt elle n'en ait deux.

— De la jalousie déjà I pensa Edgar.

Et il avait raison de se réjouir : il n'est rien de plus encourageant pour plaire que la prompte jalousie qu'on inspire.

Le duc de Lorville pressait vivement son fils unique de se marier. Edgar, désenchanté du monde qu'il connaissait trop bien, éprouvait lui-même le désir d'une vie d'intérieur et d'affection, le besoin d'avoir un chez lui où il fût certain d'être attendu avec impatience et toujours reçu avec plaisir : préoccupé de ce vague projet et d'un choix encore plus vague, il désirait faire l'acquisition d'une maison à Paris , et s'y établissait d'avance en idée avec la femme qu'il rêvait. Un matin, il se rendit rue du Bac pour voir, dans tous ses détails, une grande et belle maison qui était à vendre, et dont il connaissait le propriétaire. Ce n'était pas l'hôtel qu'il voulait, mais avant de se décider, il étudiait les avantages du quartier et les prix du terrain. U était onze heures, et à cette heure intime de la matinée, pour de paisibles locataires, rien n'est plus gênant que la visite inattendue d'im acquéreur préten* dant, qui, sous prétexte d'acheter une maison qu'il n'a pas toujours de quoi payer, vient les déranger dans leurs occupations de ménage ou d'affaires, vient observer leurs mœurs» leurs habitudes , et quelquefois surprendre leurs secrets. Heure propice aux querelles de famille, où la mère gronde ses enfants et ses domestiques, où le mari gronde sa femme, son secrétaire ou son commis; heure fatale où se vérifient les mé»

là LE LORGNÔit.

moires, où se déclarent les projets cTéconomie, où se décident les visites ennuyeuses qu'on fera le soir, où s'accomplissent enfin les devoirs les plus &tigants, nième pour une coquette : essayer une robe et répondre h un billet (

A peine M. de Lorville^ accoQipagné du propriétaire, fut-il entré dans l'antichambre du rex-de-chaussée, la rumeur eaustée par son arrivée se fit sentir, non-seulement dans l'apparta* ment où îè propriétaire s^étaii fait annoncer, mais encore dans tous les étages supérieurs. Ce mot magique, a Voilà un monsieur qui vient voir la maison, » suffit pour jeter l'alarme dans tous les ménages; ce cri d'ef^d ft'éleva répidement du rez-dechaussée au premier, du premier au second, du second au troisième, du troisième au quatrième ; là, il se perdit dans un réduit modeste et laborieux, eu la vie commence avec le jorn*, et où cette heure effrayante, cette heure si matinale poiu: tout le reste de la maison, est l'heure convenable pour lea visitcv d'affaires.

Les habitants du rez-de-chaussée étaient à donner lor»* qu'on les prévint de l'arrivée de M. de LorviUe. Ils parlaient tous très-haut et à la fois, comme des gens qui se querellent, mais soudain les voix s'adoucirent, et le plus grand silence succéda à ces clameurs de fsuDDille.

Edgar et le propriétaire passèrent dans le salon, où on les pria d'attendre un moment:

— Cet appartement est considérable, comme vous le voyez, dit le propriétaire ; il est loué au marquis de Chàteaulancy, pair de France ; il y a fait beaucoup de dépenses l'année dernière, et y donnait des fêtes admirables* Trois cents personnes pe\ivent tenir ici sans être foulées ; mais maintenant à boudOf il ne veut plu^ donner de bals, sous prétexte que les gkh rieuies l'ont ruiné. Il met des lits ù^m tous mes salons pow coucher ses enfants qu'il a retirés do collège. C'esl vn car* liste ; voyez plutôt, on le recannait à s(m jotvrnaU

£t il montrait la Çazeiie de France ouverte sw la \ab\».

— £n effet, reprit H. de I^orviUe, voie» swr eette ceoseb» «ft buste bien courageux.

Ai

|.£ J.OBGNON. 7%

Sa m PKHQfiBt, la marqw entra ; il était jpâle comm^ fin iM^lUDe qui vient de se mettre en colère, mai0 gcpcieux et poU comme un homme qui «ait se contraindre.

— Pi^rdon mille fois^ messieurs, di^il, de irons recevoir daps une chambre en désordre.

C'est à moi à vous faire des excuses, dît le p^c^>riétaire ; je araws de vous d^rani^; mais M. de LûryiUe, ^uta-4-il en désignant Sdg^, désîfe acheter cette «aisoiih j'fii pris la liberté

de r^qEiep^ Peut-être sommes*nous venus de trop bonne

heure?

— Non vraiment, reprit le maquis sans re^^der le proprij^taire.

Pqi», s'adressaiit à M. de LqrviUe, il hii dit quelques mots avec cet air bienveillant d'un honuQe de bonite compagnie qui parle à un de ses égaux, tandis qu'il avait avec le propriétaire cette politesse affectée et séparante qni semble dire :

— yo^s n*étes pas des nôtres.

On visita successivement toutes les chambres du vaste appar* tement. En travo^ant la chambre i coucher ^ la marquise, IL de UxinHe aperçut une femme assise deivimt un eecr^tai^re et occupée à éorke attentivement une lettre dont le breuillon était devant efta* CurieuK de savoir ce qu'dle écrivait, et d'où venait Je tnndile qu'il avait ffemarqué dans oette faaûUa, Edgar tPigna la marquise aans qu'«âe e'en aperçAt, «t lut dans aa fienaée cee aneto qu'elle allait tracer :

« Hous senoQsIpfvt hanoréa, mon mari et moi, d'avoir pewr ganilre an homme tel que vous; maie d'anciens engage^ ments 9

E4gap n'en j^ lire davantage, la «mrqttise n'étant levée paur le saltter ; «Mas, se doutant]^ que cette latte avait dl^ étia isenceriée avee le man|[*)îs, il se nnt â le iocgner A aan tenr :

« MaPi en vMté, paaeaûyi, aaa iHe ne aéra pont la femma d'un mawvais parvana. J'ai .beaucoup ^eidu à la révolution, il est vaai ; «Mie, tMt que je vivrai, jaiMie une GhAteaulancy ne

7t IK L0B6N0N.

Un moment après, une jeune àUe traversa le salon en pleurant, et M. de Lorville sut alors tous les secrets de cette famille, et même tous les inconvénients de cet appartement; car, s'il avait été mieoL distribué, la pauvre enfant ne se serait pas vue forcée de passer par le salon pour rentrer chez elle, et de montrer ses larmes à des inconnus.

Au premier étage demeurait un ancien préfet de l'Empire, précisément ce même comte Ghapotier, dont le fils aîné, jeune homme spirituel et distingué, avait su plaire à mademoiselle de Châteaulancy, et venait d'être si cruellement éconduit.

Le comte Ghapotier, qui ne savait rien des amours de son fils aîné, s'inquiétait beaucoup de celles de son second fils, jeune homme vif et décidé, qui paraissait difficile à conduire. Lorsque M. de Lorville et le propriétaire entrèrent dans l» cabinet du comte, le jeune officier, assis dans un bon fauteuil, lisait tranquillement son journal (c'était le Temps), sans paraître écouter le sermon que son père lui faisait avec gravité, debout devant la cheminée, dans une attitude à la fois -^i^rnelle et préfectorale, tout à fait convenable à la circoncunce. Au moment où la porte s'ouvrit, il prononçait ces mots :

— Vous n'y pensez pas, mon fils; cela est impossible. Voyant entrer quelqu'un, il s'arrêta; puis, après avoir

adres^ au propriétaire une phrase insignifiante d'un ton protecteur et insolent, il allait reprendre son sermon où il l'avait laissé, lorsque le nom de M. de Lorville attira son attention ; alors ses manières changèrent, et il fit voir lui-même toutes les pièces de son appartement au fils du duc de Lorville avec une politesse pleine d'empressement et de douceur.

— Cette maison est fort belle, et nous serions bien heureux de vous avoir pour propriétaire, disait-il sans s'inquiéter du vrai propriétaire qui était là, et à qui ce souhait devait paraître peu aimable. Les appartements sont superbes, les salons vastes; l'antichambre peut contenir un grand nombre de laquais, tout y est grandiose, mais il faut être riche pour l'habiter.

Le comte parlait depuis un quart d'heure ; Edgar, étonné d*un rapprochement singulier, ne l'écoutait point; il était tout

occupé de la découverte qu'il venait de faire. Pendant le discours du père, il avait lorgné le fils.

— Mon père est fou, pensait le jeune homme rebelle; m'empécher d'épouser Angeline, et cela parce qu'elle est la fille d'un avocat! Me soutenir qu'un avocat n'est qu'un bavard qui vend ses paroles, qui ment pour de l'argent ; un marchand de phrases, un fabricant de paradoxes ; que tous les avocats sont des brouillons qui ont perdu la France avec leur jargon politique, et mille extravagances de ce genre, comme si nos plus célèbres msgistrats et la plupart de nos grands hommes n'avaient pas tous commencé par être avocats; comme si les avocats ne s'étaient pas montrés, à toutes les époques de notre histoire, les plus redoutables ennemis de l'arbitraire et des abus ; enfin comme si l'éloquence n'était pas le premier pouvoir d'un gouvernement parlementaire 1

— Fort bien, se dit Edgar, le marquis refuse sa fille au préfet ; le préfet refuse son fils à l'avocat ; voyons un peu jusqu'où oela ira, et à qui l'avocat va refuser sa fille.

L'avocat demeurait au second; car, on trouvera sans doute la chose surprenante, tous ces projets de mariage se tramaient dans la même maison: L'avocat reçut le propriétaire comme un ami ; mais au nom de M. de Lorville , si connu à l'ancienne cour, il fit une grimace méprisante , qu'Edgar comprit à merveille.

— Je vous attends avec impatience , mon cher, dit l'avocat au propriétaire; je suis malheureusement obligé de quitter votre appartement; je n'y saurais demeurer davantage.

— Est-il bien vrai? demanda le propriétaire, alarmé de cette déclaration , quoiqu'elle eût plutôt l'accent d'un dépit que l'air d'une résolution positive. Quel motif peut vous décider à me quitter avant la fin de votre bail?

^ Je vajff vouf capter cela « reprit rumina ^ toi ; puia s*adressant à Edgar : a Par4Q9, monsieur lorviUey M je vous laisse; mais j'ai quelques mots à dire à saonsieur. »

\lprs il emioeaa le propriétaire daiBS la chambre vdaiiie, et lui parla quelques instants à yoix ])aase , tandis qu'Edgar parcourait les journaux qui étaient sur la cheminée, le Sténographe et la Galette des Tribunaux.. Les discours de la tribune, les plaidoyers du barreau 1 pensait-il, véritable lecture d'avocat.

Une conversation à voix basse ne pouvait être longtemps soutenàble pour ThopMpie de Téloquence, et bientôt ce long discoijrs, dicté par Tindi^tion paternelle, retentit aux oreilles de M. de LorvlUe, et lui prouva que son talisman serait inutile en cette occasion.

— Je ne crains pas de vous le répéter, mon ami, il ne m'est plus possible d'habiter cette maiscw. Vous connaissez mon AngéHne? tendre fleur que j'ai vue g;randir à l'ombre , que je cultivai avec toute la ^olllliçituie d'nn pèrel Esprit, talent, grâce, beauté, jeunesse, que vous dirai-je? elle réunit tout; la nature semblait l'avoir parée elle-même dès sa naissance pour les f^tes de l'avenir, pour les destinées les plus brillantes; moi-même, par mes soins assidus, par mes nombreux travaux, j'avais su joindre les dons de la fortune à ces prodigalités de )a jaature; j*avaj^ «n choûir pow eUe un ^poux 4igne d'as- Burer $on bonheur. Chasjsié de tant de vertus, séduit peutêtre aussi par l'idée de s'allier ji une £miUe benoraUe dont le chef exerça vingt ans la plus noble deis professions, consacra son existence et ses talents à la déf^se do l'opprimé, aux réparations des injustices, aux réconciliations des familles, enOn à ce qu'il y a de plus saints devoirs dans la vie 1 heureux et fier à la fois , ce jeune homme, dis-je, pressait de sas vœux l'époque fixée pour cette union ; il ne manquait pour la voir s'accomplir que le consentement de son père, digne magistrat, qui, vous le save;, habite sous le même toit que nous. (Alors, élev^mt la voix comme s'il plaidait) : Ce consentement, Messieurs y était indubitable; mes souhaits les {to ardents

•liaient Aire comblés; le bonheur m'environnait déjà de ses prestiges; mon Angetîne! ...» Ms tout à conp 1© père îndîgné, refndn par la celère à te réafité dn langage, s'toia îtvec véhé- Bienoe : — fih bien! mon ami, hnagineriez-vons ce qne fait cette péroiMieHe? «tte refuse un mariage si l)riiîant,nn parti si ayantageax: €lle9*ayise d'aimer sans me-eonstiHer, sans Tayea dé ses paretftsl «Hé alhne, étle aîmel et devinez quoi, s'il TOusplfl!t!...

Le propriétaire, ne devinant pas du tout et paraissant n'avoir «mcuM espérance é!j parvenir,

— Ooe dis-je , «'écria le père , transporté de oolère ; qui pourrait deviner une semblable turpitude! elle aime... , je ne puis proBoneer ce mot, tm jourmAistet... mon cher, un journalistol un misérable petit journaliste, un foUUicuîairt^ un HbeUliîste ! Savet-fws <» qne tf est qtfTin journaliste , mon ami? c'est «m bonmie qcâ vit é^n}m'es, de caricatures et de eriomnies, pour qui rien n'est ^saeré, qui se moque de votre femme, de votre nez , de Totre perruque , de vos discours, dé vos actions, de vos infirmités, qui ne voit dans un événement q«e le bon mot qu^'il Inspire , qui demie les secrets de Totre ménage pour s*en moquer , qui fait des pointes sur les désastres, des criembours sur les fléaux, des quolibets sur votre mort , et des pochadeê sur votre enterrement; un monstre , enfin, qu'on devrait bannir de l'ordre social; et j'aimeraia mieux donner ma fiHe à un galérien, oui, Monsiem*, à un galérien, que de lui voir épouser un joumalistei

— De mieux en mieux, pensa M. de LorviHe; maintenant il me faut savoir qui va <l6daigner le journaliste; et quoiqu'il fèt bien décidé ft ne pas acheter cette maison , il témoigna au propriétaire le désir ée TisSter les autres appartements.

Le propriétaire parut alors eD^Morassé :

— C'est absolument la mémo ^stribution partout, dît4î d'un air contraint.

Mais voyant M. de Lorvflle décidé à monter jusqu'au comble: — Pardon, ajouta-t-il , je vms dire au portier de vous accompagner là-haut, ri TOUS Toulez bien le permettre.*. C'est qu'au

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