c^aa«o«^ n
■^Lttlt non. Obi U n'a paa de préjugea, repcit la jour* naliste»
Et M. de LorviUe souriU
^ Vous croyez, dit-il ; cependant U m'a pvu plu&qmaïaal' veillant pour tout ce qui teasût à Tandânnd cour* en général pour toute la noblefisa*
— Âhl quant à cela il a raison; ces gens-là nous ont fait aieez de mal pour qu'oa ait le* droitd'en flnédire.
A ces mots, M. de LorviUe ne pouvant réprûaaer w mouv€h mentd'orgjoeil et saisisBsait roccau(» d'une petite vengMnce :
— Je Tai trouvé aussi, reprit-il avec laaliGe, Isen. sévère^ pour les gen» de votre proïession , fort ix^uste envers, les j(mmali6te8<« '
— Eh mon Dieu! je ne le sais que trq^ s'écria le jeun^ écrivaûk, ^essaillant ecmtme \m blessé dont on vient do tau cher la pUée \ tous cea beaux parleurs» qui ne nous valent pas, nous dédaignent; je suis le paria de cette maison. Mais il iCea a pa» toujoura ^ amsi; ila se aïontraient moin^ fiers au jour du danger l Yoda^voua savoir où étaiant tous le& hravea politiques de cette maison pendant les ç^arieuses joumésê : ce marquis, au lieu de secourir son roi;, oe député-préfet, au lieu d'être 4 la cbambrof cet avocat» an lieu d'ètro à em poate, ils étai^t cachés, Moaueur, om, cachés dans cette diamlure; ils s'étaient réfogiés ici sous prétexte d'avoir {dus tôt des nouvelles^ mais, dans le iaii, pour y être en sûreté, fis étaient là tous trois réunis par la peur pendant que je signais des lurotesftations, <iae je recevais des coups de fusfl, qu'on m'improvîBeit l'aide de camp d'un général bien connu, ponr rétablir l'ordre dans Paris, et ils m'i^[kpelaieat leur libérateur, brave jeune hcHsnne, et ils criaient honneur aux journalistes ; les joiûm^istes avaient sauvé la France, depuis quinze ans ils édairaient le pays; oa devait tout à lemr aUe, à leur courage; et aujourd'hui ils me méprisent l car eux seuls ont gigiaé 4 cette révolution qui m'a ruiné : l'anci^ préfet vient d'ètie nemflaé à Tune de nos premières préfectures; l'avocat est conseiller, et hi cour a déjà Sût desavuices au marquiSf ga lui
m LE LOEGlfON.
propose une ambassade que bientôt il acceptera; je connais sa fortune, il n'a de quoi être fidèle qu'un an. Et moi, Monsieur, Je n'ai rien obtenu ; et ils me traitent de petit journaliste ; et ils m'en veulent de les avoir cachés, et s'ils me saluent encore poliment quand je les rencontre sur Tescalier, c'est qu'ils ont peur de mon journal, et craignent d'y lire un matin leur histoire.
Le jeune écrivain s'animait de plus en plus en voyant qu'il était écouté avec intérêt.
— Ehl sans doute, poursuivit-il, c'est une misérable condition que d'être obligé de barbouiller du papier pour se faire connaître, et de médire, tous les matins, d'un gouvernement pour qu'il fasse attention à vous, et découvre enfin ce que vous valez. Mais, que voulez-vous, il faut bien se faire journaliste, puisque la seule puissance actuelle est dans la presse. Sous un Bonaparte, Monsieur, je me serais fiadt militaire ; j'ai vingt-quatre ans, je serais déjà couvert de blessures, et peutêtre colonel; mais, aujourd'hui que toutes les carrières sont obstruées, qu'on n'arrive à la réputation que par le scandale, il faut bien se faire mettre en prison, attaquer les ministres, dévoiler les abus, dénoncer de prétendues injustices, crier enfin, pour se faire entendre. La liberté de la presse. Monsieur, c'est le soleil, c'est le jour; elle éclaire tout également, sans choix : tant pis pour ceux qui ont des taches, qu'ils restent à l'ombre; elle les montre, j'en conviens, mais aussi elle préserve des embûches, et, si elle fait ressortir les défauts, elle fait souvent valoir les qualités. Le feit est qu'elle règne, qu'elle seule est toute-puissante, et qu'il faut bien avoir recours à elle pour parvenir.
Ah l Monsieur, continua-t-il toujours plus animé, si nous avions un Bonaparte, un homme au regard d'aigle, pour nous distinguer, nous choisir, pour deviner nos facultés, les exalter, pour nous distribuer les affaires à chacun selon nos talents, pour comprendre nos idées, pour concevoir nos plans et les exécuter ; un homme habile, qui sût faire comme lui un grand général d'un paysan qui ne sait pas lire, et reconnaître
SI
un sage administrateur dans un homme de yingt-cinq ans, nous ne serions pas réduits, nous autres do la jeune France^ à vivre de taquineries et d'injures, à risquer chaque jour, sans gloire, notre liberté et notre vie, à nous faire enfermer pour nos opinions, à nous battre pour nos écrits, à traîner enfin une existence misérable entre le bois de Boulogne et Sainte- Pélagie 1 Vous ne savez pas. Monsieur, quel supplice c'est pour un jeune homme sans protecteur et sans fortune que d'avoir des idées abondantes, fertiles, ingénieuses; de les sentir faciles, de les voir lumineuses, et de ne pouvoir les faire comprendre à ceux qui auraient la puissance de les exécuter 1 Les moyens qu'on sent en soi sont des remords quand on ne peut les employer; la capacité de l'esprit est un tourment, un poison, un feu qui dévore quand elle est inactive. Hélas ! j'en conviens. Monsieur, cette jeunesse oisive et turbulente sera funeste au pays. Mais à qui la faute ? N'est-elle pas à ceux qui devraient la diriger? On nous calomnie parce qu'on ne sait pas nous conduire ; on nous appelle révelutionnaires, buveurs de sang, petits Robespierre, et nous ne sommes que des ambitieux 1 Si nous rêvons la république, c'est qu'avec elle on a la guerre, avec la guerre on a la gloire, avec la gloire la fortune. Au lieu de s'épouvanter de nos rêves, qu'on nous donne des espérances ; au lieu d'irriter notre ardeur, de la tourner en démence dangereuse, qu'on en fasse de l'héroïsme! rien n'est plus facile. La jeune France est comme ces jeunes coursiers, fatigués d'un long repos, qui mordent le frein, écument, bondissent, renversent le cavalier inhabile, le foulent aux pieds, l'éqrasent, mais qui, dirigés par une main sûre, arriveraient a- out les premiers, et gagneraient le prix à la course. Oh 1 si J'avais seulement un peu de gloire, un peu de fortune ; si je pouvais dire : Faites cela, au lieu de dire ; Vapprouvez^vousf rien ao m'arrêterait dans ma carrière, je braverais tous les obstacles, je franchirais tous les degrés, je serais bientôt préfet, député, pair de France, amba^adeur, ministre... président... roi !
— Bn vérité, Monsieur, je crois que vous deviendrez tout
ceb, ditBdgiyr frappé de l'air impérieux du jeune hootuoe el de aon regard plein d'inspiration et de génie, et je veus^ d'avance me mettre ea foreur auprèâ de vous. Moi aussi je pré^ tends être des vôtres, et s'il se trouvait par hasard qudques oclioiMde votre journal à vendre, soyez assez bon pour me le faire dire; voici mon adresse.
Is journaUste prit la carte de M. de Lorville ; mais, wptèB avoir lu io^ mm», il parut embarrassé et se repentit d'avoir été si confiant. Le duc de Lorville était connu de toute la FraMe comme un uUra imbu des préjugés les plus gothiques. Après un nuonent de silence :
-*-* Pardonner mon étcmnemeot, Monsieur, dit à Bdgar le jeune écrivait^, mais je ne m'attendais pas i trouver ià^z, le Us de M4 le duc de Lorville tant de sympathie pour les idées mtiveltesvet...
<•* le saia^ interrompit Edgar^ que le» pr^ugés beur^oeiB OQBire le noUesse sont aussi ridicules que les nôtres.
«^ Yeus odAvenez donc que vos préjugés sont ridieuleSi et qu'oR peut être un hosune distis^, un boiwm comme il ImiI flan» avoir ônq c^yts ana d'aïeux?
^^ Oui, reprit M. de UMrviUe; mais vous m'ace^ffdeies i ^tre tour qu'on n'est pas toujours fiarcé d'être un imbéôie parce qu'en les a.
-^ l'en conviens de bon ccsur, r^ril le jenrnalisto, et j'avoue que vous m'avez entièrement guéri de meeprérentlQÉs eontre les fils de ducs. ^
•^ Gomme vous avez détruit les misKies contre loi joiurna- Mstes, reprit M. de Lorville avec cordialité»
Alors Edgar «igagea le jeime publieiste à venir déjeuner chez lui le lendemain, avec plusieurs de ses amûi, et 9jwtaL de la tnaniôre la plus gracieuse:
— 4Jn homme ta que vous, Mensfeur, ne peut rester longtemps fncomra ; j'aime toutes les oél^téé bonorables, et vous voyez que je sais tes redtercber d'avance.
Ils se quittèrent diârmés Tuii de l'autre; et ce M une chose aign6 dé remarque qQ# tM$ désbaHBfmie entre trois hommes
. .. -'«.aw .^ .
LE LaKdlfON, 83
d'iMilet rtiaminèle ksdÉlaait kt même maisoRy et qoi UM» avmnl exeveé des «nplo» lioiienbto^ oomperéft à ee tubil aooord de dem jeunes g&o» que la différenee (te lew fortiHie et de leur ecHidition aemblffiii devoir sépirer.
M. de Lorville, qui tentmt œ jeune homme au même mg que lui, oommençaît à crmre que Tégatilé était choae poeeiblet et rêvait aux moyens, aux chances de fai vcir ft'étk>tir un jour partout. Ayant retrouyé le propriétaîfe an bas de Teecalier, il le suivit dans le jardin; et, après s'être promené un moment, ils sortirant tons deux par une petite porte qui dash nait sur une rue paisible. Edgar s'apprétail à s'ékÂçBer, croyant les observations de la journée terminées, lorsqu'il aperçut, à quelque distance de là, un savetier dont Téchoppe modeste s'abritait et s'appuyait sut le mur épais du jardin. L'air de mauvaise humeur du brave homme attira son attention, et il voulut savoir pourquoi cet ouvrier d'un état si casanier, si tranquille, paraissait alors si vivement irrité, et menaçait du poing une grosse et bdle fille, qu'on reoennaissait pour une marchande de fmit à son éventalre chargé de pêebe» et de poires. S' étant «ppreché d'eux, il entendit cea mêla 3
— Je te le dis, moi, yergénUê^ que tu ne serai» pas aa femme ; que je ne veux pas peur gencb^ d'un fimeu» d'orgues, d'un vagabond qui n'a pas de domicile ) qne la fille d'mt homme qui est en boutique ne peU9 être l'épouse d'un Î3Pitiéi$, d'un paladin qui montre la lanterne magique, à qui veiit, qui voudrai je te le jure, moi, vrai comme je m'appelle Gh-icbard, vrai comme voilà une botte ! tu ne l'^^ôiiseras pas. Et le savetier, enflammé d'une juste eolère , et pénétré de la dignité de son état, élevait au ciel son noble ouvrage , cette belle raine qu'il rirait, comme un auguste témoignage du serment qtfil venait de proférer.
-— Ahl ceci est par trop fort, dit M. de Lorville, en éclatant de rire, adieu mes beaux rêves d'égaHté ! qu'est-ce donc que nos grands philosophes entendent par ce mot? comment le définir? ne serait-ce pas ainsi : mépriser tout ce qui est au-dessous de soi , et ne reconnaître d'égaux que ses supérieurs?
U LS LOEGNON.
Deptris ce jour, Edgar ne passa point devant cette maiflOB sans se rappder les diverses observations qu'il y avait faites. En effet, cette maison à tant d'étages était lemblème de la société, seulement le dédain s*y distribuait au rebours ; dans le monde il va en descendant , dans cette maison il allait en montant, puis il redescendait aussi ; car le jeune journaliste, du haut de sa mansarde et de sa philosophie, le rendait à chacun avec usure, et méprisait impartialement, dans Forgueil de son génie , et le vieux marquis et le nouveau comte , et l'avocat et le maçon , et le savetier, et tout ce qui habitait au-dessous de lui.
M. de Lorville cherchait avec soin les occasions de rencontrer Valentine; elles étaient fréquentes, madame deClairange l'ayant engagé à venir souvent la voir, et de plus , Valentine allant presque tous les soirs chez madame de Fontvenel , à qui sa santé délicate permettait rarement de sortir.
Edgar ne manquait pas non plus les jours où sa tante recevait, et madame de Montbert, étonnée de voir son neveu tout à coup devenu si soigneux, et ne s'attribuant pas Thonneur de l'attirer chez elle , chercha à deviner pour quelle femme il y venait si souvent.
. — Elle n'esc pas encore ici , se dit-elle un soir en voyant l'air ennuyé de M. de Lorville, espérons qu'elle va venir, sans cela il m'en voudrait, et je ne le reverrais plus.
Madame de Montbert eût été fâchée de cet abandon, d'abord parce que son neveu l'amusait, ensuite parce qu'elle était fière de lui.
Tout à coup les deux battants de la porte s'ouvrirent , et l'on annonça madame la marquise de Champléry. Le visage d'Edgar parut rayonnant de plaisir.
^ C*e6t elle, pensa madame de Montbert.
M. de Lorville s'éloigna aussitôt , et alla se mêler au groupe d'hommes qui causaient à Técart, pour ne pas intimider Valentine par sa vue, dont il savait déjà toute la puissance , et pour ne pas la troubler dans ce moment si terrible pour une jeune femme , celui où eHe entre seule dans un salon brillsuat, après y avoir été pompeusement annoncée. Madame de Champléry s'avança gracieusement et avec un air d'assurance qui surprit M. de Lorville.
— - Gomment , se disait-il , avec tant d'aplomb dans les manières, avec une si grande habitude du monde, une femme peutrelle être quelquefois si facile à embarrasser?
C'est que Valentine, sans arme contre rembarras inattendu, était pleine de courage pour surmonter une difQculté prévue.
N'osant s'approcher d'elle , Edgar l'admirait en silence ; jamais elle ne lui avait paru plus belle que ce soir-là. Une fenune est toujours à son avantage chez une maîtresse de maison qui la protège. Madame de Montbert était pleine de bienveillance pour Valentine , et , ce qui était encore mieux , elle ne recevait pas sa belle-mère.
Mais une confiance plJs douce encore embellissait aussi Valentine, une émotion joyeuse la rendait ravissante, même pour ceux qui en ignoraient la cause. Qu'était-ce donc pour celui qui lisait dans son cœur ?
M. de Fontvenel aimait Edgar comme un frère, et se rappelant la grâce touchante avec laquelle il avait prévenu ses désirs dans une affaire importante , il rêvait sans cesse aux moyens de le servir dans ses projets, et de reconnaître la délicatesse de ses procédés en les imitant.
Il avait vu naître l'amour d'Edgar pour madame de Champléry, et, comme il savait Valentine défiante et facile à décourager dans son espoir de plaire; il s'était appliqué à la rassurer sur les sentiments d'Edgar pour elle, et à l'exalter dans sa tendresse naissante par tous les éloges d'une amitié passionnée.
— Il vous aime , croyez-moi , disait-il , je ne l'ai jamais vu
m LE LORGNON.
si sérieusement attaché» D'ailleurs je le connais, vous seule powrez lui convenir.
Ces aveux, faits pour un autre» lui coûtaient sans doute» mais M. de Fontvenel , dans son dévouement , n'osait plus aimer la femme que son ami avait choisie, et il se plaisait à lui faire un sacrifice digne de tous deux , en faisant taire le ressentiment de son amour propre et les regrets de son cœur.
^'est quelques instants après cette conversation que Yalentine était venue chez madame de Montbert , brillante de la plus belle des parures , l'espoir d*étre aimée.
Edgar parut bientôt aussi heureux qu'elle en devinant sa pensée. Et n'est-ce pas être deux fois heureux que de devoir à son ami la tendresse de la femme qu'on aime?
— Vous venez de chez madame de Fontvenel, dît Edgar eu s'approchant de Valentine. Elle parut troublée à ce nom, comme s'il avait signifié : Je sais ce qu'on vient de vous dire.
En effet, c'était un peu cela.
— Oui , je l'ai vu ce soir, répondit madame de Ghampléry.
Et fuyant l'embarras d'une émotion, elle s'éloigna précipitamment; et dans son trouble, elle alla s'asseoir auprès d'une de ces femmes ennuyeuses, toujours solitaires ou errantes^ auxquelles on ne parle que l'hiver, lorsqu'elles vont donner un bal , et qui toute Tannée restent dans un abandon désespérant.
L'amour a de singulières terreurs , de pénibles caprices ; lui seul , dans ses bizarreries , pouvait inspirer à Valentine l'idée de préférer la conversation de cette femme sans esprit qu'elle connaissait à peine, qu'elle évitait toujours, à celle d'un homme charmant et qu'elle aimait. Qu'elle est étrange cette passion dont le premier mouvement est de fuir ce qu'elle cherche, et le second de regretter ce qu'elle a fui 1 ^.
 peine Valentine eut-elle reconnu auprès de qui elle était venue se placer dans sa distraction , qu'elle comprit toute l'étendue de son imprudence. Rester toute une soirée , confinée dans un coin du salon avec une personne désagréable ,
■ IM I !■ ^ilifli W I
LE 1.0Ib61ION. 87
c'était un avenir effrayant ; elle craignit aussi d'avoir offensé M, deLorville en le quittant si brusquement, et elle leva les yeux sur lui pour voir s'il était fâché ; mais la joie qui brillait dans les traâtsd*Edgar la rassura bientôt, et même elle Tirrita :
— Tous les hommes sont fats, penaa-t-elle; il croit, j'cA suis suret, que je Tévite parce que j'ai peur de Faimer ; et poia elle se mttà rire de son (»pgiieil, en disant :
-^ Eh Inen I s'il croit cela , n'a- t*il pas raison ?
Tandis qu'elle se Nn^t à ses réftexkns , un faskUnuMe^ M. de Salins vint à elle.
-^Quelle coquetterie, dit4l, de se retirer à l'écart, quand on est s<^ d'être cberohéel pourquoi se mettre ainsi à l'orolM^ quand le grand jour sied bien?
Satisfait de cette image poétique, te jeune homme prononça ces mots de manière à tUste entendu de tout le monde, et l'attention se porta sur madame de Champléry. Plusieurs personnes vinrent s'asseoir auprès d'elle, il se forma un groupe d'élégants et de jeunes femmes, et la conversation tantôt particulière, tantôt générale, devînt très-animée.
Malgré sa beauté et son esprit, les femmes aimaient Valentine, parce qu'elle savait mieux qu'une autre faire valoir leurs avantages, et elles lui pardonnaient son amabifîté, parce qu'elle ajoutait à la leur.
Edgar, voyant madame de Champléry si entourée, ne voulut point s'approcher d'elle. Feignant d'être dominé par un sujet politique que l'on discutait avec chaleur, il s'appliquait à l'observer, en se rappelant les différentes impressions qu'elfe lui avait fait éprouver avant de la connaître, c'est-à-dire avant de l'avoir lorgnée avec attention. Quant à ce secret , dont on parle tant , se disait-il , je ne l'ai point encore découvert , peut-être n'en a-t-elle pas, ou du moins si elle en a un, i! ne l'occupe guère, car je ne l'ai pas encore surpris dans sa
En cet instant de grsmds éclats de rire partirent du groupe où était Yalentine , Edgar jeta les yeux sur elle : son embarras et sa rougeur faisaient pitié.
LB LOBGNON.
Elle Tenait été dire sans le savoir un de ces mots, une de ces plaisanteries à deux significations; l'une simplement spirituelle^ et l'autre plus que légère. Les hommes ne s'attachant qu'à celle-ci en riaient d'une manière embarrassante. Valenline, s'efforçant de faire bonne contenance^ continuait à parler^ et cherchait à réparer sa maladresse ; mais tout ce qu'elle disait y ajoutait, ce qui arrive souvent en pareil cas; et les rires augmentaient encore. Plusieurs femmes se regardaient avec étonnement^ tandis que d*autres baissaient les yeux d'un air de modestie savante et indignée.
Edgar saisit son lorgnon, et bientôt il sut la cause de tout ce trouble. Oh! que de bonheur il y avait pour lui dans cette découverte ! elle acheva de l'enivrer. Le voilà donc, se dit-il en souriant, cet étrange secret! Jamais madame de Ghampléry ne lui avait paru plus séduisante qu'en ce moment, parée de sa gaucherie, de son trouble, de son impatience et de sa rougeur.
Aussitôt que cette première émotion fut calmée, il s'approcha de Valentine, résolu de venir à son secours, et de la tirer de l'embarras où son ignorance et sa naïveté l'avaient mise.
— Je reconnais bien là le pénétrant Lorville, dit M. de Salins, il n'a pas entendu ce qu'a dit madame, et je gage qu'il Ta compris.
— Sans doute mieux que vous, reprit Edgar avec une sorte de roideur, car, lorsqu'une femme me fait Thonneur de me parler, je ne comprends jamais que ce qu'elle a voulu dire.
— Il est certain, reprit Valentine avec empressement, que ces messieiu*s m'ont prêté plus d'esprit que je n'en voulais avoir.
La manière digne dont elle prononça ces mots fit cesser toutes les plaisanteries ; et la conversation, grâce aux soins de M. de Lorville, ayant pris un autre cours, Valentine chercha à s'expliquer comment Edgar, placé si loin d'elle, avait pu comprendre le trouble qui l'agitait, et la secourir avec tant d'à-propos. Cette bonté, dans uu homme si malin^
lui inspira une vive reconnaissance. Elle savait que M. de Lorville ne pouvait être si charitable que pour elle; il se montrait toujours impitoyable pour l'embarras des femmes qu'il n'aimait pas.
Vers la un de la soirée, Edgar vint s'asseoir auprès de Valentine , de l'air d'une personne décidée à causer longtemps.
— Permettez-vous à vos amis de vous donner des conseils? dit-il avec un sourire involontaire.
— Oui, répondit Valentine; mais je ne permets pas à tous ceux qui ont envie de faire de la morale , de se croire de «nés amis.
— N'importe , c'est un droit que j'usurpe , et je vous conseille , entre nous , de ne jamais causer avec M. de Salins.
— Pourquoi?
— Parce qu'il a plus d'esprit que vous sur certains sujets , ou du moins parce qu'il a un genre d'esprit que vous n'avez pas. Vrai , vous pouvez m'en croire , sa conversation ne vous convient nullement ; il n'y a pas d'homme plus dangereux pour vous, si ce n'est moi pourtant.
— Vous? dit Valentine en souriant; et pourquoi cela?
— Un homme qui devine est toujours gênant ; mais rassurez-vous, les secrets que je surprends me sont aussi sacrés que ceux que l'on me conûe.
— Mais encore , reprit Valentine d'une voix émue , faut-ik avoir un secret pour vous craindre, et...
— De grâce , pas de fausseté vulgaire , interrompit Edgar, ne cherchez pas à me tromper, cela serait inutile , et ne combattez pas ce pouvoir de pénétration que vous m'avez rendu si cher. Si vous saviez comme toutes vos pensées vous embellissent , combien elles dédommagent quelquefois de vos paroles et vous rendent aimable , vous pardonneriez à celui qui les devine.
— Ainsi , reprit Valentine cherchant à vaincre son agitation , vous croyez que j'ai un secret.
— Oui , répondit Edgar avec une sorte d'embarras.
— El vous (Toyez l'avoir deviné?
«^Ouif 9h l n'en xon^aaet pas«
l^ regarda de M. de Lorville étaient si pMw de teadrem on disant ces mots^ que YakiUiae ait trompée sur leur tàffàn ficatîon.
— Il a demé que je Taisie, se ditrelie, et il pense que c'est là mon secret.
I1& causèrent ainsi , pendant quelques. in^;anta, en poursuivant chacun une idée différente; mais comme y dans le fend» leur énu>ti(C» était la même, iU s*entendaieni sains se comprendre* Yalentine aurait Men voulu punir Edgar de le trep» prompte confiance qu'il avait de lui plaire ; mais il paraissait si heureux de cette assurance , qu'il n'y avait pae moyen de la lui reprocher.
Cette soirée décida du sort de M. de LorviUe^ Vstoitine venait d'acquérir en un moment plue de droits à sa tendresse , que ne lui en auraient assuré des» aimées de dévouemeni et> de sacrifices.
Les imaginations poétiques trouvent defttrésore danftune idée ; les cœurs exaltés ne sont quelquefeia épris» que des eir* constances , et une femme laide , dana «ne silnajtiQn romanesque, leur inspire souvent plue d'arnow qu'une beauté admirable y dans une sitot^oa vul^gûre»