‹ Nouvelles genevoises (volume 4)Chapitre 8 sur 20 · SECOND OBSTACLE · texte numérisé non relu

SECOND OBSTACLE

•» Monsieur Poirceau?...

— C'est ici, donnez-vous la peine d'entrer.

La peine! je vous jure que c'élait bien le mot, car, pour passer cette porte, il fallait faire un véritable siège.

Le palier de l'escalier, appelé vulgairement le carré, était barricadé de banquettes placées çà et là dans tous les sens, et barrant complètement le chemin.

Tancrède, après bien des travaux, parvint dans l'antichambre ; là il lui fallut encore s'arrêter.

Un énorme tapis roulé obstruait le passage, derrière ce tapis se trouvait la grande table de la salle à manger, crénelée de toutes ses chaises ; cela formait un assez gracieux édiGce ; puis de côté et d'autre encore des banquettes, puis un marchepied, un guéridon couvert de porcelaines, puis des jardinières en bois de palissandre attendant des fleurs, puis des candélabres attendant des bougies, puis un dessus de table en marbre, puis des paillassons, des pelles, des pincettes, des tabourets, des soufflets et une cafetière dite du Levant.

Tancrède traversa ce chaos sans malheur, il parvint jusqu'à la salle à manger.

Nouvelles difficultés.

Dans la salle à manger — se débattaient les meubles du salon : consoles, canapés, causeuses, fauteuils, bergèreS| divans; puis venaient les objets précieux : pendule avec son verre toujours menacé, vases de fleurs si beaux qu'on n'y met point de fleurs, buste d'oncle général , toujours ressemblant, table à ouvrages, coffres à ouvrages, et puis le piano. Toutes ces choses tenant avec peine dans la salle à manger, le désordre était à son comble*

Tancrède croyait planer sur les débris du monde comme un autre Attila. Jamais il n'était venu dans une administration de oe genre, il s'imagina que tous ces meubles avaient été sauvés de quelque incendie la veîile, ti qu'ils étaient là déposés jusqu'à ce que leur propriétaire se fût trouvé une autre demeure.

Il regardait, escalad£|i( une rangée de chaises , tournait un énorme canapé comme on tourne une montagne, rencontrait sur sa route beaucoup de choses , mais il ne voyait personne.

— Monsieur Poirceau? demanda-t-il une seconde fois.

— Par ici, par icil cria une voix lointaine. Tancrède ne voyait encore yieu.

11 parvint jusqu'à la porte du salon.

Dans le salon — se pavanaient les meubles de la chambre à coucher, heureux de se sentir plus à l'aise.

Mais là on ne voyait encorp persopne.

Tancrède se dirigea vers la porte de la chambre à coucher, la même voix dit ces mots :

— Tiens, Caroline qu'a pas pris les housses !

Au même mstant un gros paquet , lancé par une main invisible, vint frapper Tancrède dans la figure , et Use sentit aussitôt étouffé, perdu, abîmé sous un déluge de petites jupes de toutes couleurs , de toutes grandeurs , dont il eut toutes les peines du inonde à se débarrasser. Les unes avaient mi}le petits cordons qui s'accrocl^aient aux bQii|(ons de sop ])abit, ^'liutres avaiept de petites manch^^ da|is lesquelles ses bras se perdaient , le tout fortement saupoudré de poussj^r^. Ç'^ta|| un embarras à ne plus s'y reconnaître.

Eq sortant 4^ tou^ pe)^ » TaQçr^de se trouva hçxi à face avec ui^ grand niais 4e dome^tiqpe , ariné d'un bal^i et d'un pluqieau. Celi^-ci fi^t un moment décopc^fté.

r- Pardoij , îloWeiir , j^ qfpyftj? que c'était ^ garçon tapissjpr gp} (Jpij; yenir ^épaonte? }p8 jits , |9f jp m'amusai^ pour Tf^f... ç| j'$iy^5 su...

~f!ï- f^lFSSWÎ (IfiRHlUll T?Pfrèf}e, ipterroippant ce^ excuses; puis voyant cpiekdinn^^f^fqii^SIf^

Mée : Mais je ci^ins de le déranger dans ^n déménagei^ent , ajouta-t-il.

— Nous ne déménageons pas , répoi^dit le dooiestia^e , tant que la Compagnie restera ici nous y demeurerons. JfeTois que monsieur trouve l'appartement uq p^u sens dessus des* sous? c'est le bal qui est cause de ça ; et ce maudit gf|rçon qui ne vient pas...

— Un bal y ce soir? je reviendrai une autre fois.

. — Oh 1 ce n'est pas le premier bal C[u'pn dçnne ici. |tfonsieur peut recevoir Monsieur ; si Monsieur veut passer dan^ ^ cabinet de Monsieur, je vais avertir Monsieur^ ^ '

n y a peu de nuances dans la gent domestique à Paris. Ou ce sont des insolents qui vous répondent à peine oui et non , ou bien ce sont des amis pleins de confiance aui vqus mettent au courant de toutes les affaires de la maison dès le premier jour.

M. Poirceau reçut Tancrède avec cordialité.

— M. Nantua s'intéresse vivement V^ous, dit-il; il vous a chaudement recommanda. ' ' ^ <

Bn disant ces mots , M. Poirceau examinait Tancrède de la tète aux pieds; il semblait ébloui d'admiration.

— T a-t-il longtemps , ajouta-t^iï, qiie vous êtes à Pariât

— Deux jours.

— C'est la premier^ fois que vous y venez?

— Non , Monsieur. J'ai commence me$ études ai^ collège Henri IV , et je n'ai oûitté Paris que depuis cinq ans.

— Vous êtes reste en province?

— A Genève , chez un de mes oiicles , M. Loindet.

— M. loindet est votre oncle? Eh I mais je lé connais beaucoup ; il avait une sœuf bien belle : serait-ce vo^re mère?

-^ Oui , Monsieur.

— Ahl sans doute, je trouve une ressemblance... Xe me disais , aussi , cet^ figure ne m est pas inconnue.

— Bien 1 pensa Tancrède , voilà encore ina figure qui fait «meffet. ^ • ' •• ' ■■"■■"^- -' ^ ■ '^ "^ '

M. ^iroeau contmua :

^ff LA GàNNE

il - a.«

ments, mi'elle fui libre, et put valser assez légalement; avec lui— ce qui attira l)îeh vite rattention de toutes les femmes sur notre Apollon.

— Avec quï valse donc madame Thélissîer?

— Connaissez-vous ce jeune Jiomme qui valse avec la nièce de M. Poirceau?

— Demandez donc à madame Poirceau le nom du monsieur qui valse avec Malvina.

— Monsieur Bënard , dit une vieille femme , tâchez donc de savoir quel est ce monsieur qui valse ^vec madame thélîssier?

— Personne ne le connaît, c'est un sauvage.

rr Je crois plutôt que c'est un Anglais.

Puis dans le salon voisin , une jeune personne qui peignajit à l'huile s'écriait:'

— Quelle tê^e admirable ! (pelles lignes 1 c'eat Endymion! Et ses résar£(s s^attachaient avec joie sur le bel' inconnu. La peinture est une émancipation pour les ]eunes filles;

elle leur donne lé droit de regarder les hommes en face et en détail : l'admiration purifie tout. — Si j'avais une fille, elle peindrait le paysage.

Plusloin,un groupe de vieilles femmes s'exprimaient ainsi t

— C'est un malheur d'être aussi beau que cela. — Je le crois bête à manger du foin.

— Ah l vous voilà bien avec vos préjugés, dit une élégante de l'Empire. De mon temps les hommes étaient fort beaux , et je vous assure qu'ils avaient de l'esprit.

— Vous voulez dire qu'on leur en trouvait.

— Voici madame Poirceau , demandez-lui vite 1ç nom de notre Adonis.

Madame Poirceau ne savait pas de qui on voulait lui parler; elle n'avait point regardé Tancrède, ëtn*avait pas écout^ ce qiîé son mari lui avait dit de lui.

— > Comment I vous né savez pas que vous avez chez vous une ineryeille ? Voyez donc ïà-bàs , le beau' valseur de votre nièce ; on ne parle que de luî/ii'Âiii'événenienii; dkoâ votre bal , qm au resto est cnarmant.

Et Tancrède se mit doucement à écrire à sa mère pour lui faire partager ses espérances.

Le soir, il se rendit au bal. — Quelle différence 1 il ne reconnaissait plus la maison.

— Où est donc la porte? il me semble être entré par là ce matin.

Point de porte! une grande glace l'avait remplacée; puis des caisses de fleurs, des tapis dans l'escalier. Tancrède ne pouvait comprendre comment , du matin au soir , on avait pu produire de si prompts embellissements.

Gomme il entrait, M. Poirceau vint le prendre par le bras. Tancrède ne savait pourquoi ce monsieur venait le chercher; il ne reconnaissait pas non plus M. Poirceau,

Le bonhomme avait aussi subi quelques embellissements. Ce n'était plus le joyeux compère qu'il avait vu le matin, maître chez lui , avec son bonnet de soie , sa robe de chambre et ses pantoufles de tapisserie. — C'était un hôte affairé, perdu dans une cravate, triste dans un habit, gêné dans un salon, tourmenté de mille niaiseries, mais, du reste, bon et bienveillant.

— Madame Poirceau est par ici , je vais vous présenter à elle. Tancrède s'avança vers la maîtresse de la maison.

La présentation s'opéra en silence.

Madame Poirceau jeta à peine un coup d'œil sur le beau danseur qu'on lui avait tant annoncé , toute préoccupée qu'elle était de l'arrivée d'une grosse Allemande couverte de bijoux et de fleurs, qui paraissait un personnage d'importance.

M. Poirceau fut mécontent du peu d'effet que son protégé flt sur sa femme.

-- Venez, dit-il, je vais vous présenter à ma nièce.

La nièce de M. Poirceau était une très-jolie personne que, par un de ces hasards qu'on met dans les romans, Tancrède avait déjà rencontrée à Genève. Une reconnaissance s'ensuivit ; madame Thélissier accueillit M. Dorimont fort gracieusement. Elle était engagée pour plusieurs valses et contredanse^; inaia elle troi^va moyep d'enobrouiller si bien ses engageai.

156 LÀ GàNNE

86 garderait bien d'y toucher. Cette coiffure lui est désavantageuse? — qu'importe ! cela ne la regarde pas; cette guirlande est lourde?— qu'importe ! elle n'en est pas responsable ; une épin^e lui entre dans la peau? — qu'importe I elle y reste, l'ôter dérangerait la coiffure.

Même respect pour la couturière. Je vous l'ai dit , madame Poirceau suit les lois de la mode aveuglément, les lois du monde scrupuleusement, les lois de la nature raisonnablement. Elle est sévère, mais point méchante ; elle ne sourit que les jours où elle donne un bal ; elle dit d'un air pédant que les femmes ne doivent point s'occuper de littérature ; elle parle ménage comme un professeur; elle a l'esprit lent, et regarde comme un mot inconvenant toute plaisanterie qu'elle ne comprend pas. Sa présence jette un grand froid partout où elle vient; son arrivée fait l'effet d'une porte qu'on ouvre dans une loge au spectacle. Quand elle doit passer la soirée chez une amie, cette amie en prévient ses habitués ; ils ne viennent pas ce soir-là. Les hommes la craignent comme l^ennui , les femmes l'appellent : la belle madame Poirceau. Elle fait valoir les plus laides; pourtant on l'invite rarement, non qu'elle soit importune; elle ne s'occupe jamais des affaires des autres; elle est discrète et inunobile : c'est une statue — mais une statue à qui il faut faire des politesses ; c'est ennuyeux.

Eh bien ! ces femmes-là font les mêmes folies que les autres ! c'est révoltant I

Madame Poirceau ne fut frappée de la beauté de Tancrède que comme maîtresse de maison. Un si beau jeune homme n'était nullement dangereux pour elle ; madame Poirceau ne se serait jamais permis d'aimer, dans sa position , un homme aussi remarquable.

Cachez donc une intrigue avec un héros comme celui-là !— Les prudes savent s'imposer de grandes privations; elles ont en cela plus de mérite que les femmes vertueuses : celles-ci , du moins, ont pour elles la vertu , les autres n'ont pas même l'amour.

Madame Poirceau n'avait que fairç de$ homniages de Tan*

DE M. DE BiLLZÀG. 117

crède , elle avait depuis longtemps trouvé lliomme qu'il lui fallait, et elle s'en tenait là.

Or, voici l'homme qu'elle avait choisi.

C'était un monsieur âgé de trente-cinq ans , haut de quatre pieds huit pouces, employé dans l'Enregistrement. Une position honorable dans le monde , une fortune aisée , des succès dans plusieurs genres, rien n'avait pu le consoler du malheur d'être petit. Depuis l'âge où il s'était avoué qu'il ne grandirait plus , cet homme était malheureux.

Tout ce qu'on imagine pour se hausser à l'œil des autres , il l'avait employé — il portait un chapeau à forme haute, des bottes à hauts talons , et se tenait droit comme une girafe ; il se levait continuellement sur la pointe des pieds , comme un homme qui veut voir défiler un cortège. Cette idée de se grandir le préoccupait sans cesse ; il aurait donné la moitié de sa fortune et plusieurs années de sa vie pour être un homme ordinaire , pour atteindre cinq pieds deux pouces.

Les petits hommes qui se résignent ont quelquefois beaucoup de grâce : ils ont alors tous les avantages de leur taille, la souplesse, l'agilité, la légèreté; ils peuvent être ce qu'on appelle gentils. Mais les petits hommes qui se révoltent contre la lésinerie de la nature envers eux, qui luttent follement avec elle, ne peuvent jamais être gentils; ils sont ridicules, tou jours ridicules, comme toutes prétentions frappées d'incapa dté ; de plus , ils sont méchants , malveillants , dénigrants et envieux.

Quand on parle d'un homme qui dépktlt. en dît qu'il a l'air content de lui — eh bien ! je dis , moi , que je connais une chose plus déplaisante encore : c'est im homme qui a l'air mécontent de lui.

Celui-là ne vous fera grâce de rien; vous ne pourrez jamais l'apaiser ; les flatteries mêmes l'irritent ; la politesse lui semble de la pitié , une prévenance , une charité : il est humble à désespérer, susceptible à faire mal aux nerfs; on ne sait par quel mot le prendre. — Si vous le priez à diner, il vous répond : Mçrci , non ; je me rends justice, je suis trop mai^

ji^Uy

flSf hk CANNE

sade {)(mr un convive. — Si vous l'engagez à venir entendre des verS) de là musique : Non , merci, dit-il ; je sujs un être trop obscur pour faire partie d'une réunion si brillante. >- Si vous lui proposez une partie de campagne : Non, merci, répond-il ; il faut de la gaieté ^ans ces sortes de plaisirs ; invitez vos aimables , ils valent mieux que moi pour cela. — Cet homme ne jouit de rien, n*est propre à rien ; il est rongé de modestie, mais d*ime affreuse modestie, d'une humilité hostile qui le met en garde contre tout le monde : c'est une lèpre imaginaire qui lui fait fuir ses semblables. Cette maladie est heureusement fort rare en ce pays , et nous n'en parlons que pour la constater.

Notre monsieur était de ces gens-là, non parce qu'il se croyait sans mérite , mais parce qu'il se sentait petit , et que sans cesse il se disait à lui-même — que plus il vieillirait, plus il engraisserait et plus il paraîtrait petit.

Pour lui tout était gêne et souffrances. Ce petit corps renfermait un grand cœur plein de haine, d'une belle haine aux proportions herculéennes , toujours vivace , toujours renouvelée , universelle , et cependant partiale ; car, s'il détestait tous les hommes en général, il abhorrait en particulier :

4« Tout être doué d'une haute stature ; il le regardait comme son ennemi , comme un voleur qui lui avait dérobé six pouces. Une grande taille lui semblait une spoliation , dont n avait droit de tirer vengeance ;

2® Tout écolier de douze ans qui le dépassait de quelques lignes et que l'on ne trouvait pas trop grand pour son âge ;

3^ Tout enfant qu'il voyait grandir et qui menaçait de le rattraper.

Dans un salon, il n'était poursuivi que d'une idée : se placer avantageusement.

Il évitait les hommes très-grands , parce qu'auprès d'eux il paraissait encore plus minime. Il évitait aussi les belles femmes, parce que leur majesté l'humiliait ; mais ce qu'il détestait plus ^ue tout au monde, c'était de rencontrer, ce qui était rare , un homme de sa taille I !

DE M. DP BAliZÂG. 150

Obi alors il souffrait le martyre, Use sentait appareillé; c'était affreux. Son ridicule s*attelait à celui d'un autre et se complétait; il n*y pouvait tenir. Que faisait-il alors? il prenait ton chapeau, le mettait sur sa tête, et il s'en allait. .

]Sh i)ie|i! tout cela n'était rien ; il y avait up tourment plus horrible que tous ces tourments, une malédiction qui poursuivait encore cet homme, une fatalité qui mettait le sceau à ses misères — c'était son nom. Ah I ce nom était un hasard bien cruel dans sa position. Quelle amère iropie I quel jeu du sort! quelle épigramme de la natqre I quelle mauvaise plaisanterie du destin II... Ce petit homme se nommait M. Legrand.

M. Legrand arriva chezfpadame Poirceau à minuit moins un quart, en véritable ami de la maison ; il était encore plus maussade qu'à l'ordinaire. }\ n'aimait pas les bals, les soirées d'apparat, parce que cps jours-là il lui fallait quitter ses bottes à hauts talons, et qu'en souliers vernis il perdait douze lignes. ..

— Toujours élégant ! lui (^it une mère dont la fille dansait — et l'on sait que les pauvres mères, contraintes à rester assises sur une banquette toute la soirée, sont alertes à (a conversation, te premier causeur qui traverse la salle de danse est bien vite saisi au passage, elles l'attrapent au vol ; elles s'ennuient tant!...

— Comme vous venez tard I dit celle-ci.

M- Legrand ne répondit point; deux hommes placés devant lui, )ui dérobaient entièrement la vue du bal. — 11 était furieux ; il se sentait si petit, si tristement perdu dans la foule !

— Vous arrivez? poursuivit la mère en turban ; vous n'avez pas encore vu le phénix dont chacun s'en'^retient ici?

Puis, s'établissant dans celte plaisanterie, elle ajouta :

— Nous avions la compagnie du Fhénix, maintenant void le phénix de la compagnie.

M. Legrand ne goûta point ce jeu de mots.

— Je ne sais de quel phénix vous voulez parler. Madame^ répondit-il froidement.

— De l'Apollon, du Céladon, de rAdonis, de la coquelnehii da toutes ces dames.

— Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre Apollon, votre Céladon, votre Adonis et votre coqueluche, Madame.

La mère en turban fut blessée de Taffectation que mettait M. Legrand à répéter ses paroles, et pour se venger :

— Je pensais, dit-elle, que vous le connaissiez, puisqu'il est ausH de la maison.

Jussi était foudroyant. M. Legrand rougit.

— Le voici, poursuivit la méchante personne; quels beaux yeuxl quel air noble ! Le voyez-vous?

M. Legrand ne voyait rien ; il avait toujours un monsieur devant lui qui lui cachait tout le bal. — Enfin, il se révolta, il franchit la foule, et, se faufilant çà et là, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison. Tancrède s'approchait d'elle dans le même instant. M. Legrand l'aperçut — il resta médusé. Des ruisseaux de fiel lui parcoururent toutes les veines. La haine, h rage la plus féroce étincelèrent dans ses regards. Il y a des romans où l'on dépeint des nains furieux, des gnomes rageurs — eh bien I c'était cela.

Tancrède s'avança d'un air serein et gracieux, sans se douter que ses destins se décidaient dans ce petit corps inaperçu; et pourtant, par cette seule présence, tout son ayenir venait d'être changé. '

En vain il se réjouissait depuis une heure de se voir si bien accueilli, d'avoir pour protecteur un homme qui pouvait, par ses relations, l'aider dans sa fortune ; — en vain il se préparait une douce coquetterie avec la nièce de la maison, en vain il formait les plus beaux projets — tout sera détruit, bouleversé par un petit être inutile qu'il n'a pas même vu entrer et qu'il ne verra pas sortir.

fatalité ! c'est la vie. — Une petite pierre roulante fera s'abattre un fier coursier ; un sot indiscret ou méchant fait avorter les plans sublimes d'un héros.

— Vous ne m'avez point oublié, n'est-ce pas. Madame? dit Tancrède à madame Poirceau.yoici la sixième contredanseï celle que vous avez bien voulu m'accorder.

I^ petit liomme entendit cela et bondit.

D8 11. DB BALZAC. Ut

—Vous n*étes point de ceux qu'on oublie, répond madame Poirceau.

A ces mots le petit homme rebondit.

Madame Poirceau n'avait de sa vie prononcé une parole si gracieuse ; et ce devait être alarmant,

M. Poirceau vint alors chercher Tancrède pour le présenter à un de ses amis.

-^Yous ne danserez pas avec ce bellâtre, dit aussitôt M. Legrand tremblant de colère.

— Moi ! et pourquoi, Monsieur? reprit madame Poirceau avec dignité.

— Patce qu'il me déplaît.

— n faudra pourtant vous accoutumer à son visage, puisque M. Poirceau le prend chez lui, et qu'il vient ici à la place de M. Dupré.

— • Cela ne sera pas, Madame; ce fat ne remplacera pas Dupré, je ne le souffrirai pas.

— Mais, Monsieur...

— Prenez-y garde. Madame : il faut choisir. Madame, entre ce fat ou moi. Vous m'entendez?

Il dit.

Et le lendemain — lorsque le pauvre Tancrède se présenta chez M. Poirceau pour s'emparer de son nouvel emploi, le respectable directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie le reçut avec mélancolie, et, l'ayant regardé triste- ' ment comme un ami qu'il faut quitter, lui tînt & peu près ce langage:

— Mon cher monsieur Dorimont, vous voyez un homme désolé ; il m'est impossible, de toute impossibilité, de vous donner la place que je vous avais promise. J'en suis vraiment bien contrarié ; vous me plaisiez tant 1 tout ce que je savais de ypu^ n^e parlait en votre faveur. Mais j'ai dû céder, j'ai dû ma rendre; ma femme est une femme raisonnable, très-raifi^nitable, voyez-vous; elle n'est pas de ces évaporées qui aiment à traîner à leur char de beaux élégants, des musca« dins, d&è gants jaunes^ comme on dit aiûourd'hui. Non, c'est

ij^ Ik CANNE

une (éniime simple^ qui ne cherche point à briller, eit je ne vous cacherai point que votre .extrême beauté l*a effarouchéfj, TancrèdO) à ces mots, fit ^n mouvement de surprise ; il y pensait si peu à sa beauté 1 et à madame Poirçeau encore moins !

— Il n'est pas convenable — pa'a-t-elle dit ce matin — continua cet excellent directeur dé la compagnie ^'sissurançe^ contre l'incendie, il n'est pas convenable qu'un si bel homme entre chez nous, cela ferait jaser ; avec un mari vieuij^ et infirme, une femme ne doit point admettre dans sa maison un jeune homme d'une beauté si remarquable, cela serait aller au-dèvant des propos, cela jetterait sur vous du ridicule, et je ne le souffrirai jamais. — Que pouvais*je répondre à cela? rien ; tout cela était juste, et il a fallu me soumettre. Les. femmes, mon cher, ont souvent plus de tact que nous ; e| toutes ces choses qui ne m'avaient point frappé, inoi, lui ont sauté aux yeux tout de suite. Oue voulez-yoùs? chaque avantage a son inconvénient ; c'est un avantage que la'beauté, mais c'est un inalhe^r quelquefois.

Tancrède ne répondit rien. Ce vieux bonhom^pe, qui lui parlait depuis un quart d'heure de sa beauté, commençait à 1 ennuyer — et puis toutes ses espérances renversées pour une si misérable cause 1 il y avait de quoi se dépiter.

— On est étonné, continua M. Poirçeau, dé découvrir que les gens sont à plaindre, précisément pour ce que l'on serait tenté de leur envier : il faut encore que je vous fasse un aveu.

— Allons, pensa Tancrède, qu'est-ce qu'il vam'avôuer,â présent ? » ^

— M. Nantua, chez qui vous êtes allé l'autre jour, qui vous a si bien recommandé à moi, a renoncé à l'idée de vous ad^ mettre chez lui pour le même motif.

— Gonunentl il me trouvait...

— Trop beau, mon cher, trop beau ; il a eu peur pour sa fille. ' f f M ..T

— ^Mais c'est absurde, tout cela, s'écfia Tancrède liera delui«

DE M. p£ Bil(.ZAG. 1«S

— Non pas, cela est fort prudent, et à sa place j'aurais fait comme lui. Mais écoutez, je m'intéresse à vous. Achille Lennoix, ce jeune ingénieur qui vient d'obtenir la concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentin, m'a demandé quelqu'un ; celui-là est jeune, il n'a point de femme, poipt de fiUo à marier, et je crois que vous ferez son affaire. Je lui ai écrit cette lettre pour vous, portez-la-lui de ma part, et vous serez bien reçu. Adieu, mon beau jeune homme, ne perdez point courage, et ne vous en prenez qu'à la nature des difficultés que vous rencontrez, elle a été trop prodigue envers vous; tout se paie dans la vie. Au revoir, j'espère, et mille regrets.

Ce fut aii^si (^ue Tancrède, refusé pour la seconde fois, s% sépara du bon M. Poirceau, directeur de la compagnie d'as* surances contre ('incendie.

TROISlitMB ESPÉRANCE.

M. Achille Lennoix était un homme plein d'imagination et d'activité, et toujours la proie de ses idées; il avait un coup d'œil prompt ; il se décidait vite , et au risque de se tromper; car il prétendait qu'on perd moins de temps à commettre et à réparer une erreur qu'à hésiter entre deux combinaisons et à choisir le meilleur parti à prendre. Il avait tant travaillé , tant sollicité, depuis un mois, pour obtenir cette concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentjn , qu'il était tombé malade — et, comme il était }iorriblement contrarié d'être malade quand une si grande affaire le réclamait, à force de se tourmenter, il se mettait hors d'état de guérir.

Tancrèi^e entra chez lui. M* Ufoom le regarda rapidement ies pieds à la tète, causa quelques minutes avec lui — et puis sa résolution fut prise.

— C'est l'homme qu'il me fout, pen9(|-t-ll. D a bonne fiç(m

tu LA GÀMNS

ce garçon-là; il va nous faire honneur : on verra que nous n'employons pas que des maçons.

Ensuite ils parlèrent mathématiques , Tancrède étaic assez fort en mathématiques; on parla de l'Angleterre, Tancrède s'offrit pour faire un voyage à Londres , sachant parfaitement l'anglais. Il offrit aussi de venir travailler le soir même près du malade, comprenant tout ce que M. Lennoix devait éprouver d'ennui par l'oisiveté où le condanmaient ses souffrances. M. Lennoix saisit cette idée avec empressement. Les deux jeunes gens s'entendirent à merveille.

Après une heure de conversation , Tancrède se retira , et son subit ami lui donna rendez-vous pour le soir à sept heure? après dîner.

En le voyant partir, M. Lennoix se frotta les mains :

— Ce jeune homme me convient , pensa-t-il. D'abord , il m'a compris ; il a vu tout de suite que ce qui me rend malade , c'est de perdre mon temps. Je âevinerais que c'est un homme d'esprit, rien qu'à cela.

M. Lennoix était loin de s'alarmer de la beauté du nouvel employé ; au contraire , cet air noble et distingué le séduisait. Les gens de mérite sont possibles à séduire par ce qui est bien : il n'appartient qu'aux petits esprits de s'effrayer des avantages — et puis les hommes d'imagination ne sont jamais envieux. Ils valent mieux que tout le monde dans leur avenir ; personne ne marche où ils vont , personne n'est jamais arrivé où ils prétendent : ils ne peuvent envier ce qu'ils voient , car ce qu'ils rêvent est au delà.

Pendant que M. Lennoix se livrait à ses réflexions , Tancrède se perdait dans un corridor.

C'était l'heure fatale , l'heure de mélancolie et de mystère , où le soleil , qui est encore l'astre du jour pour l'iiomme des champs , n'est plus , pour le triste habitant des villes , qu'un réverbère à moitié éteint , qu'une lanterne mourante et perfide qui, dans l'ombre, égare ses pas. Sur les grandes places, les quais, les boulevards, il fait encore jour — dans les rueS| c'est un doux crépuscule, un quasi clair de lune — dans Tin-

DE M. DE BiLlZAG. 165

teneur des maisons, c*est la nuit — et dans les corridors, qu'est-ce donc? ténèbres , profondes ténèbres 1

C'est l'heure de toutes les fautes , l'heure des vols et des aveux; c'est l'instant où la rougeur n'est pas visible, où l'on peut dire : « Je vous aime , » effrontément , et malheureusement on le dit — c'est l'heure où l'ouvrière trop laborieuse persiste à travailler et se trompe : cette lueur incertaine égare ses yeux ; elle passe un fil dans le canevas , une maille dans le filet, que sais-je? Elle commet une toute petite erreur qui cause par la suite de grands dérangements ; c'est enfin rheure où les antichambres sont désertes , où les domestiques allument les lampes : il y en a môme de prudents qui ont déjà fermé les volets avant que les lumières n'aient paru.

Tancrède s'égarait dans une obscurité complète en sortant de l'appartement de M. Lennoix. Il nagea quelques instants dans le sombre corridor, comme sur un fleuve étroit, se retenant des deux côtés au rivage; il craignait un escalier inattendu, ses pas étaient inquiets. En appuyant ses bras aux parois du mur, il rencontra une porte qui céda aussitôt , et il se trouva dans un petit salon fort élégant , que le réverbère de la rue éclairait suffisamment à travers la fenêtre.

Une faible lueur filtrait entre la fente d'une autre porte vers laquelle Tancrède se dirigea. Il frappa légèrement par pru dence.

— Entrez , dit une assez douce voix.

Tancrède ouvrit la porte.

— Pardon, Madame, dit-il en voyant une petite femme assez jolie et assez jeune s'avancer vers lui.

— Monsieur, dit-elle , puis elle s'arrêta.

L'aspect du beau jeune homme lui semblait une apparition dhrine.

— Monsieur désire parler à mon...

Elle allait dire mon fils , mais le mot expira sur ses lèvres ; frile aurait voulu n'avoir que seize ans.

— Je vous fais mille excuses , Madame, dit Tancrède , mais 9 n'y A P^ ^ lumièire dans le corridor**. eU.«

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