‹ Nouvelles glanes historiques normandes puisées exclusivement dans des documents inédits [microforme]Chapitre 10 sur 23 · PE EE · texte numérisé non relu

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« clés de saisir le navire la Fortune et les autres navires « et barques que les sieurs de Biencourt, David (neveu « de Samuel Georges) et de la Tremblade, amène- « raient du Canada à la Rochelle, ainsi que tous leurs « biens et marchandises, jusqu’à concurrence de « 20,000 livres, et ce, en dédommagement de la prise € du navire l’Ange-Saint-Michel, commandé par le sieur « Martin, qui leur avait été pris par lesdits de Bien- « court, David et de la Tremblade au commencement « de l’année 1616. » (1)

En définitive, ces luttes entre les diverses sociétés n'avaient rien de bien préjudiciable au commerce du Canada ; ellss prouvent même que les affaires s’y traitaient avec acharnement et succès.

Mais une autre guerre, plus sérieuse et plus inquiétante, menaçait, depuis quelques années, la colonie. L’Angleterre avait vu d'un œil jaloux l'établissement français sur les bords du Saint-Laurent et elle caressait le projet de s’y installer aussi, et de nous en chasser à la prochaine occasion.

Or, en l’année 1614, pendant le mois de juin, un navire anglais, équipé en guerre, commandé par le capitaine Regaud (ou Regard) en croisant devant les côtes, avait remarqué un vaisseau français à lancre dans la rade du Mont-Desert. Il l'obscrvait en s’en approchant mais en s’efforçant de dissimuler ses intentions. Néanmoins, à bord du vaisseau francais, on faisait bonne garde et l’on observait l'Anglais avec soin. Ce vaisseau français était le Jonas, du port de 80 tonneaux ; il était venu au Canada, chargé de marchan-

(1) Arrêt du Parlement de Rouen, 12 juillet 1633.

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dises, de munitions de guerre et de dix pièces de canon destinées aux fortifications. Le capitaine Charles Fleury, qui le commandait, fatigué d'attendre depuis vingt jours l'autorisation de débarquer marchandises, munitions et artillerie, et craignant, à bon droit, quelque mauvais dessein de la part du croiseur anglais, descendit à terre, le 20 juin, et, en présence du père Enmon Masse, jésuite, et du sieur de Ronsseray, il somma le sieur de la Saussaye, fondé de pouvoirs de la marquise de Guercheville, d'avoir à faire décharger au plus tôt son navire, et lui déclara que faute de ce faire il entendait se dégager de toute responsabilité pour le cas où il arriverait à son navire « aucune fortune soit par mauvais temps ou autre risque de guerre. »

Mais de la Saussaye n’était point en mesure de recevoir ces marchandises et munitions ; il n’avait aucun magasin pour les abriter ; il pria donc Fleury de prendre patience et de garder le tout à son bord pendant quelques jours encore.

Neuf jours plus tard, le 29, Fleury revint à la charge et insista particulièrement pour la mise à terre des dix pièces de canon, « lesquelles, disait-il, serviraient à « se fortifier et défendre contre l’attaque dont on avait « eu avertissement que devait faire quelque navire «€ anglais équipé en guerre, qui était à la côte. » A « quoi il lui fut répondu par ceux qui étaient avec le « sieur de la Saussaye, qu'ils ne connaissaient tel « avertissement, qui élail pour faire peur aux pelils « enfants. » |

Fleury n’insista plus et se retira sur le Jonas en attendant le bon plaisir du sieur de la Saussaye. Vingt jours se passèrent sans incident remarquable, mais le

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20 juillet, le fameux croiseur anglais, sans aucun avertissement préalable, fondit tout à coup sur le Jonas, le battit de toute son artillerie, tua plusieurs hommes de son équipage, l’aborda et s’en rendit maître, ainsi que de toute sa cargaison ; après quoi l'équipage anglais descendit à terre.

Alors le sieur de la Saussaye, reconnaissant que « tel avertissement n'était pas pour faire peur aux petits enfants seulement, » pris de peur pour lui-même, au lieu de faire face au danger avec les vingt-un hommes qui l’accompagnaient, s'enfuit avec eux dans les bois et abandonna la plage aux envahisseurs. Dans sa fuite rapide, la Saussaye avait abandonné jusqu’à son coffre, dans lequel étaient ses vêtements et la commission par laquelle le Roy avait octroyé la lieutenance du Canada à la marquise de Guercheville. L’Anglais prit tout, puis il emmena le Jonas à la rivière de Virginie ainsi que les blessés, parmi lesquels était le apitaine Fleury. Quelques jours plus tard, ils ramenèrent celui-ci, le déposèrent sur la plage et incendièrent devant lui l’habitation que la Saussaye avait commencée et celle qui avait été construite par de Montz.

Le capitaine Fleury, dépossédé de son navire, saisit la première occasion pour revenir en France, où il arriva le 26 août 1614, Le lendemain 27, il se présenta devant l’amirauté de Rouen, et fit son rapport dans lequel les faits ci-dessus sont racontés sous la foi du serment.

Par tout ce qui vient d’être dit sur les luttes d’entre

les compagnies, sur les fortunes de guerre et sur Îles prétentions de l'Angleterre, on peut apprécier quelle

était, en 1614, la situation de nos colonies de la Nouvelle-France. Des gouverneurs, des lieutenanñts-généraux pour le Roi, un vice-roi, une femme, nommée lieutenante du Roi, puis tous ces chefs se succédant à de courtsintervalles, cédant tout ou partie de leur autorité, trafiquant dans leur intérêt propre, sans se soucier ni de l'intérêt de la France, ni de celui des sauvages qu'ils avaient reçu mission de civiliser, tel est le tableau que nous présente l’administration du Canada pendant toute la période que nous étudions.

Ni le zèle de de Montz, qui mourut à la peine, ni l'activité de Pont-Gravé, ni le dévouement de Champlain, qui, jusqu’en 1633, lutta contre tous les obstacles et supporta toutes les misères, ne devaient parvenir à organiser une administration stable et régulière dans la colonie; mais, ce qui est certain et incontestable, c'est que, depuis l’année 1604 surtout, la ville de Rouen était le point central et comme le comptoir général des affaires commerciales de la Nouvelle-France. Si les navires des diverses sociétés qui se partagèrent le négoce du Canada pendant vingt ans, partaient d’'Hon-

fleur, de Saint-Malo, de Dieppe, du Havre or PH Rochelle, c'était à Rouen que les associés v débattre et régler leurs intérêts. En 1604, ct 1607,

François Gravé, dit de Pont-Gravé, vint à ouen, et, à chaque voyage, il emprunta 300 livres sur son navire le Jonas, à bord duquel il voyageait habituellement. En 1608, Pierre Dugua, ecuyer, sieur de Montz, se présentait au Tabellionnage et donnait à Lucas Legendre, son associé, les pouvoirs nécessaires pour poursuivre ceux qui contreviendraient aux ordonnances du Roi «en traitant d'aucunes pelleteries avec les sauvages du

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Canada ; » en1613, alors que Francois Gravé, sieur Dupont, était capitaine pour le Roi en la marine du ponant, il revint à Rouen pour s'entendre avec Lucas Legendre, Louis Vermeule, Corneille de Bellois et Daniel Boyer, sur les démarches à faire auprès du prince de Condé pour terminer le traité dont les termes avaient été arrêtés précédemment avec lui et Champlain (1). Ce dernier y vint à son tour en 1615; il se qualifiait ainsi devant le notaire : « Samuel de Champlain, écuyer, capitaine « pour le Roi en la marine du ponant et lieutenant de « monseigneur le prince de Condé en la Nouvelle- « France, demeurant à Paris, rue de Saint-Germain- « l'Auxerois. » Après s'être renseigné sur les affaires de la Société, il donna au sieur Raleau, secrétaire de M. le commandeur de Sillery, sa procuration pour surveiller le recouvrement de ce qui devait lui revenir dans l'association contractée en 1613 avec Boyer, Porée, Macain et consorts (2).

Enfin la ville de Rouen était si bien le véritable siége du trafic avec les sauvages du Canada, que, chaque année, tous les membres des Sociétés y vinrent tour à tour. En 1608, 1609, 1612, 1613, 1615, 1616, 1617, 1618, 1620, Georges, Macain, Fermanel, viennent ou envoient des mandataires pour s’entendre avec les nombreux associés qui avaient leur résidence à Rouen. Cela résulte de nombreux actes dont les originaux sont aux archives. La Normandie peut donc revendiquer hardiment la plus large part dans l’établis-

(1) Archives du Tabellionnage de Rouen, actes des 10 février 1607, 1°* février 1808, 25 janvier 1613.

(2) Tabellionnage, acte du 18 mars 1615.

rie

sement du commerce à la Nouvelle-France, et l’on peut affirmer que si les gouverneurs pour le Roi avaient su donner aux associés une direction intelligente et ferme, la civilisation de ce beau pays eût suivi les progrès du commerce.

Cependant, le 25 février 1620, des lettres-patertes du Roi ayant nommé le duc de Montmorency vice- Roi du Canada et de la Nouvelle-France, on crut que Pœuvre de colonisation allait enfin prer dre forme sous une direction à la fois plus ferme et plus intelligente que toutes celles qui l’avaient précédée.

Hélas, on ne tarda pas à voir que l’on s'était trompé, car, pour remédier aux abus qui s'étaient enracinés sous la dernière administration, le nouveau gouverneur ne trouva rien de mieux à faire que d’en créer de nouveaux, en confisquant à son profit tous les droits que le prince de Condé avait concédés aux commercants francais.

Cette criante. injustice exaspéra les anciens associés qui,ayant payé pour un privilége commercial de douze années, s’en trouvaient frustrés alors qu’ils n’en avaient joui que pendant huit années seulement. Les procès surgirent de tous côtés entre eux et ceux qui se préparaient à tirer parti de l'avènement du nouveau Vice-R‘i; ces procès révèlent quelques noms qu'il peut être bon de citer en passant, tels que Daniel Boyer, Guillaume Lebreton, Mathieu d’Insterlo, Pierre Fernanel, Jean Pepin, Guyonne Pepin, Julien Artur, Francois Porée, Richard Boullain, Thomas Porte, tous s’intitulant membres de l'ancienne Compagnie du Canada.

Le désarroi était done complet parmi les cinq so-

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