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qui retarda de près d’un siècle la colonisation du Canada. En effet, ancrée à l'Ile Royale, la flotte y demeura longtemps inactive, usant ses provisions et ses munitions sans profit pour la France, tandis que les maladies décimaient chaque jour aussi bien les hommes d'équipage que les prisonniers des deux sexes, qui avaient été confiés à Roberval pour travailler à la colonisation de la nouvelle France.
Pour cette fois l’entreprise parut abandonnée, l'Etat ne s’en occupa plus ; mais le commerce n'eut garde d'oublier la route du Canada dont les belles fourrures avaient tout d’abord été si bien appréciées par Jacques Cartier. Les navires marchands continuèrent donc l’œuvre commencée, en nouant de fréanentes relations avec les indigènes et en leur portant, en échange de leurs peaux de castors et de loups-marins, les produits de notre sol et de notre industrie.
Depuis longtemps, d’ailleurs, les navires normands couvraient la mer sur la route de Terre-Neuve où ils allaient pêcher la morue; rien qu'en l'année 1560, des trois petits ports de Jumiéges, de Vatteviile, de La Bouille, dans les mois de décembre, janvier et février, partirent pour Terre-Neuve 21 navires dont le tonnage variait entre 100 et 150 tonneaux. Il en était de même chaque année dans tous les autres ports depuis Saint-Malo, le long des côtes de la Normandie.
On pourrait affirmer que parmi tous les navires qui, partant de ces ports, se dirigeaient vers Terre-Neuve pour y pêcher des morues, beaucoup se laissaient tenter par les richesses tant prônées du Canada et s'aventuraient jusques dans les eaux du Saint-Laurent et le long des côtes de la nouvelle France, Mais un fait cu-
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rieux, et peut-être tout-à-fait ignoré jusqu'ici, prouve que ce que je viens d’énoncer n’est point une simple conjecture. En effet, contrairement à ce que l’on a toujours cru, l'Etat n'avait point cessé de s'occuper du Canada, car il résulte d'un acte recu par les notanes de Rouen le 18 avril 1564, que le roy Charles IX essaya de renouveler l'essai de 1541. C’est un marché passé entre Robert Gouel, maréchal de blanche œuvre à Rouen, et maître Guillaume Le Beau, receveur-général des finances du roi en sa marine du ponant, constatant la vente par Gouel, savoir :
De 50 louchets à 12 sols pièce ;
50 houzeaux à 10 sols pièce ;
25 manes à 16 sols pièce;
25 haches à faire bois à 12 sols pièce ; 90 serpes à couper bois à 6 sols pièce.
Le tout pour porter en la nouvelle France où le roy envoie présentement pour son service. (1)
Cet acte est très important, car il donnerait la preuve que l’œuvre de colonisation, au lieu d'avoir été abandonnée, avait été continuée, sans grands succès, il est vrai, mais avec une certaine persévérance; ce qui le prouverait encore, c’est le nombre 50, répété pour les divers instruments vendus par Gouel, car ce chiffre est précisément celui des forcats que, à chaque fois, le roi avait coutume d'accorder pour ces sortes d'entreprises et qu’il maintint encore par la suite pour la colonisation du Brésil. D’ailleurs cet acte n’est point isolé, car
dès le 7 du même mois d'avril 1564, devant les mêmes notaires de Rouen, noble homme Jehan Garnier, sieur
‘t) Tabellionnage de Rouen, 16 avril 1564,
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de Vestry, lieutenant de la compagnie du capitaine Lagrange, avait donné quittance au sieur Guillaume Lebeau, receveur général de la marine du ponant, d'une somme de 400 livres que ledit sieur Lagrange devait employer en achats d’arquebuses et fourniements-nécessaires à l'infanterie française « qu'il plaît « au royenvoyer presentement en sa nouvelle France « pour la defense d’icelle et pour le service de Sa Ma- « jesté, sous les ordres du sieur Lagrange, colonel de « ladite infanterie française. » (1)
Cependant le silence de l’histoire sur cette nouvelle tentative donne à penser que le colonel Lagrange ne fut pas plus heureux que ne l'avait ét6 de la Rocque de Roberval, et que cette fois encore la France en fut pour ses frais. Les navires marchands de la Normandie continuèrent seuls des relations avec le Canada et c’est à eux sans doute que nous devons le succès de colonisation que l’on y obtint plus tard.
Pendant trente-deux anntes le Canada parut encore avoir été abandonné. Les Roys de France, depuis Charles IX, n'eurent point le loisir de songer à des expéditions lointaines : trop d'événements s'accomplissaient à l’intérieur du royaume; les guerres de religion et celles de la Ligue eurent durant tout ce temps le triste privilége d’absorber les esprits, au grand préjudice des intérêts extérieurs. Enfin la paix ayant été signée entre les catholiques et les réformés, la royauté d'Henri IV ayant été reconnue par le duc de Mayenne, chef des ligueurs, le Roi put donner un libre cours à ses projets d'amélioration. Il paraît que sa première
avril 1564.
(1) Tabellionnage de Rouen,
pensée fut pour le Canada, puisque, dès l’année 1597, il décida d'y envoyer une nouvelle flotte, dont il chargea messire Treslus de Mesgouet, marquis de la Roche, de presser l'organisation. Le 17 avril, en effet, ce dernier se présenta devant le Parlement de Rouen, et, en vertu de certaines lettres-patentes qu'il prétendait avoir obtenues du Roi, il demanda qu'on lui délivrât tous les condamnés aux galères ; mais comme il ne présentait pas ces lettres pour les faire vérifier, la Cour décida qu'il n’y avait pas lieu, quant à présent, de délivrer les prisonniers (1).
Néanmoins, pendant tout le reste de l’année, le Roi pressa l’armement des vaisseaux et composa le personnel qui devait commander la petite armée navale; puis, par lettres-patentes, datées du 16 janvier 1598, il investit définitivement le marquis de la Roche du titre de lieutenant-général « ès Iles-de-Sable, Terre- « Neuve, Canada, Ochillaga, Labrador, rivière de la « grande baye de Norembergue et autres pays adja- « cents; » en même temps il lui donna les pouvoirs les plus étendus, tels que ceux de « bâtir, démolir, commander, gouverner, avec tous les priviléges dont avait joui Roberval en 1541 » (2).
Immédiatement le marquis de la Roche fit les démarches nécessaires pour réunir au plus tôt son armée, ainsi que les galériens destinés à former le noyau civilisateur de la nouvelle France. Maïs, paraît-il, les prisons de la Normandie ne contenant pas assez de condamnés pour compléter le contingent nécessaire, le
(1) Arch. de la C. d'app. Reg. des séances de la Tournelle 17 avril 1597.
(2) Arch. du Parlement. Rapp. civ., 2 mars 1598.
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Roi y pourvut. Il accorda au marquis le droit de choisir parmi les mendiants valides et les vagabonds de la ville de Rouen, deux cents hommes des plus forts et cinquante femmes destinés à peupler la colonie et à y porter la foi catholique. Sur l'ordre du Parlement, le Bailly fit assembler ces malheureur; huit cents répondirent à l’appel ; les deux cents hommes et les cinquante femmes furent choisis, mais l’époque du départ de la flotte n'étant point encore fixée, le lieutenantgénéral criminel pensa qu’en attendant la commodité du voyage du Canada, il serait prudent d'attacher, deux à deux, ces deux cent cinquante, et de les employer aux ouvrages publics de La ville. Il se produisit à cette occasion un fait caractéristique de l’état misérable dans lequel étaient plongés ces malheureux. Lorsque, suivant qu’il y était tenu par le devoir de sa charge, Île lieutenant-général donna lecture des ordres du Roi, les pauvres déclarèrent qu’ils étaient prêts à faire tout ce qu'on voudrait, pourvu qu'on leur donndt à manger, ce qu'ayant entendu le lieutenant criminel revint sur sa première intention et se décida à ne les point enchaîner.
Cependant si de la Roche se préoccupait beaucoup des moyens de compléter au plus tôt son contingent, il était peu désireux d'emmener des forcats dénués d'argent. Un arrêt du 5 mars 1598, raconte que « en « devisant avec M. Bretel, Président de la Tournelle « de Rouen, de la Roche se montra assez incertain sur « l'exécution de l'édit relatif aux forcats et tres desi- « reux de n’emmener que des personnes ayans de
« grands moyens pour supporter les frais du voyage; « mais comme les criminels condamnés à mort, dans
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« l'espoir d'échapper à la peine, sont toujours disposés à « promettre des montaignes d'or pour eulx rédimer, sauf « à ne rien payer du tout après leur délivrance, on est « menacé de voir bientôt les prisons pleines de ces « sortes de gens qui importuneront journellement « pour leur nourriture sur le Roy. Puis le marquis de « la Roche, trompé de cette manière par les condamnés, « reviendra demander que la peine de mort soit exé- « cutée contre eux, ce qui serait d’un mauvais « exemple. » ({)
Le Parlement eut, d’ailleurs, très souvent à se mettre en garde contre les prétentions du marquis de la Roche, car celui-ci, soit dit sans attaquer sa mémoire, battait véritablement monnaie sur le dos des condamnés, Ainsi, dès qu'un criminel, possédant quelque fortune, était condamné à mort, il faisait des offres d'argent au marquis pour se racheter; celui-ci débattait le prix, et une fois tombé d'accord, il demandait au Parlement, en vertu de son privilége, la délivrance du condamné. Cette délivrance avait lieu le plus souvent sans difficulté et le condamné se trouvait avoir la vie sauve en même temps que de la Roche empochait les écus, l’un et l’autre étaient contents. Durant assez longtemps le Parlement ignora ce trafic, mais comme les individus qui se rachetaient ou tentaient de se racheter ainsi étaient souvent les plus grands coupables et que cette espèce de contrefacon du privilége de Saint- Romain causaitun certain scandale, le Parlement ouvrit enfin les yeux et s’efforea d'empêcher le marquis de la Roche de continuer son trafic. Ainsi, François Bauldre,
‘1) Arch, du Parlement, Tournelle, 6 mars 1598
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en complicité de plusieurs, s'était fait voleur par aguet de chemin; mais comme il était de bonne famille et qu’il possédait des biens, il traita avec de la Roche, et celui-ci, en vertu de l'édit du Roi, réclama la délivrance du prisonnier pour l’emmener au Canada. Instruit de l'intrigue, le Parlement déclara que « sans avoir égard à la requête dudit marquis, le condamné subirait la peine de mort sur l’échafaud de la ville de Caen et que sa tête serait affichée sur la porte du faubour Labbé. »
Ce qui fut en effet exécuté (1).
A cinq mois de là, le 15 octobre, le marquis de la Roche, continuant d'exploiter à son profit l’édit sur les criminels susceptibles d'être condamnés à la peine capitale, peine que le Parlement pouvait, à sa volonté, réduire à celle des galères à vie ou à temps, se présenta à l'hôtel du président Anzeray « au moment où celuicicommancçait à disner » et lui demanda qu’un nommé Jacques Leteinturier dit Granmaire, qui venait d’être condamné à mort par le baïlly, lui fût délivré pour être mené aux Iles du Canada. Il trouvait étrange le refus que venait de lui faire le baïlly, sous prétexte que sa demande arrivaitaprès la condamnation, alors qu’elle aurait dù être présentée avant; mais, disait de la Roche, puisque l’édit ne m'accorde que les condamnés à mort, je suis bien obligé d'attendre qu'ils soient condamnés pour les demander. Cela paraissait sans réplique au marquis; néanmoins, le Parlement trouvant la chose « de conséquence, » la mit en délibération; durant quatre jours on discuta. Le premier président Groulart avait ordonné au
(1) Arch, du Parlement, 18 mai 1598.
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bailly de suspendre l'exécution jusqu'à ce que la cour eût dit son dernier mot, mais dans l'intervalle on apprit que le marquis de la Roche et le condamné s'étaient entendus et que ce dernier s'était obligé à payer au marquis une somme de cinq cents écus (environ 1,200 livres) s'il parvenait à le sauver de l’échafaud! Cette découverte fut fatale à Leteinturier ; l’avocat-général Thomas, requit formellement 1e rejet de la demande ae de la Roche, et la Chambre de la Tournelle ordonna, lu 17 octobre (quatrième séance), que, sans y avoir égard, la sentence de mort serait exécutée. Ce qui eut effectivement lieu le jour même.
Au reste, le marquis de la Roche avait la main malheureuse, car, parmi tous les condamnés à mort dont il sollicita en vain la délivrance, il n’en est pas un seul en faveur du quel la clémence püt être invoquée ; c'était toujours des brigands de la pire espèce, voleurs par aguet de chemin, assassins et pillards à main armée. L'année 1598 ayant été employée par le lieutenant-général du Canada à réunir son personnel colonisateur, il ne partit qu’au mois de janvier 1599 ; mais, comme ses pouvoirs expiraient à la fin de cette année, son rôle se trouva borné au transport de deux cent cinquante normands et normandes sur les côtes qu'ils devaient peupler et civiliser ! et encore ne lui fut-il possible de réaliser cette partie de sa mission que très imparfaitement. Sur les deux cent cinquante futurs colons qu’il emmenait, cinquante seulement consentirent à débarquer dans l’Ile-de-Sable et les autres refnsèrent si énergiquement, que de la Roche fut contraint de les ramener en France. Aïnsi se termina la mission du marquis de la Roche ; il obtint la seule récompense
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qu'il pût raisonnablement ambitionner : on l’oublia et il mourut tranquillement en l’année 1606.
L'histoire lui doit cependant de constater que, dans sa retraite, il se souvint des cinquante malheureux qu’il avait laissés à l’Tle-de-Sable, sans ressource d'aucune sorte et sans beaucoup d'espoir. Cette idée le poursuivant sans cesse, il fit marché avec un nommé Thomassin Chefd'hostel, capitaine de navire, et celuici s’obligea, moyennant finance et certains avantages commerciaux, à faire voyage à cette terre pour secourir les cinquante malheureux et les ramener s’ils le demandaient. Mais soit que le marquis de la Roche eût trop tardé à se ressouvenir de ces cinquante hommes, soit que Chefd’hostel eût négligé de remplir son engagement à l’époque fixée, quand arriva le navire à l’Ilede-Sable, il la trouva presque déserte; sur cinquante hommes débarqués en 1599, au mois de février, il n’en restait plus que onze au mois de septembre 1603. Durant quatre années, ces malheureux, abandonnés sans gîte, presque sans vêtements, sans provisions d'aucune sorte, ne tardèrent pas d’être en proie au plus affreux dénuement. Subissant la rigueur des saisons, du froid, de la pluie, aussi bien que de l’excessive chaleur, réduits à disputer aux bêtes fauves leur misérable vie, ils menèrent, sur ces côtes éloignées, une existence en tout sernblable à celle des sauvages qu'ils avaient été destinés à civiliser. Faisant la guerre aux animaux pour se nourrir de leur chair et se couvrir de leurs peaux, bientôt leur santé s’altéra, les fièvres et les maladies les décimèrent, et si Chefd’hostel eût en-
core tardé, des cinquante hommes il n’en eût plus trouvé un seul vivant.
Les onze survivants n’espéraient plus le secours des hommes, lorsque, au mois de septembre 1603, du haut du rocher d’où ils avaient établi leur observatoire, ils aperçurent les voiles d'un navire paraissant se diriger de leur côté; bientôt leur doute se changea en certitude, car le navire aborda l’Ile-de-Sable, et Chefd’hostel se trouva au milieu d'eux. Leur joie, en appre nant qu'ils allaient pouvoir quitter ces parages et revenir en France, n’a pas besoin d’être décrite. Les apprêts du départ ne furent ni longs ni difficiles, et quand toutes les peaux de castor et de loups marins dont ils avaient fait provision furent chargées à bord, on mit la voile au vent et l’on partit.
Au commencement de novembre, Chefd'hostel débarqua sur le quai de Rouen les onze individus qu'il avait arrachés à une mort presque certaine, et dont il est temps de faire connaître les noms. C’étaient :
Jacques Sanson, dit la Rivière,
Olivier Delin,
Dichel Heulin,
Robert Piquet ;
Mathurin Saint-Gilles ;
Gilles Le Bultel ;
Jacques Simoneaux ;
François Prevostel ;
Loys Deschamps ;
Geuffrin Viret;
et Francois Delestre,
Tous rouennais.
Leurs noms m'ont été révélés par un arrêt du Parlement, dans lequel on voit que Chefd’hostel, qui n’avait fait le voyage que dans un but de spéculation,
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