‹ Nouvelles grecquesChapitre 2 sur 4 · LA SOEUR · texte numérisé non relu

LA SOEUR

la forme et la figure de la fl aînée de M. Mitrophanis une voix, la voix de Liak résonnait à son oreille ré] tant sans cesse : « Glang !

glang ! ingrat ! glang !

glang! ingrat! »

Il s'assit sur son lit trempé de sueur, et tandis qu'il pressait sur

son front le foulard dénou^

l'angoisse du rêve, il prit une résolution héroïque.

— Eh bien, je l'épouserai! s'écria -t-il. Je dois cela à mon sauveur! Il faut que je fasse mon devoir et que je mette ma conscience en repos.

Il se remit sous sa couverture, le cœur léger, cette fois, et l'esprit tranquille, débarrassé de soupçons, de doutes, d'hésitations et de remords.

Les rayons du soleil, inondant sa chambre, le réveillèrent une grande heure plus tard que d'habitude. C'était la première fois que cela arrivait au professeur ponctuel; Florou en fut stupéfaite. Il avait la tête lourde, les yeux brûlants; il fit sa toilette en toute hôte, but sa tasse de café noir et reprit son travail interrompu la nuit précédente. Mais aujourd'hui encore, son esprit était ailleurs. Malgré tout, à l'heure réglementaire, il était au gymnase et faisait sa leçon!

Mais quelle leçon !

Au début, les élèves avaient été étonnés de ne plus trouver à leur professeur sa sévérité habituelle. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que son indulgence inaccou-

34 NOUVELLES GRECQl ES.

tumée était due à un manque d'attention complet de sa part et non point à leur exactitude dans l'explication du texte. M. Platéas, ô miracle! était distrait! Alors, enhardis, ils se firent un malin plaisir d'entasser sottises sur sottises. Ce chant sixième de V Iliade fut massacré, ce jour-là, au triple point de vue de Tétymologie, de la syntaxe et de la rythmique. Le professeur resta impassible jusqu'au moment où l'heure réglementaire ayant sonné, les élèves s'en allèrent en commentant, au lieu d'Homère, le phénomène extraordinaire de la longanimité de M. Platéas, tandis que celui-ci sortait du gymnase en reprenant le fil de ses pensées : ce Comment s'y prendre pour mettre à exécution son héroïque résolution? »

Depuis son réveil, il ne pensait qu'à cela sans pouvoir trouver le moyen. La chose n'était pas aussi simple qu'il l'avait cru pendant la nuit. Sa bonne résolution d'épouser la fille afnée de M. Mitrophanis ne suffisait pas; il y avait aussi des démarches à faire. Lesquelles? S'adresser à son ami? Mais, et surtout, après ce qui s'était passé entre eux hier, il hésitait à aller lui dire... Quoi?... « Je me sacrifie pour vous!... » Non! Recourir à l'intervention de la cousine de M. Liakos? Cela aussi présentait quelque difficulté. Il est vrai qu'il connaissait cette dame ainsi que son mari. Il les saluait dans la rue; mais il ne lui avait jamais parlé et il ne se sentait ni le droit ni le courage de lui demander de s'employer comme intermédiaire.

11 songeait à tout cela, ne sachant quel parti prendre, tandis qu'il traversait la place en se dirigeant vers sa maison, car il était midi, l'heure du dîner, lorsque, tout

Qoo^Qi

à coup, il vit venir (le son côté M. Mitrophanis. Cette rencontre dissipa subitement ses irrésolutions. Comme par une inspiration soudaine, Tidée lui vint de s'adresser directement au père de la jeune personne. Quoi de plus simple ?

Sans peserle pour et le contre de sa démarche, n'ayant pas, du reste, le temps d'y réfléchir, joyeux de Tocca-

tait, en quelque sorte, d'elle-même

pour le tirer d'embarras, il salua le vieillard, et, s'arrétant devant lui :

— Monsieur Mitrophanis, je suis bien content de vous rencontrer, car j'ai deux mots à vous dire.

— Monsieur Platéas, je crois? dit le vieillard, en lui rendant poliment son salut.

— Lui-même.

— Et que puis-je faire pour vous, Monsieur Platéas? M. Platéas sentit alors pour la première fois quelque

embarras, mais il n'était plus temps de reculer. Il reprit courage et continua :

— Monsieur Mitrophanis, sans périphrase, voici : Je désire devenir votre gendre !

Cette demande, à brûle-pourpoint, causa au vieillard un étonnement qui lui fut plutôt désagréable. En ellemême, elle ne le surprenait pas, car la beauté de la plus jeune de ses filles l'avait déjà souvent exposé à la nécessité de refuser des propositions de ce genre ; mais jamais elles ne lui avaient été adressées aussi brusquement. En vérité, de tous les prétendants qui s'étaient présentés jusque-là, M. Platéas paraissait le moins mariable, autant par son âge que par ses autres avantages. Mais cela ne pesa pas beaucoup, en ce moment, dans Tesprit du vieillard qui se dit seulement : « Comment ? lui aussi ! »

Puis s'adressant à M. Platéas :

— Votre proposition, lui dit-il, m'honore infiniment; mais ma petite est trop jeune encore, et je ne pense pas à la marier.

— Quelle petite? Ce n'est pas la petite que je vous demande? Je vous demande la main de mademoiselle...

Il voulait dire son nom, mais il s'aperçut alors qu'il ne le savait pas.

— Je vous demande la main de votre fille afnée.

A ces mots, M. Mitrophanis ne put plus cacher son étonnement. C'était la première fois que pareille chose lui arrivait. Gardant le silence, il regarda fixement M. Platéas, qui sentait de son côté que la patience allait lui manquer.

— Monsieur le professeur, dit enfin le vieillard, j'avoue que votre proposition m'est faite d'une façon un peu inattendue et surtout inaccoutumée. Ne croyez-vous pas qu'il y avait du bon dans nos coutumes anciennes ettra-

ditionnelles, et que ces questions se traitent mieux par des intermédiaires?

M. Platéas ne s'attendait pas à cela. II s'imaginait tout bonnement que le père de la demoiselle allait lui sauter au cou, là, en pleine rue, enchanté d'avoir trouvé ce gendre si désiré !

— Je pensais, bégaya-t-il, que vous me connaissiez assez et que le plus simple était de vous parler moimême.

— Assurément, assurément! Mais si vous vouliez charger un de vos amis de venir me parler. . . Si vous vouliez bien me donner le temps de réfléchir, vous m'obligeriez.

— Très bien. Je vous enverrai M. Liakos.

A ce nom, le vieillard fronça le sourcil.

— Ah! dit-il, M. Liakos est dans le secret!

Le pauvre professeur comprit qu'il avait fait une sottise en mêlant le nom de son ami à cette négociation. Il allait dire quelque chose, sans savoir lui-môme quoi, mais M. Métrophanis, le prévenant, le tira d'embarras.

— C'est bien! J'attendrai M. Liakos.

Et, le saluant, il continua son chemin.

Jamais M. Platéas ne s'était trouvé dans un malaise moral comparable à celui auquel il était en proie depuis la veille. Rien, pas même son accident, lorsqu'il avait failli se noyer, ne pouvait être comparé à ses tortures actuelles. Alors, le danger était venu soudainement, et ce n'était que lorsqu'il fut passé, qu'il en avait senti toute l'étendue. Aujourd'hui, l'incertitude de l'avenir redoublait son angoisse. Au moment où il croyait toucher au port, voilà que tout était remis en question. Il restait

là, au milieu de la place, les bras ballants, regardant le dos de M. Mitrophanis qui s'éloignait.

— 11 faut que je voie Liakos, se dit-il; mais où le trouver à cette heure ?

A ce moment, la cloche de l'église de la Transfiguration sonnait midi ; le professeur se rappela : d'abord, que son dîner l'attendait chez lui; ensuite, que M. Liakos avait l'habitude de dîner dans un restaurant derrière la place. 11 se dirigea de ce côté, et, en effet, à la porte, il rencontra le juge.

— Oh! mon cher! s'écria-t-il. Oh! mon cher!

— Qu'y a-t-il donc ? Que vous est-il arrivé ? demanda M. Liakos avec inquiétude.

— Ce qui m'est arrivé ? Une chose à laquelle je ne me serais jamais attendu ! Je viens de demander à M. Mitrophanis la main de sa fille aînée, et, au lieu de me...

— Vous avez été lui demander la main de sa fille ?

— Oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

— Ne me disiez-vous pas hier, que...

— Et puis après ! J'ai réfléchi pendant la nuit, et je me suis convaincu que je dois me marier et que je ne pourrai jamais trouver une meilleure femme.

— Écoutez, Platéas, dit M. Liakos, avec une émotion visible, je comprends vos réflexions parce que je vous connais, mais je ne puis accepter, de votre part, un pareil sacrifice.

— Quel sacrifice? Et qui vous demande d'accepter ou non ? Je suis décidé à l'épouser parce que je veux me marier, et je l'épouserai, et si son père refuse son consentement, je l'enlèverai. Voilà!

Et il se mit à raconter avec vivacité sa conversation avec M. Mitrophanis.

M. Liakos écoutait en souriant. Lui aussi, depuis hier soir, il pensait à ce mariage, et, plus il y pensait, plus il le trouvait bon et convenable. En s' examinant luimême, il se persuadait qu'il n'était pas influencé par son désir de faire disparaître l'obstacle qui s'opposait à son propre bonheur, mais qu'en réalité, M. Platéas et la sœur de celle qu'il aimait ne pouvaient qu'être heureux en unissant leurs destinées. Quant au consentement de M. Mitrophanis, il n'avait aucune appréhension. La mission dont M. Platéas voulait le charger le préoccupait un peu, surtout après l'hésitation qu'avait montrée le père avant de l'agréer. Mais, comment refuser ce service à son ami qui le lui demandait? Il promit d'aller voir M. Mitrophanis, le jour même, et de venir, le soir, trouver M. Platéas pour lui communiquer l'heureux résultat de ses négociations.

La mission de M. Liakos n'était pas en effet, sans difficultés. Après le départ de M. Platéas, resté seul, il y pensa, non pas sans inquiétude, Il avait, lui-même, un intérêt trop grand à la réussite de cette affaire pour que son intervention pût être considérée comme impartiale, ou bien que les éloges qu'il ferait du prétendant fussent considérés comme absolument sincères. La négociation aurait dû être remise entre les mains d'une autre personne plus désintéressée. Si cet étourdi de Platéas ne s'était pas tant pressé de le désigner comme son représentant, ils auraient pu, tous les deux, consulter la cousine et lui confier la conduite de cette affaire délicate, tandis qu'à présent son intervention aurait pu donner à M. Mitrophanis un nouveau sujet de mécontentement.

Cependant, pourquoi ne pas prendre son avis, au moins confidentiellement? Elle était femme de sens et d'expérience, capable de trouver le moyen de surmonter tous les obstacles.

Un moment, M. Liakos fut sur le point d'aller la trouver, mais, toute réflexion faite, il considéra, d'abord, comme une indiscrétion, de communiquer à une tierce personne le secret de M. Platéas, sans son consentement, puis, comme une faiblesse, de ne pas exécuter courageusement la mission qu'on lui avait confiée et qu'il avait acceptée.

En avant, donc ! Courage !

Et M. Liakos se dirigea, non sans quelque appréhension, vers le bureau du père de celle qu'il aimait.

M. Mitrophanis recevait, en ce moment un lot de café- Les charrettes venaient de la douane, l'une après l'autre, et les portefaix transportaient les sacs dans le magasin. M. Liakos eut quelque peine à arriver jusqu'à la porte.

Le magasin était vaste et carré. A un angle donnant sur la rue, un enclos de planches formait le bureau qui recevait le jour par une fenêtre grillée; mais la lumière, qui ne pénétrait dans le magasin que par le bureau et par la porte donnant sur la rue, était insuffisante pour éclairer l'intérieur.

M. Liakos, se tenant sur le seuil, ne voyait pas ce qui se passait au dedans; cependant il comprit, tout de suite, qu'il était venu dans un moment inopportun. Il entendait une discussion animée qu'il ne comprenait pas et que, du reste, il ne cherchait pas à comprendre Des paroles vives étaient échangées ; des voix irritées retentissaient, dominées par la voix imposante et menaçante du vieux négociant.

M. Liakos demeurait interdit. Il avait entendu parler de la raideur de M. Mitrophanis; mais il n'avait jamais

pensé que la colère pouvait porter à un tel diapason sa voix, d'ordinaire calme et sérieuse. Il eut peur et cherchait à s'en aller, sans se faire remarquer, lorsque le vieillard, interrompant la discussion, Tinterpella brusquement, du fond du magasin.

— Que voulez-vous, M. Liakos?

— Je voulais vous dire deux mots, mais je vous dérange, je viendrai à un autre moment.

— Passez dans mon bureau; je suis à vous, à l'instant.

M. Liakos enjamba quelques sacs, et, entrant dans le bureau, s'assit sur l'unique chaise libre à côté de la table du négociant. L'air qu'il respirait était chargé d'épaisses émanations d'un mélange de denrées coloniales. Le bruit de la dispute recommençait dans l'intérieur du magasin. Les mots : poids, sacs, douane, revenaient fréquemment dans la discussion; M. Liakos écoutait ce bruit confus et cherchait à se représenter le vieillard calmé et paisible qu'il avait vu la veille, à la promenade, entre ses deux filles.

Enfin, le tumulte s'apaisa, et M. Mitrophanis entra dans le bureau, les sourcils froncés.

— Je suis venu dans un mauvais moment, se disait M. Liakos.

— C'est au nom de M. Platéas, je suppose, que vous venez, dit le vieillard, d'un ton où perçait l'ironie.

— Il m'a fait part, en effet, de la conversation qu'il a eue avec vous, ce matin.

— Je dois vous avouer. Monsieur Liakos, que l'empressement que vous mettez à trouver un mari pour ma fille aînée me paraît un peu étrange.

— Monsieur Mitrophanis, je vous prie de croire que la proposition de M. Platéas était spontanée, et que ce n'est pas moi qui la lui ai suggérée.

Le vieillard sourit d'un air d'incrédulité.

— La seule chose qui puisse m' être reprochée, continua M. Liakos, c'est de lui avoir découvert mon secret, mais, jamais, soyez-en bien certain, il ne m'est venu à l'esprit de le pousser à la démarche qu'il a faite spontanément, et vous me faites injure en l'attribuant à un sentiment intéressé de ma part.

— Je le crois, puisque vous le dites, et je ne veux point approfondir comment il se fait qu'il me demande ma fille, qu'il ne connaît pas, précisément aujourd'hui, après votre confidence d'hier.

— Quoi qu'il en soit, continua-t-il , en arrêtant M. Liakos qui s'apprêtait à prendre la parole, je ne puis vous donner une réponse immédiate. Il faut que vous me laissiez le temps de la réflexion. Ne vous donnez pas la peine de revenir, je vous ferai connaître ma réponse.

11 prononça ces dernières paroles d'un ton sec.

M. Liakos se retira tout penaud. Ce n'était pas tout à fait un refus, mais ce n'était pas, non plus, un consentement, et, ce qu'il y avait de plus grave c'étaient le ton et les manières de M. Mitrophanis. On aurait pu, jusqu'à un certain point, les attribuer aux suites de la dispute qui venait d'avoir lieu dans le magasin; mais il n'en était pas moins vrai que, comme il l'avait cru, l'intérêt personnel qu'il avait à la réussite de la négociation avait éveillé les soupçons du beau-père, et, en même temps, lui fermait la bouche.

Que de choses il aurait pu dire à M. Mitrophanis, et il

n'avait rien osé dire ! Il sentait que son intervention avait déjà été fâcheuse et qu'elle pourrait finir par causer un désastre irréparable. Il aurait fallu un diplomate plus

habile pour mener cette afà bonne fin. Pourquoi n'avait-il pas suivi sa première inspiration qui était d'avoir recours à sa cousine? Et pourquoi ne pas le faire encore maintenant ?

M. Platéas ne s'en formaliserait certainement pas, surtout si le succès était au bout. En somme, le pauvre homme, dans son embarras, sentait le besoin l'être encouragé et soutenu, et, tandis que l'un côté, il hésitait, le l'autre, ses pieds le portaient d'euxmêmes vers la maison de sa cousine.

Devant la porte, toute hésitation cessa.

M. Liakos trouva sa cousine occupée à transformer la jaquette de son fils aîné, devenue, depuis l'année passée, trop étroite pour lui, en une veste, encore trop ample pour son cadet. Les deux garçons étaient au collège et les

trois filles, qui étaient venues entre eux, préparaient leurs devoirs sous les yeux de leur mère, tout en prenant une leçon pratique d'économie domestique, par l'exemple qu'elle leur donnait.

La mère, qui était fine, comprit bien vite, aux façons de M. Liakos, que ses filles étaient de trop et elle les envoya jouer.

— Qu'y a-t-il donc encore? lui demanda-t-elle, lorsqu'ils furent seuls. Quoi de nouveau?

— Qui vous dit qu'il y a du nouveau ?

— Eh ! eh ! Comme si je ne vous connaissais pas I On voit de loin que vous avez quelque chose d'important à me dire.

Elle connaissait, en effet, M. Liakos, d'abord parce qu'elle l'avait vu grandir, mais aussi parce que sa perspicacité féminine pénétrait jusqu'au fond de son cœur. M. Liakos s'imaginait aussi connaître sa cousine; mais alors, comment n'avait-il pas pensé qu'il ne lui serait pas facile d'obtenir son concours pour la conduite d'une affaire dont il ne lui avait pas laissé prendre l'initiative. La cousine aimait à s'occuper de mariage en général, et surtout lorsqu'il s'agissait de personnes de sa connaissance, mais elle avait la prétention, justifiée par son expérience en pareille matière, de prendre le premier rôle dans la conception ou la conduite de ces combinaisons matrimoniales. Autrement, elle ne les approuvait pas aisément et ne se faisait même pas faute, à l'occasion, de les contrecarrer. Sans le trouble où son insuccès dans le bureau de M. Mitrophanis avait jeté M. Liakos, il aurait peut-être songé à prendre quelques mesures préalables pour se rendre sa cousine favorable ; mais, il n'y avait pas pensé.

et il ne tarda pas à comprendre la faute qu'il avait commise.

Lorsque, sans préambule, il annonça qu'il avait trouvé un mari pour la sœur de celle qu'il aimait, au lieu d'exprimer sa satisfaction ou au moins quelque curiosité, la cousine continua son ouvrage avec une indifférence affectée ; elle dit seulement : « Ah !» et cet ce ah ! » tenait le milieu entre une question et une exclamation. Mais soit qu'il exprimât Tétonnement ou l'ironie, cet « ah! glaça M. Liakos. — Tout est donc contre moi! se dit-il.

— Et quel est ce prétendant? reprit-elle après un moment de silence, sans interrompre sa couture.

— M. Platéas.

La cousine laissa tomber son aiguille, et, levant sur M. Liakos ses yeux pleins d'un étonnement moqueur :

— M. Platéas? s'écria-t-elle , et elle se mit à rire, mais à rire!... Jamais, M. Liakos ne l'avait vue aussi gaie.

— Je ne vois pas que la chose soit si drôle, dit-il avec un grand sérieux.

— Pardon! reprit-elle, en tâchant d'étouffer son fou rire; excusez-moi, si je vous offense dans la personne de votre ami, mais je ne me figure pas M. Platéas amoureux.

Et elle recommença à rire. Cependant, voyant l'expression du visage de M. Liakos, elle reprit avec étonnement :

— Comment vous étes-vous mis ce mariage en tête?

— Non, reprit celui-ci, sans répondre à sa question, faites-moi le plaisir de me dire ce que vous trouvez en lui de répréhensible ?

— Répréhensible ? répéta-t-elle en imitant la voix de M. Liakos, sa personne n'est pas répréhensible, elle est tout simplement ridicule.

— J'avoue que son extérieur n'est pas imposant.

— Imposant! Vous ne parlez qu'avec grands mots! Je parie que vous allez me réciter un vers d'Homère.

— Ecoutez-moi, reprit M. Liakos, en changeant de ton. Moi aussi, j'ai commencé -par voir la chose comme vous. Mais, après y avoir réfléchi, j'ai reconnu que ma première impression n'était pas la bonne. M. Platéas a toutes les qualités qui font un bon mari; il sera ridicule, le jour de son mariage, avec la couronne de fleurs sur la tête... (1).

La cousine fut reprise du fou rire, et son hilarité finit par se communiquer à M. Liakos; mais cette expansion de gaîté une fois passée, la conversation reprit sérieusement. M. Liakos raconta l'affaire dans tous ses détails. A mesure qu'il avançait dans son récit, il voyait se dissiper les préventions de sa cousine, quoiqu'elle continuât ses objections. Lorsqu'on arriva à l'analyse psychologique du futur :

— C'est un hypocondriaque, dit-elle!

— Il prend soin de sa santé, répondit M. Liakos, parce qu'il n'a personne à soigner. Demain, il soignera sa femme, comme il a soigné sa mère, tant qu'elle a vécu, et son hypocondrie passera.

— C'est un pédant.

— C'est un mince défaut pour un professeur.

A la fin, du moment que les objections se bornaient

(1) On sait que, dans les mariages grecs, les éi)Oux portent sur la tête des couronnes de fleurs.

aux qualités morales de M. Platéas, M. Liakos commença à entrevoir la victoire comme certaine de la part de sa cousine. La question était, et c'est à cela qu'il aboutit, de savoir si la jeune personne y mettrait quelque obstacle.

— Elle? s'écria la cousine; elle acceptera volontiers, non pas seulement M. Platéas, mais n'importe qui. Puisqu'elle ne peut persuader à son père de la laisser libre, elle épousera le premier qui se présentera, pour ne plus être un obstacle au bonheur de sa sœur. Elle a une âme d'ange, continua-trcUe avec enthousiasme. Elle ne connaît pas sa valeur; elle sait seulement qu'elle n'est pas jolie, et, dans son humilité, elle exagère même sa laideur; c'est l'abnégation en personne. Mais ce n'est pas là une raison pour qu'on la sacrifie.

— Croyez-vous donc que ce soit faire un sacrifice que d'épouser M. Platéas?

— Qu'en savons-nous?

Cette réserve, au lieu des éclats de rire de tout à l'heure, encouragea M. Liakos.

— Si c'était votre sœur, dit-il, ou bien votre fille, ne la lui donneriez-vous pas?

Cette question porta plus profondément que ne le croyait M. Liakos.

L'une des filles, peu favorisée de la nature, donnait, dès à présent, à son cœur maternel des inquiétudes pour l'avenir. La cousine ne riait plus, ses yeux devinrent humides, et elle ne répondit pas.

M. Liakos, sans vouloir approfondir les causes de cette émotion, prit ce silence pour un assentiment.

— Eh bien, continua-t-il, aidez-moi à conclure cette affaire.

Et, pour exciter son amour-propre, il lui représenta les grandes difficultés qu'elle trouverait dans le caractère de M. Mitrophanis ; il avoua sa propre incapacité, il déclara que son intervention avait déjà compromis le succès, que les négociations étaient beaucoup plus difficiles en ce moment que si elle les avait entreprises dès le début et lui persuada qu'elle seule pouvait encore réparer les fautes commises et mener l'affaire à bonne fin.

Les objections de la cousine s'affaiblissaient graduellement. Enfin, M. Liakos triompha. Après trois heures de conversation, il fit tant qu'elle laissa là son ouvrage, au détriment de son fils cadet, et mit son chapeau. Tous les deux sortirent ensemble, elle, pour aller parler à M. Mitrophanis, lui, pour aller à la recherche de M. Platéas.

Le pauvre professeur attendait son ami avec impatience.

En rentrant chez lui, il avait trouvé son dîner qui refroidissait et Florou inquiète de ce retard inusité. Midi était sonné depuis vingt minutes! M. Platéas avait faim; il mangea avec appétit. Cependant son esprit était en proie à rinquiétude. Il sentait le besoin de communiquer ses pensées à quelqu'un, et il souffrait de ne trouver personne à qui les dire. 11 aurait voulu raconter à Florou ce qui se passait , mais la vieille servante n'aimait ni à parler ni à écouter; ce n'était pas un personnage fait pour le dialogue.

Du reste, son maître avait quelque scrupule de lui dire qu'il avait résolu de se marier. C'était lui annoncer sa déchéance. Depuis la mort de sa mère, Florou exerçait dans la maison une autorité sans contrôle. Pourquoi l'aflliger avant le fait accompli? Et pourtant M. Platéas ne pouvait pas se tenir; s'il n'avait parlé, il aurait éclaté. Mais , n'osant pas aborder la question de face, il eut recours, diplomatiquement, à la périphrase, et chercha une transition habile entre le dîner et le mariage.

— Florou, lui dit-il, la viande est trop cuite.

Florou, sans répondre, montra, du regard, le soleil pour prouver que la faute n'était pas à elle, mais à son maître qui était en retard.

Cette apologie muette ne découragea pas le professeur.

— En somme, reprit-il, le dîner n'est pas mangeable aui*^"^- H'Viiiî

— Il est n Florou avait

recours à cet i ment sans répl Autrefois , son maître riait , en disant qu'il l'avait mangé parce qu'il avait faim, et non parce qu'il était bon. Aujourd'hui, il se pas tant pour

en elle-même, mais parce que c'é-

tait précisément aujourd'hui qu'il n'avait pas le droit de mépriser le talent culinaire de Florou.

Quoiqu'il en soit, en se fâchant, il avait perdu le fil par lequel il avait projeté d'amener le sujet de son mariage , et il acheva de manger en silence. Mais, tandis que Florou enlevait les assiettes, il découvrit une nouvelle occasion de revenir à ses épanchements. Il remarqua, pour la première fois , un trou qui était depuis longtemps déjà dans la nappe.

— Voyez! dit-il, en y passant le doigt. Voyez! Il faut une maîtresse de maison ici, il n y a pas d'autre remède; il faut que je me marie !

Florou haussa les épaules, comme si son maître perdait la raison.

— Avez-vous compris : je veux me marier !

Florou sourit.

— Pourquoi riez-vous? C'est décidé : je vais me marier !

Florou le regarda fixement :

— Oui, je me marie !

— Et qui voudrait de vous?

— Qui voudrait de moi? s'écria M. Platéas au comble de l'indignation.

Mis hors de lui par cette réflexion incongrue, il voulait écraser Florou sous son éloquence; mais l'impassibilité de la vieille servante paralysa sa langue. Il monta dans sa chambre sans rien ajouter. Là, sa colère tomba d'ellemême ; mais il continuait à se répéter à lui-même les paroles cruelles de Florou, et, à mesure qu'il se les répétait, il lui semblait que Florou n'avait pas tout à fait tort.

Il se rappelait la première affirmation de M. Liakos l'assurant qu'il n'avait jamais songé à lui pour le mariage, et l'hésitation de M. Mitrophanis. Et M. Liakos, qui ne revient pas! Pourquoi tarde-t-il tant? Si la proposition avait été acceptée, il serait venu tout de suite rapporter la réponse. L'afl^aire n'était pas si compliquée ! Oui ou non ! Assurément, la réponse devait être : Non, — et M. Liakos ne se pressait pas d'apporter cette mauvaise nouvelle! Quelle sottise à lui de s'exposer ainsi de gaieté de cœur à un refus ! Quelle ineptie ! Qu'allait-il faire dans cette ga-

1ère! — Mais, non; il avait accompli son devoir; il avait prouvé à son sauveur la sincérité de son affection et retendue de sa reconnaissance.

Mais pourquoi Liakos ne venait-il pas ? Pourquoi ne se hâtait-il pas de le tirer de cette incertitude ?

Et, à chaque instant, le malheureux professeur tirait sa montre et s'étonnait de la lenteur des aiguilles. L'heure n'avançait pas. Il s'asseyait, se levait, regardait par la fenêtre. Pas de Liako« »

Il essayait de lire, mais il ne pouvait fixer son attention, et il refermait le livre avec dépit.

Quel tourment !

Cependant arriva l'heure de sa promenade quotidienne. M.

Platéas était sur des épines. Il ne pouvait plus rester enfermé à attendre son ami; il se décida à sortir. Mais, pour ne pas s'éloigner, il résolut de se borner à son ancienne promenade. Il

n'irait qu'à Vaporia. 11 appela donc Florou et il lui dit qu'il ne tarderait pas à rentrer. Si M. Liakos venait entre temps, elle devait le lui envoyer à Vaporia. Il lui expliqua minutieusement le chemin qu'il allait prendre pour aller et celui qu'il prendrait pour revenir, afin que Florou pût l'indiquer exactement à M. Liakos. Tout cela était bien inutile, puisque, de sa maison jusqu'à Vaporia, il était impossible de ne pas se rencontrer, à moins de le faire exprès et de se cacher. Néanmoins, il insista à tel point sur cette explication topographique et répéta si souvent

ses instructions que la vieille servante, ennuyée, s'écria avec impatience :

— Bon ! bon !

C'était chose tout à fait inusitée chez elle que de répéter deux fois le môme mot.

A Vaporia, il n'y avait âme qui vive, de sorte que M. Platéas put se livrer, sans être dérangé, au cours de ses pensées. A vrai dire, elles manquaient un peu de suite, ses pensées. C'était toujours la môme chose; mais il était si absorbé que, durant toute cette journée, il ne récita pas même un hémistiche d'Homère. Si cet état avait dû se prolonger ainsi, il aurait pu produire des effets plus énergiques que l'exercice ou les bains de mer; le professeur aurait certainement fini par maigrir.

M. Liakos ne paraissait pas. Un moment, M. Platéas eut l'idée d'aller à sa recherche, mais où? Et puis, n'avaitil pas dit qu'il viendrait? Et Florou avait reçu des ordres pour préparer le souper en conséquence. 11 était impossible qu'il ne vînt pas.

Mais pourquoi ne venait-il pas? Vingt fois, M. Platéas alla et revint le long de Vaporia, tournant toujours les regards dans la direction de sa maison, mais sans voir ni Liakos, ni même son ombre. Enfin! enfin! il l'aperçut de loin.

— Eh bien ? Oui ou non ? demanda-t-il dès qu'il fut à portée.

— Laissez-moi, au moins, reprendre haleine.

L'expression de son ami troubla M. Liakos et lui fît

croire qu'une réponse négative lui aurait été plus agréable que le contraire.

— Se repentirait-il déjà? pensa-t-il.

Çloogle

LA -^n^V SŒUR LAIDE. 55

\ I / Passant amicalement sa main sous le bras du professeur, il le fît retourner pour continuer la promenade , et essaya de l'amadouer en le prenant par Tamour-propre.

— N'ayez pas peur, nous n'avons pas affaire à une sotte ; elle a du bon sens et du jugement ; elle considérera comme un honneur votre proposition et comme

un bonheur, d'avoir un mari tel que vous.

— Laissons cela ! reprit M. Platéas, d'un ton plus calme, et dites-moi où en sont les choses ? Qu'avez-vous fait pendant tout ce temps ?

M. Liakos commença son récit, mais il ne dit pas tout à son ami. Il passa sous silence la raideur de M. Mitrophanis et le fou rire de sa cousine ; il présenta si adroitement la nécessité de l'intervention de celle-ci que M. Platéas n'y fit aucune objection; il insista surtout sur l'éloge de la jeune personne. Maintenant, l'affaire était entre les mains de sa cousine qui avait promis d'informer M. Liakos, chez M. Platéas, du résultat définitif de ses négociations.

C'était là, en substance, leur conversation, mais les questions de M. Plate as et les détails de M. Liakos, qui se répétaient, allongèrent le dialogue; le soleil se couchait lorsque les deux amis retournèrent à la maison

pour faii e Florou.

Ils av qu'on

frappa à te et que

Florou e tra pour

remet - tre un

billet à i M. Lia-

kos. i M.Pla-

t é a s I se le-

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main, et, de-

bout, derrière

M. Lia- kos as-

sis, il suivait du regard les mots que son ami lisait à haute voix :

Mon cher cousin,

Amenez-moi, ce soir, votre ami; la jeune personne sera chez moi. Venez de bonne heure.

Votre cousine.

— Eh! ne vous le disais-je pas! s'écria M. Liakos, tout joyeux. Allons! apprétez-vous.

Mais M. Platéas était sombre. L'idée de se rencontrer avec la jeune fille lui faisait peur. Qu'allait-il lui dire ? Comment fallait-il se tenir. Et puis, il n'était pas encore sûr d'être agréé! Pourquoi la cousine n'avait*elle pas

écrit nettement ? oui ou non ? M. Liakos eut grand peine à le convaincre que cette invitation équivalait à un oui! et que sa cousine et lui atténueraient autant que possible les embarras de F entrevue. Enfin, se faisant le valet de chambre de son ami , il l'aida à s'habiller, à faire sa toilette ; il chercha à le rendre aussi beau que possible et l'entraîna hors de la maison.

Que n'aurait-il pas donné, le pauvre professeur, pour être délivré de cette corvée? Mais il n'était plus temps de reculer.

Chemin faisant, M. Liakos essayoît de communiquer, mais sans succès, sa gaîté à M. Platéas. Il était plein de pensées joyeuses, puisque le mariage de son ami assurait son bonheur. Après tant de jours de séparation, il allait enfin voir celle qu'il aimait, car, il ne doutait pas qu'elle n'accompagnât sa sœur. Le professeur n'avait pas les mêmes raisons de se réjouir, et il marchait en silence, écoutant, sans y répondre, les gais propos de son ami. Il réfléchissait à ce qu'il dirait à la jeune fille et il ne trouvait pas.

— A propos, s'écria-t-il tout d'un coup, en interrompant M. Liakos, comment se nomme-t-elle?

— Qui ça?

— Ma future. Hier, j'ai failli laisser voir à son père que je ne savais même pas son nom; il ne faut pas que pareille mésaventure m' arrive ce soir!

M. Liakos éclata de rire, trouvant la chose drôle. 11 était de bonne humeur ; tout était pour lui une cause de gaîté.

M. Platéas ne riait pas.

— Quel est son nom? répéta-t-il.

Qoo^Qi

58 NOITELLES GRECQUES.

M. Liakos s'apprêtait aie lui dire lorsque, dansTobscurité, il s'entendit appeler par quelqu'un qui venait au devant d'eux.

— Liakos ? Est-ce vous ?

C'était le mari de sa cousine qui venait dire à M. Liakos de ne pas assister à l'entrevue.

La cousine prévoyante avait pensé qu'il valait mieux laisser, seuls ensemble, le futur et la future. Du reste, la sœur de celle-ci ne devait pas venir, en sorte que la présence de M. Liakos devenait inutile; ses instructions étaient qu'il devait accompagner son mari au cercle.

M. Platéas sentit ses genoux fléchir. Aller tout seul! Affronter ainsi la présence de deux dames ! Non ! non ! ce n'est pas possible! Mais d'un côté, M. Liakos, et, de l'autre, le mari de la cousine réunirent leurs instances et leurs encouragements, en accompagnant l'infortuné professeur jusqu'au seuil de la maison. La porte ouverte, ils le poussèrent à l'intérieur, sans tenir compte de ses dernières protestations, refermèrent la porte et se dirigèrent du côté du cercle.

M. Liakos supporta stoïquement sa disgrâce, du moment que sa bien-aimée n'était pas de l'entrevue ; cependant la soirée lui parut interminable au cercle. Vers dix heures, un domestique vint le prévenir que M. le professeur l'attendait en bas. Il descendit l'escalier en courant et trouva son ami dans la rue. A la lumière d'un réverbère, il vit de suite, par l'expression de son visage, que les choses allaient à merveille. M. Platéas paraissait un tout autre homme.

— Eh bien? demanda-t-il avec empressement.

— Mais c'est qu'elle n'est pas laide du tout, répondit le

professeur avec une emphase que ne justifiait nullement la question de son ami. Quant elle parle sa voix est une musique! Elle a une expression charmante! Sa petite main Oh! sa petite main, c'est une merveille !

— La lui avez-vous baisée, au moins? demanda M. Liakos.

— Certainement oui !

— Et que vous a-t-elle dit? Que lui avez-vous dit?

— Est-ce que je puis vous répéter tout cela maintenant. Tout!

Et baissant la voix :

— Savez- vous, ajouta-t-il, ce qu'elle m'a dit, elle? Qu'elle est reconnaissante et heureuse que je l'aie demandée en mariage par amitié pour vous, parce qu'un bon ami doit être un bon mari. Je l'ai priée de ne pas parler ainsi, car, moi aussi, j'aurais pu croire qu'elle ne m'acceptait que par affection pour sa sœur. — Et pourquoi pas? m'a-t-elle répondu. Sur quoi pourrions-nous mieux fonder le bonheur de notre vie ?

M. Liakos sentit l'émotion le gagner.

— Enfin! continua M. Platéas, comment vous dire tout cela maintenant! Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai trouvé un trésor.

— Ne vous Tavais-je pas dit?

— Oui, mais vous ne m'avez pas dit son nom,et jen'ai pas osé le lui demandera elle-même. Comment se nommet-elle?

M. Liakos approcha ses lèvres de l'oreille de son ami, et lui murmura tout bas le nom désiré.

— Vous le savez maintenant.

— Enfin! s'écria M. Platéas.

Les deux amis se séparèrent.

Le professeur, en remontant allègrement chez lui, répétait en lui-même ce nom qu'il venait d'apprendre, tandis que M. Liakos, de son côté, répétait le nom depuis longtemps chéri de sa bien-aimée.

Quelques semaines plus tard, le premier dimanche après Pâques, c'était fête dans la maison de M. Mitrophanis qui célébrait, le même jour, le mariage de ses deux filles. Des deux nouveaux mariés, le plus gai n'était pas M. Liakos. Ses désirs réalisés, son bonheur conquis remplissaient son âme d'une douce émotion qui lui ôtait la parole. Tout au contraire, la joie de M. Platéas était débordante. Sa gaîté était, à ce qu'il paraît, communicative, car tous les invités riaient avec lui. Sa Grandeur elle-même, M^' Farchevôque de Tinos et de Syra, qui avait béni le double mariage, partageant l'entrain général, pour montrer son savoir, voulut faire son compliment par un vers d'Homère :

£oi Si Beot TOda ooTev, 8^ol cppeai a^ai [xevoivS;.

Que les dieux vous donnent la réalisation de tous vos désirs !

A quoi M. Platéas répondit majestueusement :

ET; oît»)vb; àpiaio; d[i.uvec6ai itepi iratpT);.

Le bon augure c'est de combattre pour sa patrie !

L'impropriété de la citation provoqua de la part de M. le gymnasiarque l'observation, communiquée tout bas au mari de la cousine de M. Liakos, que Monseigneur était un helléniste bien autrement consommé que le professeur de grec.

Après la noce, M. Liakos, ayant obtenu un congé de trois mois, partit pour son pays afin de présenter sa femme à ses parents.

Avec quelle impatience M. Mitrophanis et M""* et M. Platéas n'attendirent-ils pas le retour du jeune couple. Lorsqu'ils revinrent enfin, avec quelle joie les deux sœurs ne s'embrassèrent-elles pas, tandis que leur vieux père était tout tremblant d'émotion!

Lorsque les deux beaux-frères se retrouvèrent seuls, leur visage exprimait un bonheur sans mélange.

— Eh bien! vous ai-je trompé quand je vous faisais son éloge? demanda M. Liakos.

— C'est un trésor, mon cher, s'écria Platéas, un vrai trésor! Dans six mois, continua-t-il, j'aurai à vous demander un nouveau service. Je veux que vous soyez le parrain de votre neveu.

— Comment? vous aussi?

— Ah? vous aussi?

Et les deux amis, pleins de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Il était onze heures du matin.

La salle à manger qui servait de salle d'attente aux clients du docteur était presque vide. Les heures de consultation étaient de neuf heures à onze heures et demie. Le matin, le docteur faisait sa visite à l'hôpital, et dans l'après-midi, il allait voir ses malades en ville. Il avait une clientèle nombreuse qui ne se bornait pas aux seuls habitants d'Athènes, car sa réputation d'oculiste excellent s'était répandue dans les provinces et jusqu'en dehors du royaume. Aussi les malades lui arrivaient-ils de toutes parts. Ceux qui venaient le consulter avaient soin d'arriver de bonne heure pour prendre leur rang, et il était bien rare que quelqu'un vînt, passé onze heures ; de sorte que la domestique qui, de la cuisine située dans la cour, ouvrait la porte en tirant le cordon et montrait aux visiteurs l'entrée de la maison, en face de la cuisine, et la porte de la salle à manger, à droite au rez-de-chaussée, cessait ordinairement, à cette heure, de s'occuper de la réception

des clients pour se livrer exclusivement à la préparation

(lu déjeuner

Restaient encore à attendre leur tour trois clients, ou plutôt quatre, pour être tout à f«:* ^,,«^* . „«^ .1 — ^ élégante

fille dont recouverts de toile mche ; un )nsieur entre deux âges, en apparence fort bien portant, mais qui portait des lunettes , et un jeune homme.

Le jeunt en philologie qui préparait ses examens. Le pauvre garçon paraissait souffrir et tenait constamment la main sur son œil gauche. C'était lui qui devait entrer le premier, et il attendait avec une impatience visible, l'œil droit fixé sur la porte du cabinet du docteur. Le monsieur entre deux âges n'était rien moins que

le sous-préfet de l'île de Santorin. Il profitait de son séjour dans la capitale pour venir consulter Toculiste, gratis, — car il lui avait déjà payé une consultation durant un précédent voyage, — afin de savoir s'il devait changer le numéro de ses lunettes.

M. le sous-préfet avait bonne envie d'entamer la conversation avec ses compagnons d'attente, espérant ainsi passer le temps plus agréablement ; mais toutes ses tentatives avaient échoué. La dame élégante avait fait semblant de ne pas entendre le compliment qu'il lui avait adressé au sujet de sa petite fille et avait continué de causer avec elle, mais à voix si basse qu'on ne pouvait

distinguer ce qu'elle luidisait. Ce que M. le sous-préfet avait plongé sa la poche de sa redingote, et après cherché parmi les nombreux papiers qui s'y trouvaient déposés, il en retira le journal de l'île de Santorin, paru depuis quelques jours déjà, et se mit à en lire l'article de fond. Cet article, il le connaissait bien, l'ayant déjà lu et relu bien souvent. Tout en le parcourant de nouveau des yeux, il regrettait de ne pouvoir le lire à haute voix, de façon à être entendu par la dame élégante et par l'étudiant en philologie.

Voici ce que disait cet article :

« Monsieur le sous-préfet est parti hier pour Athènes. Nous souhaitons le voir revenir bientôt pour le bon-

voyant, marin dans

heur de notre île. Et pourtant, c'est avec une grande douleur, une douleur inspirée, nous Favouons, par un sentiment d'égoïsme , que nous croyons devoir reproduire une rumeur qui s'est répandue dernièrement dans la capitale, et d'après laquelle, M. le sous-préfet aurait été appelé à Athènes par le ministre qui aurait l'intention de l'appeler à un poste plus élevé et plus digne de ses éminentes qualités. »

Par parenthèse, rien de cela n'était exact : 1** Aucune rumeur ne s'était répandue dans la capitale au sujet de M. le sous-préfet; 2® M. le sous-préfet n'avait pas été appelé par le ministre, mais il était parti en vertu d'un congé obtenu à force d'intrigues, sous prétexte de raisons de santé ; 3* Il ne s'agissait pas d'un avancement ; tout au contraire, il y avait pour lui danger de destitution, car le député qui le protégeait, ayant eu à se plaindre du gouvernement à la suite du refus de certaines réclamations que le ministre avait qualifiées d'exorbitantes, négociait déjà les conditions de son passage dans les rangs de l'opposition. Informé de cela, M. le sous-préfet était accouru à Athènes pour y chercher d'autres appuis qu'il espérait bien trouver, grâce aux nombreuses relations de M""* la sous-préfète, son épouse. Heureusement, l'affaire avait été arrangée, à la suite de concessions réciproques, et le député avait pu continuer à soutenir le ministère, restant ainsi fidèle à ses convictions politiques et à ses sentiments patriotiques, tandis que, de son côté, M. le sous-préfet, rassuré quant à sa situation, pouvait se donner la satisfaction de venir consulter le docteur au sujet du numéro des verres de ses lunettes, justifiant ainsi le congé qu'il avait obtenu pour raisons de santé.

L'article continuait sur le même ton, exaltant les mérites de M. le sous-préfet. Celui-ci savait bien quel en était l'auteur. C'était le cousin de sa femme qu'il avait réussi à faire nommer professeur au collège de Santorin. Il savait aussi que cet article ne reproduisait pas avec une fidélité absolue les sentiments de ses administrés, non plus que l'exacte vérité. Mais cela ne faisait qu'aviver le plaisir très grand qu'il avait de voir son nom rehaussé de la sorte par la presse. Et tandis qu'il dégustait cet article, il songeait aux moyens de le faire reproduire dans un journal d'Athènes, sinon en entier, au moins dans ses parties essentielles,. Quelle impression ce journal de la capitale ne devait-il pas faire à Santorin, surtout auprès de messieurs tels ou tels, les chefs du parti de l'opposition, là-bas !

ic, OU bien faisait semblant de lire, que la dame élégante et sa petite )ntinuaient à échanger leurs mur- , et que l'étudiant , toujours deattendait que la porte s'ouvrît.

Jn calme complet régnait dans la e à manger.

Tout à coup, une conversation, assez animée se fit entendre au dehors. D'abord, la discussion

la cour et l'on n'en pouvait pas

bien distinguer le sujet; mais graduellement les personnages se rapprochèrent de la porte. On entendait deux voix : celle de la bonne et une autre voix de femme. Cette dernière était humble, le timbre en était très doux, et il fallait prêter une grande attention pour reconnaître que c'était la voix d'une vieille femme.

— Je vous dis qu'on ne peut pas le voir aujourd'hui, criait la bonne.

— Mais on m'a dit qu'il recevait aujourd'hui !

— Il reçoit, le matin, à l'hôpital; allez-y demain matin, vous le verrez.

— Mais on m'a dit que je pourrais le voir ici.

— Qu'importe ce qu'on vous a dit ! Ecoutez donc ce que je vous dis, moi!

— Mais vous m'avez dit tout à l'heure qu'il était chez lui.

— Oui, il est chez lui.

— Eh bien! alors, il nous recevra; le docteur est bon, on me l'a dit.

— Encore ce qu'on vous a dit! Moi, je vous dis, ma bonne femme, d'aller à l'hôpital.

— Je ne sais pas où est l'hôpital ! Je voudrais le voir

— Comment me faire comprendre? Ici, il ne reçoit que des gens qui payent.

— Et qui vous dit que je ne le paierai pas?

Cette réponse arrêta les arguments et la résistance de la bonne ; cependant elle ne se rendit pas sans protestation.

— Du moment que vous ne voulez pas entendre raison, dit-elle, arrangez-vous avec lui. Voilà la porte.

Le dialogue cessa et Ton entendit, à l'entrée et sur les marches de marbre blanc, des pas lourds qui annonçaient la présence d'une autre personne, accompagnant la vieille à la voix si douce.

Cependant, M. le sous-préfet avait interrompu sa lecture. Son journal déployé sur ses genoux, il avait écouté le dialogue; maintenant, il écoutait le bruit sourd des pas qui montaient avec lenteur et hésitation. La petite fille, soulevant de ses yeux le bandeau qui les couvrait, demandait avec inquiétude à sa mère : — a Qu'y a-t-il ? — Qu'est-ce qu'on dit? » Tout le monde attendait avec curiosité l'entrée des personnes qui venaient.

La porte s'ouvrit.

Elle s'ouvrit, et, dans la salle à manger, entra une paysanne, âgée d'une soixantaine d'années, qui conduisait un insulaire plus âgé qu'elle.

La vieille était toute petite, et paraissait encore plus petite qu'elle ne l'était en réalité, à côté de la haute stature du vieillard dont elle tenait la main gauche dans sa main droite. Le vieillard s'appuyait sur un gros bâton. A la façon dont il tâtait, pour ainsi dire, le plancher, en tenant la poitrine et la tête en arrière, comme pour éviter le choc de quelque obstacle, au regard vague de ses yeux, grands ouverts, on voyait bien qu'il était tout à fait aveugle.

Son fez rouge et ses larges pantalons de toile bleue avaient perdu leur couleur première à force d'avoir été portés. Ses joues n'avaient pas été rasées depuis quelques jours. Tout son extérieur trahissait la pauvreté et ne justifiait que trop l'insistance de la servante du docteur pour le faire aller à l'hôpital.

Au contraire, rien qu'à voir la vieille, on comprenait que sa promesse de payer le médecin n'était pas une vaine bravade. Ses habits de deuil étaient simples, mais neufs et de bonne qualité; sa robe, ouverte sur la poi-

trine, laissait voir une chemise de soie, d'une blancheur éclatante, d'où sortait son cou ridé. Elle était coiffée d'un petit fez noir noué autour de la tête par un mouchoir de même couleur. Des deux côtés, pendaient sur ses tempes deux petites boucles de cheveux tout blancs. Sur ses épaules était posé un châle noir, concession aux modes européennes d'importation nouvelle. En somme, on voyait qu'elle avait mis ses plus beaux habits pour se présenter devant le docteur.

Elle entra dans la salle à manger, conduisant l'aveugle, jeta les yeux autour d'elle et s'arrêta, en hésitant. Dans son village, le médecin n'avait pas d'antichambre où les clients attendaient leur tour. Ce qui la troublait le plus, c'était le silence des gens qui se trouvaient là et qui l'examinaient, tous, avec des regards curieux, sans paraître avoir entre eux aucune relation.

D'abord, elle crut que le docteur c'était le sous-préfet, qui, le journal étalé sur ses genoux, la regardait curieusement par-dessus ses lunettes. Mais il n'avait pas l'air d'un médecin; cependant, pensant qu'il pourrait la tirer d'embarras, elle s'adressa à lui :

— Est-ce vous qui êtes le docteur. Monsieur ? demandât-elle.

— Non, ma bonne dame. Le médecin est dans son cabinet, là, fit-il, en étendant la main; nous allons le voir tout à l'heure, chacun à notre tour; d'abord monsieur que voilà, puis madame avec sa fille, ensuite moi, et enfin vous.

Le sous-préfet avait saisi avec empressement cette occasion qui se présentait de délier sa langue.

— Asseyez-vous, continua-t-il en montrant deux siè-

NOLVELLES GRECQUES. 10

ges à côté de lui; asseyez-vous, ainsi que votre compagnon, pour attendre votre tour, car vous n'entrerez pas tout de suite.

La vieille femme fit adroitement tourner Taveugle, le dos du côté du siège, et le poussa tout doucement jusqu'à ce qu'il sentît l'obstacle derrière lui. A peine assis, l'aveugle soupira profondément :

— Dieu de miséricorde, ayez pitié de moi!

Sa voix était si profonde et, en même temps, si lugubre, que la petite fille aux yeux bandés eut peur. Elle se pressa contre sa mère qui faisait tous ses efforts pour l'empêcher de lever à tout moment son bandeau.

— Reste donc tranquille, lui disait-elle tout bas ; ce n'est rien. Le pauvre homme a, lui aussi, mal aux yeux.

La vieille ne parut pas prendre garde à l'exclamation de l'aveugle. Elle s'assit près de lui, et, se tournant vers le sous-préfet, elle lui adressa la parole, exprimant, sans préambule et sans circonlocutions, son indignation contre la servante du docteur. Elle sentait d'autant plus le besoin de soulager son cœur, en répandant sa colère en paroles, qu'elle avait fait un plus grand effort pour se contenir durant la discussion qui avait eu lieu dans la cour, afin de gagner son procès par les moyens doux.

— Voyez-vous cela? disait-elle; ne pas vouloir me laisser rentrer? — « Il ne reçoit ici que les gens qui payent? » — Est-ce que je suis venue ici pour le voir gratis? Grâce à Dieu, je n'ai pas besoin du secours de cette femme. Nous pouvons bien être des petites gens, nous n'en sommes pas pour cela réduits à vivre de son aumône. Elle croit que si l'on n'est pas habillé à la franquCy si l'on ne porte pas chapeau, on n'est rien. — <c Al-

QjOO^ç:

lez à l'hôpital! » — Pas du tout; le docteur nous verra ici et je paierai ce qu'il faudra.

En disant ces mots, elle mit la main dans sa poche pour palper son argent.

Le sous-préfet crut le moment favorable pour prendre la parole, mais la vieille ne lui en laissa pas le temps.

— Non, continua-t-elle, nous ne sommes pas habillés à la franque; nous ne sommes pas ce que Ton appelle des gens riches, mais, tout de même, nous sommes quelque chose dans notre pays. Qu'elle y vienne, cette femme, et elle verra si on y fait l'aumône à dame Loxie !

QjOO^ç:

Cette tirade fut interrompue par le bruit de la porte du cabinet qui s'ouvrit. Toutes les têtes se tournèrent de ce côté d'où sortaient le client et le docteur qui le suivait. Le client traversa la salle à manger et s'en alla. Le docteur, s'arrétant sur le seuil de son cabinet, examina d'un regard rapide ceux qui restaient encore à attendre et fit un signe à l'étudiant qui s'empressa de le suivre.

La porte se referma.

Dame Loxie s'était levée dès qu'elle l'avait vue s'ouvrir. Plongeant la main dans son sein, elle retira des plis de sa chemise de soie une lettre qu'elle tendit au docteur; mais, voyant que celui-ci ne se retournait pas de son côté, elle remit la lettre à sa place et se rassit.

Cette interruption avait calmé son indignation.

Le sous-préfet tira sa montre et regarda l'heure.

— J'espère, dit-il, que ce monsieur ne va pas rester aussi longtemps que l'autre !

— Je me le figurais plus âgé, observa dame Loxie.

— Qui donc? demanda le sous-préfet.

— Le docteur.

— Il n'est pas si jeune qu'il en a l'air.

— Puisse-t-il vivre à jamais! reprit la vieille.

— C'est un médecin hors ligne, ajouta le sous-préfet. Il fait des miracles!

— Hé! Je le sais bien. Que de gens, dans mon île, lui doivent la vue. Ici, à Tauberge, on voulait me persuader d'aller en consulter un autre, mais j'ai fait la sourde oreille.

— Quel autre ?

Dame Loxie dit le nom de l'autre oculiste.

— Est-ce qu'on peut le comparer à celui-ci? dit le sous-préfet avec un air de mépris.

— Que sais-je? On m'a lu ses louanges dans un journal ainsi que les témoignages nombreux de reconnaissance des personnes qu'il a guéries. Tout cela est imprimé !

— Et vous croyez ce que disent les journaux ! Mais tous ces éloges-là sont payés, ma bonne dame!

En parlant ainsi, M. le sous-préfet avait absolument oublié le journal de Santorin. Mais au même moment, il se rappela qu'il n'avait pas le droit de porter une accusation aussi grave contre l'intégrité de la presse , et , abaissant son regard sur le journal encore ouvert sur ses genoux, il le replia avec soin et le remit soigneusement dans sa poche.

Tout à coup, au milieu du court silence motivé par les secrètes réflexions du sous-préfet au sujet de la presse, la voix lugubre de l'aveugle retentit de nouveau dans la salle à manger.

— Dieu de miséricorde, ayez pitié de moi!

Dame Loxie fit semblant de ne pas entendre l'exclamation répétée de l'aveugle, mais d'un mouvement nerveux d'impatience, elle ramena son châle sur ses épaules.

Le sous-préfet releva ses lunettes.

— C'est votre mari? demanda-t-il.

— Non, Monsieur, répondit sèchement la petite vieille, ce n'est pas mon mari. — C'est bien singulier, ajoutât-elle ; tout le monde ici me fait la même question : « Est-ce votre mari ?» La domestique aussi m'a demandé la même chose : « Est-ce votre mari? » Il paraît qu'on ne voit ici ensemble que des gens mariés !

— Excusez mon indiscrétion, Madame; je n'avais pas rintention de vous offenser.

— Vous ne m'avez pas offensée. Monsieur; je ne vous en veux pas de m'avoir fait cette question. On a l'habitude de faire toujours des questions, même à propos de choses auxquelles on ne peut prendre aucun intérêt.

Bien que dame Loxie eût dit ces paroles naïvement et sans y mettre de malice, le sous-préfet considéra comme une sorte d'injure personnelle la leçon qu'elle venait de lui donner. Il en fut d'autant plus mortifié qu'en se tournant du côté de la dame élégante , il la vit sourire , comme si elle approuvait. Il s'apprêtait à lancer à la vieille paysanne une verte réplique pour la remettre à sa place, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit de nouveau.

L'étudiant, tenant la main sur son œil, comme quelqu'un qui vient d'être cautérisé, s'en alla, tandis que la dame élégante entrait avec sa petite fille, sur l'invitation muette du docteur.

Le sous-préfet oublia l'observation incongrue de la vieille femme. Peut-être même ne lui en voulait-il plus autant, maintenant que la belle dame n'était plus là.

11 tira de nouveau sa montre et regarda l'heure.

— Que peut avoir cette pauvre petite ? demanda dame Loxie.

— Ah! ah! s'écria le sous-préfet, tout rasséréné, je vous y prends, vous aussi, à vous informer de choses qui ne vous intéressent nullement! Et puis, vous vous fâchez quand on vous fait une simple question. Je n'ai pas demandé ce qu'avait la petite. Je ne la connais pas.

La vieille porta la main à ses lèvres, et, tournant coquettement ses doigts autour de sa bouche, elle essaya de dissimuler un sourire que trahissaient ses yeux.

Au lieu de s'excuser, elle adressa au sous-préfet une nouvelle et double question.

— Vous ne connaissez pas cette dame ? Elle n'est donc pas d'ici ?

— Je ne puis pas répondre davantage à cette question. C'est moi qui ne suis pas d'ici.

— Où demeurez-vous donc ?

— Je suis le sous-préfet de Santorin.

Et, mettant instinctivement la main daiis sa poche, il tâta son journal. Il aurait bien voulu donner à la vieille lecture de Tarticle, mais il pensa que les circonstances ne s y prêtaient pas trop en ce moment, et il retira sa main vide.

— Ah! Monsieur est sous-préfet, reprit la vieille, je vous souhaite de devenir bientôt préfet !

— Merci bien, Madame. Que le bon Dieu vous entende!

— Et de quel parti étes-vous ?

— Je suis du parti ministériel.

— Ah! tant pis! Vous ne serez pas, dans ce cas, préfet de sitôt.

— Comment cela?

— Le ministère va tomber; ses jours sont comptés.

— Allons donc! voilà que vous vous occupez aussi de politique, dame Loxie.

— Eh ! peut-on faire autrement, par le temps qui court, Monsieur le sous-préfet ?

L'aveugle interrompit leur conversation, en soupirant encore une fois, du plus profond du cœur :

— Dieu de miséricorde, ayez pitié de moi!

Le sous-préfet interrogea la vieille, des yeux, et, posant rindex sur son front, il secoua ensuite sa main ouverte.

Le geste signifiait clairement :

— Aurait-il l'esprit dérangé ?

Dame Loxie fit un signe de tète négatif. Elle porta d'a-

bord la main à ses yeux qu'elle ferma, puis elle la posa sur son cœur.

Le sous-préfet comprit à cette pantomime que le vieillard était en proie à une profonde tristesse depuis qu'il avait perdu la vue.

Ce dialogue muet établit des rapports tout à fait familiers entre la vieille femme et le sous-préfet. S'il était resté encore entre eux quelque petit nuage à la suite de la question que ce dernier lui avait adressée en lui demandant si l'aveugle était son mari, ce nuage se dissipa complètement. Ils reprirent leur conversation, un moment interrompue, avec plus d'intimité qu'auparavant.

C'était toujours la politique qui en faisait les frais. Dame Loxie raconta longuement les péripéties de la dernière lutte électorale dans son île, sans cacher ni la part active qu'elle avait prise en faveur du candidat de l'opposition qui avait malheureusement échoué, ni ses espérances pour la défaite prochaine du parti au pouvoir.

Le sous-préfet commençait à s'ennuyer, car il était réduit à ne prendre qu'une part tout à fait passive à la conversation. A peine réussissait-il à placer, de loin en loin, un mot, en interrompant l'éloquence à jet continu de son interlocutrice. Au reste, son attention était aussi attirée du côté du cabinet du docteur.

La porte s'ouvrit enfin, et la dame élégante sortit avec sa petite fille. Le sous-préfet saisit en toute hâte son chapeau, et suivit, dans son cabinet, le docteur qu'il voulait consulter sur le numéro des verres de ses lunettes.

Dame Loxieet Taveugle restèrent seuls.

— Notre tour va bientôt venir, Yanni ; le docteur va nous recevoir tout à l'heure. Entends-tu?

L'aveugle ne répondit pas.

C'était la première fois que sa compagne lui adressait la parole, depuis qu'ils se trouvaient chez l'oculiste.

Le silence mélancolique du vieillard s'accordait mal avec la volubilité de la vieille. A la vérité, elle pouvait fort bien parler pour deux; mais encore, pour cela, lui fallait-il un auditeur qui témoignât qu'il l'écoutait, soit en l'interrompant de temps en temps, soit, au moins, en la regardant.

Le vieux Yanni ne pouvait lui donner aucune de ces satisfactions. Ses yeux n'avaient point de regard, et ses lèvres ne s'entr'ouvraient pas facilement. Pourtant, dame Loxie essayait de secouer la torpeur de ce malheureux, en ce moment surtout où le docteur allait le voir.

— Tu entends combien de personnes viennent le consulter, reprit-elle. Il y a longtemps déjà que nous attendons notre tour. C'est vraiment un grand médecin. Il te guérira, toi aussi, Yanni, avec l'aide de Dieu! M'entends-tu?

Pour toute réponse, le vieillard poussa un soupir !

— Ah ! ne vas pas te mettre à recommencer ton : « Dieu de miséricorde! » reprit la vieille avec vivacité. Cela me brise le cœur! Et puis, on t'écoute, et on croirait vraiment que tu demandes l'aumône.

— Est-ce que je ne la reçois pas? répondit l'aveugle.

— Ah ! tu vas recommencer encore ta vieille histoire : « Que tu m'es à charge ; — et pourquoi tant de dépenses ! — et à quoi bon les médecins! » — Et ceci, et cela! Tu peux dire tout ce que tu veux, maintenant que j'ai réussi à t'amener ici. Seulement, sache bien et une fois pour toutes, que tu ne me dois rien. Je te l'ai dit plusieurs fois déjà et je te le répète : ce n'est pas pour toi que je suis venue ici. J'avais des affaires!

— Ah oui! des affaires! murmura l'aveugle.

La vieille fit semblant de ne pas remarquer cette expression d'incrédulité.

Elle reprit :

— Qu'est-ce que cela me faisait de te prendre avec moi. Je n'ai même pas eu à payer ton passage. Le capitaine n'a pas voulu le recevoir. Serait-ce le pain que je partage avec toi qui te tourmente? Tu me fais injure, Yanni, en pensant et en disant des choses pareilles. Et puis, au bout du compte, n'est-ce pas mon devoir de

t'aider? Oui, c'est mon devoir! Et grâce à Dieu, je

suis en mesure de le faire. Je ne fais tort à personne après moi, et je puis agir comme il me plaît pendant ma vie. Et quel plus grand plaisir me reste- 1- il que d'être utile aux autres, tant que je le puis? Laisse donc tout cela, Yanni. Que le bon Dieu te rende la lumière, et je serai largement récompensée si j'ai pu faire quelque chose pour toi !

— Je ne reverrai jamais plus la lumière , dit l'aveugle tristement.

— Il ne faut pas désespérer, Yanni! Tant d'autres ont été guéris! Faut-il te nommer, un à un, tous ceux que je

connais. Eux aussi avaient des yeux comme toi ; ils les ont perdus, et le bon Dieu les leur a rendus.

— Dieu de miséricorde ! . . .

— Je t'ai déjà prié, Yanni, de ne plus gémir comme cela. Dis cela en toimême, Dieu l'entendra aussi bien!

— Je veux l'entendre, moi aussi.

Cela me soulage.

— Eh bien ! dis ce que tu veux, si cela te fait plaisir.

Dame Loxie se leva avec une certaine impatience. Elle se leva, parce qu'elle sentait le besoin de dissiper, en se donnant du mouvement, la tristesse que lui causaient les soupirs de l'aveugle , et se mit à examiner de près les meubles de la salle à manger. Ce qui attira surtout son attention, ce fut le portrait du docteur. Elle le regardait avec curiosité, lorsque la porte du cabinet se rouvrit.

Le sous-préfet, en passant, fit à dame Loxie un salut amical que celle-ci ne remarqua même pas.

Elle courut à l'aveugle, le prit par la main, le fit lever, et se dirigea, en le traînant après elle, vers le médecin qui se tenait sur le seuil de sa porte.

CHEZ UOCULISTE.

En ce moment, l'horloge de l'église voisine se mit à sonner midi et, en même temps, la bonne entra dans la salle à manger, portant sur un large plateau, des verres et des assiettes.

— Je suis bien fâché, ma bonne dame, dit le docteur, en avançant vers la vieille dame, mais, vous l'entendez, il est midi, et je dois sortir aussitôt après mon déjeuner. Revenez demain, je vous prie, ou plutôt, venez de bon matin à ma visite à l'hôpital.

— Vous voyez I Je vous l'avais bien dit, observa la bonne, en déposant son plateau sur la table.

Et, se tournant vers son maître :

— Je me suis épuisée, continua-t-elle, à essayer de lui faire comprendre qu'il fallait aller à l'hôpital ! Mais elle n'a rien voulu entendre.

Dame Loxie sentit le sang lui monter à la tête ; mais elle se contint, et, sans paraître prendre garde aux pa-

rôles de la bonne, elle s'adressa au docteur d'une voix caressante :

— Vous ne ferez pas cette injure, mon bon docteur, à des gens qui sont venus de si loin pour vous consulter. Cela ne vous prendra que quelques minutes. Rien qu'en l'examinant, vous verrez ce qu'il a. Je vous en prie, mon bon docteur !

Le docteur paraissait hésiter.

— Voici, continua la vieille, voici une lettre que notre médecin de là-bas m'a donnée pour vous.

Et, quittant la main de l'aveugle, elle tira de sa chemise de soie la lettre qu'elle tendit au docteur.

— Il m'a dit et répété, continua-t-elle, que vous avez un cœur d'or et que vous savez consoler les malheureux par votre bonté, avant même de les guérir par votre art!

— Ah ! flatteuse ! flatteuse ! dit le docteur en souriant ; et, tout en ouvrant la lettre, il se dirigea vers son cabi* net. »

Dame Loxie, trainant son aveugle après elle, lança sur la bonne un regard de triomphe, et entra dans le cabinet à la suite du médecin qui lisait la lettre de son confrère.

Voici ce que contenait cette lettre :

(c Cher et respecté maître.

Je vous recommande tout particulièrement la personne qui vous remettra cette lettre. Dame Loxie est la bonté même; c'est la femme la plus riche de notre village, peutêtre même de l'île entière, mais elle vit pauvrement

comme une paysanne, et dépense tout son argent en bon* nés œuvres, cherchant à soulager ceux qui ont besoin de ses soins. Cela ne l'empêche pas de savoir compter, et elle ne permet pas que Ton abuse de sa bonté. En somme, c'est vraiment Notre-Dame de charité, comme nos villageois la nomment ici. Son notaire m'a même appris en confidence que, par testament, elle a laissé toute sa fortune à l'école de son village.

« Mais dame Loxie n'est pas seulement la providence de nos pauvres ; elle est, de plus, une puissance. Elle exerce une influence avec laquelle il faut compter, et qui peut m'étre très utile pour les élections prochaines auxquelles je compte me porter candidat, avec votre permission, pour répondre au désir que m'ont exprimé plusieurs de mes amis politiques.

a Dans la certitude que votre bon accueil me procurera de nouveaux titres à la bienveillance de cette brave dame, « J'ai l'honneur d'être, etc. »

Pas un mot relativement à l'aveugle ! Le docteur ne remarqua pas beaucoup cette omission. De tout ce que lui disait la lettre, ce qui lui fit surtout impression, et une impression, il faut le dire, désagréable, c'était l'intention de son confrère de se porter candidat.

— L'imbécile ! se dit-il en lui-même.

Et il jeta la lettre sur la table.

— Venez, que je vous examine, dit-il à l'aveugle.

Le prenant par la main, il le conduisit près de la fenêtre et, lui ouvrant les paupières avec les doigts, il regarda un moment, avec grande attention, ses yeux privés de lumière ; puis, se tournant vers la vieille qui suivait tous ses

mouvements, il étendit horizontalement la main, comme pour dire : — C'est fini!

La vieille femme posa vivement son doigt sur sa bouche, puis pressa les deux mains avec un geste suppliant. Elle ne voulait pas que le docteur dît à Taveugle que tout espoir était perdu.

Le médecin comprit cette prière muette. Il était accoutumé à donner à ses malades de vaines consolations.

— Y a-t-il longtemps que vous ne voyez plus ? demandat-il à Taveugle.

Ce fut dame Loxie qui répondit pour lui :

— Il y a trois ans que sa vue a commencé à baisser. Le pauvre garçon a quitté le pays quand il était encore jeune. Il travaillait pour gagner son pain ; mais toutes ses économies s'en sont allées aux médecins de là-bas. C'est

alors qu'il est revenu au pays, il y a un an de cela. Il y voyait encore un peu ; il distinguait le jour de la nuit. Depuis trois mois, il ne voit plus rien. Tout est noir, dit-il.

— Tout est noir, répéta Taveugle, de sa voix lugubre.

— La vieille pressa ses paupières avec ses doigts, pour arrêter une larme prête à couler.

Le médecin l'observait avec intérêt.

— C'est votre mari? lui demanda -t-il.

— Non, répondit la vieille ; mais sa réponse n'exprimait ni l'irritation ni l'impatience avec lesquelles elle avait répondu à la même question faite par le sous-préfet.

— Est-ce votre frère? demanda encore le docteur.

— Non plus.

— C'est donc votre amoureux alors, dit le docteur en souriant.

Dame Loxie porta encore une fois la main à ses lèvres et cacha son sourire par ce geste qui lui était familier.

— C'est mon compatriote, dit-elle, après quelques moments de silence.

Le docteur continuait à l'observer.

— L'infortuné, reprit-elle, n'a point de parents. Je le connais depuis que nous étions enfants. Et moi qui vous parle, je suis seule aussi. Maintenant, tous les deux nous sommes près du tombeau. S'il y voyait et que je fusse aveugle, c'est lui qui m'aurait amenée ici. Moi, j'ai encore mes yeux ; vous comprenez, n'est-ce pas ?

— Je comprends que vous êtes une bonne chrétienne, répondit le docteur.

Et se tournant vers l'aveugle :

— Vous devez remercier Dieu, dit-il, de connaître une personne aussi charitable.

— Que Dieu soit loué! soupira Taveugle.

— Et qu'allez-vous lui ordonner, docteur, pour ses yeux? dit dame Loxie, en clignant la paupière, pour faire comprendre à Toculiste le but de sa demande.

Je vais lui donner une potion pour se laver les yeux ; mais il faut qu'il s'occupe de ses mains.

— C'est ce que je lui dis toujours, docteur! A rester les mains croisées quand les yeux sont fermés, l'intelligence finit par se rouiller. Je lui conseille d'apprendre à

tresser des paniers.

is donne un bon lut lui obéir, dit le œugle.

Bcoua la tête et irda le silence. Il ne se faisait pas d'illusions, le malheureux. Il savait bien qu'il ne reverrait plus la lumière tant qu'il serait encore sur la terre.

Le médecin s'assit à son bureau pour écrire son ordonnance.

Cependant dame Loxie tira son mouchoir de son sein, défit un nœud qu'elle avait fait dans un coin, et, en retirant deux pièces blanches de cinq drachmes chacune.

elle les déposa, sans bruit, sur la table, tandis que le docteur lui tendait son ordonnance.

— Qu'est cela ? s'écria le docteur. Reprenez bien vite votre argent; à cette heure, je ne reçois plus de clients, je ne vois que mes amis.

Et prenant, parmi les pièces de monnaie qui étaient sur sa table, une pièce d'or, il voulut l'ajouter au deux pièces d'argent qu'il força la vieille à reprendre.

— C'est une commande de paniers, dit-il en montrant l'aveugle.

— Oh? pour cela, non, dit dame Loxie. Non seulement vous ne voulez pas accepter de l'argent, mais vous voulez en donner. Non ! non !

Et elle refusa nettement l'offrande.

— Ou a bien raison do dire que vous êtes un brave homme , continua-t-elle.

— C'est vous qui êtes une brave femme. Je vous assure qu'à votre place, je ne me serais pas mis en voyage, et je n'aurais pas couru le risque d'être noyé, pour un homme qui n'est ni mon mari, ni mon frère, ni mon amoureux?

— Eh bien, faut-il tout vous dire, mon bon docteur? — Et de sa main, elle cacha un sourire. — Ce n'est ni mon mari, ni mon frère; ce n'est pas mon amoureux non plus, mais... Comment vous dire cela?.., Il fut un temps où il l'a été. C'est à cause de moi qu'il a quitté le pays, lorsqu'on me maria. Mes parents n'ont pas voulu de lui parce qu'il n'avait rien. Si l'on m'avait consultée, c'est lui que j'aurais choisi. C'était alors un beau jeune homme! Fidèle, oh! oui, fidèle; il me l'a bien prouvé, car il ne s'est jamais marié! Il est parti, jeune, et il est revenu vieux et

aveugle... Et moi, pendant son absence, j'ai vu mettre au tombeau mon mari et mes enfants. Nous nous sommes retrouvés encore une fois, Tun près de Tautre, et malheureux tous les deux. Mais, que voulez-vous? La jeunesse passe et ne revient plus... Vous comprenez, n'estce pas?... Maintenant, si je suis seule et triste, ce n'est pas sa faute à lui, et j'ai le devoir de ne pas l'abandonner, tout seul , dans les ténèbres. Vous comprenez, n'est-ce pas?

— Marie, Marie, cria le docteur, en appelant sa bonne, mettez deux couverts de plus!

Et, s'adressant à dame Loxie :

— Ma bonne dame, lui dit-il, vous me raconterez tout cela à table, car j'aime les histoires d'amour.

— Oh! cela ne se peut pas, mon bon docteur; nous asseoir à la même table que vous!

— Cela sera cependant, dit le docteur.

Dame Loxie persistait dans son refus. Mais, pensant tout à coup à la bonne, elle ne put résister au plaisir de se venger en s'asseyant à la table de son maître, elle, à qui on avait voulu fermer la porte au nez.

— Puisque vous le voulez, docteur, soit. Nous boirons un verre de vin à votre santé, et puis nous vous quitterons.

Et, prenant l'aveugle par la main, elle suivit le docteur dans la salle à manger.

— Dieu de miséricorde!... recommença l'aveugle.

— Chut, Yanni! Il ne faut pas que le docteur t'entende.

Yanni se tut.

— Mon confrère , pensa le docteur, va s'imaginer que

j'ai fait toutes ces politesses à cette brave femme pour lui procurer des voix. Il veut donc être député, lui aussi! Eh bien, soit; il verra ce que c'est!

— Ah ! docteur, dit dame Loxie , pendant que le médecin remplissait les verres.

ment, vous vouliez être notre député! Je mettrais notre île sens dessus dessous pour vous faire nommer.

— Grand merci! Je n'en ai nulle envie! Prenez mon confrère sous votre protection, au lieu de moi !

Et, tendant les verres pleins :

— A votre santé, et à celle... do votre amoureux!

— A la vôtre, docteur!

On parlait de chiens.

Le dîner venait de finir; les dames, retirées sur le balcon, regardaient les nuages empourprés par les rayons du soleil couchant, et nous, tout autour de la table, nous prenions notre café en fumant. Seul, André, mon neveu, qui ne fume pas encore ou qui fume en cachette, jouait, dans un coin, avec son chien. Mais la manifestation bruyante de leur camaraderie ne contribuait ni à l'amusement ni à la paisible digestion des gens d'âge mûr qui se trouvaient réunis. Personne cependant n'osait se plaindre, car André était le fils unique du maître de la maison, et le chien, le compagnon favori d'André. Cependant, il ne fallait pas une forte dose d'intelligence pour deviner que nous eussions été, tous, fort satisfaits de voir congédier le gênant quadrupède. Mon beau-frère, qui comprend aisément, se chargea de nous débarrasser de sa présence, malgré l'ennui non dissimulé de son fils.

Le calme une fois rétabli, la conversation reprit avec

une animation nouvelle. Naturellement, on se mit à parler de Texilé, de ses diverses qualités, de sa race en particulier, et des chiens en général. En parlant de chiens, nous arrivâmes, de fil en aiguille, à parler de la rage. André, qui paraissait s'intéresser plus que tout autre à cette question, demanda au prêtre * ' lit un nos cone était fréquente

— Fréquente, non; mais elle n'est pas sans exemple, répondit le pappas Séraphim , et il nous parla , entre autres choses , d'un excellent chien qu'il avait eu et ^'il avait été obligé d'abattre , lorsqu'il avait acquis la conviction qu'il était enragé.

André interrompait, à tous moments, le prêtre par ses questions. — A quoi le pappas Séraphim avait-il vu que son chien était enragé? Que lui avait-il fait? Où Tavait-il attaché? Comment l'avait-il tué?

Le prêtre répondait avec complaisance, et j'avoue que

de ces demandes et réponses j'appris, ce soir-là, pas mal de choses sur la rage.

— Nous parlons de chiens enragés, dit mon beau-frère, en interrompant une dernière question de son fils, mais que dirais-tu, André, si tu entendais le pappas Séraphim te raconter qu'il a vu un homme enragé ?

— Un homme enragé! s'écria André, et, en même temps, tous, nous accablâmes le prêtre de questions. — Comment? Où? Quand? Qu'arriva-t-il ? Comment cela finit-il?

Les épais sourcils du pappas Séraphim s'étaient contractés en entendant les dernières paroles de mon beaufrère. Il ne répondit à aucune de nos questions qui se pressaient les unes sur les autres. Son silence et son air sombre témoignaient des tristes souvenirs qui oppressaient son cœur. Il ne lui était pas agréable de les raviver, mais, nous voyant, tous, curieux et impatients de l'entendre, il surmonta son hésitation, s'affermit sur sa chaise, ôta son bonnet, le posa sur la table, passa deux ou trois fois la main sur son front, et, promenant son regard tranquille successivement sur nos visages, il commença son récit en ces termes :

— Vous connaissez tous l'endroit appelé : les Vieilles-AireSj tout près d'ici, à l'extrémité du village. Comme vous vous le rappelez, notre cimetière est un peu plus loin, vers le couchant. A droite, il y a des vignes; à gauche, la montagne, et au milieu, la route qui conduit des Vieilles- A ires au cimetière. A mi-chemin, du côté de la montagne, vous devez avoir remarqué un grand pin solitaire. Ses vieilles branches forment une sorte d'oasis d'ombre, lorsque le soleil brûle cette campagne aride.

nom du malheureux Christos.

Treize années sont passées depuis ! C'était vers la miaoût. Depuis quelques jours, le bruit s'était répandu qu'un loup rôdait autour du village. Le vieux Mitros qui, cette année même, avait bâti sa petite chaumière, tout près des Aires, racontait qu'une nuit il avait été réveillé par les aboiements de son chien, et qu'ayant ouvert sa fenêtre, il avait vu, hors du mur de son enclos, un loup énorme. Il avait pris son fusil et fait feu, mais il avait manqué son coup, et, au clair de la lune, il avait vu le loup partir, en chancelant et la queue basse. Sa frayeur avait été telle qu'il n'avait pas pensé à recharger son fusil pour tirer un second coup. Nos bergers avaient aussi, de leur côté, parlé d'une rencontre pareille, de sorte que le village était plein du bruit que nous avions tout

près de nous un loup dangereux. Les paysans ne dormaient que d'un œil, toujours préoccupés de leur bétail.

Le danger était plus grand qu'ils ne se le figuraient, car l'ennemi, ce n'était pas un loup affamé, c'était une louve enragée.

Une après-midi, c'était un lundi, Christos faisait paître les moutons de son père près du pin dont je vous parlais. Assis à l'ombre, il était occupé à récurer une vieille écuelle à lait, lorsque, tout à coup, il voit ses moutons terrifiés s'enfuir en montant les uns sur les autres; il tourne les yeux du côté du cimetière, et que voit-il? A vingt pas de lui, la louve, hérissée, prête à l'attaque, montrait ses terribles dents.

Christos se lève aussitôt et saisit une pierre. D'ordinaire les loups ont peur de l'homme et se sauvent, mais que Dieu vous garde d'un auimal enragé !

Le pappas Séraphim, par un mouvement machinal, reprit son bonnet et le mit sur sa tête.

Après quelques moments de silence, il reprit :

— Permettez-moi, mes amis, de vous donner un conseil, tout en souhaitant que vous n'en ayez jamais besoin. Il n'est pas probable que vous vous trouviez en présence d'un loup enragé, mais si, Dieu vous en préserve! vous étiez attaqué par un chien enragé et que vous n'ayez pas une arme, ou un bâton assez fort pour lui casser la tête, prenez soin, avant tout, de préserver vos mains. Si vous luttez avec les mains contre cet animal, il vous mordra. Vous qui êtes vêtus à l'européenne, vous avez votre chapeau; moi, j'ai mon bonnet; le paysan a son fez; à tout prix, ne pensez qu'à garantir vos mains, et servez-vous

pour cela de n'importe quel objet comme d'un bouclier.

Christos n'avait ni le moyen ni le temps de se mettre à l'abri. La louve, au lieu de tourner le dos et de s'enfuir, dès qu'elle vit le jeune homme se lever, s'élança sur lui, et, avant même que Christos eût eu le temps de jeter la pierre qu'il tenait, les pattes de devant de la béte serraient son flanc droit, et ses dents déchiraient sa poitrine.

La pierre tomba de ses doigts, mais ses deux mains étaient libres.

Christos était le plus grand des jeunes gens de notre village, il était robuste et courageux, un vrai pallicare; il est vrai que le danger fait un brave même d'un l&che. Il abaisse brusquement son bras droit et serre fortement sous son aisselle le cou de la louve; de son bras gauche, il lui saisit la tète et essaye de l'étrangler.

Alors commença une lutte terrible. Les ongles et les dents de la bête enragée labouraient le flanc du malheureux qui ne pouvait faire usage de son couteau, car pour le tirer de sa ceinture il aurait dû lâcher le cou de la louve qu'il tenait toujours de sa main gauche. Il ne pouvait remuer son bras droit sans détendre le cran qui serrait la bête; il n'osait pas appeler au secours. Malheur à celui qui lutte s'il dépense ses forces à crier !

A la fin, tous les deux tombèrent par terre, sans se quitter, dans un horrible embrassement ; Christos dessus, la louve dessous ; mais celle-ci avait sa tête libre contre la poitrine de Christos, qu'elle déchirait toujours, en essayant de se dégager.

Christos sentait ses forces diminuer. 11 commençait à perdre courage, lorsque tout à coup il entendit une voix.

la voix du vieux Mitros : — « Tiens ferme, Christos; j'arrive! »

Les moutons de Christos, en fuyant, étaient arrivés jusqu'à la chaumière du vieux Mitros. Étonné, le vieillard ouvrit sa porte et vit de loin Christos aux prises avec la bête. Il détacha aussitôt son fusil de la muraille et se mit à courir aussi vite que le permettaient ses vieilles jambes.

Lorsqu'enfin il arriva sous le pin et qu'il vit ce groupe, il se trouva dans un grand embarras. Comment tirer sur la béte sans risquer de blesserl'hom-

me? Christos, puisant de nouvelles forces dans le secours qui lui venait, serre la tête de la louve, Técarte autant qu'il peut de sa poitrine , et crie : a Feu ! » Le vieillard, sans perdre de temps, appuie le canon de son fusil sur l'oreille de la béte et tire. La louve fut foudroyée.

Le pappas Séraphim se tut pendant quelques moments. Aucun de nous ne troubla son silence; nous voyions

qu'il avait encore autre chose à nous dire et nous attendions.

Cependant le soleil s'était couché. Dans la chambre, Tombre commençait à se faire dans les angles.

Les dames étaient toujours sur le balcon et nous entendions leurs conversations enjouées et leurs gais éclats de rire.

— Savez-vous, mes amis, continua le prêtre, à quoi je pensais, à quoi je pense souvent? Je pensais, à ce que nous coûte notre ignorance. Combien de maux ne pourrions-nous pas éviter ou amoindrir, si nos connaissances étaient plus développées ! Mais qui nous enseignerait ces choses ? Nous progressons graduellement, il est vrai, mais nous sommes encore bien arriérés. Croiriez-vous que dans tous les villages de cette conscription, il n'ya ni un médecin ni même une pharmacie ! Je ne sais si on a jamais imprimé à Athènes, mais assurément il n'est pas venu jusqu'ici, un livre ou une brochure contenant des conseils sur les moyens d'éviter ou de guérir les maladies les plus ordinaires. Je ne parle pas de la rage, mais de ces maladies qui moissonnent nos enfants. Mais laissons cela; cela viendra avec le temps.

Lorsque Christos retourna au village, appuyé sur Fépaule du vieux Mitros, blessé, sanglant, les habits déchirés, tout le monde fut en émoi. Je fus informé sur-lechamp de ce qui venait de se passer et j'allai le voir. Il demeurait chez son père, dans cette maison à un étage, sur le chemin de T Église. En bas, il y a un magasin et un pressoir d'huile ; au-dessus, deux petites chambres. On

monte par uq escalier extérieur placé sur la façade, du côté du chemin.

— Là où demeure maintenant le maître d'école ? demanda André.

— Oui, précisément! Lorsque je fus arrivé, j'eus la plus grande difficulté à pénétrer jusqu'à Christos. Les voisines avaient rempli les deux chambres et entouraient le jeune homme, pleines de bonne volonté, assurément, mais gênantes, et, au lieu de secours, n'apportant que la confusion.

La première chose à faire n'était pas de laver le sang ni de raccommoder les vêtements déchirés de Christos, mais de cautériser ses blessures. Personne ne songeait à cela. On ne se préoccupait que de se procurer l'herbe contre la rage. Que n'ai-je pas fait pour leur persuader d'envoyer le blessé immédiatement à Athènes, à l'hôpital. On ne voulait pas en entendre parler. L'herbe contre la rage et rien que l'herbe contre la rage ! Voilà la panacée que tout le monde cherchait. Malheureusement, au village personne n'avait cette herbe !

— Quelle plante est-ce? demandai-je au prêtre, en l'interrompant.

Tous les gens, autour de la table, se retournèrent de mon côté et je me sentais rougir sous ces regards. Je compris que mon interruption n'était pas du goût de l'auditoire et je me repentis de ma question inopportune. Ce n'était pas le moment de faire des recherches de botanique; je m'en aperçus trop tard.

— Je ne sais comment vous la décrire, car je ne la connais point, me répondit le prêtre. Je suppose qu'elle pousse à Salamine ; c'est le secret des moines du couvent

de Phanéroméni et une source de revenus pour eux (1).

Je me contentai de Texplication et je baissai la tête en silence.

Le pappas Séraphim comprit que j'étais gêné et, se tournant vers le reste de la compagnie, il reprit :

— A la fin, après beaucoup de difficultés, je réussis à convaincre Christos ainsi que ceux, ou plutôt celles, qui Tentouraient et il fut décidé qu'on le conduirait à Athènes. Il voulait ne s'en aller que le lendemain. J'insistai et je réussis à le faire partir tout de suite, en promettant de l'accompagner. Nous montâmes sur nos ânes et nous nous mîmes en route. Les voisines nous accompagnèrent de leurs vœux dont elles étaient prodigues, mais sans paraître aucunement convaincues que l'hôpital remplacerait utilement Therbe contre la rage. Nous arrivâmes à Athènes très tard. Je laissai Christos à l'hôpital et je retournai dans mon presbytère, au milieu de la nuit.

Tout cela était arrivé, comme je vous l'ai dit, le lundi. IjC jeudi, Christos revint au village, souffrant encore des brûlures de la cautérisation. Pour le reste, il paraissait bien portant. Quelques jours après, ses blessures étaient tout à fait cicatrisées.

Mais les paysans n'avaient pas confiance dans le traitement de l'hôpital. Leurs craintes venaient non pas de ce

(l) On voit que ce récit a été écrit avant les découvertes de M. Pasteur.

L'onguent des moines de Salamine est un mélange de poudre d'insecte coléoptère (Mylabris) et de la racine de la plante Cynanchum ereclum, de la famille dos Asclépiadées. Selon Fraas, cette plante est le 'Aiudxuvov des anciens, qui portait aussi le nom de KuvdiAopov et de HapôaXiayxs; {Synopt, plant, fl. classicœ, p. 160). Un autre nom du Cynanchum ereclum est Marsdenia erecta;en grec vulgaire, cette plante s'appelle 4'*6?io; (béte crevée) ou Au<ia6xop?ov (herbe pour la rage).

que la cautérisation avait été trop tardive, mais de ce qu on n'avait pas employé Therbe contre la rage. Pouvait-on prévenir ce terrible mal sans ce remède? Aliaaî T%Qf^/Mlf r\t\ r'Vknîoi^^r^

parai sait, sentait manife ter une quiétuc secret Lesmèi s'empre s a i e 1 d'appel leurs € fants po qu'il ne trou- V a s sent pas avec lui;les hom mes

semblaient le ménager comme s'ils avaient voulu écarter toute occasion de le mettre en colère. En un mot, le village était sur ses gardes. Christos partageait-il, lui aussi, les craintes des autres, quant à sa guérison? L'hésitation avec laquelle il me répondait quand je le rencon-

trais, le regard oblique qu'il jetait sur les passants pendant que je causais avec lui, tout cela, et bien d'autres choses encore, me paraissait un signe que le pauvre garçon n'était pas sans appréhension. Je le plaignais du fond de mon cœur. Figurez-vous, mes amis, les tourments, l'angoisse qu'on doit ressentir lorsque l'on a peur d'avoir le germe d'une pareille maladie et qu'on s'attend d'un jour à l'autre à la voir se déclarer.

— Ce qu'il y a de plus affreux, dit mon beau-frère, c'est que cette crainte même entretient le mal. Je lisais dernièrement un article à ce sujet, dans une revue scientifique. La peur qui s'empare de beaucoup de personnes, quand elles ont été mordues par un chien, peur qu'elles cachent soit par amour-propre, soit pour ne pas communiquer aux autres leur inquiétude, est en elle-même une maladie. Cet état pathologique aggrave les conséquences de la morsure et de la cautérisation. Ces causes, à elles seules, peuvent produire le tétanos. L'hydrophobie et le tétanos ont beaucoup de points de ressemblance. Voilà ce que disent les médecins. Mais, à quoi bon nous le dire, s'ils ne nous donnent pas, en même temps, le moyen de dominer ou de dissiper nos craintes secrètes. Voilà où je les attends. Mais, je vous demande pardon, mon père, de vous avoir interrompu.

— Sans avoir jamais rien lu de pareil, reprit le prêtre, j'ai pensé à cela.

Cependant les semaines se passaient et les paysans commençaient à oublier cette histoire, ou du moins, ils n'en parlaient plus, lorsque, tout à coup, vers la fin de septembre, un matin, le père de Christos vint me trouver pour me dire que son fils n'allait pas bien.

— Qu'a-t-il donc ?

— Je ne sais; il a la fièvre, il n'a pas d'appétit. J'allai le voir toute de suite. Je le trouvai, couché par

terre, sur sa cape. Il était calme, mais pâle et affecté de son état. Il me dit qu'il ne pouvait pas respirer, qu'il lui prenait parfois

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se. Je lui présentai un peu de lait et je l'engageai à le boire. Il se souleva et prit la tasse de mes mains, mais, dès qu'il l'eut approchée de ses lèvres , il fut saisi de frisson et de dégoût. J'eus à peine le temps de prendre la tasse de ses mains. Il eut des spasmes terribles; je crus qu'il allait passer. Peu à peu il revint à lui:

— Ah! me dit-il, la faute en est à mon père. S'il avait

eu soin de me procurer de Therbe contre la rage, je ne mourrais pas enragé !

Je tâchai de lui persuader que sa maladie n'était qu'un simple dérangement d'estomac. Je lui dis tout ce que je pouvais, malheureusement sans trop y croire moi-même, et je le quittai, lui promettant de revenir le soir, car, ce jour-là, j'avais à célébrer un mariage dans le village le plus éloigné de ma paroisse. C'est la vie du prêtre ! De la douleur à la joie! Du mariage à l'enterrement... Enfin!

Le soir, avant même de rentrer dans le village, j'appris que Christos avait le délire. Il était devenu furieux. Son père m'attendait au presbytère ; il voulait que je l'aidasse à transporter le malade dans une autre maison, au rez-de-chaussée. Ses voisins l'exigeaient. Ils avaient peur que Christos allât par les rues et ne se mît à mordre les gens qu'il rencontrerait. A l'étage où il se trouvait, on ne pouvait pas l'empêcher de sortir; il aurait pu sauter par la fenêtre. On voulait qu'il fût dans un rez-de-chaussée pour pouvoir mieux le garder. Les paysans avaient peur, et la peur rend féroce. Je compris que si le pauvre Christos devenait dangereux on le tuerait à coups de fusil.

Sans perdre de temps, je montai chez lui. Heureusement, je trouvai le malade dans une période de calme. Il était assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains. Les meubles de la chambre étaient dans le plus grand désordre, et, partout, on voyait des débris de pots cassés. Je dois avouer qu'à ce moment j'éprouvai un sentiment de frayeur. Je pensais que je commettais une imprudence en allant là, tout seul. Mais,

l'eussé-je voulu, il n'était plus temps de reculer. Je m'approchai de lui, je posai ma main sur sa tête, et je récitai une prière à haute voix.

Lorsque j'eus fini, il

fit le signe de la me baisa la main, n'êtes pas bien cher Christos, lui dis - je; allons dans la maison de votre oncle; venez. Là, per-.

sonne n'habite.

Vous serez mieux et plus tranquille.

Venez avec moi.

Il se leva sans rien dire.

— Je ne veux pas qu'on me voie, dit-il tranquillement.Ditesleur, à tous, de s'écarter de notre chemin

J'ouvris la porte et quoiqu'il n'y eût personne, je criai à haute voix :

— Allez-vous-en tous ; rentrez chez vous !

— La rue est tout à fait déserte, Christos ; allons.

— Je ne puis pas voir la lumière, mon père; elle me fait mal !

Le soleil approchait de son couchant, et, par la porte

ouverte, ses rayons se répandaient dans la chambre.

Christos prit sa cape, la mit sur sa tête, l'abaissa sur ses yeux et me tendit la main. Moi devant, lui derrière,

nous passâmes d'une maison à Tautre. Je restai assez longtemps près de lui, faisant tous mes efforts pour le consoler, et quand je partis, la nuit était tout à fait tombée.

Lorsque j'ouvris la porte pour sortir, il me sembla voir, dans l'obscurité, des hommes armés.

Je fermai la porte.

La clef était en dehors; je la retirai et je partis. Les paysans m'entourèrent aussitôt , m'accablant de questions sur le malade. Je leur dis qu'il allait mourir, et je les priai, au nom du Dieu de miséricorde, de le laisser mourir en paix.

Les malheureux n'étaient pas sans compassion. Ils plaignaient de tout leur cœur, leur ami, leur camarade , mais le

sentiment de la conservation est plus fort que la pitié, et la peur excite dans le cœur de l'homme ignorant des instincts de béte féroce...

A ce moment du récit, les dames vinrent nous rejoindre.

La fraîcheur de la soirée les chassait du balcon.

— Comment! Vous êtes encore dans l'obscurité, dit ma sœur. Le pappas Séraphim doit vous raconter quel-

que belle histoire. Dites-nous la donc; cela nous divertira.

Et elle commanda d'apporter de la lumière.

— Qu'est devenu Christos? demanda tout bas André.

Le prêtre ferma les yeux et étendit horizontalement la main.

Je ne voulus pas approfondir ce que ce geste signiliait.

Était-il mort naturellement? Tavait-on tué?

Le domestique entra avec les bougies allumées et nous changeâmes de conversation.

PHILIPPE MARTHAS

PHILIPPE MARTHAS

Les jeunes gens d'aujourd'hui peuvent difficilement se faire une idée exacte de ce qu'étaient, avant qu'ils fussent au monde, les villes de la Grèce, actuellement si florissantes. Syra possède maintenant des rues carrossables; même, sur la place, on peut trouver une station de voitures à deux chevaux; de plus, ô miracle! on parle de l'établissement d'un tramway entre la ville et la campagne. Et pourtant, deux frères de ma connaissance, vieux, tous les deux aujourd'hui, se rappellent l'impression que leur produisit, il y a cinquante ans, quand ils allèrent pour la première fois à Athènes, la reine Amélie achevai. Le spectacle était, pour eux, aussi imposant que nouveau. Ils voyaient la première reine de Grèce, la belle Amélie, alors l'idole du peuple, et ils la voyaient sur un animal noble, vif et gracieux, assise de côté sur une selle européenne toute différente du bat que, seul, ils connaissaient alors. Ils rentrèrent à la maison, ébahis : — « Mère! mère! s'écria le plus jeune, j'ai vu la reine sur un bel âne! X) — a Ce n'était pas un âne, dit le plus grand avec un ton de supériorité; c'était un mulet. »

Etait-ce leur faute, à Tun et à l'autre, si leurs connaissances en zoologie étaient si imparfaites? A Syra, il n'y avait pas un seul cheval. Ils n'en avaient jamais vu, même en peinture, car les enfants, à cette époque, ne recevaient pas en cadeau, comme maintenant, des publications illustrées ni des jouets artistiques.

Si, cependant, Syra était arriérée en ce qui concerne les chevaux et les voitures, je crois ne faire tort à aucune ville de la Grèce, en disant qu'elle les avait devancées toutes en civilisation européenne. Les habitants d'Athènes portaient encore, pour la plupart du moins, la fustanelle, quand presque tous ceux de Syra, qui avaient franchi le premier degré de l'échelle sociale, étaient vêtus à l'européenne. Le café historique de la Belle Grèce était le seul lieu de rendez-vous des habitants de la capitale (excepté les gens sérieux qui allaient, de préférence, échanger leurs idées dans quelque pharmacie à la mode), tandis que les négociants de Syra avaient, non seulement un, mais deux cercles excellents dans lesquels, pendant le carnaval, on donnait des bals renommés. De sorte qu'en venant à Syra de n'importe quel pays de la Grèce, on rencontrait les signes extérieurs de mœurs européennes que l'on aurait en vain cherchés ailleurs.

Ceci s'explique aisément. D'abord, les premiers fondateurs d'Hermoupolis, la nouvelle ville, arrachés de leurs foyers par la tourmente révolutionnaire et transplantés sur un sol nouveau, pouvaient, plus facilement que les autres Grecs, abandonner les mœurs et les coutumes antiques. De plus, ils appartenaient, pour la majeure partie, aux classes commerçantes; plusieurs avaient voyagé à l'étranger, où bien avaient des parents établis en Europe.

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Aussi, profitant dés circonstances, dès Tabord favorables, avaient-ils su concentrer dans cette île tout le commerce de la Grèce. C'est dans son port que les navires à voiles apportaient leurs marchandises et que les bateaux à vapeur faisaient escale. En un mot, Hermoupolis fut le premier trait d'union entre le nouvel Etat hellénique et l'Europe occidentale.

A la vérité , \ européanisation acquise de la sorte portait la double empreinte, et de la hâte avec laquelle elle avait été importée du dehors, et de l'insuffisance des moyens pour l'appliquer. Ces nouveaux Européens semblaient n'avoir pas eu encore le temps de se bien habituer à leurs nouveaux usages et à leurs nouveaux habits. Leur costume était rarement à la dernière mode, ou même d'une mode uniforme, conséquence de son origine diverse ou de l'indépendance artistique des tailleurs indigènes. Dans les cercles, même pendant les bals, il régnait un certain sans-façon plus grand, parfois, que ne le comportait l'étiquette de cette civilisation qu'on tentait d'introduire. Somme toute, dans cette société, dont les éléments étaient hétérogènes et qui vivait au milieu de circonstances difficiles et anormales, il y avait quelque chose d'étrange, on pourrait même dire d'incohérent.

Cette étrangeté apparaissait, surtout, dans quelques types des habitants de la nouvelle cité, qui auraient fourni une ample matière à l'observateur ou au caricaturiste, si le sentiment du ridicule ne s'émoussait au milieu de l'instabilité générale et au souvenir encore récent des malheurs, dont la formation d'Hermoupolis était le résultat. Du reste, l'habitude familiarise avec toute étrangeté. Les types excentriques auxquels nous faisons allusion finirent

Qoo^Qi

par être considérés comme tout naturels, ils n'attiraient même plus Tattention.

Parmi les originaux que ces observations pourront rappeler au souvenir de ceux de nos lecteurs qui ont vécu, en ce temps là à Syra, la figure de M. Philippe Martbas se présentera assurément une des premières. Ceux qui Tout vu une fois ont peut-être oublié son nom, mais ils se souviennent de Tbomme, car il avait des traits singuliers qui s'imposaient à la mémoire. Ses cheveux étaient noirs encore, mais un de ses sourcils, celui de droite, était blanc ; son épaisse moustache était divisée aussi en deux couleurs distinctes, mais, à l'inverse des sourcils, elle était noire à droite et blanche à gauche. Ce croisement de deux couleurs donnait à sa physionomie une expression étrange. S'il avait teint ses poils blancs, il aurait pu passer pour un bel homme ; mais, quand il était venu, pour la première fois, à Syra, qui songeait alors à la coquetterie? Plus tard, à mesure que les événements politiques se calmèrent, et que les petits soucis de la vie prirent une importance plus grande, il y eut, en cette ville, des vendeurs et des acheteurs de teintures diverses. Mais alors, Philippe aurait excité l'étonnement et la raillerie de tout le monde, s'il lui avait passé par l'esprit de recourir à de pareils moyens pour se donner l'uniformité de couleur qui lui manquait. On était accoutumé à le voir ainsi et personne n'y prenait plus garde.

11 est vrai que quelques mauvais plaisants persistaient à lui répéter, de temps en temps, une ancienne raillerie inventée par un Chiote, fort sur les Ecritures, et inspirée par le nom de Philippe ; mais celui-ci ne sourcillait pas et ne prenait pas garde lorsque, sur son passage, il entendait

PHILIPPE MARTHAS. 123

murmurer la phrase de TEvangile : « Martha, Martha, tu te préoccupes de beaucoup de choses, tandis qu'il n'est besoin que d'une seule ! » et, en disant une seule, ils se frisaient la moustache ou se frottaient le sourcil.

Si la phrase de TÉvangile pouvait vraiment s'adresser à l'homonyme de Marthe , quant à la couleur de ses cheveux et de sa barbe , la première partie ne pouvait certainement pas s'appliquer à lui. Il ne se préoccupait pas de beaucoup de choses, l'infortuné; au contraire, il paraissait ne s'employer qu'à remplir honnêtement la tâche qui lui procurait son pain quotidien.

Pour le reste, il n'avait ni relations de société ni connaissances particulières. On ne l'avait jamais vu entrer dans un café ni dans aucune maison autre que la sienne. Inoffensif, taciturne, grave, il allait, avec une ponctualité exemplaire, de sa maison au bureau de ceux qui l'employaient, et, de là, rentrait chez lui, pauvrement vêtu, quoique toujours très propre et très convenable.

Il n'avait jamais demeuré ailleurs que dans la petite rue, près de l'église catholique. Je ne sais pas si cette rue a actuellement l'honneur de porter un nom. Sa modeste maison, qui, depuis, a été démolie, ne se composait que de deux chambres et d'une cuisine. Les voisines affirmaient que jamais fumée n'était sortie de sa cheminée. Plusieurs personnes avaient voulu, au commencement, par sympathie, lui offrir quelques petites choses, sous le prétexte de lui faire goûter un gâteau bien réussi ou partager le plat fait pour la fête d'un mari ou d'un fils; il refusait toujours, poliment, mais d'une manière qui n'admettait pas de réplique. Les voisines avaient donc cessé, l'une après l'autre, leurs offres obligeantes, et Philippe

xNOUVELLES GRECQUES.

continuait à porter, chaque jour, dans un morceau de gros papier ou dans une feuille de chou, son frugal repas qui n'avait pas besoin de passer par la cuisine.

Les maisons de cette rue, du côté qui donne sur la

me se le rappellent tous iissent Syra, ur des rochers moins escarde Philiprée de la une cour était bâtie a r rière autres, de son balbois semme susdessus de profonde droit, le vent soufentendait, làment des vagues, et, quel-

mer, comceux qui sont bAplus ou pés. Celle pe, séparue par murée , plus en que les sorte que con de blait compendu aula mer, en cet en- Lorsque fiait, on haut,le sourd mugisse-

quefois, Técume se brisant sur les rochers, rejaillissait jusque sur sa maison.

Philippe avait garanti son balcon, par des planches placées des deux côtés, comme ceux des maisons voisines, qui devenaient ainsi des lieux de repos frais et abrités durant les chaudes nuits de Tété; mais tandis que la couverture des autres balcons s'enlevait pendant

PHILIPPE MARTHAS. 125

l'hiver, celle de Philippe restait constamment à demeure. C'est dans cette maison que Philippe passait toutes les heures de liberté que lui laissait son travail. Le dimanche, il allait régulièrement à l'église de la Transfiguration. Quelquefois, après le service, des paysans, ou bien, en temps d'hiver, des chasseurs, rentrant chez eux, l'avaient

rencontré tantôt se promenant sur les hauteurs escarpées de Syra, tantôt assis sur un rocher, les yeux fixés sur les montagnes de l'île de Tinos; mais personne ne l'avait jamais vu hors de chez lui, le soir.

Il gagnait sa vie en faisant le métier d'interprète ou de secrétaire pour la langue anglaise. C'est, par son entremise, que s'opéraient toutes les communications entre les capitaines anglais et leurs correspondants. Chaque fois qu'un négociant recevait une lettre en anglais, c'est à

Philippe qu'il avait recours pour se la faire traduire. Quand il s'agissait de libeller des connaissements ou des lettres de change en anglais, c'est sa belle écriture qui remplissait les blancs des formules imprimées. Il était assez mal payé pour cette besogne, mais les rapports commerciaux de Syra avec TAngleterre étaient si nombreux que le travail ne lui manquait pas, et ses besoins étaient si modestes que ce qu'il gagnait lui suffisait.

Mais où et comment Philippe avait-il appris l'anglais? On savait seulement que, resté orphelin après la catastrophe de rtle de Cypre, pendant la Révolution, il avait été sauvé par un navire américain qui l'avait transporté en Amérique. Ayant atteint Tâge d'homme, il était revenu en Grèce. Dans les premiers temps, on disait même qu'il avait étudié la médecine, mais, comme il n'exerçait point, on cessa bientôt d'en parler et on n'y pensa plus. Lorsqu'il parut, pour la première fois, à Syra, on disait bien d'autres choses sur son compte ! Pendant quelque temps, le bruit courut qu'il avait été fou. Des habitants de Tinos racontaient même des épisodes de sa folie supposée ; mais l'homme paraissait jouir de toute son intelligence. Son isolement et sa gravité n'étaient pas choses inexplicables dans la situation générale où se trouvaient alors les Grecs, de sorte que tous les bruits relatifs à son dérangement d'esprit se dissipèrent peu à peu. En somme, les habitants de Syra ne s'occupaient plus de lui. Il ne dérangeait personne, il n'était à charge à personne, son seul désir était de passer inaperçu, et ce désir, il l'avait réalisé.

Pourtant, cette vie isolée et effacée cachait une lamentable histoire, une lutte longue, une lutte de tous les instants entre son cœur et son esprit. Ceux qui le voyaient

PHILIPPE MARTHAS. 127

remplir tranquillement et sans faire d'erreur les formules des lettres de change, ne se doutaient pas de la tempête qui grondait dans son âme.

Le secret de Philippe Marthas serait mort avec lui, si, comme une épave flottant après un naufrage, quelques notes de sa main n'avaient été conservées.

Pourquoi donc écrivait-il ? Il n'avait certainement pas l'intention de raconter les événements de sa vie. Il écrivait, parce que, quand on est obsédé toujours par la même pensée, on sent le besoin de soulager sa soufl'rance en la confiant à quelqu'un. Si l'on a un ami, c'est lui que l'on prend pour confident; si on a la foi, on soulage son cœur auprès d'un confesseur, sinon le cœur débordant se répand en monologues sans suite, ou si l'on sait écrire, on jette ses confidences sur le papier.

Voilà pourquoi Philippe écrivait.

Le cahier dans lequel il déposait ses pensées et les fragments de son autobiographie lui servait, en outre, de mémorandum et de livre de comptes. Il y marquait, avec précision, l'argent qu'il gagnait et celui qu'il dépensait, comme un homme qui veut être toujours en règle et libre de toute dette. Ses diverses occupations dans les différents bureaux y étaient soigneusement notées au jour le jour.

Au milieu de ces notes, il y avait, parfois, des formules médicales qui prouvaient qu'il n'avait pas oublié ses études de médecine, mais chose singulière, toutes ces formules se rapportaient à la préparation des narcotiques. Les éléments étaient à peu près les mêmes, mais les mélanges et les doses variaient à l'infini. Ses études avaient évidemment été tournées, surtout, du côté des anesthésiques.

Pêle-mêle , dans ces notes , il y avait des lignes sur sa

vie, qui ont dû être écrites entre les années 1845 et 1847.

Ce cahier est un livre de comptes, petit in-4**; les triples lignes rouges des colonnes, pour la division des livres anglaises, prouvent qu'il est de provenance anglaise. Sa conservation est due incontestablement à son format. On Ta pris, sans doute pour un volume imprimé, et c'est pour cela qu'il se trouve déposé dans la bibliothèque de Syra.

Je ne fais nulle difficulté de confesser que ma première pensée avait été d'utiliser les notes de Philippe, en leur donnant une forme plus méthodique; mais, après mûre réflexion, j'ai cru qu'il valait mieux les soumettre telles quelles au lecteur. Son imagination en remplira les lacunes.

Voici ces notes :

PHILIPPE MARTHAS. 129

a La femme de Psara, ma voisine, a Thabitude de s'as-

;ur le pas de sa porte, le >ir, son premier-né entre )3 bras, pour attendre son ari. Quand je rentre chez oi, je suis obligé de passer îvant elle ; elle me souhaite bonsoir en souriant et ouve toujours moyen de me dire quel- ^ que chose qui

m'oblige â lui i^^yjuKJL^^, ^^«^xvJJefois, elle donne le sein à son enfant, en cachant de sa main sa poitrine découverte. Elle n'est pas ce qu'on peut appeler jolie, ma voisine, mais lorsque, penchant la tête, elle porte son regard sur les yeux grands ouverts de son nourrisson, avec un ineffable sourire d'amour sur les lèvres, son visage s'embellit, l'amour maternel le transfigure.

Je m'arrête alors devant elle et je la regarde. Je la regarde, mais ce n'est pas elle que je vois. Une autre forme belle, adorée, me semble assise, là, sur le seuil de cette porte. Je crois voir ma femme nourrissant notre enfant.

NOUVELLES GRECQUKS. 17

Le mouchoir vert, qui couvre la tête de la femme de Psara, devient pour moi la gracieuse coiffure des Smyrniotes. Ses cheveux noirs me semblent blonds, et deux yeux bleus fixent sur moi un regard indescriptible. Mais, tandis que je rêve ainsi, la vision change; les yeux se fer-

ment; le visage rose pâlit; l'enfant cesse de respirer, et je vois sa mère morte, telle que je l'ai vue, telle que je la vois toujours devant moi.

Ah! pourquoi mon rêve ne s'est-il pas réalisé? Pourquoi? Parce que mes mains maudites ont détruit mon bonheur. C'est moi qui suis le coupable! C'est moi qui suis le meurtrier! »

PHILIPPE MARTHAS. 131

<îc Aujourd'hui, j'ai rencontré le médecin allemand qui est récemment arrivé ici. Son compatriote, qui raccompagnait, lui poussa le coude tan- dis que nous nous croi- sions. Le médecin a tourné les yeux de mon côté et m'a examiné avec curiosité. Je l'ai entendu dire, derrière moi : a Conséquence, sans doute, de quelque trouble moral. » 11 ne croyait pas que je pou- vais le comprendre et que, moi aussi, j'a- vais étudié la médeci- ne.

Son diagnostic témoigne de sa perspicacité. En effet, la couleur de mes cheveux a changé , pendant les dix mois de mon séjour à rÉvangelistria (1); mais j'ignore encore

(1) Couvent ot t^gliso miraculouso clans l'île de Tinos, où les malades de tous les pays grecs font des i)élerinau:es pieux, et où l'on conduisait et, souvent, on enfermait les fous.

si cette altération est survenue tout d'un coup ou graduellement. Je ne m'en suis jamais informé. On me considérait là comme un fou et on me traitait comme tel. Personne ne pouvait pénétrer ce qui se passait dans le fond de mon âme; personne ne se doutait du fardeau qui pesait sur ma conscience ; personne ne voyait le fantôme qui

était sans cesse devant mes yeux; et on attribuait mon désespoir à un dérangement d'esprit ! et on me torturait pour me guérir ! et on a cru qu'on m'avait guéri !

Non, je n'étais pas fou; ou bien, si je Tétais alors, je le suis encore, aujourd'hui, car, aujourd'hui encore la même image flotte toujours devant moi, le même désespoir m'accable, la môme obsession de la mort me tourmente, la même volonté de me punir moi-même me domine !

Mais, alors, je croyais que la mort était le plus grand

PHILIPPE MARTHAS. 133

des châtiments. Ce ne sont pas les hommes qui m'ont fait changer d'opinion, c'est le vieux prêtre de l'Evangelistria qui m'a prouvé que la vie était une expiation plus cruelle que la mort. Oh! comme il avait raison! Il m'a fait jurer d'attendre que la mort vînt me prendre d'elle-même ! Que de fois ne me suis-je pas repenti d'avoir fait ce serment ! Que de fois n'ai-je pas été tenté de ne pas tenir ma promesse !

Mais non; je la tiendrai fidèlement. »

(( Souvent, je m'étonne moi-mônie de pouvoir accomplir si ponctuellement mon office de commis, tandis que mon esprit est ailleurs. Comment mon attention peut-elle se concentrer sur mon travail tandis que mon âme est absente ? Y aurait-il deux hommes en moi, dont l'activité se partage? D'un côté, l'esclave de l'habitude, la roue inconsciente, la machine qui agit et, de l'autre, la pensée immuable, le souvenir indomptable, la douleur éternelle? D'un côté, la volonté; de l'autre, la conscience? J'ai tâché de tuer la douleur, de chasser la pensée , de dompter le souvenir. La lutte a été longue entre les deux éléments opposés, mais

la volonté n'a rien pu; c'est la conscience qui a vaincu. »

PHILIPPE MARÏHAS. 135

(( Le médecin allemand fait des miracles! J'entends partout exalter ses hauts faits. 11 a guéri Tun d'une maladie longue et persistante; il a sauvé un autre qui était condamné partons les médecins. Les malades viennent en foule assiéger sa maison; ses confrères réclament son

concours; il est le sujet de toutes les conversations et un objet d'admiration pour Syra tout entière .

Voilà l'avenir que me présageaient mes maîtres et mes condisciples, lorsque j'ai quitté l'Amérique. Voilà l'avenir que me promettait le président de l'École, lorsque, dans la grande salle , il accompagnait d'un discours latin la remise de mon diplôme, et que la foule, qui se pressait autour de moi, acclamait le nouveau docteur srrec.

Pourquoi me rappeler cela? A quoi bon? Je ne suis plus médecin, depuis que ma science a donné la mort au lieu de la guérison, le meurtre au lieu du salut. Alors, c'était la conscience qui m'imposait ce devoir. Aujourd'hui, c'est, de plus, l'ignorance. Depuis dix ans, j'ai oublié la médecine que je n'exerce plus. Maintenant, je suis commis pour la langue anglaise et rien de plus, pas autre chose. Personne, ici, ne sait que je suis médecin, et si quelqu'un l'a su, il l'a oublié. Je ne regrette pas la décision que j'ai prise; cela devait être ainsi; cela est, et c'est bien. Actuellement, c'est fini. »

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« Depuis quelque temps, un doute, qui m'a tourmenté autrefois, me revient souvent à Tesprit.

J'hésite sur tout, sur le passé, sur le présent, sur mon existence même. Il me semble qu'en effet mes facultés échappent à ma volonté, que ma pensée chancelle que ma douleur elle-même. . .

Pourquoi toutes ces idées? Pourquoi ces doutes qui rendent encore plus lourd pour moi le fardeau insupportable de la vie? Ceux dont l'intelligence est malade n'ont pas conscience de leur état. Ah ! plût au ciel que je fusse comme eux! »

« La nuit, dans mon insomnie, lorsque je regarde, de mon balcon, les étoiles innombrables qui étincellent dans le calme infini du ciel et que, au-dessous de moi, j'entends le murmure tranquille de la mer apaisée , je vois passer devant mes yeux , comme des images instantanées et successives, les rares souvenirs heureux de ma vie. Je me rappelle alors celui qui fut mon bienfaiteur en Amérique; je me rappelle le prêtre de l'Evangelistria; je me rappelle ma voisine, cette femme de Psara. Les hommes ne m'ont

XOUVELI.F.S GRECQUES. 18

13S NOUVELLKS GRFXQUES.

jamais refusé leur sympathie; au contraire, c'est moi qui ne Tai jamais demandée et qui la repousse. Peut-ôtre, si je l'avais implorée, ne me Teût-on pas donnée, car le malheur fatigue à la longue. La compassion donne son

aumône d'une façon éphémère, et se refuse à une longue imposition.

Je suis reconnaissant de tous les témoignages de sympathie que les hommes m'ont donnés, mais je ne recherche ni leur amitié ni leur compassion.

Ce que je veux, c'est TindifTérence ! Je désire passer inconnu et inaperçu au milieu de tous ces étrangers, supportant mon malheur en secret, jusqu'à ce qu'arrive enfin pour moi l'heure tant souhaitée du repos. »

PHILIPPE MARTHAS. 139

ce II m'est venu à Tidée de faire la connaissance de TAllemand, de m'informer, auprès de lui, des progrès de la science dans Tusage desanesthésiques. Je voudrais savoir par quelle erreur j'ai causé sa mort.

Mais à quoi bon ! Le mal est irréparable ; la morte ne peut plus revivre. Pourquoi faire connaître à cet étranger ce que tout le monde ignore ? Sa mort a été attribuée à des suites de couches, et lorsque, dans mon désespoir, je m'écriais que c'était moi qui l'avais tuée, tout le monde se méprenait sur le sens de mes paroles; ils croyaient tous, même sa mère, que c'était la douleur qui m'égarait ! Que mon terrible secret reste à jamais enseveli dans mon cœur! Seul le prêtre de Tinos l'a su, et il est mort, lui aussi.

Je ne parlerai pas à l'Allemand.

Et pourtant, combien de fois, depuis, ai-je médité sur les proportions et calculé la force de l'éthcr qui a causé sa mort! Mais cela ne peut pas se prouver par le calcul; il faut des expériences et des expériences, je n'en ai pas fait depuis et je n'en ferai pas. Combien en ai-je faites à Boston ! Combien à Tinos ! Et à quoi tout cela a-t-il abouti ?

Je

ce

rhiimanité souffrante, — et j'ai tué

ma femme !

Comment un doute n'a-t-il pas, à ce moment, retenu ma main? Comment, dans ma présomption aveugle, ai-je pu être si sûr du succès? Je la voyais en proie aux douleurs, je la voyais en danger de mort, et je me suis ser>'i de Téther pour l'endormir. Je Tendormis, persuadé qu'à son réveil je pourrais lui montrer son enfant, cause de toutes ces souffrances! Elle ne s'est pas réveillée. C'est moi qui me réveillai de ma sécurité trompeuse lorsque je la vis devant moi morte ! Et mon enfant mort avec elle !

D'où est venue mon erreur? Me suis-je trompé sur la dose? Est-ce l'acide oxique qui dominait trop dans la préparation? Me suis-je trompé sur son tempérament, ou

PHILIPPE MARTHAS. 141

bien une complication imprévue s'est-elle produite chez elle? Oh! coupable présomption! Qu'étais-je, moi, pour croire posséder les mystères de la nature ? Lorsque je vis, sur son visage, la pâleur de la mort et que je sentis cesser les battements de son cœur, alors je compris toute Thorreur de ma situation! Dans mon désespoir, je suis allé me jeter dans la mer ! Oh ! pourquoi m'a-t-on sauvé ? Pourquoi ne m'a-t-on pas laissé mourir alors? Qu'ai-je gagné à vivre depuis ? »

a Pourquoi l'Allemand est-il venu ici? Pourquoi a-t-il quitté son pays? Serait-ce aussi le malheur qui l'aurait poussé avenir s'ensevelir, vivant, au milieu d'étrangers? Mais lui, il exerce la médecine, tandis que moi je l'ai abandonnée.

L'infortune a des phases diverses et revêt des formes infinies. Le malheur de l'un ne ressemble pas au malheur de l'autre ! Qui sait comment celui-là a payé son tribut à la destinée? Qui sait comment sa conscience supporte son fardeau ? »

ce Souvent, je me rappelle ma première promenade avec ma fiancée. Le soleil était couché, mais ses rayons éclai-

heur. Nous passions devant le moulin à vent qui est aux portes de la ville; ses ailes étaient au repos, ses toiles étaient roulées. Devant la porte de la cabane attenante, le vieux meunier et sa femme étaient assis sur un

PHILIPPE MARTHAS. 143

banc de bois; leur fils arrosait le jardin autour du moulin; leur belle-fille, sur un tabouret bas, cousait en se penchant, pour voir; deux petits enfants jouaient autour de ces gens et leurs rires joyeux retentissaient. C'était là Timage du vrai bonheur.

Nous nous arrêtâmes, jouissant de loin du plaisir de voir ces bonnes gens si tranquillement heureux. Je pressai tout ému la main de ma fiancée : « Oh! m'écriai-je, Dieu nous permettra sans doute de vieillir ainsi, entourés de notre famille! » Elle sourit! a Tu vas trop vite, me ditelle, jouissons du présent, sans penser d'avance à un avenir éloigné ! »

Nous n'avons pas joui de la jeunesse, et la vieillesse n'est pas venue... du moins pour elle. »

« Le fondement du bonheur, c'est l'ignorance de l'avenir. Qui pourrait jamais jouir d'un seul moment, s'il savait que la joie d'aujourd'hui doit se changer demain en douleur? Qui se laisserait aller aux délices de l'amour, s'il savait quelles angoisses doivent découler de la source d'où jaillit le bonheur ? Qui se laisserait aller à l'espérance si tous les malheurs qui doivent survenir lui étaient dévoilés? Tant que l'homme est jeune, le champ de l'inconnu s'étend, vaste, devant ses yeux éblouis, et plus l'avenir est loin, plus grand est le bonheur qui vient de l'ignorance du malheur à venir.

Mais quand le doigt de la Destinée se pose sur la page ouverte, lorsque le voile qui couvre l'avenir se déchire et laisse voir les épreuves qui nous sont réservées, alors rillusion se dissipe; alors vient un cruel réveil, et le désespoir remplace le rêve.

Je le vois, moi, le doigt de la Destinée ; je vois son ombre se projeter sur le livre ouvert; à travers le voile déchiré, j'aperçois, tracée d'avance, l'ornière où se traînera ma vie jusqu'au précipice où elle va aboutir.

Mais non, je me trompe; je suis trop orgueilleux. Je ne puis pas me vanter même de cela. Le désespéré sait seulement ce qui lui manque; il sait qu'il vit et qu'il vivra des jours qui ne seront plus éclairés par la lumière du bonheur. Il ne sait, il ne peut prévoir ce qui est encore caché dans les ténèbres.

Mais la coupe est pleine ; il n'y a plus place même pour une seule goutte ! Rien ne pourrait en augmenter l'amertume ! Et pourtant cette amertume ne s'augmente-t-elle pas d'elle-même, à mesure que le temps passe?

Oh ! le poids de la vie ! Oh ! le dégoût insupportable de l'existence! »

« Enfin! la solution se présente d'elle-même; l'heure si ardemment désirée approche !

Cette nuit, tandis que le vent mugissait autour de ma maison et que la mer grondait au-dessous de moi, j'ai entendu tout à coup le bois craquer et j'ai senti monbal-

PHILIPPE MARTHAS. 145

con s'ébranler. Mon premier sentiment a été la peur! Avant de dominer ma pensée, j'ai été dominé par l'instinct irréfléchi de la conservation. Mais cette peur a passé comme un éclair, et mon cœur s'est rempli de joie. Je me suis soulevé, et j'ai vu, tout au-dessous de moi, la mer écumante. J'ai essayé d'ébranler de nouveau le balcon; seul, le côté où se trouvait ma tète a fléchi, mais en reprenant sa position. J'ai tâché de maîtriser mes impressions et de mettre un peu d'ordre dans mes idées.

J'ai d'abord essayé de me rendre compte de ce qui avait craqué, comment et pourquoi.

Je n'ai jamais pu voir mon balcon d'en bas. Par les clous que j'aperçois, je sais que, comme tous ceux qui sont en bois, il est soutenu par des traverses qui entrent dans le mur. Mais, d'en haut, on ne peut connaître avec précision ni leur épaisseur, ni leur force. Quoi qu'il en soit, le travail de la destruction se fait peu à peu et le bois est fatigué. Les traverses vermoulues se sont disjointes, mais pas encore jusqu'au bout. Elles doivent être, toutes les deux, du même bois et de la même force, Pourquoi celle qui est sous mes pieds n'a-t-elle pas craqué et fléchi comme l'autre? Parce que, sans doute, le poids est moindre de ce côté, et que, pour cette raison, la destruction progresse plus lentement.

Mais, si une seule traverse se cassait, le balcon serait renversé sans tomber, et alors qu'aurais-je gagné? Pour qu'il tombe, il faut que les deux traverses se cassent simultanément; alors, pendant une nuit de tempête, il s'effondrera sous mon poids, et mon martyre aura cessé. Je vais changer mon lit de place. Je vais mettre ma tête du côté où, jusqu'ici, j'avais les pieds.

NOLTELLES GRECQUES. 19

Est-ce qu'en agissant ainsi, je manque au serment que j'ai fait? Non! ce n'est pas moi qui vais au-devant de la mort, c'est la mort qui vient au-devant de moi.

Qu'elle soit la bienvenue ! »

ce Une semaine tout entière a passé, et la traverse résiste toujours. Ni craquement, ni ébranlement, jusqu'ici du moins. J'attendrai patiemment. Je ne veux pas hâter la catastrophe. Maintenant je suis certain qu'elle viendra d'elle-même. J'ai déjà fait l'essai de ce qui arrivera lorsque le balcon, brisé, s'écroulera. J'ai laissé tomber une grosse pierre sur le rocher; la pierre a roulé par soubresauts jusqu'au bout, et je l'ai entendue, delà, s'engloutir dans la mer profonde. J'ai jeté une petite pierre; elle a roulé de même, puis elle est tombée. Il n'y a, sur le rocher, aucune aspérité capable d'arrêter ma chute jusqu'au fond du précipice. »

« Attention ! attention ! Aujourd'hui je me suis surpris moi-même parlant tout haut dans la rue, peut-être même faisant des gestes. Tandis que je revenais à la maison, une vieille femme, au tournant de la rue, s'est arrêtée

PHILIPPE MARTHAS. 147

tout à coup devant moi, comme effrayée, et m'a regardé avec étonne- ment. Revenu à moi, j'ai en- tendu le sonde mavoix.Atten- tion! Si je me trahis, si on se doute de mon projet, on pour- rait en empocher Fexécu- tion. C'est pour cela que je n'ai pas interrompu mon travail. C'est pour cela que je vais comme d'ordinaire, dans les bureaux de ceux qui m'em- ploient. Mais, si je ne suis plus maître de moi, si ma voix trahit mes pensées, à mon insu et malgré moi, alors à quoi aboutiraient tous mes efforts ? Attention ! ne nous trahissons pas ! »

a Aujourd'hui, j'ai rencontré, dans la rue, le médecin allemand : il pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Il était ivre. J'avais entendu dire, autrefois, qu'il avait l'habitude de boire, mais je n'y avais pas pris garde. Je comprends ce qui le fait agir ainsi ; le malheureux veut, sans doute, étouffer la voix de sa conscience, et, pour ne pas l'entendre, il a recours à ce triste moyen.

Il y a des souvenirs et des pensées dont l'homme ne peut pas supporter le tourment. Il s'efforce de les chasser, mais en vain. Comment s'y soustraire? En soumettant

son esprit à un travail sans trêve ? Mais entre Tobjet de ses méditations et ses regards vient se glisser Tirnage qu'il voudrait oublier. lia beau fermer les yeux, toujours illa voit devant lui. S'il recherche l'oubli dans les émotions d'une vie d'aventures, il ne le trouvera pas non plus. Si loin qu'il aille, sa conscience et sa douleur s'attacheront à ses pas; alors il se livre à l'ivresse, pour s'abrutir. Il y a des gens qui perdent ainsi la raison.

Mon Dieu! mon Dieu! la mort, n'est-ce pas plus simple? N'est-ce pas préférable? »

a Le balcon est toujours solide sous ma tête ; mais, sous mes pieds, je le sens fléchir davantage et plus aisément. Je suppose que la traverse s'est fendue horizontalement, sans être cependant cassée dans toute sa longueur. Voilà pourquoi elle résiste encore. Je pense que lorsque ce soutien lui manquera le balcon s'écroulera, môme si l'autre traverse est encore solide. Peut-être ne tombera-t-il pas tout entier sur le rocher et restera-t-il suspendu d'un seul côté. Dans ce cas, ce qui se trouve dessus devra glisser. La balustrade n'empêchera pas la chute. J'ai bien examiné le bois qui la tient tout autour. Il est fixé des deux côtés dans le mur, mais si faiblement que le moindre effort le fera céder. Je n'aurai pas besoin d'attendre que l'autre traverse craque et se fende aussi. Je vais remettre mon oreiller du côté qui vacille. La fin viendra peut-être plus vite ainsi. »

PHILIPPE MARTHAS. 149

ce La destinée veut donc que la mer soit notre tombeau de famille ! J'ai toujours eu le pressentiment que, moi aussi, j'y trouverais le repos éternel. Les autres sont absorbés par la terre ; nos ossements, à nous, sont recouverts par des algues marines et par des coquilles, au fond des eaux.

De la barque dans laquelle nos sauveurs américains nous ont poussés par force, ma mère et moi, j'ai vu, pendant cette nuit terrible, j'ai vu mon père infortuné englouti par les flots.

Les Turcs pillaient et massacraient dans la ville, tandis que nous nous enfuyions vers le rivage, La barque, déjà pleine de fuyards, y était encore amarrée. Les matelots y poussèrent ma mère avec moi, et l'embarcation s'éloignait du quai, quand mon père, se jetant dans la mer, nous suivit en nageant. Mais les Turcs nous serraient de près. Ils étaient là, sur la rive, les épées nues, les fusils étincelant sous la lumière de la lune. Je tenais dans mes deux mains la robe de ma mère. Muette de terreur, debout dans la barque , elle avait les yeux fixés sur mon père qui nageait vers nous avec des efforts désespérés. Tout à coup, je vis briller l'éclair de plusieurs coups de feu, j'entendis le bruit des détonations... je vis mon père lever les bras au-dessus de l'eau, et puis... je ne vis plus rien.

Ma mère tomba comme une masse dans la barque, et

ijo nouvelles grecques.

c'est presque morte que les matelots la hissèrent sur le navire, tandis que je tenais toujours sa robe dans ma main. Les soins de ces étrangers la ramenèrent à la vie;

mais quelle vie! Elle voyait toujours devant elle son mari poursuivi par les Turcs ; elle ne me reconnaissait plus; elle pleurait sur moi en disant que j'avais été, moi aussi, massacré par les Turcs. En vain, je Tembrassais en

PHILIPPE MARTHAS. 151

lui criant : a Mais je suis là, ma mère! » La malheureuse avait perdu la raison. Son martyre, heureusement, n'a pas été aussi long que le mien. En môme temps que son esprit était frappé, les forces de son corps s'épuisèrent. Elle mourut! Dupont du navire, sur lequel le capitaine, remplissant la fonction d'un pasteur, lut dans une langue

étrangère les prières des morts, j'ai vu son corps, enveloppé dans un sac de grosse toile, jeté à la mer, avec un boulet au pied.

J'avais dix ans alors. J'étais d'âge à bien sentir l'horreur de ces scènes tragiques. Depuis, s'est gravé, dans le fond de mon âme, le pressentiment que mes ossements, comme ceux de mes parents, devaient rouler aussi au fond du vaste Océan, jusqu'à ce que leur poussière remontât à la surface, réunie à l'écume des vagues.

« Voilà quatre semaines passées aujourd'hui, et le balcon résiste encore. Chaque soir, j'attends la fin, et le so-

leil levant me la remet au lendemain. Je suis las d'attendre. Ma tête est lourde, mes oreilles bourdonnent, mes yeux brûlent, je sens que je ne pourrais plus rester longtemps maître de mon esprit. Mais j'espère que je n'aurai plus

PHILIPPE MARTHAS. 153

sur moi. Son regard exprimait une

douleur profonde; j'ai cru voir Fàme de ma femme, et je

me suis mis à pleurer! Oh! qu'il y a longtemps que j'ai versé des larmes! Je pleurais et je lui parlais. Je dis à la colombe la peine de mon cœur; la colombe m'écouta en me regardant avec ses yeux tristes; je lui dis mon espérance de voir finir mes maux, d'être bientôt réuni à celle que j'aime. La colombe ouvrit ses blanches ailes et s'envola, et je voyais toujours son regard. Me montrait-elle le chemin?

Ame chérie ! je te suis ! Me voici ! »

Ici finissent les notes de Philippe Marthas. Pas n'est besoin de grandes connaissances médicales pour comprendre à leur lecture que le malheureux était possédé de l'idée fixe du suicide. Tous les symptômes pathologiques d'un esprit malade se rencontrent dans ces extraits.

Pendant plusieurs jours, j'ai fait des recherches dans les archives de Syra pour trouver quelque document qui se rapportât à sa mort. J'ai fini par découvrir un jugement du tribunal d'après lequel, aucun parent ne s'étant présenté pour recueillir son mince héritage, non plus qu'aucun créancier, tout ce qu'il possédait était tombé dans le domaine public.

A ce document était annexé la note détaillée de la vente publique, dans laquelle ses meubles avaient été vendus pour la somme modique de soixante-trois drachmes et cinquante centimes. D'un autre document, conservé dans la bibliothèque de Syra, il appert que ses livres n'avaient pas été compris dans cette vente, mais qu'ils avaient été déposés à la bibliothèque de la ville. C'étaient, pour la plupart, des livres anglais traitant de médecine ; il y

PHILIPPE MARTHAS. 155

avait aussi, dans le nombre, quelques éditions anglaises des classiques grecs. Le tout ne dépassait pas une quarantaine de volumes. Il va sans dire que, pour moi, le plus précieux de tous, c'est son carnet.

Mais rien ne m'apprenait comment et quand Philippe était mort; je n'avais rien pu découvrir de plus dans les archives.

J'avais renoncé à savoir plus de détails, lorsqu'en feuilletant, par hazard, la collection du journal : le Phare des Cyclades^ je lus dans le numéro 319, à la date du 10 septembre 1847, le fait divers suivant :

« Aux autres accidents causés par la terrible tempête « de l'avant-dernière nuit, nous devons malheureusement a ajouter la mort de M. Philippe Marthas. Ses voisins, a ne l'ayant pas vu pendant toute la journée d'hier, préce vinrent la police que la tourmente avait renversé le balte con de sa maison située près de l'église catholique. On

« força la porte et on ne

>aei- )nt

Qoo^Qi

€ parvenus, qu'il avait l'habitude de coucher sur son bal- « con, môme pendant Thiver. Au témoignage des pera sonnes qui l'ont connu, c'était un homme bizarre et oria ginal; il a payé son imprudence de sa vie. La force du « vent a fait tomber le balcon sur le rocher qui est à pic « au-dessous de la maison, et le tout a roulé dans la mer, « très profonde à cet endroit. La tempête, qui continue « encore, n'a pas permis de faire des recherches sur a place ; cependant d'en haut, on ne voit surnager ni ca- « davre, ni planches, ni couverture; le vent souffle du « sud-ouest, de sorte que, selon toute probabilité, le « corps du malheureux Philippe Marthas aura été porté « du côté de Tinos. »

J'étais arrivé la nuit même en Crète...

t une vieille histoire. Elle se passait en i«67 , lors de Finsurrection Cretoise. J'étais tout jeune alors. Mon cours de droit achevé depuis deux ans, je commençais à exercer la profession d'avocat. Je dis exercer^ mais, à vrai dire, les clients faisaient défaut, et mon enthousiasme pour le barreau, déjà fort modéré, ne s'en accroissait guère.

Je n'avais pris ce métier que pour contenter ma famille; ma véritable vocation, dès la plus tendre jeunesse, avait été celle des armes. Ce penchant ne fit qu'augmenter lorsqu'à la révolution, où le roi Othon fut renversé, on organisa la « Phalange » des étudiants. Cela me fit prolonger mon séjour à l'Université, mais j'eus l'honneur de parvenir au grade de sous-lieutenant; et

Qoo^Qi

l'uniforme d'officier me causa, je l'avoue, plus de satisfaction que le diplôme de docteur si péniblement conquis.

Mon uniforme seul n'eût pas suffi à me conduire en Crète. Si je n'étais pas exempt de toute vanité, je ne valais pas moins, j'ose le croire, que tant d'autres jeunes gens, électrisés à cette époque par le soulèvement de notre malheureuse île. Mes galons eurent toutefois quelque influence sur ma détermination. En ma qualité d'officier, je me flattais de pouvoir être plus utile qu'un autre. Au surplus, sain de corps, jeune et vigoureux, habitué à parcourir en chasseur les montagnes de l'Attique, je me croyais préparé aux fatigues d'une guerre de palikares. La crainte seule des mauvaises nuits me donnait quelque inquiétude ; aussi, pour m'aguerrir, renonçai-je à mon lit, trois semaines avant le départ ; je ne dormais plus que sur le plancher de ma chambre, ou sur les dalles de la cour, à la belle étoile. Au début ce fut pénible, mais je m'endurcis assez vite ; et je me jugeais capable des actes les plus héroïques lorsque je m'embarquai sur le PanheU lénion avec d'autres volontaires.

J'étais donc arrivé, par une nuit sombre, à une petite anse, sur la côte sud de l'île. Là nous attendaient des insulaires en armes, qui nous firent bon accueil et nous conduisirent, dès l'aube, à un petit bourg situé assez haut dans la montagne. Un corps d'insurgés l'occupait, sous les ordres du chef pour lequel mon oncle m'avait donné, précisément, une lettre de recommandation. Le chef était un vieil ami de mon oncle et la recommandation était, sans doute, fort chaude.

Avant d'ouvrir la lettre, le capitaine considéra mon uni-

QjOO^ç:

forme d'un regard oblique, sous ses épais sourcils grisonnants. Ce regard silencieux me troubla.

J'observai, à mon tour, le capitaine, tandis qu'il décachetait et lisait la missive de mon oncle. C'était un homme de haute taille, nerveux, élancé; sa moustache blanche et les rides de son front, hâlé par le soleil, indiquaient un âge avancé, mais il avait la tournure d'un montagnard jeune encore et plein de vigueur, et ses yeux étaient vifs et brillants.

Rien ne le distinguait de ses soldats. Comme eux, il portait

le costume pittoresque de son île : culottes bleues, larges et courtes, et bottes de cuir montant jusqu'aux genoux. Mais tout cela était usé, en fort mauvais état, tandis que mon uniforme...

Pendant que le chef lisait, ses compagnons rangés en cercle autour de lui, témoignaient par leur silence et

leur attitude d'un respect absolu. J'attendais, avec un sentiment voisin de la crainte, le moment où, la lecture achevée, il tournerait les yeux vers moi. Il me regarda enfin, mais son regard fut très doux, et il me dit en souriant amicalement :

— Soyez le bienvenu I votre oncle m'écrit que vous êtes prêt à partager nos fatigues.

Je répondis par quelques lieux communs ronflants : l'autel de la patrie... la dernière goutte de mon sang... C'est que sous mon uniforme d'officier j'étais toujours docteur de l'Université, et avocat par-dessus le marché, — bien qu'avocat sans causes.

Le chef me laissa débiter mon petit discours.

— Vous avez le jarret solide! reprit-il.

Et, sans attendre ma réponse :

— Quant à votre uniforme , il sera mis en pièces du jour au lendemain.

J'ouvrais la bouche pour protester de mon désir de porter le costume de mes nouveaux camarades, mais il ne m'en donna pas le temps.

— Je vous nomme mon aide de camp.

Je fis le salut militaire, comme sur l'esplanade de l'Université, devant le colonel de la Phalange. J'étais ravi, mais à quoi attribuer cette nomination? A mon grade de sous-lieutenant? à la recommandation de mon oncle ?

— Mes enfants, continua le capitaine en changeant de ton, faites reposer un peu mon aide de camp : car, cette après-midi... qui sait?...

Les jeunes gens m'entourèrent et me conduisirent dans une chaumière voisine, où une vieille paysanne me fit

un accueil maternel. Je tombais de fatigue : sur le bateau, je n'avais pas fermé l'œil de la nuit. Je laissai mon sac et mon fusil dans la chaumière et sortis pour m'étendre à l'ombre d'un olivier.

Je dormais profondément, lorsque je sentis mon bras légèrement secoué. J'ouvris les yeux sans me rappeler

où je me trouvais. A genoux devant moi, Myrtos, le seul de mes nouveaux camarades dont le nom me fût connu, me secouait toujours le bras en souriant.

Nous étions devenus amis tout de suite, Myrtos et moi, je ne sais comment ni pourquoi. C'est lui qui avait devancé les autres pour me procurer un frugal déjeuner dans la chaumière et me montrer sous Tolivier le plus touffu un sol uni pour me reposer ; il m'avait dit, de luimême, son nom et demandé le mien. Je me sentais, en

quelque sorte, sous sa protection. Et cependant Myrtos paraissait à peine avoir vingt ans, et j'en avais vingt-cinq; il était simple soldat, et moi sous-lieutenant et aide de camp du capitaine; il n'avait jamais quitté son île, et je venais d'Athènes, et, qui plus est, je sortais de l'Université. Malgré tout cela, loin de le considérer comme mon inférieur, je me sentis, dès le premier moment, attiré vers lui par un sentiment fraternel. Sa bonté naïve m'avait conquis :

— Monsieur Georges, me dit-il avec son bon sourire, nous allons nous mettre en route. Le capitaine en a donné l'ordre.

— Où allons-nous?

Destination inconnue.

Je me levai, et nous rentrâmes dans la chaumière. Tout le village était en émoi ; sur le seuil des portes, les femmes disaient adieu aux palikares; ceux-ci, le fusil sur l'épaule, partaient à la débandade, emportant dans les plis de leur ceinture, entre les pistolets et les poignards, leurs petites provisions de bouche. Je crus bon de suivre leur exemple, et, après avoir rapidement pris conseil de Myrtos, je laissai mon sac entre les mains de la bonne vieille et me procurai une ceinture du pays. J'y fourrai, à côté de mon revolver, un peu de tabac et quelques biscuits. Oh ! si j'avais eu l'idée d'y joindre une gourde pleine d'eau!... Mais on ne pense pas à tout; et, du reste, aucun de mes camarades n'en était pourvu.

Myrtos m'indiqua du doigt le lieu du ralliement, puis il disparut. Au sortir du village, je trouvai notre chef devant la porte d'un moulin à vent qui, à ce moment, ne

tournait pas. Devant lui, un jeune Cretois était assis par terre. On voyait bien qu'il venait de loin. D'une main il tenait son fez et de l'autre il essuyait, tout rouge, son front inondé de sueur. C'était évidemment, le porteur de la nouvelle qui nous faisait mettre en marche. Une bonne moitié de notre corps avait déjà pris les devants; le reste, groupé autour du moulin, attendait les ordres du cap-*"' — Il se leva au m où j'approchais. Le jeune message r se leva aussi.

Son attitude prouvait qu'il était prêt à refaire le chemin parcouru.

— Ton arrivée nous porte

bonheur, me dit le capitaine. Nous allons tirer quelques coups de fusil.

— Le bonheur est pour moi, mon capitaine !

— Nous verrons cela ! ... En avant, mes enfants ! . . . Aide de camp, tu te tiendras à l'arrière de la troupe.

Je fis encore le salut militaire, un peu étonné toutefois de me voir donner ce poste, et, Tépée nue, je me plaçai près du moulin, pour assister au défilé de notre troupe. Je comptai nos hommes : ils étaient soixante, presque au-

tant que ceux qui étaient partis en avant et que je voyais disparaître à un tournant du sentier. Parmi ceux qui passaient devant moi, je ne vis point Myrtos, comme je m y

attendais. Toute la troupe défila sans qu'il parût.

A peu de distance de moi, de l'autre côté du moulin, s'élevaient deux maisonnettes, les dernières du village.

Je crois les voir encore. L'une d'elles était fermée, portes et fenêtres hermétiquement closes; la porte de la seconde s'ouvrait derrière un vieux paysan à barbe blanche, assis sur le seuil; rien qu'à son attitude, on comprenaitbien qu'il était aveule. Entre les deux maisons, un espace vide laissait une échappée sur un épais bois d'oliviers. Dans cette échappée, au milieu des arbres, j'aperçus deux formes étroitement enlacées, qui s'avançaient à pas lents. Je reconnus Myrtos. Il soutenait de son bras droit une jeune fille dont la tête s'appuyait sur son épaule; de sa main gauche il tenait son fusil. Penché vers sa compagne, il ne pouvait me voir; et d'ail-

leurs, tous deux étaient trop absorbés pour me remarquer, même s'ils eussent tourné les yeux de mon côté. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent, cachés par un tronc d'olivier. Là, sans doute, ils échangèrent leurs derniers adieux, — les baisers si amers et si doux à la fois d'amoureux qui se séparent ! . . . — Au bout de quelques instants, je les vis reparaître. Encore un baiser, et la jeune fille, se couvrant les yeux de son tablier, se retira derrière l'arbre... Myrtos accourut vers moi. Se doutait-il que j'avais été témoin de ses adieux? Son visage exprimait une profonde émotion. Il ne dit rien; je me gardai de lui laisser soupçonner par un geste ou par une parole que j'avais surpris son secret.

Quoi de plus pur, de plus sacré, qu'un premier amour? Et la vue de ce jeune couple, se dissimulant derrière les arbres, me reportait moi-même au souvenir d'une scène semblable... Ni Myrtos ni moi n'avions envie de parler. Nous suivîmes en silence le dernier rang de la troupe.

La journée était belle ; un vent frais tempérait sur ces hauteurs la chaleur d'un soleil d'été. Le sentier suivit d'abord la crête d'une colline qui aboutissait à la mer en la surplombant. Une épaisse plantation de sapins bordait la route, bruissant au souffle de la bise et dégageant des senteurs vivifiantes. Puis le bois s'éclaircit, fit place à un terrain découvert, et le sentier, tournant à droite, côtoya la mer, à une telle hauteur et sur des rochers si abrupts et si unis qu'il me fallait une grande attention pour ne pas glisser. Cette préoccupation m'empêchait de jouir de la vue qui se déployait à mes yeux dans toute sa beauté, s'étendant, à gauche, sur la mer, et, devant nous, sur les montagnes dont était entourée la vallée vers laquelle nous nous dirigions.

Myrtos marchait à mes côtés. Nous ne tardâmes pas à rompre le silence, mais seulement pour échanger des questions et des réponses sur les lieux que nous traversions et les épisodes militaires qui s'y rattachaient. Pas un mot des souvenirs tendres, ni des adieux amoureux. La nature du sol était, d'ailleurs, peu propice à de pareils épanchements.

A un nouveau détour du sentier, la descente devint plus rapide et Myrtos me montra du doigt, au milieu de la val-

lée, sur le rivage, une petite église blanchissant à travers les arbres. C'est là que nous devions trouver une source d'eau fraîche. La nouvelle était réjouissante, car je mourais de soif. Le porc salé mangé ' "' ^ ^' chaumière ( voré en c expliquaient malaise, au^ par la ma et par le soleil encore assez haut dans le ciel. Je résistais à la fatigue, mais la soif devenait intolérable.

PourFapaiser un peu

j'essayai de fumer, mais le tabac ne remplace pas Teau. Aussi la perspective de me désaltérer sous ces arbres, dont chaque pas nous rapprochait, soutenait-elle mon courage. D'en haut, je voyais tout notre corps descendre en serpen-

tant vers le rivage. Les premières lignes atteignaient déjà le fond de Tétroite vallée; quelques minutes encore et nous étions tous à l'ombre. Il n'y avait pas à craindre que la source fût épuisée par les premiers arrivés ; Myrtos me rassura sur ce point.

Tout à coup de l'autre côté du vallon, nous vîmes trois hommes accourir vers les nôtres, agitant les bras, poussant des cris et prononçant des mots que je ne pus pas comprendre. Des camarades d'avant-garde allèrent audevant de ces trois hommes. Toute notre colonne accéléra sa marche sur le sentier sinueux. Myrtos et moi nous pressâmes aussi le pas.

— Qu'arrive-t-il ! lui demandai-je.

— Quelque chose, à coup sûr!

11 se passait, en effet, quelque chose, mais quoi? Le moment eût été mal choisi pour demander des explications , car nous sautions de roche en roche pour arriver plus vite, et je n'eusse rien gagné à questionner avant d'ateindre la petite église.

Nous n'étions pas en bas de la descente que je vis notre avant-garde se remettre en marche; elle gravissait, en toute hâte, la montagne qui nous faisait face. Évidemment, nos compagnons n'avaient pas eu le loisir de reprendre haleine. Serions-nous dans le même cas? Alors, ni repos, ni répit, ni le temps de boire?... Et j'avais si soif!

Lorsqu'enfin nous atteignîmes les arbres , nous vîmes le capitaine debout devant la porte de l'église, conférant tout bas avec les trois nouveaux venus. On devinait, à ses gestes, qu'il leur donnait des instructions et leur indiquait l'endroit où ils devaient se rendre. Sans faire le

salut militaire, les trois hommes s'éloignèrent en courant par le fond de la vallée. Notre avant-garde montait toujours en côtoyant la mer. Je ne comprenais rien à tout cela.

Le capitaine se tourna vers nous :

— Mes enfants, cria-t-il d'une voix tonnante, si nous ne faisons pas vite, l'ennemi va s'emparer du défilé! En avant! On boira là-bas, à la rivière... En avant !

Il se mit en marche et nous le suivîmes, réglant notre pas sur le sien.

De quel défilé s'agissait-il? Je l'ignorais. Le capitaine parlait à ses insulaires, qui n'avaient pas besoin d'explications. Moi, je ne saisis qu'une chose : nous trouverions là-bas une rivière, et la rapidité de notre allure me faisait espérer que nous y arriverions bientôt. En avant donc ! Je me retournai, non sans regret, du côté de la source tant souhaitée, mais je ne vis rien : elle était, paraît-il, de l'autre côté de l'église. Patience! nous serons bientôt au bord de la rivière. En avant!

C'est en gravissant cette montagne que je compris vraiment le sens du mot « fatigue ». Mes compagnons semblaient alertes, comme si la marche venait de commencer pour eux. Il me suffisait de lever la tête pour les voir avancer d'un pas léger; sans même lever les yeux, je voyais le jarret tendu de ceux qui marchaient devant moi. Et je tendais le jarret comme eux; mais la montagne n'en finissait pas ! Seul un sentiment d'émulation me soutenait. Par jnoments, cependant, l'idée me venait que, si le capitaine m'avait placé au dernier rang, c'était parce qu'il m'avait jugé incapable de marcher comme les autres. Rester en

roule , quand les autres allaient toujours!

Quelle honte!...

EtMyrtos,derre moi, ne passait pas fatigué, , et pourtant il ait le dernier, exprès pour me e?...

plus je sentais >nner. Après une nuit sans sommeil, j'étais en route depuis quatre grandes heures, sans avoir rien mangé de substantiel, ni rien bu. Oui, le plus terrible était encore de ne pas boire ! Mon gosier brûlait , ma langue se desséchait, la sueur inondait mon visage; je n'allais plus que haletant, tout mon être dominé par un seul désir : atteindre le terme de notre course ! Du sommet vers lequel nous nous dirigions, je m'imaginais que nous n'aurions plus qu'à descendre vers la rivière promise par le capitaine; mais ce sommet, on ne le voyait pas encore!... En ce moment j'oubliais tout, — ennemis, révolution, autel de la patrie, les amours de Myrtos, les miennes!... Quand trouverons-nous, me disais-je, un chemin de plain-pied? Quand arriverons-nous à la rivière ?

Enfin nous atteignîmes le haut de la montagne. Aussitôt, nous entendîmes quelques coups de fusil; et, presque en môme temps, des cris sauvages et de nouveaux

coups de fusil, auxquels répondirent, dans le lointain, d'autres décharges et d'autres clameurs.

— On se bat! on se bat! s'écria Myrtos.

Et, prenant sa course, il passa devant moi.

Je le suivis, courant aussi.

J'entendais, pour la première fois, la fusillade d'un vrai combat. Je savais que, semblables aux guerriers d'Homère, nos palikares échangeaient des injures avec l'ennemi avant d'en venir aux mains, mais j'ignorais combien ces provocations bruyantes échauffent le cœur, allument le sang ! L'enthousiasme des combattants me gagna, moi aussi ; j'oubliai, du coup, ma fatigue et ma soif, et me précipitant à travers les pins, qui me cachaient encore nos adversaires, moi aussi je poussai des cris inarticulés.

La montagne dont nous venions d'atteindre la cime est séparée d'une montagne parallèle par une gorge profonde et si étroite que l'espace manque, par endroits, pour longer à pied sec le torrent qu'elle encaisse. Il faut alors poursuivre sa route dans le lit même du torrent. Mais, en approchant de la mer, la gorge s'élargit et prend les proportions d'une petite vallée. Cette gorge — j'ai appris tout cela plus tard — est la clef de cette partie montagneuse de l'île. Si l'ennemi réussissait à s'en emparer, la situation devenait grave, peut-être fatale. C'était ce qu'il fallait empêcher. La première information, reçue le matin annonçait qu'une escadre ennemie cinglait dans la direction de cette côte. Les trois Cretois qui nous avaient rejoints devant la petite église étaient venus apprendre au capitaine qu'un corps turc débarquait. Heureusement, nous arrivions assez tôt pour occuper la montagne de

gauche et défendre l'entrée de la gorge; mais Tennemi occupait déjà la montagne de droite. Pour le déloger, il fallait le prendre à revers. Cependant notre arrivée prévenait tout péril immédiat.

Comment me suis-je trouvé au rang des combattants, un fusil dans les mains? Combien de temps suis-je resté à charger et à décharger mon ar- 3 ?Je ne saurais m'en une idée exacte.

3 rocs énormes formaient, au sommet de la montagne, une sorte de fortification cyclopéenne; derrière ces rochers on s'abritait pour charger. La montagne occupée par l'ennemi était couronnée d'arbres serrés les uns contre les autres ; leurs troncs lui servaient de rempart. Tout cela dans mon esprit est vague comme un rêve. Ce qui reste vivement gravé dans ma mémoire, c'est la rivière que je voyais de biais , derrière le bloc qui me protégeait. Elle coulait bouillonnante, couvrant d'écume tous les obstacles. Et moi, tout en tirant des coups de fusil, j'avais l'esprit là-bas : j'étais obsédé par le désir de des-

cendre pour boire à longs traits, étancher ma soif ardente. Je ne songeais pas que mes camarades avaient marché sans repos, comme moi; qu'ils criaient en se battant, qu'ils déchiraient la cartouche avec leurs dents, les lèvres noires de poudre, comme moi; que leur langue était sèche, leur gorge enflammée comme la mienne, et que pourtant ils résistaient à la soif et ne demandaient pas à descendre au bord de Teau. Rien de tout cela ne me frappait; je ne pouvais penser à autre chose, j'étais hors de moi. C'était comme une folie!

Un moment vint où je ne pus résister à la tentation. Je fis demi-tour et marchai résolument vers le capitaine. Il était assis derrière une roche, les yeux fixés vers la montagne opposée à la nôtre. Il semblait rempli d'anxiété. Son inquiétude se trahissait dans son regard et dans le mouvement nerveux de sa main gauche, avec laquelle il tourmentait sa vieille moustache, comme s'il eût voulu l'arracher... Il se tourna vers moi. Si, dans ce moment, j'avais été capable de la moindre réflexion, j'aurais compris qu'il songeait à tout autre chose qu'à la recommandation de mon oncle.

— Que veux-tu? me dit-il avec impatience.

— La permission de descendre à la rivière, mon capitaine.

— Pour quoi faire?

Il me regarda étonné. Était-ce ma demande qui causait sa surprise, ou l'expression de ma physionomie?

— Le moment n'est pas venu, reprit-il sans colère. Attends.

— Je ne puis attendre ! répliquai-je en élevant la voix. Il y eut un éclair dans les yeux du vieillard. Il se leva

d'un bond, et sa main droite saisit le poignard glissé dans sa ceinture. Je frémis en songeant à ce qui aurait pu arriver. Il était furieux, et moi je ne me possédais plus. Tout à coup, l'expression de son visage changea. Il ne me regardait plus. Ses yeux étaient braqués au-dessus de ma

tète avec une telle intensité que, tout étonné, je me retournai pour suivre leur direction. Je ne vis rien qu'un ciel sans nuages, teinté de rose par les rayons du soleil couchant. Enfin je crus distinguer, au loin, un oiseau portant attaché à ses pattes un long objet flottant; étaitce un serpent, ou un ruban? Je regardai avec attention...

— Mes enfants, cria le capitaine, cinq hommes pour descendre dans la vallée avec mon aide de camp !

Je me retournai avec stupeur.

Vingt jeunes gens accoururent, quittant les rochers d'où partait la fusillade.

Un sourire, dissimulé sous la moustache du chef, illumina son visage.

— Cinq seulement ! Tirez au sort.

Et tandis que les volontaires exécutaient cet ordre, il me donnait ses instructions, m'expliquait de quel côté nous allions descendre, comment nous devions occuper la rivière et nous protéger sur ses bords escarpés. Tout cela sans la moindre allusion à ce qui venait de se passer. L'avait-il oublié ? Je n'y comprenais rien ! Comment sa juste colère s'était-elle soudainement apaisée? D'où venait ce brusque revirement ? Non seulement il acquiesçait à mon impertinente demande, mais il exposait cinq jeunes gens à un péril certain pour satisfaire ma soif! Ces idées me venaient toutes, mais confusément.

Peu à peu, l'espèce d'ahurissement dans lequel j'étais plongé se dissipa, pour faire place au sentiment de la responsabilité qui m'incombait et à celui du danger que nous allions courir. Lorsque je vis Myrtos parmi les cinq hommes désignés par le sort, une nouvelle angoisse étreignit mon âme. Je revis en imagination ce que j'avais vu le matin, dans cette échappée entre les deux maisonnettes. Sous l'impression de ce souvenir, j'éprouvais un indéfinissable besoin de parler, de modifier la composition de mon petit détachement, mais le capitaine cria de sa forte voix : « Bonne chance, mes amis ! » et nous commençâmes à dévaler.

La descente se fit d'abord du côté de la mer, puis noua tournâmes peu à peu vers la vallée. Nous avions ainsi la ressource de nous cacher sous les arbres, jusqu'au pied de la montagne, et d'échapper au feu de l'ennemi. Mais la vallée elle-même n'était pas boisée. La rivière coulait au milieu, à une distance d'environ cent mètres. Si vite que cet espace fût franchi, l'ennemi, en face, aurait grandement le temps de tirer sur nous. A mesure que nous descendions, la vallée me semblait plus large. Je mesurais de l'œil le terrain à parcourir sous le feu plongeant de l'ennemi pour atteindre la rivière ; et je voyais devant moi la jeune compagne de Myrtos, en larmes, désespérée, couvrant ses yeux de son tablier... Oh! que j'oubliai alors ma souffrance pour vouloir sauver Myrtos à tout prix ! Le danger était le même pour tous, mais je ne pensais qu'à lui, je ne craignais que pour que lui. 11 fallait l'empêcher de me suivre, le faire retourner en arrière. Mais comment? sous quel prétexte?... Arrivés aux derniers arbres qui nous abritaient, nous nous arrêtâmes avant de prendre notre élan. Là, je montrai à mes compagnons le point vers lequel nous devions nous diriger. J'avais choisi un endroit où la rive droite, un peu surélevée, devait nous offrir une sorte de rempart quand nous aurions sauté dans le lit de la rivière. Mais Myrtos!... Il me vint une inspiration.

— Myrtos, et toi, mon ami, ordonnai-je en m' adressant aussi au plus jeune des cinq volontaires, vous resterez ici sous les arbres et ne nous rejoindrez que sur un signe de moi.

Les deux jeunes gens échangèrent un regard.

— Monsieur l'aide de camp, me dit Myrtos, — au lieu

tle m'appeler « Monsieur Georges », comme il avait fait jusque-là, — monsieur Taide de camp, le capitaine nous a commandé de vous suivre tous les cinq ; il n'a pas dit que deux resteraient en arrière, à Tabri.

A ces mots, prononcés d'une voix ferme, je restai interdit , puis je m'avançai vers lui :

— Mon ami, lui dis-je, mettant la main sur son épaule, fais ce que je te demande... pour l'amour de celle que tu sais...

Il fixa ses yeux sur les miens sans prononcer une parole. Était-il froissé? M'en voulait-il de l'avoir surpris le matin, ou de me mêler de choses qui ne me regardaient pas? Enfin, d'un ton simple, mais résolu, il me répondit :

— Monsieur l'aide de camp, celle dont vous parlez n'aime pas les lAches.

Je compris qu'il était inutile d'insister.

— C'est bien, Myrtos; que Dieu vous protège! Et je lui tendis la main.

— Que Dieu nous protège tous. Monsieur Georges !

— En avant, camarades! m'écriai-je.

Et nous partîmes en courant.

Ces quelques moments de course jusqu'à la berge me parurent autant de siècles ! L'ennemi, surpris par notre apparition, cessa un moment le feu. Mais bientôt, des deux côtés de la gorge, éclata une double décharge de mousqueterie , les nôtres répondant de leur mieux aux coups de fusil de l'ennemi. Je ne levais pas les yeux, je regardais fixement le point que nous devions gagner ; les balles sifflaient autour de moi, je courais toujours, le pas de mes compagnons résonnant à ma droite et à ma gauche. Tout à coup un cri terrible retentit, suivi du bruit

sourd d'un corps qui tombe à terre. « Myrtos! » me disje ; mais je ne me retournai point ; je

continuai de cou- rîr...Les

coups de fusil redoublaient, je touchais enfin la rive, lorsqu'un second cri fut poussé derrière moi... Un pas déplus et j'étais dans le torrent... A ce moment,

je ressentis une douleur af-

reuse, inimaginable, à la cuisse gauche et, au lieu de sauter, je roulai dans l'eau. — Je ne me rappelle rien de ce qui suivit.

Lorsque je revins à moi, la lune brillait au-dessus de ma tête; j'étais étendu par terre; j'éprouvais à la cuisse la sensation d'une brûlure. Deux hommes examinaient ma blessure. Le capitaine, debout à mes côtés, me regardait en silence. Les soldats se pressaient autour de lui.

— Myrtos? demandai-je.

— Nous les avons délogés, dit le capitaine, sans répondre à ma question. Et maintenant, tâche d'être bientôt sur pied, pour que je n'aie point d'affaire avec ton oncle.

J'appris, depuis, que ce n'était pas pour apaiser ma soif, mais pour détourner l'attention de l'ennemi qu'il nous avait envoyés dans la vallée. Le ruban attaché aux

pattes de Toiseau était un signal convenu , lui annonçant

rapproche du corps qui devait attaquer Tennemi par der-

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à ma pauvre jambe, elle fut amputée, la nuit même, par le véritable aide de camp du capitaine , qui était aussi chirurgien .

Voilà pourquoi je suis resté avocat. Ma carrière militaire n'avait duré qu'un jour, mais j'en ai rapporté mon uniforme troué d'une balle, et je l'ai encore.

LE P APPAS NARKISSOS

LE PAPPAS NARKISSOS

— Ma chère femme, dit le pappas Narkissos, lorsqu'il eut fini de manger et qu'il eut fait le signe de la croix, je sens le sommeil me gagner; avec ta permission, je vais dormir un peu.

— Dors, dors à ton aisé ; tu as bien gagné un peu de repos après toutes tes fatigues d'aujourd'hui. Et puis, personne ne viendra te déranger, par ce soleil brûlant.

Et la femme du prêtre se mit à transporter, de la table à l'évier, les assiettes et les deux couverts, pour les laver avant de les ranger sur la planche attachée à la muraille, près de la cheminée ; car cette chambre servait en même temps de cuisine, de salle à manger et de salon.

La petite table sur laquelle tous les deux venaient de prendre leur frugal repas, quatre chaises et un canapé de paille, étaient les seuls meubles. Le canapé se trouvait placé en face de la cheminée. Au-dessus, sur la muraille, dans un cadre de bois noir, mais sans verre, était une lithographie, jaunie par le temps, qui représen-

tait VArrii^ée à Nauplie du roi Othon ; dans le mur qui faisait face à l'entrée, se trouvait, à droite, la porte de la chambre à coucher, à gauche, celle du jardin ; entre les deux, un grand coffre en bois peint en vert, et, sur le coffre, un petit tapis plié en quatre. Le mur, au-dessus, était orné d'une autre lithographie, sans cadre celle-ci, fixée au mur par quatre épingles, et représentant une vue grossière de l'église d'Ei^angelistria à Tinos, souvenir, évidemment, d'un pieux voyage du pappas dans ce lieu de pèlerinage. En face, la porte de la maison, et, des deux côtés, deux fenêtres dont les volets étaient fermés. La petite porte était coupée horizontalement en deux parties ; la partie basse était fermée ; celle d'en haut, ouverte, laissait entrer la lumière éclatante de Tardent soleil de midi.

Cependant le pappas Narkissos se leva, ouvrit la porte de la chambre à coucher, alla y prendre son oreiller, referma soigneusement la porte, posa l'oreiller sur le canapé, ferma la partie haute de la porte d'entrée pour rendre la chambre obscure et fraîche, et s'étendit sur le canapé. Quelques instants après, il se releva, alla chercher le tapis qui était sur le coffre, le déplia, l'étendit sur le canapé et se coucha dessus avec un soupir de satisfaction, tandis que sa femme continuait silencieusement son travail de bonne ménagère.

Le pappas Narkissos avait vraiment bien gagné le droit de se reposer, cette après-midi de dimanche.

Depuis l'aurore, il était sur pied. A défaut d'autre prêtre, de diacre, ou même de lecteur, c'est lui qui avait chanté les matines et célébré l'office à l'unique église de son petit village. Le service achevé, il s'était rendu à pied

LE PAPPAS NARKISSOS. 187

dans un endroit écarté de Tîle, avec le juge de paix et des témoins, pour déterminer les limites d'un champ dont un voisin lui contestait une portion. Il était revenu satisfait, car son droit avait été officiellement reconnu, mais le chemin avait été long et la< vei ces et rei ch lu

midi passé, en retard, au moment où sa femme commençait déjà à craindre que le dîner fût brûlé. Mais le pappas, affamé, avait trouvé tous les mets excellents et avait fait honneur au repas. Cela aussi avait contribué à augmenter l'alourdissement de ses paupières.

La chaleur de midi que tempérait agréablement Tobs-

curité de la chambre, le profond silence qu'interrompaient seuls, au dehors, le chant monotone des cigales, et, au dedans, les mouvements discrets de sa femme qui rangeait les assiettes sur la planche, la fatigue du pappas rassasié, le bon tapis sur le canapé, tout l'invitait au sommeil.

Lepappas, les paupières à demi closes, suivait le va-etvient de sa femme, et sa barbe blonde cachait à peine un sourire de contentement, car il songeait que dans quelques mois un berceau viendrait s'ajouter à leur chambre à coucher. C'était hier seulement qu'il avait appris cette heureuse nouvelle. Sa femme lui avait fait cet aveu, la nuit, au milieu de l'obscurité, n'osant lui en faire part à la clarté du jour; et, tandis qu'il fixait tendrement sur elle ses yeux ensommeillés, la contemplant déjà avec son enfant dans ses bras, il revoyait, comme dans un rêve, divers épisodes de sa vie passée qui, dans leur cours rapide et vague, se rattachaient au sentiment agréable de son bonheur présent.

LE PAPPAS NARKISSOS. 189

Depuis trois mois seulement, le pappas Narkissos avait le double honneur d'être prêtre et mari.

Dès son enfance, il avait porté la soutane, ayant été voué à l'Église avant même que de naître.

De temps immémorial, les aînés de sa race étaient prêtres pour desservir la petite église de l' Ypapandi (la Présentation), qui appartenait à sa famille et était l'ornement, la gloire et le lieu de pèlerinage de toute l'île. Le prédécesseur de Narkissos, qui était son oncle, n'avait pas eu d'enfant; c'est pourquoi, lorsqu'il maria son unique sœur, plus jeune que lui, il fut convenu dans le contrat que le premier fils serait à la fois prêtre et son héritier. La joie de la famille à la naissance d'un garçon fut plus grande que celle qui éclate chez nous d'ordinaire en pareille circonstance, par une méconnaissance injustifiable du mérite des filles.

Le petit Narkissos fut nourri par sa mère avec respect, comme un futur prêtre. Pour jouets, on ne lui donnait que des chapelets et des croix. Lorsqu'il commença à parler, les premiers mots qu'on lui fit prononcer après papa et mama/i furent : Kyrie eleison. Dès qu'il put se tenir sur ses pieds, il eut le privilège de porter le cierge devant son oncle, qui montra à son petit neveu l'A B C

Qoo^Qi

sur le titre rouge de VHorologion (livre d'heures) et qui plus tard lui apprit à lire dans les Psaumes. Mais, ni les exercices religieux, ni Tétude ne pouvaient refréner chez le jeune hieromène (clerc) sa passion pour le jeu, ce qui lui valait, de la part de sa mère irritée, une autre espèce d'imposition des mains, lorsqu'il revenait à la maison, la robe déchirée par les pointes des rochers escarpés qu'il avait gravis ou par les luttes un peu trop vives qu'il avait soutenues contre ses camarades.

D'après les traditions de famille et pour qu'une trop grande intimité ne vînt pas amortir le respect du troupeau envers son futur pasteur, le petit clerc fut envoyé hors du pays dès qu'il eût atteint sa dixième année. Un vieil oncle de sa mère s'était retiré dans l'île d'Andros après avoir été évéque de Salmathonte. Il avait résigné, volontairement ou non, ses fonctions sacrées, mais non sans avoir préalablement réalisé une certaine fortune qui lui permit d'achever sa vie paisiblement dans les Cyclades. C'est à ce despote (1) que Narkissos fut adressé. L'ex-évéque de Salmathonte accueillit favorablement le nouveau venu et lui donna le titre de lecteur. Pour justifier ce premier degré de prêtrise, Narkissos continua ses leçons, non seulement à l'école d'Andros, mais aussi sous Xeprotosyncèle (2) de l'évoque, qui lui enseignait surtout les choses de l'Église.

C'est dans cette atmosphère favorable que l'enfant se préparaît à la carrière à laquelle il était destiné. Quelques années se passèrent ainsi, et le lecteur ^\e\i être nommé

(1) Titre de courtoisie que l'on donne aux prélats, en Grèce; il correspond à notre : monseigneur.

(2) Titre d'une fonction ecclésiastique.

Qoo^Qi

LE PAPPAS NARKISSOS. 191

diacre, lorsqu'arriva à Andros la nouvelle de la mort de son oncle. Les habitants de son village l'invitaient à venir recueillir l'héritage sacré. Quoique bien jeune pour la prêtrise, il devait succéder directement à son oncle pour que le privilège de famille ne passât pas en des mains étrangères. L'ex-évéque de Salmathonte ne voyait pas sans déplaisir le départ de son lecteur et de son futur diacre; cependant pour ne point faire tort à son parent et à son protégé, il l'envoya prendre femme avant de lui donner les Ordres.

Narkissos obéit sans difficulté comme sans déplaisir, car depuis longtemps son choix était fait.

Dès sa plus tendre enfance il s'était accoutumé à considérer la petite Arétoula comme devant être sa future compagne. Les parents des deux enfants avaient arrangé ce mariage, moitié sérieusement, moitié plaisamment; mais le petit Narkissos avait pris, dès le commencement, la chose au sérieux et couvrait toujours de sa protection la gracieuse compagne de ses jeux. Lorsqu'il dut partir pour Andros, les deux petits amis avaient échangé la promesse de rester fidèles l'un à l'autre. Après dix ans d'absence, il retrouva dans Arétoula une belle et charmante jeune fille; mais le visage bruni de Narkissos ne manquait pas non plus de beauté sous son noir bonnet de lecteur.

Le vieil évoque qui avait accompagné son neveu, bénit les jeunes époux, ordonna son ancien lecteur, d'abord diacre, puis prêtre ^ et retourna à Andros.

Qoo^Qi

Depuis trois mois donc il était marié et prêtre. Tout marchait au gré de ses désirs. Les villageois, satisfaits de sa belle prestance à l'église, de la sonorité de sa voix, de ses manières distinguées, témoignaient à leur curé un respect auquel son âge ne pouvait le faire prétendre ; sa femme lui annonçait un héritier; ses champs lui pré* sageaient une belle récolte; les petits revenus de l'église n'avaient pas diminué depuis qu'elle était sous sa direction; que pouvait-il désirer de plus? Et puis, par bonheur, le plus pénible des devoirs du prêtre lui avait été épargné jusqu'ici : durant ces trois mois, personne n'était mort dans l'île.

C'était là ce que redoutait particulièrement le pappas Narkissos. C'était là le seul nuage, mais un nuage bien noir, qui, dès le début, avait jeté une ombre sur une carrière dans laquelle, hors ce point, il semblait ne devoir trouver que calme et bonheur.

Dès son enfance, il avait été obsédé par la peur de la mort. Depuis que, tout petit, on l'avait porté pour baiser les paupières fermées et froides de son père, une terreur irréfléchie de la mort s'était emparée de lui. Il avait cependant assisté à de nombreux convois funèbres. Grandi dans l'église, toujours aux côtés des prêtres, il lui était

LE PAPPAS NARKISSOS. 193

arrivé souvent de prendre part à des services funéraires ; mais il avait toujours trouvé moyen de se soustraire à la vue du mort, soit en tenant les regards fixés sur son cierge où sur le livre de prières qu'il tenait à la main, soit en baissant les yeux vers la terre. Jamais il n'avait osé regarder le cadavre étendu sur sa bière; jamais il ne s'était conformé à la coutume déchirante d'aller, pendant le service funèbre, donner le dernier baiser au corps dont l'âme s'est envolée. Cependant, une fois prêtre, comment pourrait-il éviter le contact de la mort, et comment, d'autre part, s'accoutumer à ce spectacle redouté? Il avait bien confessé ses craintes à l'évéque; il lui avait confié ses hésitations; il lui avait fait l'aveu de sa faiblesse; mais le vieillard l'avait encouragé, conseillé, grondé; il lui avait assuré qu'il ne tarderait pas à s'habituer, comme tous les prêtres, à l'accomplissement de ce triste devoir ; il avait tâché de lui donner du courage en lui montrant la sainteté et la grandeur de la mission du prêtre au lit du mourant et sur la tombe du mort. Narkissos s'était laissé convaincre.

Il s'était laissé convaincre, mais Tappréhension n'en persistait pas moins toujours. Durant ces trois mois, toutes les fois que quelqu'un venait le chercher, il avait peur qu'on ne vînt lui annoncer une mort, et son cœur se serrait. A cette heure même, tandis que le sommeil descendait doucement sur ses paupières appesanties, aux visions agréables qui passaient devant lui comme des songes se mêlait l'image obsédante d'une confession in extremis.

Bientôt, toutes ces idées se confondirent, les impressions s'effacèrent graduellement dans son esprit, ses

NOnTLLES GRECQUES. 25

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paupières entr'ouvertes se fermèrent tout à fait, sa main retomba, lourde, sur le tapis, sa joue s'enfonça dans l'oreiller, et, dans la chambre fraîche et tranquille, résonna, sonore et régulière, la saine respiration du prêtre endormi.

Sa femme, ayant achevé sa tâche, alla sur la pointe des pieds, pour ne pas troubler le sommeil de son mari, dans la pièce voisine, et en rapporta un petit paquet.

Elle s'assit doucement sur un tabouret, près du foyer éteint, ouvrit son paquet et en étala sur ses genoux le contenu, pièce à pièce. C'étaient des vêtements d'enfant qu'elle avait empruntés à une voisine comme modèles du travail auquel elle voulait se consacrer désormais. Elle les examinait avec une lenteur dans laquelle il y avait un autre sentiment que la seule attention, jetant de temps à autre un regard de tendresse et de bonheur sur son mari qui dormait paisiblement.

LE PAPPAS NARKISSOS. 195

Tout à coup, le silence du dehors fut interrompu par des pas lourds qui semblaient s'approcher de la maison. Les pas s'arrêtèrent devant la porte dont la partie supérieure, poussée du dehors, s'entr'ouvrit en projetant brusquement un vif rayon de lumière dans la chambre. La respiration du pappas changea de rythme, sans s'arrêter cependant, tandis que la jeune femme, tournant la tête vers la porte entr'ouverte, posait son doigt sur ses lèvres pour recommander le silence.

Dans le carré éclairé parurent la poitrine et la tôte d'un vieux paysan. Son fez usé était entouré d'un mouchoir de coton blanc dont les bouts pendaient par derrière pour protéger son cou ridé. Au-dessous du fez brillaient, sous d'épais sourcils blancs, les yeux vifs du vieillard. La sueur coulait de son front sur ses moustaches blanches. Dans sa main droite il tenait un bâton appuyé sur son épaule, et au bout du bâton était suspendue une corbeille couverte avec des feuilles de chou.

La femme du prêtre se leva et s'approcha de la porte, sans faire de bruit.

— Bonjour, mon vieux Thanasi, murmura-t-elle ; le pappas dort.

— Je le vois bien, répondit le vieillard en essayant,

mais sans succès, de mettre une sourdine à sa grosse voix. J'en suis bien fâché; mais il faut le réveiller.

— Qu'y a-t-il donc? Que lui voulez-vous?

— Ce n'est pas moi, c'est le lépreux qui le demande.

— Kyrie eleison! le lépreux! répéta la jeune femme. Et à l'instant, lui revinrent à l'esprit les terreurs de

son mari. La pensée que l'épreuve allait commencer par la mort du lépreux la fit tressaillir, sans compter la distance, car c'était à l'autre extrémité de l'île que ce malheureux passait son existence solitaire, et la chaleur était accablante en ce jour d'été.

— Je crois qu'il n'en a plus pour longtemps, dit le paysan.

— Kyrie eleison! répéta la jeune femme, ne trouvant pas d'autre expression pour rendre son angoisse et tournant les yeux vers le canapé.

Le prêtre avait tout entendu, mais comme dans un rêve. L'ouverture de la porte avait interrompu son sommeil; mais ses sens étaient encore engourdis et les idées confuses dans sa tête. A travers ses paupières fermées il avait vu la lumière entrer brysquement dans la chambre , il avait entendu sa femme parler au vieux Thanasi, il avait compris que c'était le lépreux qui le demandait. Mais, quand il entendit la dernière phrase du vieillard et le Kyrie eleison! de sa femme, une sueur froide inonda son visage.

Il souleva la tête , laissa tomber ses pieds par terre, et, les deux mains appuyées sur le siège du canapé, les yeux fixés sur la porte, les lèvres entr'ouvertes, il resta immobile et atterré. Réfléchissait-il? Non, il ne réfléchissait pas ; mais il croyait voir devant lui sur le rocher nu et

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LE PAPPAS NARKISSOS. 197

isolé au-dessus de la mer, la cabane misérable , de laquelle, il y avait de longues années, poussé par une curiosité d'enfant, il s'était approché pour voir ce que c'est qu'un lépreux. Il s'imaginait le voir en ce moment, l'infortuné habitant de la cabane, tel qu'il l'avait vu alors, assis par terre à l'ombre d'un cèdre et préparant pour sa nourriture des herbes sauvages dans un grossier vase de terre; il revoyait cette figure hideuse qu'il n'avait fait qu'entrevoir quand le lépreux s'était tourné de son côté , car alors il s'était enfui pour rejoindre ses petits camarades, qui, moins hardis, n'avaient pas osé le suivre et qui l'attendaient à quelque distance de la chaumière.

— Je vous demande pardon, mon pappas, dit le vieux Thanasi, de vous avoir réveillé ; mais le lépreux est à toute extrémité ; il désire vous voir ; le chemin est long jusque là-bas ; peut-être même n'arriverez-vous pas à temps.

Le pappas Narkissos se dressa sur ses pieds, soudainement réveillé de sa léthargie.

— Femme ! mon bonnet et mon manteau !

La femme obéit sans rien dire et alla chercher dans la chambre à coucher le bonnet et le manteau.

— Tu ne vas pas faire ce long chemin à pied ? dit-elle.

— Non, non, reprit le vieux Thanasi; je m'en vais chercher un âne; je reviens tout de suite.

— Est-ce que tu vas venir avec moi? lui demanda le prêtre.

— Assurément.

Et le vieillard alla en hâte à la recherche d'une monture.

— Vois, dit le prêtre à sa femme, tandis qu'il se lavait le visage et les mains dans l'évier ; vois, le vieux Thanasi

est venu de si loin à pied ; il a vu le lépreux et lui a prêté secours, et cependant il est prêt à refaire tout ce long chemin avec moi, par humanité. Et moi, je ne songerais qu'à l'horreur d'assister à la mort d'un chrétien, et j'hésiterais quand il s'agit d'accomplir mon devoir! La femme ne répondit pas et tendit la

mains.

La maison du prêtre était la dernière du village, isolée au pied du sommet abrupt dont les flancs étaient occupés par les autres maisons superposées les unes aux autres. Au milieu se trouvait la petite église de V Ypapandi, yieW édifice de style byzantin dont la coupole, en forme de tour, s'élevait au-dessus des humbles toits du village. La rue étroite montait , en serpentant , de la maison du prêtre jusqu'à l'église. Le soleil, tombant à plomb, rendait la montée plus pénible que d'habitude. Les fenêtres des petites mai-

LE PAPPAS NARKISSOS. 199

sons, des deux côtés, étaient hermétiquement closes ; mais çà et là, la partie supérieure des portes était ouverte et rhomme ou la femme ,

les bras appu"-^ ^^

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