II
c'est un iiuiii cher à Moinus. — On se rappelle l'histoire d'un monsieur qui entra pendant dix ans gratis au Vaudeville, en disant, à la porte, aux employés du contrôle : « Je suis feu Wallard. »
L'excellent Ferdinand L*'*, vaudevilliste fécond, était également, si je ne me trompe, un des administrateurs des pompes funèbres, peut-être était-il chargé de faire enterrer seulement ceux qu'il avait fait crever de rire? Toujours est-il que, ma mémoire me servant mal en ce moment, je ne puis me rapi)el.'r les noms de divers autres contemporains que nous avons connus exerçant simultanément la douille industrie de vaudevilliste et d'entrepreneur des [lompes funèbres.
C'est sans doute à la présence de ces vaudevillistes dans l'administration des pompes funèbres que l'on doit la charmante gaieté et le côté joyeux que Ton est parfois quelque peu surpris de rencontrer dans les cérémonies mortuaires.
Le «endre en question avait voulu faire bien les choses ; — il avait voulu montrer une douleur de première classe, — comme il convient à un héritier qui se respecte. — Le chagrin, en effet, d'un pauvre honuuc qui vient de perdre une personne dont il hérite, ne pouirait être dépassé que par celui qu'il ressentirait si celui (ju'il pleure revenait à la vie.
11 avait eu à répondre à cette question que vous fait le prospectus des pompes funèbres : — Ferezvous poser le crucifix sur un coussin en drap galonné en argent, ou le laisserez-vous mettre indécemment sur le cercueil? Vous ferez comme vous l'entendrez, mais vous aurez l'air de pas grand'chose si le crucifix n'est pas sur un coussin en drap galonné en argent; — on dira ; « Mais c'est donc un impie... »
— Hum... hum,.., avait murmuré le gendre.
— On dira : « Il n'aimait pas sa l)elle-mère. »
— Bastl avait dit l'héritier.
— On dira : « C'est un pauvre diable qui ne [»eut pas mieux faire. »
— Va pour le coussin, avait dit le gendre.
— Vous en serez quitte pour une bagatelle dtsix francs.
iMais voilà que le jour duc onvoi on oublia le coussin, et que le gendre se trouva exposé aux soupçons et aux mauvaises pensées qu'il avait voulu éviter.
De là procès. — M. Watlard. — est-ce feu Watlard? — offrit de restituer le prix indûment perçu du coussin oubhé, — c'est-à-dire six francs.
M"*, au contraire, disait, par la bouche de sou avocat : « Je me moque pas mal du coussin pour lui-même j — ce que je voulais, ce que j'ai acheté,
c'était une ccrtaiiK; pompe dans renterrement de ma bcllo-môrc ; — c'était le plaisir de faire dire aux naïfs : Voilà un homme qui aimait bien sa bellemère ; — aux malins : Il parait que l'iiéritage vaut la peine ; — et à tout le monde : M"* est un homme fort à son aise, qui ne regarde pas à une centaine d'écus pour enterrer sa belle-mère.
Eh bien ! j'ai eu l'air d'un mauvais parent, bien ; — d'un ingrat, passe encore; — d'un avare, je le veux bien ; — d'un pleutre, ça donne l'air riche. — J'ai lu des vers de M. Karr, où on dit :
J'avais in'is tout cela pour des symptônios sûrs;
Il se plaignait beaucoup, trouvait les temps très-durs;
11 était insolent, présomptueux et cliiclie.
Coupait un liard en quatre; — alors, je l'ai cru riche;
S'il ne l'est pas, à qui se fier?
Mais on a dû dii^e que j'étais un pauMY' diable, un homme sans le sou.
11 y a injure grave, — la plus grave, en réalitt', qu'on puisse proférer contre \m homme ;— de plus, il y a un tort porté, — il y a préjudice — Ah ! si, par votre faute, on avait dit que j'étais un voleur! un voleur ayant beaucoup volé, — ça me serait égal, on espérci^ait me sous-voler. et je serais entonré de considération, d'égards et de respects.
Il y a donc préjudice à réparer. — Je demande cent francs de dommages-intérêts — et, de plus, rinsertion dans le }»lus grand nombre de journaux possible.
Le tribunal, malgré la défense de feu Waflard, a admis les considérations du plaignant, n'a pas accepté pour lui l'offre de la restitution du prix de la location du coussin, et a condamné Tentreprise à donner vingt francs à 31*** — et à payer les frais et dépens.
Évidemment, M*** avait raison, et le tribunal a bien jugé.
Sérieusement, s'il y a quelque chose de tristement hideux, c'est de voir la volée de noirs corbeaux qui s'abattent sur un cadavre. — Faites demander à la « compagnie des sépultures » le règlement des convois, et vous verrez le mercantilisme poussé jusqu'au grotesque, en passant par le hideux.
Ce qui n'est pas très-beau non plus, c'est que l'église se laisse coucher tout de son long sur ce tarif.
Je vais transcrire ici trois ou quatre articles.
Un onteiTement assez cher, c'est celui d'une vierge. — C'est un avis qu'il n'est pas inutile de donner aux vieilles filles qui ont quelque affection pour leur famille. — Nous trouvons au tarif :
« Fmirniture d'une couronne et d'un bouquet
de fleurs d'oranger artificielles, — douze francs. »
Mais ce qui est plus étonnant, c'est le prix exorbitant des chevaux blancs.
Il y a fort peu de chevaux blancs, il est vrai, — et je crois que, dans la nomenclature des chevaux de Tarmée, on donne le nom de chevaux gris à ceux que le pubhc appelle blancs. — Je n'ai jamai«« vu qu'un seul cheval blanc ; il avait (piatre ans ; — c'était un étalon. Sa robe était de soie, ainsi que sa crinière et sa queue; — ses yeux étaient roses, la corne de ses pieds était blanche.
A part de rares exceptions, les chevaux (jui sont blancs sont les chevaux gris blanchis par l'Age . comme de simples hommes ; — ce sont des chevaux vieux, usés, éreintés, fourbus; en un mot, de franches rosses. — Il est donc curieux de voir leurs services de trois heures évalués à un prix qu'on trouverait difficilement de leur peau.
L'administration des pompes finièbres vend de tout. — Elle pleure, elle moule, elle embaume, elle vend des fleurs ; — voyez au tarif : — Tant pour une volée de cloches, — tant pour la prose en fauxbourdon, — tant pour les chandeliers et girandoles, — tant pour le chant dit contre-point. — Suivez ; deux chantres à deux francs l'un, — un serpent, deux francs. — quatre enfants dt> chœur à cincpiaulc
NOUVELLES GIÈI'ES. 6.^
ceiitilUL'S, — un suisse, — passe pour le sHi>se, ou sait le proverbe ; — mais tarifer non-seiilenient le travail du prêtre qui célèbre la messe, trois francs,
— mais aussi « la présence du curé, cinq francs, »
— n'est-ce pas un peu affligeant à lire ? — Pas une })auvre petite prière pour rien, la seule qui, peutêtre, serait écoutée là-haut en faveur du mort. — Pour que les prêtres soient bien habillés, — chasubles et dalraatii[ues, quatorze francs cinquante centimes.
N'est-ce pas dans l'église, — et surtout à l'égard des morts, que devrait régner l'égalité? — Est-ce que ce qui se fait dans ces cérémonies se rapporte aux choses qui se disent dans la chaire ?
Pourquoi ne pas dissimuler tout cela? — Pourquoi ajouter aux tristesses de la mort des sujets de dégoût ?
Il est bien une autre réforme qui paraîtrait raisonnable à moi et à beaucoup d'autres, — à ceux qui n'ont pas laissé leurs chers morts mourir dans leur cœur de cette seconde mort, plus triste que la première, qui s'appelle l'oubli. Pourquoi mettre les morts à pourrir dans la terre. — Pourquoi ne pas brûler les corps, comme faisaient les anciens ? — La pensée représentait alors ceux qu'on avait aimés sous la forme d'un peu de cendres. — Tandis qu'au-
6'. .NOLVELLES GlEl'ES.
jourd'liui 011 ne peut, sans frissonner, penser à des traits chéris déformés par la liideuse putréfaction.
Ou parle souvent de progrès. — Je crois que le meilleur, le plus sur des progrès, serait de se débarrasser des milliers de sottises, d'erreurs, d'infamies, amassées par les hommes, sous le nom de progrès, depuis le commencement du monde.
Le dernier mot d'Arago mouiaiit à ses élèves et à ses amis a été celui-ci : « Travaillez. »
A la bonne heure, — cela console du mot de M. Guizot au banquet de Lisieux : « Enrichissezvous. »
Si le mot de M. Guizot explique les malheurs de ce temps-ci, — le mot de François Arago fait naitre l'espérance d'un temps meilleur. Ce serait un beau mot à mettre sur sa tombe.
On sait ce qu'on entendait autrefois par éloge, je n'ai donc pas besoin de définir ce mot ; — mais, aujourd'hui, il faut constater que le sens eu est modifié. — 11 y a toujours l'éloge {|ui loue, c'est celui
d'autrefois. — On a inventé depuis quelques années l'éloge agressif, l'éloge hostile, l'éloge à bras raccourcis.
C'est à TAcadémie qu'il appartenait de consacrer cette nouvelle acception du mot éloge : « Il lui a flanqué un rude éloge. »
L'Académie, qui a Thabitude de se montrer prude, bégueule et revêche, surtout avec les gens de talent, ne leur cède que malgré elle, et veut absolument être un peu forcée ; elle a fait ainsi de tout temps, — réservant son bon accueil et ses faveurs faciles pour ceux qui « cultivent disci ètement les Muses, » ou pour ceux qui ne savent pas 1 orthographe; les exemples sont connus.
Mais pendant longtemps, une fois vaincue par une cour opiniâtre, après de longs refus, elle avait dit oui; — c'était oui : — elle ne faisait plus de résistance.
Elle est devenue plus prude en vieiUissant ; — ce n'est plus assez pour elle d'èlre un peu forcée, elle veut être violée tout à fait ; — elle veut que son v.iinqueur garde quelque temps, empreints sur sa l'ace, les ongles d'une résistance désespérée et d'une pudeur furieuse, — c'est-à-dire que, si autrefois le louvel admis était admis franchement et de bonne grâce, et recevait, dans la réponse du directeur, son
brevet d'immortalité, îippuyé sur Téloge des ouvrages qui lui avaient mérité les tardives faveurs de l'Académie, depuis quelques années, il est d'usage que le récipiendaire soit, comme on dit en style de journaux, complètement éreinlé le jour de sa réception. — M. de Salvandy éreinia Hugo, qui éreint(i)\. Nisard, — qui éreinta'Si. de Musset. — Ksi -ce !\I. Nisard ou quelque autre, peu importe ! M de Musset fut éreinté et le méritait ])ien, non pour ses œuvres, mais pour son discours, dans lequel il demandait pardon de son talent et faisait un ferme propos de n'y plus retomber.
Cet éloge hostile ne tarda pas à s'appliijuer aux morts.
Je ne sais plus quel académicien m'obligea, en ce temps-là, de lâcher contre lui quelques Guêpes à propos d'un faux éloge de Nodier. — éloge que re • piit Hugo, un jour qu'il éreintait à son tour un mort immortel.
De l'Académie, l'éloge implacable est descendu dans les journaux. — J'en trouve un exemple assez curieux ces jours-ci : — la victime est M. Georges Onslow, qui vient de passer dans un monde dit meilleur, — où il n'y aura pas moyen de jouer ses quintettes, — les seuls instruments connus dans le ciel, d'après ceux qui prélendent en avoir des non-
.\OlVELLtS GUEl'ES. 67
vcllc'S, étant la harpe et la trompette. — Or, le journaliste raconte que Georges Onslow « était si heureux lorsqu'on jouait ses quintettes, qu'il aurait fait volontiers deux mille lieues pour les entendre, — tant il k-s affectionnait. » Or, non-seulement rinsuffisancc de l'orchestre d'en haut ne permettra pas de jouer les quintettes, — mais encore il serait parfaitement possible que l'exécution desdites quintettes ne fût pas admise par les autres bienheureux comme joie suftisamment paradisiaque ; c'est le défaut des paradis en commun, défaut qui se retrouve dans les enfers. — Il est évident que les mêmes félicités et les mômes supplices ne sont pas pour tout le monde des* supplices et des félicités au même degré.
Il a, sans doute, été fait une exception en faveur de ce musicien distingué ; tout porte à croire qu'il continue là-haut à composer des quintettes, — c'est du moins ce qu'affirme l'auteur de l'éloge acharné en question. Ainsi, à la seconde colonne de T éloge, vingt-neuvième ligne, — il est écrit : « Onslow en était à son trente-sixième quintette quand la mort est venue le surprendre. »
Et à la quatrième colonne du même éloge, dixseptième ligne, — on lit : « Il s'est arrêté à son trente-huitième quintette. »
Donc il a , depuis sa mort , terminé le trente-
68 MtUVELLES GUÊPES,
sixième et fait le trente-septième et le trente -huitième quintette.
J'ai souligné le mot surprendre tout à Theure, parce que, d'après Fauteur de l'éloge, la mort a singulièrement surpris l'auteur de 1'.-! /(Y/f/f de la Vcga. — Je copie :
« La perspective de sa mort lui avait troublé l'imagination, les infirmités l'avaient accablé, et la force morale l'avait complètement abandonné. Un œil de moins, l'autre en fort mauvais état, une jambe presque paralysée. »
Il semble qu'il y a là plus de tristes avertissements qu'il n'est rigoureusement nécessaire.
L'auteur de l'éloge ajoute :
« Onslow avait une manière à lui d'exprimer la joie : sa tête et ses bras semblaient être en convulsion. Il avait, ainsi que le duc de Cambridge, en Angleterre, une façon toute particulière de se faire distinguer dans les réunions musicales : on l'entendait applaudir à pleines mains, et sa raid' se faisait reconnaître entre toutes à sa sonorité glapissante. ))
L'auteur de l'éloge a soin de déclarer — qu'il était l'ami de Georges Onslow, et on peut le croire. En effet, il parle avec raison des qualités précieuses j}e ce musicien, très-apprécié par ses confrères,
^OL'VtLLES GUI- TES. Gt)
quoique sa musique, dénuée de charmes, n'ait jamais impressionné beaucoup le public.
Je ne sais plus quel ancien poëte, redoutant les éloges funèbres, avait fait d'avance son épitaphe en latin et en français, pour ne pas laisser de prétexte à ses amis, et encore dans cette épitaphe leur recommandait-il, dans Tune et l'autre langue, de s'abstenir de louanges à son endroit, nt molliter ossa quiescant :
Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe.
Quand les philanthropes imaginèrent l'emprisonnement cellulaire, j'attachai à leur cuir les plus acharnées et les plus opiniâtres de mes Guêpes ; — j'expliquai comment cette invention était féroce, injuste et sans résultats possibles, — sinon de rendre les prisonniers fous ou enragés.
L'État, alors, était plein d'enthousiasme pour ce régime, et il n'était question de rien moins que de le rendre universel.
Nos réclamations, nos observations, nos clameurs, ne furent pas écoutées, — ou furent réputées, par l'accusation, de paradoxe.
Aujourd'hui, un rapport officiel, fait par un in-
70 >uiai:lles guêpes.
sitectc'ur des prisons, — M. Léon Vidal, — nion collaborateur au Figaro en 1850; — établit par des chiffres que reniprisounement cellulaire ne produit aucun avantage préventif. — Ainsi, en 1848, on comptait 17,780 condamnés, — en 1851, 19,050; — en 1 852, 20,978 ; et pour les huit premiers mois de 1855, 22,000, — ce qui, à moins que la vertu ne soit descendue avant-hier sur la terre, portera le coiitin^ïent de cette année de grâce à (piel({ue chose connue 55.000.
Encore un peu de temps, et les criminels, devenant les plus nombreux, emprisonneront les honnêtes gens ; — ce ne seront pas les prétextes qui manqueront.
31. rinspecteur des prisons — reconnaît qu'à la prison cellulaire modèle de Mazas IL y a eu douze (ois plus de suicides (pie dans Tancienne prison commune de la Force. — Il ne donne pas le compte des fous, des scrofuleux, des phthisiques. — Tout en reconnaissant que le chiflie en est relativement beaucoup plus élevé.
A Naples, on faisait le procès à un certain noml)re d'insurgés — Un honnne, qui ne s'était mêlé
NOrVKT.I.ES GUKPES. 71
on rien à la tentative, le prince Snn-G.... apprit avec surprise qu'il était du nombre des aceusés, — Il commença par se tenir à Técart, — conformément à ce conseil de Michel Montaigne : « Il se faut garder, qui peult, de tomber entre les mains d'un juge ennemi, victorieux et armé. » — Toujours est-il que le prince San-G..., dans la retraite oii il se cachait, — ne s'inquiétait pas beaucoup de l'accusation. — On prétendait Tavoir vu sur les barricades, — et, à l'heure précisément où il y avait eu des Ijarricades, lui, San-G..., avait l'honneur de diner avec le roi; — cette ridicule accusation allait donc tomber d'elle-même. — Elle ne tomba pas, et le prince, s'ennuyant de la retraite, lit prier respectueusement le roi de dissiper d'un mot le nuage qui cachait son innocence. Peut-être Sa Majesté se rappelait que ledit San-G... avait eu l'honneur insigne de dîner à la table royale, précisément à l'heure où on avait formé des barricades; peut-être Sa Majesté se rappelait que son très-fidèle sujet était resté à fumer avec elle assez longtemps a[)rès le dîner.
— Je me le rappelle très-bien, répondit le monarque avec un ton de bienveillance, San-G... 3 dîné ici, et j'ajouterai qu'il a beaucoup mangé; — je me rappelle aussi qu'il est resté à fumer après
72 NULVELLES GLEPES.
le (lincr, il que je lui ni uioi-inème (lonné, de ma royale main, un cigare exquis qu'il n'a pas dû oublier. — Mais (ju'est-ce que cela [)rouve? Il (\uit que la justice ait son cours.
Le prince San-G... fut déclaré coupable et condamné. — Mais il avait pris la fuite.
Un grand justicier encore, c'est M. Gustave Planche! — Il est arrivé, vers 1851, à M. Gustave Planche, quelque chose qui aurait dû le rendre indulgent. — A cette époque, M. Gustave Planche n'avait pas encore renoncé à produire. — 11 composa le titre d'un roman, dont il traita avec le libraire Gosselin ; — cela devait s'appeler quelque chose comme yclida, — je ne garantis pas tout à fait le nojn, — mais je ne crois pas me tromper de beaucoup. — Or ce titre resta pendant (juatre ans sur les catalogues du libraire Gosselin et sur les couvertures des livres publiés par d'autres écrivains; — jamais M. Plancho ne put faire le livre : c'est alors qu'il se résigna à se nommer lui-même tourmenteur et bourreau dans la république des lettres.
Oui, c'est un grand justicier que M. Planche, —
.NOrVKLLES GUEPES. 7^;
dit Gustave In cruel. — « 11 faut que la justice ail son cours. » — En vaiji, un poëte a été admiré pendant vingt ans par toute l'Europe ; — en vain ce poëte a pulilié, en vers et en prose, des pages qui resteront entre les plus belles qui aient été écrites en français : « — Il faut que justice se fasse, » M. Planche le dénigrera infatigablement; — en vain ce grand poëte sera dans l'exil avec toute sa famille ; — en vain il ceindra son front du double diadème du génie et du malheur : — « 11 faut que la justice ait son cours; » 31. Planche ne reculera devant rien, il prendra un à un ses ouvrages et les diffamera avec la haine de l'impuissance.
Gustave le cruel — a fait subir de récentes modifications à la composition chimique de l'encre dont il se sert pour éclabousser les talents contemporains sur lesquels il se venge de n'avoir pu faire son livre de « yélida. »
On assure que M. Dumas, de l'Institut, qui est un chimiste distingué, Ta aidé de ses lumières pour la composition de ce liquide vénéneux.
Je publierai au premier jour la recelte de cette encre non sympathique; ce qui donnerait de la probabilité à la coopération de 31, Dumas, de l'Institut, c'est le discours récent de ce chimiste contre la lit- Il. 10
térature contemporaine; disons seulement que, dans la nouvelle composition de l'encre de M. Planche, il entre une pincée du tabac de M. Veuillot; c'est ce qui explique le ton cauteleux et hypocritement doucereux de la dernière exécution de celui qui a manqué d'être l'auteur de Ne'lida.
« A Dieu ne plaise, dit M. Planche, que j'entreprenne de rabaisser le mérite des œuvres accomplies depuis vingt ans. »
Ceci posé, M. Planche affirme que l'auteur de Marion Delonne, de Riiy-Ëlas, de Lucrèce Borgia, n'a mis au théâtre que des « puérilités, » des « enfantillages bons pour amuser ou effrayer des enfants et des nourrices, » que l'on ne trouve dans ces œuvres aucun sentiment élevé, aucune idée généreuse. »
Le tout soit dit, « sans entreprendre de raliaisser les œuvres accomplies depuis vingt ans. -»
Pour madame Sand, et à propos de succès récent du Pressoir, — M. Planche commence par dire : « Je ne veux pas protester contre le succès du Pressoir; » puis il ajoute : « La fable n'est ni rapide ni vivante. » « Il y a absence complète de mouvement. » « Le public s'est montré plus qu'indulgent. » « Je ne conseille pas à l'autem' de renouveler l'épreuve, etc. »
Le tout soit dit, « sans protester contre le succès du Pressoir; » }{. Planche prend en considération le succès de « rHonneur et r Argent, » de Ponsard, et il ne veut pas « troubler la joie du poëte. » Puis il lui refuse « Tinvention, le style, l'originalité, etc.; » il déclare que, « s'il recommence, il sera malavisé, » le tout « sans troubler la joie du poëte. »
Il parle ensuite à M. Augier, — même procédé; (' — le talent de M. Augier inspire à M. Planche une telle sympathie, » qu'il va lui dire ce qui suit. (— Il semble voir le loup qui trouve le petit Chaperon rouge si gentil, qu'il le mange.)
« La sympathie que le talent de M. Augier m'inspire, dit Gustave le cruel, m'oblige à lui dire :
« Que sa Fabien est pas nouvelle et rappelle FIorian et Marivaux; » que « les personnages sont connus depuis longtemps ; » que « les vers disent ce qu'on a entendu maintes et maintes fois ; » que « l'analyse du cœur tient trop peu de place et qu'il a complètement négligé le côté sérieux; » « ce n'est qu'une esquisse tracée à la hâte. » « La comédie de M. Augier ne peint ni les mœurs d'aujourd'hui, ni les mœurs d'aucune époque. » « Le stvle manque absolument d'unité. » « Ce style est une folle tentative condamnée par le bon sens. »
Le tout soit dit à cause de « la sympathie qu'inspire à M. Planche le talent de 31. Augier. »
Vous avez vu M. Planche reprocher à madame Sand « l'absence de mouvement et d'action. » Trois pages plus loin, il reproche à madame Sand, comme aux autres, « de sacrifier le caractère des personnages au désir de prodiguer et de varier les incidents. » C'est une grosse contradiction. — M. Planche ici resscndjle encore à un loup, — non [)lus à celui de Perrault, comme tout à l'heure, mais à celui de la Fontaine :
Tu la troul)los, loiuit coite IxUe cruelle.
C'est absurde, mais M. Planche s'en lave les mains, — c'est une occasion; — M. Cousin appelle cela sacrifier aux grâces. —
« A Dieu ne plaise que M. Planche entreprenne de rabaisser le mérite des œuvres accomplies depuis vingt ans » mais il reproche aux auteurs de ces œuvres de « n'exciter que l'ennui et les bâillements, » de ne fournir à aucun sentiment élevé aucune idée généreuse, » à ces a'uvres de n'être que « des occasions offertes aux talents du machiniste et du costumier, » K de n'être que des [)uérihtés de par le bon sens, le bon goût et férudition. »
Il conseille aux auteurs de ces œuvres, dont il ne
MIUNKLLES GUEPES. 77
veut rabaisser le mérite » — « de ne plus rien faire, de rester dans la réserve et dans l'inaction. »
M. Planche s'est affranchi d'un joug commun et ennuyeux à porter. — Ordinairement la haine contre les talents contemporains prend le masque d'une admiration fanatique pour les morts. — M. Planche a jeté ce masque, il a secoué toute admiration. " Piacine s'est trom[ié en représentant Oreste et Pyrrhus, Hermione et Andromaque. » « 11 dessinait ses héroïnes d'après madame de Montespan et mademoiselle de la Vallière. Il arrivait par là « à des aberrations singulières. » Corneille est un (' poète normand très-infidèle à l'histoire. » S'il avait suivi les conseils de M. Planche, « il aurait donné à sa tragédie un caractère plus majestueux et plus grave. » — S'il avait écouté M. Planche, <( il n'aurait pas omis lessuff'étes. »
Pardon. — Qu'est-ce que les suffètes? — J'ai vu ce mot appliqué à des magistrats carthaginois assez semblables aux consuls romains; — et c'est à propos d'Horace que M. Planche reproche à Pierre Corneille d'avoir « omis les suffètes, qui auraient donné à la tragédie un caractère plus majestueux et plus grave. » Que diable seraient venus faire là les suffètes? Il me semble que. loin de donner à la tragédie de Pierre Corneille *< un caractère plus
grave, » cela aurait probablement fait rire le public, qui, selon M Planche, « a le droit de juger avec ses instincts, » et qui, ne connaissant pas toujours, selon M. Planche, « ni le passé » ni « aucune poétique. » conséquemment se montrerait froid pour les suffètes, qu'il s'agisse des magistrats de Carthage, ou qu'il s'agisse d'un trope, ou de quelque drogue de la pharmacie dont M. Planche a été lliéritier présomptif.
« Molière n'a pas négligé de copier Plaute et Térence. » Il faudrait « un peu plus de mouvement dans le développement de la fable. »
C'est plus doux ; mais Molière est mort. — Ah ! s'il avait vécu à l'époque où M. Planche n'a pas pu faire JSélida, — il le lui aurait payé comme les autres; car chaque fois qu'on public quelque chose de ce temps-ci, M. Planche croit qu'on lui prend l'encre avec laquelle il n'a pas pu écrire Nélida. (Décidément, ça n'est pas Nclida, — mais c'est un nom de femme terminé en a.)
M. Planche est de ces critiques auxquels — un poète ancien voulait qu'on demandât , pour les embarrasser : — « Eh bien 1 dites-nous quelque chose que vous approuviez. Cependant Mo Planche a prévu la question, et il y répond d'avance. Si, « sans amertume, » il conseille à Uugo, à Dumas, à ma-
dame Saiid, à Ponsard, à Augior, de se déclarer vaincus, d'abandonner la lutte et de ne plus rien faire, — il a un poëte tout ^rêt « qui obtiendrait la sympatliie de toutes les âmes délicates, » celui-là seul pourrait « s'essayer dans la tragédie. »
Ce poëte, c'est M. Lecomte de Liste.
Ohl monsieur, prenez garde; — je n'ai pas Thonneur de vous connaître, et je ne suis pas le seul;
— mais vous vous êtes fôché d'une critique de mots qu avait faite sur votre « Hélène » M. Planche. — Vous lui avez prouvé que c'était lui qui se trompait, que les knéniides étaient des bottes chez les Grecs, — qu'Homère appelle un peu trop souvent « bien bottés. »
Qu'allez- vous dire, vous qui êtes chatouilleux, de l'éloge et des encouragements que vous adresse Gustave le cruel / — Quand on voit comme ce critique traite les plus grands génies de ce temps-ci,
— il est évident que, pour qu'il loue un écrivain, il est nécessaire qu'il ne lui trouve aucun talent. — M. Lecomte de Liste, vous êtes offensé I La louange (le M. Planche est prévue par Ilorace.
« Il y a des bocaux où le meilleur vin se change en vinaigre. »
Je demanderai à iM. Planche la permission de lui faire encore deux toute? petites observations, dût
M. Planche s'en laver encore les mains, métaphoriquement. A propos de M. Ponsard, dont « il ne veut pas troubler la joie, » M. Planche dit : « Je suis étonné que Fauteur n'ait pas termine sa pièce comme Planude termine ses fables : » cette comédie prouve qu'il faut préférer, toujours Thonneur à l'argent. »
C'est un reproche qu'on pourrait adresser à tonte comédie renfermant une idée morale. — On pourrait dire à la fin de Tartufe : « Cette comédie prouve qu'il ne faut pas confondre l'hypocrisie avec In vertu. »
A la fin des Femmes savantes : « Cette comédie prouve qu'une femme pédante est une sotte, ennuyeuse et inutile créature. — et que Trissotin est un vilain animal. »
A la fin de l'article de la Revue des Deux-Mondes, on pourrait dire : « Cet article prouve que M. Planche n'a pas pu faire ISélida. »
Mais ce n'est pas là-dessus que je veux un peu chicaner M. Planche.
Q'i'est-ce que les fables de Planude?
Planude, — selon ce qu'on savait lorsque nous étudiions au collège Bourbon, M. Planche et moi, — passait pour un moine grec du quatorzième siècle, qui, entre autres eompUations, avait publié
-\0L VELLES GUÊPES. 8i
m recueil des Fables d" Ésope. — Je n'ai pas cneiidu dire depuis qu'on eût découvert autre chose t ce sujet. — C'est à la fin des fables d'Ésope que W. Planche et moi nous avons si souvent traduit : ) aoOo: 'Kloi OT'.. Cette fable prouve que... s ^I. Planche sait dune manière certaine que Plalude a inventé et les fables d'Ésope et Ésope luiiième, il rendrait un vrai service aux lettres en fe.vpliquant plus clairement.
Voici une seconde observation, à propos du Pressoir, « contre le succès duquel M. Planche « ne veut pas protester, » tout en appelant la pièce « œuvre insuffisante, » « un peu ampoulée, » où « Ton s'agite au hasard sans marcher. » « Pièce qui ne peut contenter le bon sens. »
M. Planche reproche à madame Sand d'avoir ^iiUé du talent. »
■ C'est, dit-d, ce que les géomètres appellent une force perdue. »
Eh bien ! mon cher monsieur Planche, si les géomètres appellent quelque chose une force perdue, c'est que les géomètres se mêlent de ce qui ne les regaide pas, — et voici ma raison :
La géométrie est une science qui a pour jjut de ineMiier l'étendue.
C'est à la mécanique et aux mécaniciens (pi'il
appartient île s'occuper du mouvement des cuips en vertu des forces qui peuvent les susciter.
M. Gustave Planche vient de faire justice « sans amertume, » de Vdiûcur de Marion Delormc , ijui est exilé ; je signale à son courage l'auteur de Henri 111, qui est absent, el l'auteur de Mcrcadet, (jui est mort.
Au moment où l'on semble s'occuper, an moins anicint que de raison, des achats de comédiens que l'ait faire en France l'enqjereur de Russie, il n'est peut-être pas sans intérêt de voir un peu quels progrès a faits cette denrée depuis moins de cent ans.
11 y a cent ans, ce n'est pas en Russie qu'il aurait fallu chercher des débouchés pour ce genre de produit. — Celle que Voltaire appelait Catherine le Grand — faisait elle-même des pièces de théâtre, y jouait un rôle, et avait une troupe formée dos plus grands seigneurs russes et étrangers, et des ambassadeurs accrédités aujjrès d'elle.
C'est en Angleterre que nous allons voir comment on accueillait alors nos acteurs.
Ainsi parle à peu près im bouquin du temps :
« La toile se lève, — à l'instant même part, de tous les coins de la salle, une grêle de pommes, de pierres, de chandelles, de vieux souliers; — les actrices se replient vers les coulisses, une d'entre elles s'évanouit; — deux acteurs s'avancent sur le devant de la scène et veulent commencer. — Alors le tumulte redouble; — la noblesse, qui protège l'entreprise qu'elle a aidée de ses souscriptions, veut imposer silence au reste de l'assemblée ; on échange des provocations, on monte du parterre aux loges, — ou descend des loges au parterre. — Les cannes et les épées se mettent de la partie, on s'arrache les armes, les cheveux, les habits, les peiTuqucs ; — tout ce (|u'on s'arrache, on le jette aux acteurs. — Les pairs d'Angleterre et les portefiiix boxent à outrance; — la garnison prend le parti des comédiens; — il se fait un moment de silence, — et les pauvres diables d'acteurs commencent à travailler de leur mieux.
« Mais tout à coup un homme monte sur un jjanc; ses habits sont en lambeaux et son visage n'est pas moins déchini que ses habits ; — il est ruisselant de sang, — il crie : « Vengeance 1 » — Alors le combat recommence. On prend pour armes tout ce qu'on rencontre sous la main, — les bottes, les couteaux, les canifs; les perruques, trem-
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pées de sueur et de sang, tombent de toutes parts
sur le tJie'âtre.
« Une centaine de gentilshommes, craignant de
voir envahir la scène, s'y précipitent Tépée à la
main.
« On essaye alors de parler aux yeux du public
et de commencer le ballet. — Mais la chose est prévue ; à l'instant même sont jetés sur le théâtre des boisseaux de pois secs et de petits clous. — Les lords les balayent avec leurs chapeaux, — on en jette d'autres. Pendant ce temps, un savetier s'est ghssé sur le théâtre entre les jambes des lords, qui se retournent en entendant de rauqucs mugissements; ces gémissements sont poussés p ar le premier danseur, que le savetier s'occupe d'étrangler aux applaudissements de toute la salle. — On débarrasse le danseur déjà bleu et on l'emporte.
« Il fallut renoncer à l'entreprise. »
Parlons un peu des congés de;, acteurs. Dans l'origme, les congés ont été donnés pour reposer les artistes. — Rien, en efTet, n'est plus fatigant que ce métier, dont le spectateur ne voit (pie l'endroit. — Je délie riiommc le plus patient et le plus ro-
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buste d'assister à toutes les représentations d'une pièce qui obtient quelque succès, soixante représentations, par exemple; — au bout de trois ou quatre fois, l'homicide ennui se sera emparé de lui, les bâillements, les maux d'estomac, les névr.ilîries, combineront leurs attaques pour sa destruction. — L'acteur aura encore eu de plus que le spectateur une trentaine de répétitions et les rôles à apprendre. — Notez que je ne parle que de Tennui; — mais il faut compter la surexcitation fé- 1 rile de la vanité toujours en jeu, la fatigue de la rampe si nuisible aux yeux, la fatigue des excès imposés à la voix surmenée, — les fards de toutes natures, les veilles prolongées, etc.
Et les soupers, — nous allions ne pas parler des soupers! — Ce sont les soupers qui viennent achever la ruine de l'estomac commencée par le Jeune. — On ne peut pas dîner quand on va tout à l'heure se donner à ficeler aux habilleuses.
Je ne parle pas de l'amour.
Je ne sais rien de la vie particulière des acte tu s.
Toujours est- il qu'il faudrait n'avoir jamais rencontré un acteur ou une actrice, — à la ville et au soleil, pour ne pas savoir que le théâtre est de toutes les professions la plus fatigante.
Les congés ont donc été jugés nécessaires pour reposer de temps en temps ces corps et ces intelligences sans cesse surexcités. — On donne bien des congés aux employés des administrations pour les reposer d'être assis !
Ainsi, il arriverait facilement à quelqu'un de naïf de se représenter une actrice en congé à la campagne, — vivant de laitage, se couchant avec les poules, se levant avec les alouettes, — disant de petites promenades à l'ombre des pommiers normands, — se baignant dans l'eau des fleuves ou dans les vagues de la mer, — se reposant, en un mot, le corps, la voix, le teint et Tesprit.
Vous n'y êtes pas. — C'est là que commencent le travail, la fatigue et Tagitation. — Ce que vous aviez pris cet hiver pour la fatigue, c'était le repos,
— c'était le congé.
En effet. — On est attendu, le l^"" juillet, à une extrémité de la France; — le 8, à «me autre extrémité ; — le 15, au milieu; — Le 18, à Londres;
— le 50. à Saint-Pétersbourg, — et le 18 août fi New-York. — On a calculé rigoureusement le
emps nécessaire pour les trajets. — Il n'est pas question de repos, — il n'est pas queslion d'indispositions, de fatigues, de maladii's même. — On remet cida à l'hiver, fi Paris, là où l'on esl pavi- au
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mois. — Mais, eu congé, on est payé par représentation, il s'agit de n'en pas manquer une. — A Paris, on a des théâtres bien clos, — des loges commodes, — on a choisi sa demeure, on s'est logé piès du théâtre, on se lève tard. — Mais, en congé, on prend les théâtres comme ils sont, les loges comme elles se trouvent, — les courants d'air pardessus le marché. — Entre deux représentations, on fait cent lieues sans s'arrêter, on dort en voiture, on mange eu voiture. — Jamais on ne fait faire de relâches ni changer le spectacle, il n'y a pas de danger! Les chemins ont beau être détestables, — peu importe ; on sera secouée, cahotée, mais on arrivera. — 11 pleut, il vente, il grêle, il neige, ce n'est pas un obstacle; on arrivera à l'heure tixée à Saint-Pétersbourg et à ^'ew-York. — On s'enrhume, ce n'est pas une raison pour s'arrêter ; — on toussera ce rhume-là cet hiver à Paris.
Puis, enhn, le congé terminé, on revient à la capitale. — Là, on n est plus payé qu'au mois, on se repose un peu de ce temps accordé pour le repos. — On est quelquefois malade, souvent indisposée; — on a achevé de se blaser sur des rôles déjà trop souvent répétés à Paris, — on les joue froidement, avec ennui et lassitude : — on s'est un peu gâté le goût par les charges ou au moins par les intenlio'is
trop marquées qu'il a fallu mettre dans les rôles pour faire de l'efiet en province et à rétrangcr, — et aussi par le mauvais ensemble et le goût suspect des acrobates avec lesquels il a fallu jouer.
Je ne vous parle que des comédiens et des comédiennes, que dirais-je donc des chantem^?
Un chanteur est aujourd'hui, grâce au bruit qui a remplacé la musique, un instrument délicat, fragile, dont on peut facilement prévoir et mesurer la courte durée. — Tel ténor a douze cents représentations dans la gorge, — tel autre n'en a que huit cents ou (juatre cents, etc. ; son instrument forcé ne pourra donner, sans le briser, que tel nombre de vibrations. — Il le sait bien lui-même. A Paris, à son théâtre, il passe sa vie à essayer de ne pas chanter; — il faut un médecin exprès à chaijue théâtre pour constater les impossibilités que causent le froid ou le chaud, la pluie ou la sécheresse.
Mais en congé, en tournée ! on est toujours dispos, toujours prêt: — il se révèle une vigueur nouvelle, on est infatigable et invulnérable. Qu'arrivct-il de là ? — Que le chanteur qui doit chanter dix aiis use son instrument en deux ou trois ans, — et nous fait exiiierh' plaisir qu'il nous a donné par six ou sci>t ans de supplices infligés aux oreilles [lar une voix fatiguée, exténuée, se débattant agonisante dans
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une gorge fêlée et éraillée; non-seulement il dé- ))cnsc en province une partie de la puissance de son instrument, mais 11 prodigue bien davantage. Quand on chantait à Paris, il fallait crier en province ; aujourd'hui qu'on crie à Paris, le moins qu'on puisse faire dans les départements^ c'est de hurler.
Déjà, dans le mois qui précède le congé, on se ménage pour les fatigues de ce repos productif; — on est distrait, on signe ses engagements, on fait faire des jupes neuves, — on essaye de ne pas mettre celles qui sont encore bonnes. Voici donc la marche des choses. — Un acteur ou un chanteur de talent se consacre au public de Paris jusqu'à ce que ce pubHc lui ait fait une réputation ; — alors, dépêchez-vous de jouir de la fraicheur de sa voix, de la verve de son jeu ; — encore un an ou deux, et vous ne le verrez plus que fatigué, devenu l'ombre de lui même. — Il sera sur son théâtre ce qu'est chez lui et dans son ménage cet homme si sémillant, si empressé, si aimable dans le monde, — et qui laisse au logis les épines des roses qu'il effeuille dans les maisons d' autrui.
Faisons le compte du chanteur : dix ans de voix. — Deux ans de talent sans occasion de le mont''er, et conséquemmcnt sans réputation ; — tmis ans de talent reconnu, cinq ans de réputation avec un