‹ Nouvelles heures de travailChapitre 3 sur 11 · LE CHOIX DUN ÉTAT · texte numérisé non relu

LE CHOIX DUN ÉTAT

Un anonyme.

Qui a écrit cet opuscule sur papier feuille d'automne? Est-ce un homme? Est-ce une femmef C'est une femme sûrement, puisque l'auteur garde d'abord l'anonyme , et qu'ensuite il parle du choix d'un état, au point de vue du mariage.

Il faut du travail à tout homme, dit-elle, et si vous avez une fille à marier, ne la mariez qu'à un homme qui lui apporte en dot un métier, n'importe lequel, pourvu que ce soit un métier. Épouser un mari oisif, c'est épouser le désordre ou l'ennui.

Voilà ce que dit l'auteur et rien qu'à cette réflexion, il a trahi l'incognito. Une semblable pensée ne peut appartenir qu'à une mère de famille ; peut-être même parle-t-elle par expérience; en tout cas, elle a beaucoup appris, trop appris pour son

bonheur; n'importe, elle n'en a que plus d'autorité pour affirmer ce qu'elle affirme!

Quand un homme ne sait ou ne veut rien faire, ajoute-t-elle, quand il ne peut que bâiller ou fumer dans son intérieur, il faut bien qu'il abandonne la maison pour aller évaporer au-dehors le trop plein de son eunui.

De son ennui, c'est à-dire du mal de mer de l'esprit, du dégoût de tout le monde, à commencer par luimême, de ce néant vivant, en un mot, qui n'a gardé de la vie que la conscience de sa nullité. L'heure pour lui tombe sur l'heure, d'un poids toujours plus lourd; et la nuit ne vient jamais assez vite pour apporter à la pensée de l'homme exténué d'oisiveté l'occupation charitable du sommeil.

Donc, un mari doit avoir un état ; mais quel état? Le meilleur sera encore celui qu'il aura; car un état implique l'idée qu'on l'a choisi de son propre mouvement et qu on mettra un amour-propre d'auteur à l'exercer.

Mais en épousant un mari, une femme épouse aussi la fonction ; elle a bien le droit d'en peser d^'avance l'avantage ou l'inconvénient. Qui donc choisira la jeune fille à marier, à supposer qu'il y ait encombrement de candidats à son alliance? Serait-ce un militaire, pour commencer par la profession la plus glorieuse en apparence et la plus recherchée par une pensionnaire au sortir du couvent?

Un militaire défend la patrie en temps de guerre, et en temps de paix il a l'espérance de la défendre, ou.

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mieux encore, d'attaquer la patrie du voisin, et alors il collabore à une entreprise de conquête. C'est le moment favorable qu'on pourrait appeler le coup de fortune du métier. Le militaire en campagne a deux chances pour une d'enlever son avancement à la pointe de l'épée. Il peut sans doute, dans le trajet» attrapper une balle dans la poitrine. Dans ce cas, la balle tranche la question; un mort n'a plus besoin d'avancer.

Mais la paix règne à la frontière, mais le gouvernement, par scrupule de philanthropie, hésite à faire égorger la moitié de l'Europe par l'autre, au son d'une marche de Rossini. Eh bien! le militaire aura du moins la consolation de savoir qu'il avance à l'ancienneté Le flot montant de la pFomotion le porte de lui-même du galon à l'épaulette, et le dépose pour le moins au grade de capitaine.

Il y a, pour tout homme maître de son temps une question embarrassante à résoudre : Que ferai-je aujourd'hui? que ferai-je demain? Cette question n'ofifre aucune difficulté pour le militaire : la discipline a tracé la journée du soldat, heure par heure, comme la pierre d'un cadran solaire.

A telle heure la manœuvre, à telle autre l'inspection^ à telle autre la parade, à telle autre la garde montante, à telle autre la garde descendante, et, dans l'intervalle de l'une à l'autre et par manière d'entr'acte, la tasse de café, la partie de piquet et la pipe pour variante. L'État lui fournit le tabac à prix réduit, et, à défaut de tabac^ l'absinthe le guérira de Tinva-

sion de la nostalgie. Un soldat n'a plus la peine de vouloir ; la consigne veut à sa place : A droite alignement ! en avant marche ! et il marche à la baguette et il vit en cadence.

Mais il ne vit de sa vraie vie, de la vie de ses rêves, qu'à la guerre ou à la bouche du canon. Un vent de feu souffle sur le champ de bataille. La mitraille siffle et frappe et blesse et tue, de droite et de gauche, avec l'impartialité du hasard. L'ordre est donné d'attaquer à la baïonnette une redoute élevée sur un mamelon. Emporté comme dans un touii)illon, le militaire monte la pente en feu de la colline. On tombe devant lui, autour de lui; il enjambe à chaque pas un blessé ou un cadavre; il passe sur tout cela, sans rompre d'une semelle, et il escalade à travers les flammes comme un volcan en éruption, sous forme d'une batterie d'artillerie.. Puis, à un moment donné la canonnade faiblit sur sa tête et ne jette plus que d'intervalle en intervalle un éclair dans la fumée. L'ennemi commence à battre en retraite; alors le vainqueur plante en terre la pointe de son sabre, et, les deux mains appuyées sur la poignée, il regarde mélancoliquement et délicieusement la victoire. C'est là l'émotion la plus douce, la plus âpre, que, dans le métier de tuer, on puisse connaître sous l'azur éclatant d'une soirée d'été.

Avoir passé une heure, une éternité, entre la vie et la mort, à une ligne de la mort, et survivre, et savoir qu'on survit, sans avoir à laisser une once de sa chair dans la main d'un opérateur, n'est-ce pas le

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dernier mot de rémotion pour le joueur du champ de bataille? il n'y a pas en ce moment, à coup sûr, un nerf de son être, une fibre de son cœur qui ne s'épanouisse à la fois et ne se hérisse de joie et d'horreur. Et que serait-ce donc s'il avait pu entrer par la brèche dans une ville prise d'assaut?

Oui; mais aussi il faut compter sur l'imprévu. Et de quelle vie doit vivre la femme d'un militaire, pendant que son mari bivouaque à l'étranger. Elle prête sans eesse l'oreille au vent, comme si elle pouvait entendre à l'horizon la crépitation lointaine de la fusillade. Il n'y a pas une balle de Tenoemi qui ne la frappe la première; car elle sait bien qu'à cette loterie du meurtre, son mari, sans doute, peut gagner la croix d'honneur, mais qu'il peut y laisser aussi une partie plus ou moins notable de sa personne. Que deviendra cette moitié de veuve d'un fragment d'homme^ amputé non-seulement d'un bras, mais encore par cette mutilation même, destitué de tout moyen d'existence ?

Vaudrait-il mieux, pour une jeune fille qu'elle épousât un marin? Mais un marin, c'est encore un militaire, seulement un militaire lancé dans l'espace. Le métier, sans doute, a de la coquetterie pour un jeune homme épris de l'inconnu. On peut faire le tour de la planète aux frais de l'État et voir en passant tous les paysages que la nature a composés à ses heures de fantaisie, et compter tous les coups de pinceau qu'elle a donnés au visage humain. On peut même assister, en première loge^ à toutes 'les querelles

du ciel et de la terre, à toutes les attaques de nerfs de la nature tropicale et toucher la mort de si près qu'un combat naval, après cela, n'est plus qu'un délassement du marin.

Mais, toute poésie mise de côté, un officier de mer a encore moins qu'un officier de terre les loisirs de la famille : à peine a-t-il pris une femme avec la permission de son ministre, car il lui faut une permission pour aimer d'une manière légitime, à peine Tat-il conduite par la main dans ce qu'il voudrait pouvoir appeler son ménage, qu'il doit remontera son bord sur un coup du télégraphe, pour aller croiser au pôle sud, et il ne revient du pôle sud que pour recommencer au pôle nord une nouvelle croisière.

Que peut faire, pendant ce temps, la femme ou plutôt la veuve intermittente d'un mari apparu, disparu, pour reparaître et disparaître indéfiniment? Attendre et toujours attendre, et toujours frémir, et toujours gémir; car, à la longueur de l'espace, il faut ajouter la longueur du temps qui la sépare de son mari. L'absence de près a moins de rigueur que l'absence de loin, ne fût-ce que par la facilité de correspondance.

La femme du marin n'entend pas un coup de vent sans voir en esprit un naufrage; le naufrage la poursuit nuit et jour, et quand ce n'est pas le naufrage, c'est la fièvre jaune. Elle rêve toujours une tragédie derrière le rideau; il lui semble, à chaque instant, que tout est fini, et déjà elle porte le deuil de son

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mari vivant, du père de son eofant» d'uo enfant de deux ans, qu'elle a mis au monde dans l'intervalle d'une croisière à l'autre, et' que son père n'a pas vu, qu'il ne verra peut-être jamais.

Enfin, puisqu'il faut tout dire, un état influe toujours sur le caractère ; un état, après tout, n'est que le climat de l'âme, et il exerce sur l'homme la même action que l'atmosphère sur tout autre animal. Or» dans ce couvent flottant d'un navire, le marin vit for*cément dans un véritable communisme. Il mange à la même table que son voisin ; il vit tellement avec lui, tellement près de lui, que ce contact forcé de l'un avec l'autre finit par lui inspirer une férocité de misanthropie. Il cherche éperdument un alibi dans la solitude de sa cabine et dans le monologue de sa pensée. Un marin ne rit jamais à un certain âge, à peine consent-il à sourire. Il porte sans cesse sur son masque de bronze le reflet morne de la mer ; il passe et il rêve, quand il a toutefois assez d'imagination pour rêver.

Donc, avec le soldat ou le marin, pas de ménage ou seulement un ménage au pied levé et en camp volant. Est-ce à dire, pour cela, qu'une jeune fille doive éprouver un scrupule à épouser un fonctionnaire? Mais quand un homme n'est pas fonctionnaire, qu'est-il donc? Un roturier de la France nouvelle, puisque l'aristocratie du fonctionnarisme a remplacé, depuis la Révolution, Tariâtocratie de naissance.

Soit! mais il y a fonctionnaire et fonctionnaire. U y a d'abord le magistrat. Certes, la magistrature

est une fonction recherchée . et, de plus, inamovible. A mesure que la roue du temps tourne, par cela seul qu'elle tourné, le juge évolue successivement du tribunal de première instance à la cour d'appel, et de la cour d'appel à la dernière sommité de la magistrature, à la cour de cassation.

Mais le métier, si honorable (ju'il soit, pourrait bien porter à l'hypocondrie ; le juge ne voit comparaître devant lui que les vices des hommes en général, que les passions déréglées du cœur humain, et, involontairement, il prend mauvaise opinion de ses semblables ; or, la vie humaine a besoin de sympathies, pour ne pas dire d'illusions. Que deviendrait-elle, si l'idéal ne venait pas répandre sur elle une légère teinte de duperie?

Le juge, sans doute, n'a pas à gémir d'un excès de travail; il siège tout au plus trois fois par semaine, et, entre deui audiences, il peut jardiner ou philosopher à son aise, perfectionner la culture du rhododendron ou déchiffrer la manière de radoter d'un illuminé de l'Université de Tubingue.

Et pourtant, malgré la somme honnête de loisirs dont il jouit et dont il peut gratifier son ménage, la ritournelle impitoyable de l'audience, la vue, toujours la même, de la même salle ornée du même crucifix, l'obligation de juger en robe, avec un rabat sur la poitrine et une espèce de mortier sur la tête, et de garder pendant tout ce temps-là une attitude sérieuse, pour laisser à un avocat abondant le temps d'écouler son superflu, tout cela finit par transformer l'esprit.

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Ud juge n'est plus un homme, ce n'est qu*un arrêt.

Et qu'est-ce donc quand la politique fait invasion dans le tribunal, lorsque le même juge, tour à tour légitimiste, orléaniste, républicain, impérialiste, nop de lui-n)éme, mais par la cascade de l'histoire, doit alternativement condamner Timpérlaliste sous la Restauration, le légitinàiste sous la dynastie de Juillet, l'orléaniste après la révolution de Février, et enfin le républicain après le coup d'État?

Et encore la magistrature assise ne fait que juger, mais la magistrature debout doit requérir; c'est elle qui arrête, c'est elle qui poursuit, c'est elle qui accuse, c'est elle enfin qui pèse la tête d'un homme dans sa main brûlante de la fièvre oratoire et qui l'envoie d'un geste à l'échafaud ; il le faut bien au point de vue du Code, mais la femme d'un avocat impérial doit passer une mauvaise nuit après le réquisitoire de son mari.

Le juge effraie^t-il? qu'on prenne un autre fonctionnaire ; car sans place au budget on peut être un homme honorable, mais on n'est pas un homme ho* noré, suffisamment honoré; on n'est pas un fonctionnaire, un douanier, un agent-voyer, un gardemagasin, un commissaire de police, un secrétaire d'ambassade, un employé de télégraphe, un employé d'octroi, un employé des ministères, un des cent mille buralistes enfin^ immatriculés sous un nom ou sous un autre, dans l'innombrable nomenclature de la bureaucratie.

C'est bien ; le dernier commis en effet peut passer.

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de notre temps, pour uu personnage. 11 appartient à l'État, il fait partie de l'État ; le reflet de l'État miroite sur sa figure, et sinon sur sa figure, du tnoins sur son uniforme, et lorsque les passants le rencontrent dans la rue^ ils feront bien, dans leur, intérêt, de lui tirer respectueusement leur chapeau.

Le fonctionnaire touche, à latérite, un traitement modeste au début, mais il le touche régulièrement» par trimestre. Il a de plus le droit d'escompter l'avenir et il suffit qu'il ajoute une année à l'autre pour augmenter le montant de sa prébende.

Âpres trente ans d'exercice, il recevra peut-être de la main du chef de l'État ce prix^ ce dernier prix de la vie humaine, ce quelque chose au-delà de tout, ce petit bout de ruban qui met à la minute un homme au-dessus d'un autre homme. Or, il faut bien l'avouer à la honte d'une boutonnière encore vierge, plus d'une femme éprouvera une recrudescence de tendresse pour un mari décoré.

Mais aussi, il faut bien l'avouer encore, la fonction publique, quelle qu'elle soit, jusqu'au grade de ministre exclusivement, et encore... n'est qu'une glèbe honorable. Le fonctionnaire abdique, eu entrant dans la bureaucratie, une partie de sa conscience, ou tout au moins de son indépendance.

Un bureaucrate, depuis le préfet jusqu'au per« cepteur, ne fait pas lui-même sa destinée ; il la reçoit toute faite de la main d'un chef de division ; il peut sans doute contribuer à, son avancement par son mérite ; mais un bureaucrate n'a pas besoin de

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talent à proprement parler, il n*a besoin que dé la vertu négative de l'exactitude.

La capacité suffit; la capacité? le mot le dit» l'aptitude moyenne, rintelligence courante ; un degré de plus de mérite pourrait nuire autant que servir; il aurait le tort îie paraître un outrage à un supérieur élevé dans la religion de la hiérarchie : tu te permets d'avoir plus d'esprit que moi, tu ne dois être qu'un brouillon; homme noté» c'est-à-dire homme perdu.

Le mieux pour le fonctionnaire avisé, c'est de rester dans une prudente réserve; mais du jour où il n'a plus qu'à marquer le pas, qu'à laisser au temps le soin d'agir pour lui-môme, il tombe à l'état de masse passive, mise en mouvement par un supérieur: on dit et il dit, on lève la main et il la lève, sans avoir à demander l'explication de la pantomime.

Vous rappelez-vous l'ancien télégraphe, le télé* graphe avant l'électricité? Vous pouvez encore en voir çà et là le spectre oublié sur une colline^ L'infortuné» retiré du mouvement du monde et perché, l'aile pendante, au sommet d'une ruine, regarde silencieusement l'horizon et semble dire adieu à l'espace.

Le fonctionnaire pourrait bien gesticuler de la même façon. Le ministre transmet un ordre au préfet, le préfet le transmet au sous-préfet, le sous-prér fetau maire, le maire au garde-champêtre, jusqu'à épuisement de gestes consciencieusement répercutés, de collines en collines» à la dernière extrémité du pays.

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Passe encore si le fonctionnaire avait la permission de choisir sa résidence ; mais à peine a-t-il élu domicile quelque part qu'une injonction ministérielle Vexpédie du fond de THérault dans un arrondissement du Finistère. Est-ce une punition? est-ce un avancement? il ne le sait pas lui-même, tant Tavancément revêt à l'occasion la forme d'une disgrâce.

Tout au plus le fonctionnaire a-t-il la ressource de hâter son avancement en sollicitant à propos. Mais le métier de solliciteur exige une grâce particulière, une diplomatie délicate qui sache insinuer plutôt qu€ dire, demander sans demander précisément, et faire au protecteur la politesse de lui laisser le mérite de l'initiative.

Monter marche à marche l'escalier d'un puissant du quart d'heure , faire ensuite une quarantaine d'une heure dans une antichambre, comparaître à son tour devant un homme gourmé qui reçoit le postulant debout, déballer devant lui son petit mérite et recevoir pour toute réponse un sec : « On verra, » accompagné d'un coup de tête de congé, ah! pour peu que vous ayez le respect de vous-même, le ciel vous garde d'une pareille épreuve !

Et non-seulement l'État affecte une suzeraineté absolue sur la personne des fonctionnaires, mais il revendique un certain droit d'usage sur leur conscience. Le fonctionnaire doit penser en toute chose comme le pouvoir, changer d'opinion avec le pouvoir, et professer et renier tour à tour, avec le pouvoir, tantôt cette opinion, tantôt cette autre,

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selon le coup de vent qui fait tourner la girouette.

Aussi quand \ient Tàge de la retraite, le fonctionnaire la reçoit comme une délivrance; il respire à pleine poitrine, il redevient un homme comme un autre, il aura le droit de parler, sans craindre qu'une oreille de trop ne Tentende; mais aussi il ne peut s'empêcher par moment, à cette heure crépusculaire de Texi^ence, de retourner parfois la tête vers ce passé enfui dans une espèce de non-être, et de dire tristement : comment ai-je vécu ?

Ni soldat, ni marin, ni juge, ni' préfet, ni commis, que reste-t-il donc en dehors du service de l'Étal? Il faut bien servir quelqu'un, disait un gentilhomme. Ce qui reste? Vous le demandez? Mais il reste précisément le travail libre dans un métier libre, où, citoyen, et rien que citoyen, chacun de nous, maître à la fois et serviteur de lui-même, n'obéit qu'à son initiative et ne relève que de sa conscience.

Si ce n'est pas là Thomme, qu'est-il donc? Il n'a plus de sens au physique ni au moral ; car enfin, il est avant tout un être qui veut, et, quand il ne veut pas ou quand il ne veut que par ordre, ce n'est qu'un renégat de sa liberté, un essai manqué à renvoyer à l'ouvrier, pour qu'il retouche son ouvrage et qu'il l'illumine d'un rayon de génie du chien couchant.

Mais le métier libre n'est pas un métier pour rire, ce n'est pas le petit train réglé de la fonction ; c'est un combat à outrance, c'est l'héroïsme à domicile, ou, si vous aimez mieux, le cœur à la besogne. La concurrence est là ; la journée est courte, il faut

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la multiplier par son activité; le leodemaia doit avoir sans cesse autant d'énergie que la veille, sous peine de défaite.

A qui n'est-il arrivé, parfois, de passer au bord d'un étang? Le sol encore vierge y fermente et donne de l'entrain à la végétation; les plantes s'élancent péle-méle des bas-fonds, avec une sorte d'enthousiasme; elles s'étreignent les unes les autres, au risque de s'étouffer amicalement dans leur mouvement d'ascension ; c'est à qui l'emportera sur sa rivale et la gagnera de vitesse, pour atteindre la première à la lumière du soleil.

Voilà, la parabole de la fonction libre exercée librement; elle a sans doute à lutter, et toujours à lutter pour son honneur; mais aussi quelle prime à l'activité ! et quelle tentation pour le cœur vaillant! Un poète de Y SLCiionV à dii : Excelsior! ei encore excelhior! que ce soit la devise du travailleur, il sera ce qu'il sera ; mais il aura du moins le mérite de valoir ce qu'il vaut, et de prendre d'autorité son rang de nature.

Et comme c'est à lui-même qu'il parle le plus souvent ; comme c'est à la barre de son for intérieur que tout ce que l'homme honore vient comparaître, pour subir un arrêt sans appel ; comme c'est lui seul qui décide souverainement du vrai et du faux à son usage^ il n'a qu'à mépriser ce qu'on glorifie ailleurs, pour tirer de son état une gloire à sa mesure.

Car la gloire est en tout et partout, dans l'atelier plus encore que dans le palais. Un homme règne à

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grand fracas : il a beaucoup menti, beaucoup trahi, beaucoup tyé, sous prétexte de conquête ; il a promené quinze ans de suite le chaos d'une tête en désordre, sur une litière de cadavres de six cents lieues de longueur; et la foule, éperdue d'admiration, crie : Vive l'empereur ! et le proclame grand sur un tas de pierres arrangé en arc de triomphe !

Grand, oui ; mais grand comment? Grand comme un désastre, grand comme le choléra, moins grand peut-être, car le choléra aura toujours sur lui l'avantage de tuer plus longtemps. Aussi, le jour où l'histoire , cette prostituée pédante , aura retrouvé sa pudeur, elle dressera, je n'en doute pas, un gibet à la mémoire de toute espèce de César.

Ah ! il est temps de le dire et de le redire à une génération affadie, et de venger enfin la justice éternelle de la sottise humaine; la moindre vertu du moindre citoyen compte plus, devant la philosophie, que cette apothéose faussaire du militarisme, qui n'emploie la puissance créée par la civilisation que pour frapper la civilisation par derrière.

Ainsi donc le travail constitue la première condition du bonheur en ménage. Et qu'est-ce donc que le travail, sinon la loi de Fhomme, l'homme lui-même en action, l'homme par conséquent à son maximum d'existence ? C'est par le travail qu'il est ce qu'il est, qu'il seradjemain ce qu'il n'est pas encore, homme de plus en plus homme, c'est-à-dire de plus en plus savant par l'étude, de plus en plus puissant par Tindustrie.

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Quaat au fils de famille, élevé dans le mépris du travail, il peut être reuté, titré, tout ce que Ton vou* dra, il n'en est pas moins un hors-d'œuvre dans la société, un vaurien de naissance ; cela sans doute a passé par le collège, cela met à peu près Forthographe ; mais cela n'apprend plus rien, ne veut plus rien apprendre, si ce n'est à tourner une carte au tripot ou à tirer le pistolet.

Cet à-peu-près d'homme, cet avorton de l'esprit évite même de penser, de crainte de passer pour un homme d'esprit ; il chasse, il joue, il fume, et après quoi il fume, il chasse et il joue encore, à moins qu'il n'ait la passion du cheval; dans ce cas, il passe une partie de la journée à l'écurie.

Et on peut croire qu'il pourra subir longtemps l'intimité d'une jeune femme qui a l'âme en fleur et qui ne demande qu'à en répandre les parfums ! Que lui dira-t-il qu'elle puisse comprendre, et que lui dira-telle, à son tour, qu'il puisse entendre sans bâiller?

Ne pas travailler^ c'est descendre du rang d'homme au rang de brute, qui mange, qui boit, voilà tout, et sommeille ensuite dans l'extase épaisse de la digestion. Mais, il faut bien l'avouer, il n'y a que la race yankee qui ait su rendre justice au travail; la loi, en Amérique, n'en fait pas une obligation au citoyen; mais l'opinion publique, cette loi des lois, en fait un devoir. On ne demande pas à un homme : a Quel est ton père ? » mais bien : « Quel est ton état? »

Cette race héroïque du travail n'a pas assez d'une occupation ; il ne suffit pas à un Américain d'être

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banquier, il voudra encore être pompier. Que dis-je, pompier? juge, juré, sociétaire à Finfini d'une multitude de sociétés : société de secours, société d'ins* truction, société de tempérance, société de lecture, société de science, société d'encouragement, société d'art, société d'industrie, etc., etc. Le citoyen américain semble avoir le don de multiplier le temps pour multiplier la besogne, et il met autant d'orgueil à charger sa journée d'une œuvre de plus, qu'on en met ailleurs à étaler uneruba nerie de plus à sa bou-^ tonnière.

C'est que, pour le républicain de l'Ohio, il n'existe de grandeur que dans le travail et de gloire que dans la production. La production seule répand la vie autour d'elle comme la Providence. Que signifie l'admiration, si elle ne signifie la reconnaissance, et à quelle mesure la mesurer, si ce n'est à la mesure du service rendu à l'humanité?

Vous l'appelez homme de génie, lui, et pourquoi donc? Parce qu'il a gagné la bataille d'Austerlitz? Grénie tant qu'il vous plaira ; mais l'homme digne du nom d'homme doit détourner la tête de ce génie-là et regarder au-delà de l'Atlantique, du regard de la pensée, et il verra au loin, à l'ouest, à la lisière de la forêt contemporaine du monde, un manoeuvre, un anonyme, debout devant un arbre abattu; d'une main, il tient une hache, et de l'autre il essuie son front, comme un vainqueur à la fin du combat.

Voilà l'homme. glorieux. Il n'a pas de nom, sans doute ; mais de chaque coup de pioche qu'il donne à

la terre vierge, il en fait sortir la vie; et, à la place même où il a le pied posé^ il peut sentir frémir d'avance, sous son talon, toute une génération en germe au fond du sillon, et là où était le désert une année auparavant, il y aura bientôt la plus belle chose de ce monde : la Liberté assise sur une gerbe d'épis!

Et ainsi la jeune Amérique a pris et prend, de jour en jour^ un développement qui semble un défi à l'impossible. Dans la rapidité, en quelque sorte électrique, de sa croissance, on dirait que, comme la Providence, elle n'a pas besoin du temps pour créer, et qu'elle crée d'un mot un monde nouveau.

Aussi, en moins d'une vie d'homme, à peine une semaine de l'histoire, elle change à vue la géographie primitive du continent; elle rayonne indéfiniment dans l'espace; elle envahit sans cesse un nouveau territoire ; elle transforme à la minute ce nouveau territoire en État, un anneau de plus de la chaîne électrique de l'Amérique tout entière.

Mais en attendant que le travail prenne la place d'honneur en Europe, comme en Amérique, il donne du moins à l'homme ce contentement de lui-même qui vaut mieux que le bruit du dehors.

Lorsqu'après le coucher du soleil, le travailleur, encore vibrant du contre-coup de l'action, laisse reposer l'outil dans l'œuvre pour aller retrouver sa compagne, il éprouve, à coup sûr, à ce moment, tout ce que l'homme peut connaître de meilleur. Certes, il y a dans ce monde bien des joies, les unes fausses, les autres vraies ; en est-il cependant une seule, fût-

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ce rivresse d'une première passion, qui pèse un grain de sable à côté de cette satisfaction ineffable, de cette musique intérieure d'une conscience, en harmonie avec elle-même, qui peut dire, le soir, en rentrant à son foyer : « J'ai bien rempli ma journée! »

Voilà toute la morale de ce livre sur le choix d'un état; et la main qui Ta écrit^ quelle qu'elle soit, mérite un mot de reconnaissance.

Mjegowwéi

Le sort de la femme, a-t-on dit, est d'aimer et de souffrir ; non que la femme., de notre temps, souffre plus que dans le passé : elle n'a jamais eu, au contraire, une meilleure place au soleil. Encore moins doit- elle mettre au compte du mariage le tort de sa destinée. La vie à deux, sous le même toit, lui a donné sa première heure d'indépendance. Loin de vouloir relâcher le mariage pour rendre la femme plus libre, nous voudrions le resserrer précisément pour lui rendre toute sa dignité.

Il n'en est pas moins vrai de dire que la femme porte encore à son front Tanathème du passé. Lorsque par hasard elle tombe sur le mauvais lot en fait de mariage, elle en savoure plus cruellement que l'homme toute l'amertume.

Nous ne parlonë pas ici de la femme plus ou moins restée à Tétat d'ignorance. Celle-là est toujours heureuse à bon marché, comme peut Tétre une fermière de Normandie. Pour peu qu'elle ait du pain sur la planche et un mari supportable, elle prend son mal en patience. Debout sur le pas de sa porte, son poupon dans les bras, elle passe la moitié du temps à compter la richesse de sa basse-cour et à contempler d'un œil voluptueux sa vache, son poulailler, son âne et ce moine quadrupède, bon tout au plus à faire du lard, qui, toujours attaché à son piquet, trace toujours, à longueur de corde, un nouveau cercle autour de son centre d'action, pour refaire à sa manière la définition de Pascal. Or, une femme occupée par état à compter ses poules et à écrémer ses pots de lait, échappe de plein droit à la mélancolie.

Tout au plus peut-elle être malheureuse au physique et du fait de la misère, mais alors, il faut l'avouer, elle l'est sans restriction.

Yoilà une jeune fille née sur la paille, dans un village, tout exprès pour être, sa vie durant, une âme à l'état d^attente, dans un corps flétri d'avance par le travail. A peine en âge de force, elle doit gagner son pain au jour le jour, et pour cela, aller, venir, marcher, courir pieds nus, jambes nues, par la pluie, par le vent, à travers les ronces et les épines, garder le bétail, faire la moisson, faire la fenaison, faire la fournée, faire la lessive. Jamais de Tcpos que le dimanche, jamais de sommeil que sur le bout du doigt. Allons, debout! le coq a chanté.

11 faut traire la vache, il faut battre la crème et porter au marché le beurre et le fromage. Après quoi elle prend un mari, c'est-à-dire un supplément de misère. Elle souffre un peu plus, sans compter de temps en temps la gratification extraordinaire de coups de bâton au retour du cabaret; et quand elle a satisfait à sa destinée et arraché une à une de son flanc douloureux d'autres existences destinées à prolonger après elle sa faim et sa fatigue, alors Dieu en a pitié, elle passe définitivement et sans remise à un dernier oubli.

Un homme jette une pelletée de terre dans un trou; rherbe pousse là-dessus et tout est dit : une chose est finie.

Cela est tout au plus la misère, et si la révolution française a déjà guéri là moitié du mal, la république pourra bien, avec le temps, achever la guérison.

Mais cela n'est pas encore la souffrance, du moins comme nous l'entendons, la souffrance morale, d'autant plus cruelle que la victime est plus intelligente, car elle puise dans son intelligence même une nouvelle puissance de souffrir. Dieu nous préserve de dire que toute femme intelligente est nécessairement malheureuse. Loin de là. Plus d'une. Dieu merci, a tiré le bon numéro à la loterie; plus d'une vit en paix avec elle-même et avec la destinée. Mère et amante à la fois, épanouie en fleurs et en fruits, elle répand son âme autour d'elle, comme une bénédiction. Tout ce qui l'approche en est changé, et le per*^ pétuel sourire flottant sur sa lèvre lui revient de

HrSTOrRK DE LA KKMMK. ',iH\s

toutes parts en joies et en bonheurs. Et le soir, lorsque, après sa journée de grâce et de vertu, elle poursuit à l'horizon la muette prière de la rêverie, le ciel tout entier, penché sur elle, la regarde par le regard de toutes ses étoiles à la fois, tant elle est grande et sainte par l'amour qu'elle a donné et par l'amour qu'elle a reçu.

Mais aussi, lorsqu'une âme d'élite a eu la main malheureuse, comme elle doit souffrir au centuple de tout ce qu'elle a rêvé et de tout ce qu'elle a perdu ! Une jeune fille est née dans la richesse; elle sait l'anglais, l'italien, le dessin; elle a Tàme ouverte à tous les vents de la poésie ; elle entrevoit l'infini, elle attend. Un homme vient pour réaliser ce qu'elle attend, et un mois après, enveloppée de blanc de la tête aux pieds, elle va en grande cérémonie à un premier endroit où le maire lui lit un article du code, et à un second endroit. où le curé lui passe un anneau, et la voilà unie pour la vie à un homme qu'elle ne connaît pas encore. Elle apprendra plus tard à le connaître.

Mais si par hasard il vaut mieux ici ignorer que connaître, eh bien ! à la grâce de Dieu ! Comme le mariage est à perpétuité, elle aura peut-être le temps d'y accoutumer son esprit. On reprochait à une cuisinière d'écorcher ses anguilles toutes vives : Bah ! disait-elle, depuis que je les traite ainsi, elles ont fini par en prendre l'habitude.

Cette femme est mariée à un homme qui ne^l'aime pas et qu'elle ne peut pas aimer; que Dieu lui prête

382 HEURES DE TRAVAIÎ .

la patience, car bientôt i^iendra la maladie la plus douloureuse de rhumanité, celle-là même qui consiste à perpétuer l'espèce dans les frissons et dans les évanouissements. A partir de cette heure où elle aura payé la dette de TaDcêtre, elle aura toute la charge et toute la fatigue de la couvée; elle devra la garder nuit et jour, la façonner à chaque minute de la vie du cœur et de l'esprit. Aujourd'hui ce sera une indisposition à guérir, demain une colère à consoler. Elle n'aura plus désormais ni calme ni repos. Pendant ce temps le mari va au café, va au théâtre ; il part de bonne heure et il rentre tard, pour échapper à l'ennui de la maison. La femme l'attend bien avant dans la nuit, près du berceau de l'enfant soulevé par le rhythme du sommeil, régulier comme l'hymne de l'innocence^ à la lueur mélancolique d'une lampe voilée et la tête penchée sur la cendre refroidie du foyer. Pendant sa longue attente, elle lit peut-être le livre de Y Imitation^ ce muet consolateur et ce confident caché de toute âme trompée; Et, de temps à autre, laissant sous son doigt la page à moitié tournée, elle lève le regard au plafond, pour suivre dans le ciel absent le fantôme évanoui de son amour. Puis sa jeunesse tombe, et avec sa jeunesse la gloire de son existence^ Adieu l'empressement et le murmure flatteur! Le jour du deuil est venu, et du deuil jusqu'au tombeau. Car la femme meurt deux fois : une première fois à la beauté, une seconde fois à la vie, et de ces deux morts la plus cruelle est encore la première.

fit alors que devienir-elle ? Nous ne parlons pas encore un coup de la femme sans idée, de la moyenne et de. la petite bourgeoisie. Celle-là danse quand elle est jeune, épouse quand elle est aisée, pleure quand elle est mariée, et va demander à son confesseur, quand elle est veuve, le moyen d'utiliser son veuvage. .

Cette nature de femme là, rassurée d'avance contre toutes les inquiétudes de Tesprit, ne semble vivre que pour mettre un geste de plus dans la série des mouvements de Tespèce et tracer des lignes invisibles de plus sur la page toujours effacée de l'espace. Ces vies là marquent comme des rides sur Teau : impressions sans empreintes.

Mais que devient la femme au complet, la fçmme à la fois instruction et intelligence, la femme développée par l'étude et prise du mal de la science? Elle a pu avoir les curiosités de l'esprit et participer aux démêlés de l'intelligence, et à l'heure où elle pourrait jeter ce capital acquis de pensée dans la circulation» contribuer pour sa part au mouvement intellec» tuel du siècle^ elle trouve, à la porte même de son salon, je ne sais quelle douane absurde qui Tempéche de passer.

Les enfants sont ou partis, ou morts, ou heureux d'un bonheur qui n'est plus celui de la mère ; les affections exclusives ont suivi le chemin de tant de chères émigrations. La vie de la feTnme^ alors, se débat dans le vide et s'éteint dans une douloureuse pénurie d'atmosphère.

Lorsqu'elle a exhalé, sous «es feuilles d'automne, son doux parfum de maturité, sa destinée n'est plus qu'une sorte de viduité morale, une démission de toute influence : * comédie quelquefois charmante, quelquefois pathétique, mais à laquelle manque toujours le dernier acte ; car enfin ce n'est pas tout de vivre, il faut encore finir.

En puisant au grand livre du monde et à l'école de la vie plus de connaissances, elle n'a plus d' œuvres à faire au moment où elle en aurait le plus besoin, en raison même du développement de son intelligence.

L^Église a eu l'obligeance de trouver aux femmes des œuvres, des influences dans les sacristies, dans les œu:vres de bienfaisance, pour ces heures où la pensée austère lève les yeux vers un autre idéal que dans la première jeunesse. Elle leur a ménagé dans les congrégations une distraction où elles dépensent la dernière et souvent la meilleure part de leur intelligence. Le clergé a rallumé pour elles ces secondes espérances, lampes des crépuscules.

Mais il est des natures moins résignées qui ne peuvent comprimer, de la main^ la sibylle intérieure. Celles-là ont besoin de yivre avec les vivants, de rayonner par la pensée comme par la beauté. Elles subissent la violence du temps sur leur esprit ; elles passent, efiarées et emportées, dans le coup de vent des doctrines.

Mais la société regarde l'entrée des femmes dans la littérature, comme la promiscuité 'de l'intelligence.

Nous leur refusons le droit d'intervenic dans leurs convictions; nous étendons, jusqu'à leurs croyances, la servitude matrimoniale que le code civil leur a imposée sur la consigne de Napoléon.

Quand Thistoire voudra bien parler autrement qu'elle n'a parlé jusqu'à présent, elle nous dira par quels pactes secrets avec les idées d'un siècle, les femmes ont brisé, anneau par anneau, cette sujétion de Tesprit, par quelle désertion successive des dogmes d'autorité sous toutes les formes, elles ont en quelque sorte gagné leur existence ; car, si l'axiome de Descartes est vrai : je pense, donc j'existe, il est certain que la femme n'existe pas encore.

Mais elle est en voie de naissance. Cette lente genèse intellectuelle de la femme a trois époques : le dixseptième, le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, que nous semblent assez bien résumer trois figures : la marquise de Sévigné, la baronne Dudeffant et George Sand.

La marquise de Sévigné représente la protestation timide qui glisse, qui passe à travers les idées reçues, pour voir les choses de plus près et par les yeux de son esprit. Elle conserve, dans la première période de sa correspondance, la spirituelle bravoure de son imagination. Elle aime les romans et elle l'avoue sans rougir, en dépit du jansénisme : « Je « n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre^ « et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir pas a de mémoire, cette lecture me divertit encore; (( cela est épouvantable; mais vous savez que je

a ne m'accomode guère de toutes les pruderies. »

Pruderie, entendez bien ; le mot s'y trouve en toutes lettres; elle regardait comme une pruderie l'horreur des romans ; et cela quand la chaste muse de Racine, voilée des pieds à la tête, paraissait à Nicole la fille impudique d'Astarté.

La marquise de Se vigne avait alors la quarantaine, elle raillait volontiers à cette époque la dévotion; elle allait même jusqu'à effleurer l'hérésie.

c< Nous parlons quelquefois de l'opinion d'Origène a et de la nôtre ; nous avons de la peine à nous faire a entrer une éternité de supplices dans la tête, à « moins que la soumission ne vienne au secours. »

Un pas de plus, la voilà rejetée dans Terreur d'Origène.

Cependant, les années, froides neiges du temps^ tombent en silence sur sa tête; sa pensée, un moment aventurée dans ces timides indiscrétions de l'esprit d'examen, se replie et se resserre sur elle-même. Notre-Dame-de-Livry, comme disait Walpole, se cherche une dernière explication, et se réfugie dans le jansénisme. Jansénisme de fantaisie, singulièrement déridé. Elle dort paresseusement sur le commode oreiller de la grâce, a Vous me demandez si je suis « toujours une petite dévote qui ne vaut guère : oui, « justement, voilà ce que je suis toujours, et pas « davantage, à mon grand regret. Mais j'espère que « Dieu m'ayant déjà donné de bons sentiments, il « m'en donnera encore. »

Elle tourne et retourne continuellement cette idée

de Providence, qui a sa volonté dans notre volonté, sa main dans nos actions.

« Gardez bien vos deux petits garçons tant que « vous le pourrez, dit-elle en parlant de la guerre « à la comtesse de Guitaud, car, tant qu^ils seront à ce la chair, vous ne les pourrez non plus retenir que « de petits lions. Vous vous souviendrez, en ces (( temps-là, pourtant, que la balle a sa commission, « qu'il n'en est pas une qui ne soit poussée par « l'ordre de la Providence. »

Il se faisait déjà en elle cette mixture de dogmatisme et de mysticisme, qui est la religion de la bonne volonté. Elle s'en remettait à Dieu du soin de l'inconnu. Mais déjà les grandes ombres descendaient pour elle, dans la vallée. Elle avait les tristesses du soir, comme elle disait de l'entre-chien-etloup de Texistence. Elle avait dit adieu, depuis longtemps, aux anecdotes graveleuses de sa correspondance. Les romans avaient gagné les petites armoires ; elle s'infusait à longues doses l'esprit de Port-Royal, a Je ne connais plus les plaisirs; j^ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et uniforme. »

Elle jette alors ce cri d'impatience et de résignation : a Oh! Providence! faites comme vous l'entendrez; vous êtes la maîtresse. »

La marquise de Sévigné met donc une grande modestie à l'indépendance de la raison. Elle se permet à peine quelques éclaircies, quelques regards jetés, enpassant, dans le domaine de la philosophie.

Mais bientôt la brèche est élargie ; le dix-huitième

siècle arrive. Il donne largement de l'air aux idées, il prend ses aises avec les dogmes, les institutions, les mœurs; il sème à poignée les libertés aux vents ; tout * le monde, y compris la femme, en ramasse, et chacun dépense sa monnaie comme il peut, les gens instruits en idées, les autres en plaisirs. Intelligences affranchies et ceintures flottantes, la révolte éclate partout, et la philosophie, toute barbouillée de rouge et de poudre, sort du fond de l'alcôve, entre une nuit de plaisir et une nuit d'étude.

Alors la marquise de Sévigné ressuscite et prend le nom de la baronne Dudefiand. Mais elle est intellectuellement et moralement changée; sa foi est morte; elle a perdu même le dogme de la grâce, ce doux sommeil en Dieu, cette religion amendée et commode qui laisse au Seigneur le soin de faire tous les frais de la croyance; elle a retiré son âme au catholicisme; elle a transporté le veuvage en plein mariage ; elle a fréquenté les petits soupers, le pied lui a glissé, elle est devenue philosophe, elle est incrédule, et ensuite?

Elle en est désolée. Il y a une voix du délaissement qui lui dit qu'on ne fait pas le néant dans les idées ; que l'esprit a besoin d'affirmation comme le regard a besoin de lumière. Elle gémit alors sur les ruines de sa croyance.

« Ce que je voudrais, » dit-elle avec de profonds soupirs de découragement, « ce serait d'être dévote, « d'avoir la foi, non pas pour transporter des mon- (^ tagnes ni pour passer les mers à pied sec, mais

« pour aller de mon tonneau à ma tribune, et rema plîr mes journées par des pratiques qui, par un « nouveau tour d'imagination, vaudraient, pour le « moins, autant que toutes mes occupations pré- « sentes. Je lirais des sermons au lieu de romans, la « Bible au lieu de fables, la Vie des Saints au lieu de c< rhistoire, et je m'ennuierais moins ou pas plus « de ces lectures que de toutes celles que je fais à a présent. »

Cette pauvre femme, doublement aveugle, n'avait pas trouvé le compte de son âme à la liberté de son siècle. Son fauteuil, ou comme elle dit son tonneau, qui n'était séparé que par un mur de la chapelle d'un couvent, avait beau être le centre de la philosophie, la naalheureuse ne trouvait rien, en elle ni autour d'elle, qui pût la consoler de cette nuit de son intelligence.

Elle ressuscite donc une seconde fois et, après avoir successivement porté le nom de Sévigné, de Dudeffant, elle signe George Sand; c'est toujours une femme, mais sous un nom d'homme, c'est-à-dire qu'elle a contracté, au dix-neuvième siècle, des al- .lures d'esprit viriles, et qu'elle entend désormais conquérir la liberté de la femme à main armée, c'est-àdire par la force du talent.

Quand Jeanne d'Arc voulut combattre, elle prit l'armure de chevalier.

Ce qui est doute, mais doute encore orthodoxe chez la marquise de Sévigné, ce qui est incrédulité raison née mais désenchantée^ chez M™' Dudeffant, de-

vient, chez George Sand, révolte et affirmation d'un inonde nouveau. Il n'y a chez elle ou chez lui, à volonté, ni retenue, ni regret. George Sand croit que la femme peut suffire par elle-même, comme l'homme^ à l'œuvre de sa destinée, croire comme lui, vouloir comme lui, mieux que lui souvent, car George Sand proclame volontiers la supériorité de la femme sur l'homme, et, chaque fois qu'il met l'une et l'autre en présence dans un roman, c'est presque toujours la femme qui aie mérite de Thérolsme. Voilà le droit d'examen tombé en quenouille.

Que faut-il en conclure? Que George Sand a raison. Eh oui, sans doute, puisqu'il a vengé la femme de sa longue humiliation; mais non aussi, car George Sand a poussé la revendication de la liberté de la femme jusqu'à la révolte, pour ne pas dire l'anarchie.

La révolte peut avoir sa raison, elle l'a toujours contre le despotisme, mais ne saurait constituer un état normal. La révolte à poste fixe ne serait que la guerre civile en permanence, car il ne faut pas plus de guerre civile dans le mariage que dans l'État. Ce que nous avons à rechercher avant tout, c'est l'harmonie de l'homme et de la femme dans la famille.

L'homme et la femme unis constituent l'humanité. L'humanité n'existe que par leur union. La Providence les a créés deux, et par conséquent pour deux œuvres ; elle leur a donné des aptitudes différentes, comme les formes de leur organisation.

Nous disons des aptitudes, et non des facultés,

HISTOIRE DE LÀ FEMME. 3dl

ainsi qu'on le répète trop souvent. L'homme n'a pas une faculté que la femme n'ait également dans son intelligence.

La raison? elle l'a sûrement. L'imagination? elle l'a aussi. La mémoire, elle l'a encore. La volonté? qui peut en douter?

Seulement la pondération de ces diverses facultés entre elles est toute autre chez l'homme que chez la femme. L'homme, par exemple, soit dit sans vouloir usurper sur le lieu commun, a plus de raison que de sensibilité. La femme, au contraire, a plus de sensibilité que de raison. L'homme complet est celui qui allie la sensibilité à l'intelligence. Il est alors Thomme et la femme unis en une seule personne. Il est l'être humain porté à sa suprême puissance : il est le génie.

Cette différence d'équilibre entre les diverses facultés constitue la différence d'aptitudes. La société ne peut plier des aptitudes différentes à des attributions semblables, sans violer la loi de diversité, qui est la loi même d'harmonie.

La femme est physiquement, moralement, prédestinée à exercer un autre ordre de fonctions que l'homme dans la famille. L'homme, actif, robuste, agit au dehors, travaille au soleil. La femme, déli- cate, aimante, élève l'enfant, administre la maison.

Est-ce à dire pour cela que ce travail-ci n'exige pas autant que ce travail-là l'intervention et par consé-^ quent la culture de l'intelligence? Comment! il faudrait moins d'intelligence à la femme pour élever

son enfant, pour lui créer une âme jour par jour, pour lui verser, je ne dis pas le lait du corps, car qu'est-ce que cela? mais le lait de l'esprit, qu'il n'en faudrait à un mari fabricant, ou marchand, ou commis, pour veiller sa machine, courir le marché, auner son coton, et régler son escompte! Vous ne le croyez pas, entre nous, ne fût-ce que par respect pour votre mère qui a façonné votre pensée. Or, il est aussi difficile, probablement, de façonner une pensée que n'importe quelle étoffe.

Eh bien I quelle éducation intellectuelle donnezvous à l'élite même de vos femmes dans votre société? Vous leur enseignez à peu près l'histoire, à peu près la géographie, à peu près la grammaire, à peu près la littérature, à peu près la langue allemande, ou la langue italienne, ou la langue anglaise, et, lorsqu'elles ont légèrement effleuré du bout du doigt ces diverses études, vous déclarez le livre de la science fermé pour elles, et vous les lancez dans le monde à la rencontre d'un mari.

La véritable éducation de la femme, à l'heure qu'il est, là, sous nos yeux, ne consiste pas précisément dans le plus ou le moins de connaissances qu'elle peut donner à son esprit pour la vocation sévère de la maternité. Elle consiste principalement dans je ne sais quel savant noviciat de la séduction, dans l'art de la musique, de la danse, de la toilette, du chant, du dessin, dans tout ce qui peut poétiser, charmer, et en conséquence abréger la distance qui la sépare du mariage.

Votre éducation apprend surtout à la jeune fille à tenter un fiancé. On dirait que ce contrat une fois signé, et son voile plié dans son armoire, sa destinée est épuisée, sa vie finie. Son éducation lui est inutile désormais ; elle n'a plus qu'à congédier cette âme d'emprunt qu'elle avait prise, comme une amie de jeunesse, uniquement pour l'accompagner à la mairie.

Notre siècle corrigera, je l'espère avec M. Legouvé, cette éducation de passage qui correspond dans la vie de là femme à une seule minute. La femme doit recevoir une instruction qui rayonne également sur toutes les heures de sa destinée ; elle doit fortifier, de plus en plus son âme par l'étude, respirer cette autre âme extérieure de la science, préparer d'avance une huile de senteur à la blessure de la vie, et une retraite intellectuelle à la vieillesse.

Vous voulez que la femme trempe sa lèvre à la connaissance, mais pour quoi faire ensuite î nous dit-on. Sans doute pour écumer plus philosophiquement le pot-au-feu du ménage? .Oui, précisément pour cela, répondrons-nous.

Ou la femme ménagère ou la femme courtisane, voilà ce qu'on a dit, et le mot a plu énormément à tous nos vieillards d'idées. Malgré cette bonne fortune, il est faux, de toute fausseté. Nous retournons Tadage et nous disons à notre tour : Toute femme aujourd'hui dans l'aisance, qui serait simplement une ménagère, serait plus ou moins courtisane. Car, qu'est-ce que la courtisane? une femme qui donne simplement son corps à l'homme parce qu'elle n'a pas

autre chose à lui donner. Laissez une âme vide à la femme, la passion viendra toujours la remplir.

Et quelle idée vous faites-vous donc du mariage, lorsque vous dites à l'homme : Toi, tu auras toute connaissance, tu marcheras environné de lumière; et que, vous tournant ensuite vers la , femme, vous ajoutez : Toi, tu iras vêtue d'ombre et tu vivras dans le néant de la pensée?

Et vous ne voyez pas que ces deux destinées ne pourront plus, séparées de toute la largeur de l'âme, vibrer à l'unisson, et qu'étrangères Tune à l'autre jusque sous le même rideau, elles n'auront jamais une croyance commune, une espérance commune, à échanger dans les longs entr'actes du mariage, que le mari chargé d'idées ou de prophéties ne pourra les communiquer à la vie la plus voisine de sa vie, et, par ces confidences allumées et purifiées à la flamme de l'amour, associer sa femme, sa plus chère intimité, à sa propre grandeur?

Eh quoi ! vous voulez unir les sommeils dans votre paradis de pot-au-feu, sans unir les esprits ; mais retenez bien ceci : En pressant dans ses bras une âme nulle, le mari presse seulement une servante de plus. Et comme l'homme cherche avant tout le mariage de la pensée, savez-vous ce qu'il fera? Il imitera Périclès, il passera chez Aspasie. Aspasie était en effet la femme légitime; la courtisane était la ménagère. Tenez! l'industrie est plus généreuse que vous, en mettant chaque jour la machine à la place de la quenouille, la navette à la place de l'aiguille ; elle

dégrève chaque jour ainsi la femme d'un travail et d'un fardeau; pourquoi? Pour convertir son loisir en intelligence, pour harmoniser par l'instruction les deux parties de l'humanité. Le progrès ne peut pousser l'homme en avant, pour laisser la femme en arrière. Il n'est pas ce Troyen distrait qui oublie, au jour des grandes épreuves, sa compagne en chemin. Si la démocratie n'a pas une bonne nouvelle à apporter à la femme, si elle ne l'élève pas eii dignité, si elle n'efiace de son front la flétrissure du Code civil, si elle ne lui accorde pas l'égalité des droits dans le ménage, tout en respectant l'inégalité d'aptitudes, nous le déclarons hautement, cette démocratie exclusivement célibataire serait frappée d'avance de stérilité. Il lui manquerait la moitié de l'espèce. Le peuple souverain ressemblerait au dieu barbu, au bouc Mendès auquel l'Egypte jetait la femme en holocauste. L'avenir n^aura vaincu le passé que le jour où il aura mis la femme de son côté. Jusqu'alors il ne mérite pas la victoire.

Crailliabaud.

L'architecture fait partie intégrante de notre corps, et forme un second corps à distance. Si la chair tient une place, la pierre en tient une aussi grande dans réconomie de l'être humain. On pourrait, sans exagération, appeler l'homme un animal enveloppé d'une maison, avec facilité de changer de coquille à volonté.

C'est à ce point de vue qu'un savant archéologue vient d'écrire l'histoire de Tarchitecture, histoire d'autant plus précieuse qu'elle ne raconte pas seulement l'église ou le palais, qu'elle veut bien dire aussi un mot, en passant, de la maison.

Et, mieux encore, l'auteur a cru devoir réserver une place, dans son travail, à toute forme d'art plus ou moins parente de l'architecture : à la sculpture, à

HISTOIRE DE l' ARCHITECTURE, 397

l'arabesque, à la peinture sur verre, à la mosaïque» à la ferronnerie. Il donne la physionomie entière du monument» quel qu'il soit, religieux ou civil, avec tout son luxe» dans toute sa toilette^ et il ne la donne pas uniquement' d'une façon abstraite, par la parole; mais encore, sous une forme sensible, par la gravure. Il décrit, et il montre ce qu'il décrit; son ouvrage est mieux qu'un traité, c'est un musée.

Il a laissé l'antiquité à l'écart ; il entreprend seulement l'architecture à partir du cinquième siècle jus^ qu'à la Renaissance. Il n'en a pas moins, chemin faisant» bien des révolutions de la pierre à raconter. Comme l'architecture» à tout prendre, est la métamorphose continuelle de la vie humaine écrite- à coups de ciseau» nous pouvons ainsi apprendre à nous connaître dans notre glorieuse carapace de tortue.

L'homme n'a pas créé, à proprement parler, l'architecture. L'architecture se développe comme la végétation, en vertu d'une force latente et d'après un type préconçu» dont personne ici-bas n'a le secret. L'homme, sans doute, met la main à l'œuvre, mais sans pouvoir modifier avant l'heure le devis mystérieux dont il est purement et simplement l'exécuteur. Un architecte, fût-il Michel- Ange» ne peut choisir à son gré telle ou telle ligne» telle ou telle combinaison de lignes» pour élever une cathédrale ou une caserne. La ligne est toujours imposée par l'époque ou plutôt l'idée régnante d'une époque. Le génie appelé à bâtir est donc forcément tenu à rester dans la donnée de ce programme.

Du moment que la pierre, sous la main de l'homme, revêt nécessairement certaines formes déterminées^, comme la fleur au sortir du bourgeon, l'architecture prend par cela même quelque chose de la fixité de la nature, et, à l'exemple de la flore; rentre dans la possibilité d'une nomenclature. On peut classer les monuments, de même que les plantes, en diverses familles, groupées, sinon par latitudes, du moins par époques, ces latitudes de l'histoire.

Noustrouvons sur le sol de l'Europe, depuis l'invasion du christianisme, trois familles successives d'architecture :

D'abord, l'architecture romane, dont le cintre est le premier caractère; ensuite l'architecture gothique, dont l'ogive est la signature ; l'architecture de la Renaissance, enfin, dont l'éclectisme est le cachet.

Chacun de ces styles, comme nous allons le voir, correspond à un ordre d'idées.

Le monde issu du christianisme est taciturne, souffrant, désespéré, affaissé sur lui-môme; l'âme encore pleine de l'ombre funèbre des catacombes, il croit que la terre va mourir. Dies irœ solvet sceclum in faviliâ. Il vit à genous, la tête penchée sur un tombeau. L'architecture romane traduit ce sentiment de tristesse; elle est massive, appesantie sur elle-même, semée de figures grimaçantes, éclairée de rares fenêtres. Elle semble couver une seconde église mystérieusement cachée aux entrailles du sol et appelée la Confession. Elle affectionne la ligne horizontale de préférence. La ligne, comme la mort, prend l'attitade

HISTOIRE DE l'aRCHITECTURE. 399

du niveau. Quant à Tarchiteoture civile, elle est purement et simplement une reproduction de la villa : une cour intérieure entourée d'arcades. Le moine remplaçait le seigneur romain.

Mais, avec le temps, le christianisme finit par croire à l'existence de la terre et par y prendre goût, après 7 avoir conquis la puissance. Alors il secoue sa tristesse et sa prédilection pour la laideur; il devient alerte, ambitieux ; il abandonne la ligne trapue pour la ligne ardue ; il passe du cintre à l'ogive ; l'architecture fait explosion dans l'espace sous forme de cathédrale.

La cathédrale semble vouloir atteindre, d'un jet hardi, la hauteur du paradis ; elle simule admirablement l'apothéose gigantesque de l'Église. Une voix perdue dans le nuage, au sommet du clocher, y célèbre un perpétuel hosanna. Dans cette architecture triomphale, la ligne représente une infatigable aspiration. Elle monte toujours.

Quant à l'architecture civile, elle imite cet exemple. Resserrée autour de la cathédrale, comme par un mouvement d'effroi, elle élève éperdument au-dessus de la rue ses toits sveltes, aiguisés en pignons. Quoique la maison, le plus souvent, fût construite en bois, elle avait, elle aussi, sa vanité. Elle pointait dans l'air le plus haut possible.

Mais, grâce à Dieu et aussi un peu au génie an* tique, ressuscité du tombeau, comme par un< miracle, à> répoque de la Renaissance, l'homme rentre en possession de son âme; il pense par lui*mème<^ il croit

uniquement à la vérité démontrée par la raison» eo vertu de Tharmonie préétablie entre la vérité et la raison, comme entre la lumière et le regard.

Alors rinitiative, en fait d*art, passe de TËglise à la société.

Ce n'est plus le temple qui est le prototype, c'est le palais. De ce moment, la ligne est élégante, capricieuse, ondoyante» diverse, comme si elle cherchait à suivre dans sa courbe infinie l'évolution infinie de l'âme humaine à sa première heure d'indépendance. Cette architecture-là est lumineuse, expansive, harmonieuse, opulente, car chaque décor, chaque coup de ciseau était un désir de bonheur. L'homme est heureux, ou à peu près, et son habitation exhale au dehors comme un sourire.

Le chef-d'œuvre de la Renaissance dans cet ordre nous parait à coup sûr le château de Chambord.

Qui n'a rêvé, à son heure de poésie, le palais de quelque reine mystérieuse, de quelque Belle au Bois-Dormant? C'est ce rêve que l'on voit tout à coup réalisé, lorsqu'après avoir suivi une longue pelouse bordée d'églantines et embaumée de fraisiers, on voit surgir à travers les branches de la futaie les tourelles féeriques du château de Chambord.

On dirait un songe d'amour jeté dans le ciel par la main d'un magicien. Le corps du bâtiment sévère, massif, flanqué aux quatre angles de quatre tours puissantes, spmble uniquement servir de piédestal à une architecture aérienne de tourelles, de cheminées.

HISTOIRE DE l'aRGHITECTURE. 401

d*aiguilles, de lanteroes brodées à jour, ciselées d'arabesques, historiées de figurines.

Il faut y monter le soir, par un clair de lune d'été, lorsque le vent des bruyères glisse et soupire à travers les balustrades de la terrasse comme à travers les cordes d'une harpe éolienne, et alors on comprend que ce palais, égaré au milieu d'une forêt, ait été bâti d'un caprice royal pour aimer ou pour rêver.

C'est une architecture hybride, orientale, italienne, française et surtout mystérieuse comme son grand escalier à double vis, où deux personnes peuvent monter la même marche et entendre leur pas sans voir leur figure. A l'intérieur, le château n'est qu'un labyrinthe d'appartements, où la demoiselle d'honneur du xvi* siècle, égarée dans l'inextricable défilé des corridors, allait toujours heurter à la porte de l'appartement royal. La sentinelle était endormie^ la lampe était éteinte.

A partir de la Renaissance, l'architecture devient exclusivement civile, et c'est à ce moment que l'auteur a cru devoir suspendre son travail. Nous le regrettons dans l'intérêt de son ouvrage; car l'étude comparée de la demeure de l'homme de siècle en siècle constitue une partie de l'histoire qui n'est pas écrite encore, mais qui sera faite un jour par un philosophe de bonne volonté.

Il y a encore des esprits en retard qui éprouvent

des inquiétudes sur l'idée de progrès. Du théâtre de

Molière au théâtre du Vaudeville, où est le progrès,

nous demande-t-on souvent? de la peinture de

Raphaël à la peinture de David, où est'-il encore? de la politique de César Borgia à la politique de tout autre César, où est-il toujours ? où il est? Tenez- vous à le savoir? Le voici :

11 est dans. votre maison, il est dans votre appartement, il est dans votre habit, il est dans tout ce mobilier extérieur qui réalise autour de vous votre propre vie intérieure sans cesse plus intense, sans cesse plus multiple, plus riche d'idées, plus approvisionnée de sentiments, plus impérieuse par conséquent et plus exigeante dans ses moyens de satisfaction.

L'homme a deux enveloppes concentriques autour de lui qu'il crée de ses propres mains.: le costume et le logement. C'est sur cette double circonférence de sa personne qu'il réfléchit chaque jour et qu'il réalise le progrès de son moi, de son esprit.

Qu'est-ce que le vêtement, toujours changeant de peuple en peuple, sinon le commentaire visible de sa civilisation? Le passage de la peau de béte au tissu de laine^ du tissu de laine au tissu de coton, du tissu de coton au tissu de soie explique toutes les vicissitudes de l'humanité.

Un historien qui écrirait l'histoire philosophique des formes et des couleurs du costume à tous les temps et de notre temps, écrirait en réalité l'histoire de toutes les idées et de toutes les passions qui ont possédé, qui possèdent encore cet être toujours en voie de formation appelé l'homme, toujours achevé en apparence et toujours à refaire.

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Or, quelle était au seizième siècle l'architecture de la maison ? Non de la maison du gentilhomme ; à la campagne c'était le donjon, à la \ille c'était l'hôtel; non du vilain ; sa maison n'existait pas encore pour lui, il pouvait tout au plus prétendre à la cabane ; mais de la maison du bourgeois enrichi par son travail. On peut en voir encore plus d'un échantillon attardé dans une ruelle ou dans une impasse d'Orléans ou de Beauvais.

L'architecture de la maison du marchand affiche surtout au dehors un sentiment de défiance, on sent à sa mine inquiète que la patrouille du guet ne la rassure pas complètement sur le principe de Tinviolabilité du domicile. Au rez-de-chaussée, une première porte massive à deux battants^ cintrée au sommet et cuirassée de clous à facettes, c'est la porte du magasin; à côté une autre porte, ou plutôt une poterne, donne ouverture sur un escalier tournant qui ne permet de monter qu'un à un au premier étage.

Ici la croisée commence à respirer; elle a deux fois la dimension de la porte d'entrée, mais ce n'est qu'au second étage qu'elle se sent tout à fait à l'aise et qu'elle s'épanouit dans tout l'orgueil de son vitrail, c'est là que la jeune fille de la maison babillait du matin au soir avec sonj sansonnet. A cette époque toutefois l'habitation est nue, froide, pauvre : mobilier restreint, distribution grossière, espace perdu ; ni glace, ni décoration dans la chambre, à peine un miroir, un crucifix et un bénitier pendu à la mu-

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raille ; souvent la même pièce sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de dortoir pour toute la famille, un bahut, un dressoir, un prie-dieu et un lit à colonnes, voilà tout le luxe intérieur de la bourgeoisie et même de la finance. La famille, souvent nombreuse comme une tribu, vit dans un espèce de communisme, au même feu, à la même torche de résine, devant le gouffre béant d'une cheminée extravagante où brûlerait un tronc d'arbre tout entier.

Le livre existe à peine^ la gravure commence à paraître; par conséquent ni bibliothèque, ni œuvre d'art dans la maison;, la musique n'a d'autre instrument à offrir à la jeune fille que la mandoline, mais son confesseur ne lui permet que d'entendre l'orgue à l'église. L'église même semble avoir encore gardé le monopole de l'heure, elle la distribue à la paroisse du haut de l'horloge du clocher. L'heure à domicile, sous forme de pendule, doit encore attendre.

Le temps pour l'homme, disait-on alors, c'est le sentiment qu'il a du temps à un moment donné. Si le temps lui parait long, il a été long; si le temps lui parait court, il a été court en effet. Nos sensations, voilà nos heures, nos œuvres, voilà nos semaines. Laissons reverdir les feuilles et laissons-les tomber sans nous occuper de les compter une à une, comme ce pâtre assis au bord du fleuve comptait les flots du courant.

On offrait un jour à une duchesse une horloge merveilleuse, qui sonnait le quart pour la première fois. La grande dame, satisfaite de la façon

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large dentelle usait de la vie, refusa la primeur* de cette importunité. — Cela couperait ma vie en trop de morceaux, répondit- elle.

Le temps tourne la page ; voici le dix-septième siècle ; il a beaucoup dit, beaucoup fait, fait surtout beaucoup de sottises, sous les deux rois les plus sots de France, Louis XIII et Louis XIV, l'un naturellement, l'autre solennellement; et cependant la loi du progrès est tellement la loi souveraine, que, malgré toutes les folies d'une monarchie dépensière, guerrière, banqueroutière, la France ose encore travailler, produire, fabriquer, vendre, acheter; l'industrie grandit, le commerce augmente, le Nouveau-Monde entre en relation suivie avec Tancien.

La bourgeoisie, jusqu'alors modeste, croit en nombre, multiplie en bien-être jusqu'au point de créer une aristocratie de l'écu, qu'on intitule la finance, et aussitôt l'habitation vient saisir ce nouveau développement de la société. La maison prend plus d'assurance. Ce n'est plus la forteresse plébéienne du seizième siècle toujours sur le qui-vive, sans cesse sur la défensive; elle étale complaisamment sa façade sur la rue, elle remplace le pignon par le comble, elle détrône la croisée par la fenêtre.

A l'extérieur et pour l'œil du passant, elle affecte l'égalité avec l'hôtel par la régularité de son ordonnance; mais à l'intérieur elle trahit une certaine pauvreté ou tout au moins une certaine réserve d'existence; elle n'a pas su trouver encore la véritable formule de l'appartement, qui réunit la famille sans

la confondre et qui attribue à l'homme comme à la femme sa part respective d'espace, qui résout enfin le problème indispensable de ce que la philosophie allemande appelle le moi et le non-moi, c'est-à-dire de la communauté et de la solitude.

Nulle science de distribution au point de vue de la liberté individuelle dans la famille : l'enfilade et rien que l'enfilade, c'est-à-dire l'enfance de l'art en fait d'appartement ; la pièce invariablement solidaire de la pièce voisine. La chambre à coucher sert de salle de réception; le lit joue le premier rôle dans la cérémonie; c'est dans son lit que la femme reçoit les visites après sa première nuit de noces, visites après ses rele vailles.

Le lit formait à peu près à lui seul le mobilier de la chambre à coucher. La chaise passait alors pour une originalité, et quant au fauteuil, meuble princier, un fauteuil bourgeois aurait usurpé sur le privilège de la noblesse. Les hommes faisaient la conversation debout et les femmes couchées sur des carreaux, c'est-à-dire des coussins.

Le dix-septième siècle a parlé et jamais siècle n'a mieux parlé, il a développé partout la tentation de la lecture ; le livre fait invasion dans la maison sous le format commode de TElzévir ; il n'y a pas de ménage qui, à défaut de bibliothèque, n'ait au moins une étagère, où il donne l'hospitalité à Molière ou bien à La Fontaine. La peinture subit elle-même une révolution, elle évolue de l'aristocratie à la bourgeoisie ; elle n'avait travaillé jusqu'alors que pour la religion ou la

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mythologie ; il lui fallait la page murale de Téglise ou du palais.

Mais Tart flamand fait descendre la peinture de rOlympe, ou païen ou chrétien, à la vie commune, à la vie privée, et, de ce moment, chacun peut avoir à peu de frais son petit musée domestique» soit sous forme de tableaux, soit sous forme de gravure. On pouvait donc vivre au dix-septième siècle en tête-àtête avec l'art et avec la littérature. La musique seule manquait au rendez-vous; mais déjà le dixhuitième siècle lève son front révolutionnaire dans la brume du matin.

Voilà enfin un siècle, il ose celui-là, il ose beaucoup, trop peut-être, mais il ose; le progrès de ce monde ne vit que d'audace. Avant de faire la révolution dans l'État, le dix-huitième siècle en fait une dans la maison. Il transporte l'architecture de l'extérieur dans l'intérieur; l'habitation n'est pas faite pour le passant, elle est faite pour l'habitant. Il le dit la truelle à la main, et il trouve le moyen de mettre chacun à son aise, sous le même toit, par la distribution de l'appartement. De Tappartement? le mot désigne l'idée, c'est-à-dire de ïà parte, en même temps que de la vie en commun de chaque membre de la famille ; ici la salle à manger, ici le salon, ici la chambre à coucher, ici le cabinet de travail, ici le cabinet de toilette. Pour que l'intimité ne devienne pas la tyrannie de l'obsession, nous avons à la fois besoin, dans la vie de famille, de nous retirer et de nous retrouver.

L'appartement a résolu ce problème ; il crée ua fait nouveau, le salon, le lien de la famille avec le dehors. Le salon, le forum au petit pied, couvert par le secret de la vie privée. C'est grâce au salon, et autour de la cheminée du salon que la pensée, jusqu'alors éparse, et condamnée au régime cellulaire du chacun pour soi, du chacun chez soi, finit par entrer en relation avec elle-même, de porte à porte, et imposer à la société française, jusqu'alors muette, la domination souveraine de l'opinion.

Vie plus riche à l'intérieur, mobilier plus riche parconséquent. Le dix-huitième siècle marque, sinon la naissance, du moins la diffusion de la bibliothèque, de la peinture, de la gravure, du pastel, de la glace, du trumeau, du panneau, de la pendule, du canapé, du fauteuil, du clavecin, du secrétaire» du bureau, de la console, de tout ce qui élève, annoblit, spiritualise, poétise l'existence, et rattache, par un lien plus étroit, Thomme à son foyer, et le met du même coup en rapport plus fréquent avec son semblable par la poste, par la gazette, par la conversation.

Aussi est-ce du salon que la révolution française

devait sortir? Est-ce dans le salon qu'elle avait fait son éducation première d'éloquence? elle passe sa main à la fois tragique et bienfaisante sur un ordre social deux fois condamné à mort par son impuissance, par son injustice, et, à partir de ce moment, l'industrie affranchie, le commerce émancipé, le sol monnayé dans la main du cultivateur, la noblesse du travail substituée à la noblesse de la fainéantise, tout

cela réuni multiplie la production, la production répartit Taisance.

La maison accuse de plus en plus aux regards Taccroissement du bien-être ; le dix-huitième siècle n'avait connu tout au plus que le luxe, le dix-neuvième inaugure le comfortable. Il n*y a plus désormais de ménage libéré, par le mérite de l'épargne, de la nécessité du travail au jour le jour, qui ne possède plus ou moins sa part de comfort : une cheminée de marbre, une pendule sur la cheminée, une glace au-dessus de la pendule, des tapis au besoin, des rideaux à la fenêtre pour tamiser les rayons de soleil et en mesurer la lumière.

La science ne fait pas une découverte, l'industrie ne fait pas une invention, que la découverte et que l'invention ne forcent l'entrée de la maison et n'y prennent place du droit de conquête. La bougie remplace la chandelle, et la lampe fait concurrence à la bougie. Avant peu de temps probablement, le gaz aura le monopole de l'éclairage, peut-être même du chauffage, à moins que l'électricité ne réclame l'initiative.

L'art vient en aide à l'industrie ou plutôt l'industrie et l'art semblent avoir passé un contrat pour décorer, pour animer l'appartement. La photographie, menue monnaie de la peinture' ou de la gravure, introduit, dans chaque maison, une iconographie à bon marché, et de la famille, et de l'amitié, et de la sympathie.

La peinture, réduite à la proportion du prix ou de

l'espace que chacua peut lui consacrer, ouvre à chacun la possibilité de retrouver sous son regard le portrait qu*il aime, le paysage qu'il admire. Enfin le piano transfère jusque dans la plus humble mansarde le génie de la musique, et retient en quelque sorte Técho envolé de l'opéra sur la touche d'ivoire. Et comme la poésie appelle la poésie, la fleur entre en même temps que la musique dans la maison, et non-seulement la fleur indigène, mais encore la fleur exotique, il semble que désormais TEuropéen ait besoin d'associer le monde entier au bonheur de sou intimité. Où est le ménage aujourd'hui qui ne mette au premier rang du luxe le luxe d'une jardinière, et qu'elle est la jeune fille qui n'aime à respirer le parfum mourant de la rose sur la porcelaine, en faisant palpiter sous son doigt l'âme mélodieuse de Mozart?

Et ainsi de siècle en siècle, l'homme créateur de lui-même^ crée sans cesse en lui un monde nouveau, le monde de la science et de l'art, et non-seulement le crée en lui, mais encore il a besoin de le réaliser autour de lui, le plus près possible de lui, comme pour regarder sa puissance créatrice au miroir. On peut donc dire de son logement qu'il est un reflet de son moi, son moi perfectible, visible, tangible, incarné dans chaque meuble, dans chaque ornement, dans chaque détail de son habitation.

Grâce à cette transformation perpétuelle de nous même, représentée dans la métamorphose incessante de notre maison, il n'est plus une pierre, pas une fibre de notre foyer qui ne vibre de notre sentiment et ne

pense de notre pensée. Tout concourt dans ce monde, tout devient dans ce monde tour à tour effet et cause, cause et conséquence, Tàme influe sur la maison, la maison réagit à son tour sur la famille, nous aimons d'autant mieux la famille que nous aimons le milieu où elle accomplit sa destinée.

La transformation de Tarchitecture domestique implique au chapitre encore inédit de l'histoire universelle que Bossuet assurément n'eut pas comprise. Si jamais un philosophe aborde un jour cette question historique, il pourra aisément démontrer que la maison moderne a plus émancipé la femme moderne qu'aucune théorie, et Va émancipée, non-seulement en lui donnant l'intendance du ménage, mais encore dans le ménage lui-même une sorte de prêtrise; n'est-ce pas à elle désormais à orner le foyer comme un autel et à le parfumer de sa poésie.

Voici ce que ce livre d'architecture aurait pu dire, et ce qu'il n'a pas dit; mais il y aurait injustice à lui reprocher, on ne tire pas à volonté un philosophe d'un architecte.

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