‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 111 sur 132 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

pendant un si long temps. En vérité, cela est merveilleux. On n'eût jamais montré tant de bonne volonté pour un chef-d'œuvre. Je sens que, dans le récit même que je viens de faire , les apparences ne sont pas en faveur de mon innocence. On aura de la peine k croire que les choses se soient ainsi arrangées malgré moi. Mes lecteurs, si j'en ai, ne s'en rapporteront pas h ma parole. U ne me reste donc plus qu'k invoquer le témoignage de mes amis, des honnêtes gens et bonnes langues qui m'ont connu et jugé incapable de procédés hostiles et indélicats. Je sais bien que nous ne sommes plus dans le beau temps de la république d'Athènes , ni de l'audacieux et comique Aristophane.

Au troisième acte, le rôle d'Adonis n'ayant plus de scène importante, le parterre donna quelques signes d'ennui. La pièce arriva au dénoûment au milieu d'un concert effroyable de cris, de rires, de sifflets et d'applaudissements. Les acteurs précipitèrent la fin de la représentation , et quand le rideau tomba , je me tournai vers Sacchi , le cœur soulagé d'un poids affreux :

— Vos honteux manèges, dis-je au capo-comico, reçoivent leur récompense. Reconnaissez enfin la justesse de mes pronostics.

— Oui-da , répondit Sacchi : l'ennui et Timpatience du public sont légitimes. La fin de votre pièce est languissante, et le don Adonis n'y parait pas assez. Nous arrangerons cela.

Le vieux coquin sortit de la loge et courut aux coulisses sans me donner seulement le bonsoir. Je m'étais bercé d'une fausse espérance, en croyant (|uc l'arrêt des

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spectateurs avait condamné cette maudite comédie. La seconde représentation fut plus animée, plus goûtée que la première. On redemanda la pièce pour le lendemain ; et, pendant quatre soirées de suite, la salle ne put contenir tous les curieux qui se pressaient k la porte du théâtre. Je m'enfermais chez moi pour ne plus assister k ce scandale. Tout autre que le Gratarol aurait piis la fuite ou se serait caché ; mais, au contraire, il redoublait ses pas et démarches , et l'on sut quil avait dit à ses amis :

— Rira bien qui rira le dernier. Le conseil des Dix n*a pas encore exprimé son opinion sur cette affaire.

Je m'endormais chaque soir avec la perspective d'être éveillé le lendemain par les estafiers dudit conseil , et je ne souhaite k personne ce bonnet de nuit peu gracieux. Les prisons , les puits^ la pierre au cou et trente pieds d'eau : tels étaient mes plus doux songes dans ce moment. Quel bonheur d'être poète comique et de se voir couvert d'applaudissements !

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