CHAPITRE XXV
pagDé de mon ami Laurent Seiva, le fameux opticien. Notre capo-comico commença par vomir un torrent d'injures contre ses parents, ses associés et tous ses camarades. Ensuite , il me pria d'intercéder auprès d'Athanase Zannoni pour l'engager k ne point donner le coup de grâce k la troupe en se retirant. Il ajouta que, si Zannoni voulait bien rester encore, la compagnie prendrait le théâtre Sant'-Angelo , qu'on ferait de nouvelles recrues , et qu'on pouvait espérer de se soutenir, pour peu que le poëte sauveur daignât prêter encore son appui k la république défaillante.
Le moment me parut opportun d'ouvrir les écluses a mon antique sincérité. Je convins avec Sacclii des torts de quelques-uns de ses pareats ; mais je lui reprochai sans ménagement sa faiblesse et ses fautes, ses absurdes transports de colère , ses coupables accès d'envie, son gaspillage des fonds, dont il avait disposé contre toute équité , son administration arbitraire et déréglée ; finalement , je lui déclarai que ses facultés intellectuelles baissaient, que lui seul était la cause de la décadence et la source de tous les maux de la compagnie.
Sacchi, dissimulant sa rage, serrait les dents et avouait froidement que j'avais raison. Je consentis k faire la démarche qu'il' me demandait, et il se retira un peu déconcerté. Le bon Âthanase voulait bien rester dans la troupe , k la condition que le despotisme de Sacchi serait remplacé par une constitution en règle qui soumettrait k un comité le contrôle de tous les actes administratifs. Je promis a Zannoni de réduire le vieux tyran k signer celle abdication , «^l il me donna
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sa parole de ne point qaittcr la troupe. Peu de jours après, le célèbre Truffaldin, le blasphème sur -les lèvres, la fureur dans les yeux, le cœur altéré de vengeance, posa son nom sur la pancarte timbrée qui le dépouillait du pouvoir absolu.
La compapie passa donc au théâtre Sant'-Angelo, légère d'argent, peu riche en acteurs; et encore ces fidèles débris n'étaient que des acteurs malheureux et découragés. Pour venir au secours de mes amis , j'écrivis deux pièces ; mais au moment de les mettre eu répétition , le personnel se trouva impuissant , et on s'aperçut que les fonds nécessaires k l'acquisition d'un décor neuf manquaient absolument. Sacchi, toujours farouche et violent , ne pouvait s'empêcher de faire le despote et de mettre la main sur les recettes mesquines. Quelques-uns des acteurs pensionnaires , n'ayant pas été payés , réclamèrent leur solde par la voie des tribunaux , et décampèrent après avoir obtenu justice. On n'entendait plus que des cris, des plaintes, injures, menaces ; on ne parlait que de saisies, séquestres, jugements et actes d'huissiers. Enfin, au bout de deux ans de cet infernal désordre , celte compagnie de comédiens, qui pendant si longtemps avait été la terreur des autres troupes comiques et les délices du public de Venise , se disloqua misérablement.
Avant de quitter pour toujours cette ville oîi on l'avait tant applaudi , le vieux Sacchi vint chez moi, et me dit en pleurant ces dernières paroles :
— Vous êtes l'unique personne a qui je fasse une visite d'adieu; car ce douloureux départ doit être se-