CHAPITRE I
N>iuies mœurs et passablement instruit. Dans un lycée enn par deux ecclésiastiques génois , je poursuivis mes études avec un ^our extrême des livres et un grand flésir d'apprendre. Nous étions vingt-cidq écoliers dans ce lycée; J'ai bien vu, depuis ce temps-la, les deux tiers de mes condisciples k qui la grammaire, les humauités et la rhétorique avaient enseigné h s'enivrer dans les cabarets, a porter la besace, et k crier dans les rues : « Pommes cuites, prun«s, ou châtaignes, > avec un pallier sur la tête et une balance pendue k la ceinture. Après de grands efforts, ayant franchi les écueils oii les revers de fortune avaient jeté mon enfance, je complétai tant bien que mal mon éducation moi-même , k l'aide du peu que j'avais acquis dans mes classes, et je réussis k sortir de l'ignorance. L'exemple de mon frère Gaspard, dont la passion pour l'étude était généralement louée, stimula encore mon zèle. Je demeurais cloué sur mes livres. La poésie, le pur langage italien et l'élo- ((uence enflammaient alors l'émulation de la jeunesse de Venise. De ces trois belles choses, on ne trouve plus de trace aujourd'hui dans notre cité, pour des raisons que je dirai plus tard. Je ne sais ce qu'ont fait mes contemporains du fruit de leurs classes , mais je n'en connais pas un qui soit capable d'écrire trois lignes ni d'exprimer le sentiment le plus simple sans commettre des fautes de grammaire et d'orthographe k donner des nausées. Ils sont comme ce personnage d'un drame français de Merciei', qui ne pouvait écrire un billet d'urgence , parce que son secrétaire était sorti. Mon application k l'étude de ces trois objets frivoles , la poésie, la langue toscane
et l'éloqueace, fut si assidue et si opiniâtre, que j'y * gagnai par fatigue des hémorragies k demeurer sur le flanc et passer pour mort comme Sénèque. On m'enleva livres, écritoire et papier; mais, à peine rdevé, je me cachais dans les greniers de la maison pour y travailler. L'abbé Yerdani , bibliothécaire de la famille Seranzo, homme de grande érudition , eut pitié de ma faiblesse et d'une passion qu'il partageait. Il me prit en amitié et vint k mon secours en guidant mon jugement et me prêtant des ouvrages rares et précieux , en m'enseignant a discerner les bonnes choses et a aimer surtout le naUirel et la simplicité. Je lui dois d'avoir connu le diemiu de la vérité; mais je lui dois aussi le malheur de ne {louvoir plus souffrir le faux goût et l'emphase qui:empoisonDent actuellement les lettres italiennes , de ne trouver qu'ennui , antipathie et dégoût a la lecture de ces productions incohérentes, sophistiques, d'un style monotone, d'un jargon ampoulé, grossier, obscur, a périodes tortueuses, et d'une phraséologie ridicule.
J'appris le français , non pour me donner les airs k la mode de mal parler cette langue, mais pour étudier et comprendre la quantité prodigieuse de livres bons et , mauvais qui sortent de cette grande nation si active, si favorisée et si vaillante. C'est dans cette littérature étrangère que je trouvai la sobriété du style. Quant k l'amour du vrai , il me fut inspiré dès mon enfance par feu mon père , qui ne m'entendit jamais faire un mensonge ni fausser mes sentiments sans m'administrer une paire de soufflets, dont je lui ai aujourd'hui une profonde reconnaissance.