‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 29 sur 132 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

pouvaient servir d'accompagnement k notre musique. Ma guitare me rendait souvent nécessaire.

A Budua, dans le pays monténégrin, oii les époux sont jaloux parce qu'ils en ont sujet, et oii le meurtre est chose toute simple , mon ami Massimo s'avisa de faire des signes amoureux par sa fenêtre k une jeune fille noble, fiancée k un seigneur de la ville. La demoiselle répondait aux signaux avec l'ardeur d'une beauté ennuyée de l'esclavage. Le futur mari eut connaissance de cette intrigue par gestes. L'IUyrien, qui était brusque et grossier, vint lier conversation avec les officiers dans une cour oii nous nous tenions assis sur des bancs de pierre. Il fit tomber lourdement le propos sur les Italiens et les dames italiennes, sur leurs mœurs et usages, et se permit des expressions de mépris , des plaisanteries plus sottes que piquantes, accompagnées de rires et en tenant ses regards fixés sur le seigneur Massimo. Son discours sipifiait clairement et sans précautions que tous les maris italiens étaient trompés, et leurs femmes

galantes.

Ces injures demandaient du sang : mais Massimo, ' qui avait sa vengeance en tête, affecta de ne point relever l'offense. Il soutint énergiquement l'honneur de l'Italie, et prouvjf!|hr de bons arguments que la barbarie, l'humeur brutalo^et la tyrannie des Illyriens envers leurs femmes , qui sont fines et rusées, faisaient plus de tort aux mœurs et causaient plus de désordres que l'honnéle liberté dont jouissait le beau sexe en Italie. Le Monufiiégrin, n'étant pas de force dans la controverse, secoua la tête , lança des regards féroces , el dit a Massimo

G8 MEMOIRES DE CHARLES GOZZl.

qu*il apprendrait peut-être k ses dépens les inconvénients des modes italiennes. Cette espèce de défi devait naturellement changer tous les militaires en chevaliers errants et défenseurs des usages de leur pairie; cependant, lorsque Massimo m'eut invité a l'accompagner k soir avec ma guitare, et que je lui eus donné ma parole , les autres officiers , songeant sans doute que les Monténégrins tuaient les hommes comme des cailles ou des becfigues , firent prudemment la sourde oreille. U y avait h Budua un jeune Florentin, coadjuteur du secrétaire général, appelé Stefano Torri. Ce jeune homme remplissait avec talent les rôles de femme quand nous représentions des comédies , et il avait en outre une voix charmante. Afin que notre équipée nocturne eût Tapparence d'une sérénade, Massimo invita ce pauvre garçon k venir chanter, sans l'avertir du danger qui le menaçait; et le chanteur, désirant faire entendre sa belle voix , promit d'être exact au rendez-vous.

La nuit arriva. Nous étions en septembre; le temps était chaud et la lune resplendissante. Nous nous armons de nos épées et d'une paire de pistolets , et nous établissons notre concert dans la grand'rue , sous les fenêtres de la Dulcinée. Le jeune Torri chanta sa gentille chansonnette fort mélodieusemeAt, «accompagné par ma guitare. Cette musique dut ait depuis une heure entière , lorsqu'une persienne de la maison ainsi célébrée s'ouvrit brusquement. Une grosse tête noire se montra et cria d'un ton aigre : t Quelle i/^^lencc ! iJCétail l'oncle de la demoiselle, chanoine de son état, et portant le litre de fjwnsignor; mais i^IJ^• avait ni oncle m

CUAPITRE IV. 69

chanoine qui pût nous intimider. Torri, qui n'était pas militaire, comprit que ses chansons ne plaisaient point , et demanda la permission de se retirer. Massimo lui persuada de rester pour soutenir l'honneur de notre uaiion, en disant que la rue appartenait h tout le monde. Le Florentin reprit ses chants d'une voix moins assurée.

Tout à coup , h la clarté de la lune , nous vqjoiis arriver de loin six masques encapuchonnés , portant des arquebuses dont les canons abaissés lam^ient des lueurs bronzées faciles h reconnaître. Torri inlerrompt sa cadence commencée , et disparaît comme un trait. Massimo et moi, nous demeurons fermes au poste, comme Roland et Rodomont. Je sonnais de ma guitare avec plus d'acharnement , et Massimo , pour suppléer a l'évanouissement du premier chanteur, entonnait des ariettes populaires, d'une voix aussi aigre et fausse que celle du chanoine; et d'une façon îi faire plus d'honneur à son courage qu'a la musique italienne. Les six masques s'arrêtent îi vingt pas de nous; ils arment leurs fusils et nous couchent en joue. Sans reculer , nous apprêtons nos pistolets . ri h.s Ueiix inr\ï^ d'armée se considèrent en silence penrinnl ilni\ minutes. Soit que notre obslinalltm ait inqîOîié nm porteurs de capuchons , soit qu'ils :m i»i < raÎMl d*à!ïnmor une guerre h laquelle tous lc> ot3icit*i¥ eii*^.seBl ^lis part, ils passèrent devant nruts sans tirer» Nims répondîmes h leurs regards men;HEHim |>ar nue aHilade non moins fière; mais, aussitOi a\\w^ hmv retraite, noire vacarme musical n'eut plus d(; frein, et dura

70 memoihes de Charles gozzi.

jusqu'à l'aurore. Quand il fut bien constaté que notb étions maîtres du champ de bataille , et que les doux usages de l'Italie triomphaient^ nous allâmes noib mettre au lit. L'ordre de changer de résidence vint k propos nous soustrdrt aux arquebusades nocturnes qui auraient assurément fini par avoir raison de notre entêtement.

- A, Spalatro» où l'envie nous reprit de donner des sérénades k une belle Ragusienne , nous reçûmes une grêle de, lierres qui nous fit sauter comme des chèvres , toujours chantant et^ grattant nos guitares, pour la plus grande gloire des mœurs italiennes. La seule excuse que je puisse donner k ces sottises , est notre jeunesse, le manque de médecins, et le besoin que nous faisait ce climat de feu d'être saignés , de prendre de relléborc , ou de recevoir des coups de bâton.

Page 1