CHAPITRE V
UNE SOtBRETTE MALE. STRATAGÈMES MILITAIRES.
Après avoir ingénument confessé mes folies , on me permettra de parler d*une circonstance où je fus plus sage. J'aidéjk dit que les officiers avaient organisé entre eu!i une comédie de société. A Tépoque du carnaval , comme nous étions de retour k Zara , nos représentations prirent un développement considérable. On mit k noire disposition la salle de spectacle de la conr, et le provéditeur ayant daigné se divertir k nous entendre , un immense concours de curieux amena la noblesse, la garnison et la ville. Notre compagnie comique ne se composant que d*hommes, les mentons sans barbe jouèrent les rôles de femmes , et je fus mis k contribution , k cause de ma jeunesse. J'adoptai l'emploi des servantes dans les farces improvisées. Pour faire un accommodement entre les goûts italiens et dalmates , je ^i^\ un genre de soubrette que , sans doute on ne reverra jamais sur aucune scène. Je pris le costume , le 'engage et le ton des femmes de chambre du pays. Les ailles de Sebenico , ayant une coiffure galante , composée de tresses et de rubans roses , je fis arranger mes ciievcux k leur mode. En mêlant le vénitien avec ce que je savais du dialecte dlilyrie , je réussis k former un jargon Wétieux intelligible pour les Italiens comme pour les
7^ :ttÉM01RES DE CHARLES GOZZI.
Dalniates, et dans lequel j'impro^ais passabieinem. Cette nouvelle espèce de soubrette obtint rapprobatiou générale. J'imitais les intonations féminines , et, pami les réponses saugrenues, que je faisais k ma padroim , je glissais des allusions aux aventures de mes camarades ou k la chronique de la ville , en y mettant la discrétioD nécessaire pour ne blesser personne. Ma pudeur comique, mes réflexions bouffonnes, mes plaintes eimurmures, amusèrent si bien le provéditeur et le public, que je fus proclamé la meilleure soubrette des théâtres de Dalmatie. On redemandait souvent les farces jpprovisées, pour rire des naïvetés et du jargon illyrico-italien de la Lucie ; c'était le nom que j'avais choisi comme étant vulgaire k Zara , de préférence aux Sméraldines et Colombines du théâtre classique. Plusieurs belles dames eurent la curiosité de connaître cette Lude mâle, si vive et si endiablée sur la scène ; elles ne trouvèrent qu'un pauvre garçon réservé, taciturne, d'une humeur si opposée k celle de la soubrette, qu'elles lui en surent fort mauvais gré. On a vu par l'histoire de mes premières amours, que, pour l'une de mes spectatrices, le contraste entre la Lucie et le philosophe avait été un aiguillon de plus. Jamais mon éducation , mon caractère , mes connaissances, ma littérature ni mes qualités, si j'en eus, n'exercèrent autant de prestige sur le beau sexe que mes coiffures de Sebcnico, mes niaiseries improvisées, et surtout mon adresse au jeu de ballon. Ma chasteté en eut quelques épreuves k subir.
A ce propos , je féliciterai bien sincèrement la moitié la plus sensible du genre humain de ne plus gouverner