CHAPITRE V
son cœur aujourd'hui comme du temps de Pétrarque, et de nager dans le lae k ia mode des attractions magnètiques , qui me paratt un milieu convenable pour le développement de» instbcrs féminins. L'influence du beau sexe sur nos Moeurs peut produire de grands effets, témoin l'époque de la ebevalerie. La manière actuelle de sentir des âmes tendres a le mérite précieux de ne tenir compte ni de là, noblesse de caractère, ni de la culture de Tesprit, d*écarter les jeunes gens du travail, et de les rappeler k de neilleures occupations, comme de lan$»r un ballon d'un bras robuste, ou de se changer d'hommes en soubrettes. On ne dira pas que je ne suis point équiftble.
Le fruit le plus agréable de ma bravoure comique a été de me faire exempter des gardes et inspections pendant toute la durée du carnaval. Le provéditeur m'ayant gracieusement prié de continuer k le réjouir par mes improvisations, je me trouvai dispensé de tout autre service. Zara est divisée eu deux parties par une rue belle et large, qui commence k la place de Saint-Siméon et finit à la Porte-Marine. Beaucoup de ruelles descendent des remparts pour venir tomber dans cette rue principale. l^D soir, plusieurs ofRciers , en passant par Tune de ces ruelles, rencontrèrent un homme masqué, enveloppé d*un manteau, qui leur présenta la bouche d*une espingole de taille colossale , et leur commanda de rebrousser chemin. Il faut savoir que, dans la rue gardée par ce personnage peu civil , habitait une fille galante d'une beauté tout k fait extraordinaire ; on l'appelait Touina. Le nombre de ses adorateurs était considérable ; mais
ses méchancetés , ses ruses et ses relations avec une quantité de canailles en faisaient une créature fort méprisable , dont la beauté était le seul mérite : aussi la vendait-elle pour quelques sequins. Un de ses amants , [dus épris que les autres , et désirant ccafler les rivaux, avait imaginé cette façon dalmatique de témoigner la grandeur de sa passion, en présentant la gueule d*une espingok h quiconque approchait de la maison. L* aventure se renouvela deux fois de suite, et ce fut le sujet de nos conversafioills militaires dans l'antichambre du pro¥^iteur. Les officiers , honteux de leur déroute, ^rèrent entre eux de châtier l'homme k Tespingole. On m'invHa si poliment k être de la partie, que mon^aisser-alter naturel et ma complaisance de bon camarade ne me pendirent point de refuser. On décida que les conjurés se rendraient en silence , et k la nuit , dans une certaine salle de billard, avec un ruban blanc au chapeau, et les armes apprêtées comme pour prendre une ville d'assaut.
Un noble Illyrien, le comte SiméonC..., gaillani robuste , bien fait , d'un commerce aimable , et d'un esprit si résolu et si intrépide qu'il imposait aux officiers eux-mêmes , quoiqu'il ne fût point militaire , était couché dans un coin de l'antichambre, et ne paraissait pas se soucier de notre conjuration. Il me tira par mon habit, et me prit a part dans la salle du généralat^ oii j'avais afiaire.
— Mon jeune ami , me dit-il , j'ai toujours eu de l'affection pour vous , et je vais vous en donner une preuve. Je suis fâché que vous-ayez promis légèrement
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à ces beaux messieurs de les accompagner. Vous êtes discret; vous ne divulguerez pas la confidence que je vais vous faire : C'est moi qui suis Thomme au masque , et ce soir, les espingoles seront au nombre de quatre. J*y périrai, s'il le faut; mais d'autres y laisseront la vie , avant qu'on passe dans la ruelle dont je défends rentrée. Je ne voudrais point qu'il vous arrivât malheur. Dispensez-vous, sous quelque prétexte, d'aller au rendez-vous, et ne vous embarrassez pas des autres : ils trouveront a qui parler.
— Je m'étonne, répondis-je, de vos protestations d amitié, comme de votre prudence. Vous ne me paraissez pas bien pénétré des devoirs de Tune ni de l'autre. Je suis seulement flatté de la confiance que vous me témoignez, et vous n'aurez pas sujet de vous en repentir. Mais vous m'exhortez k manquer k une parole donnée, en menaçant ma vie, ce qui serait un cas de me rendre la fable de tous mes camarades ; et vous appelez cela une marque de votre amitié! En outre, par un vain point d'honneur et k la gloire d'une jolie'commëre qui mériterait d'être fustigée, vous vous croyez obligé de vous faire casser la tête en tuant des gens parmi lesquels vous avez des amis : et c'est Ik une preuve de votre rare prudence? Au lieu de cela, croyez-moi, renoncez k votre entreprise; laissez le chemin libre aux fous qui veulent y passer, et il n'en résultera aucun mal. On ne songera point k accuser de poltronnerie un fantôme inconnu. Je vous promets le secret, et je pourrai alors rendre justice k votre connaissance des devoirs de l'amitié et de la prudence. C'est mon conseil eï non le
7i) ]Ut:M01RES DE CHARLES GOZZI.
vôli'C qui csl d*un ami et d*uu homme prudent. Laisser le chemin libre, et alors je deviendrai votre obligé. Faites Tamour avec Tonina autrement qu*k coups d*e^ pingole. La beauté de fiette fille est digne de vos hommages; mais le reste ne mérite que vos mépris.
Le signer C... ne goûta point mes avis. L'Immenr féroce du Balmate était éveillée. Il répéta avec tous les serments imaginables qu il n'abandonnerait pas la place, et qu*il ne succomberait pas sans faire un bon carnage. Je jugeai nécessaire d'avoir recours à l'art du comédien. Je regardai mon homme d'un air aussi sombre que le sien, et puis levant mon bras par un geste tragique :
— Eh bien! dis-je, vous me verrez ce soir k la tète des assaillants , et j'essuierai, le premier, le feu de vos espingoles. Yous'^urez par ik que je n'accepte point le titre d'ami dont vous m'avez honoré mal k propos.
Je tournai bnisquementle dos k mon Dalmateet m'éloignai k pas lents. Au fond, le comte Siméon était un bon diable, une fois sa férocité calmée. Ainsi que je l'avait prévu , il courut après moi et me tira par le bras :
— Si j'ai mauvaise grâce, me dit-il, k parler de prudence , savez- vous qu'il ne vous sied pas de me reprocher mon obstination? Vous m'avez vaincu par votre opiniâtreté seule; je n'aurais pas le courage de tirer sur vous ; le chemin sera libre ce soir.
A l'heure fixée, les conjurés au ruban blanc se présentèrent. Pendant trois soirées consécutives, nous trouvâmes le passage libre , et l'affaire de Tespingole fut oubliée. Le comte Siméon se félicita bientôt d'avoir