‹ Nouvelles juivesChapitre 17 sur 28 · I . Revue des deux^Mondes^ i «' janvi er 1 8 5 a · texte numérisé non relu

I . Revue des deux^Mondes^ i «' janvi er 1 8 5 a

Oui, oui, à l'heure qu'il est, plus d'un ancien habitant du Ghetto possède terre et jardins, champs et forêts, et sans que les choses aillent plus mal pour cela ; car ces terres sont aussi bien cultivées et ces fermes aussi bien administrées que par le passé. L'hirondelle y bâtit son nid comme autrefois ; et si, grâce à la Providence, l'année est bonne, eh bien! les blés viennent aussi bien, aujourd'hui qu'ils sont ensemencés par Anschel ou Rubeh, que du temps où ils Tétaient par Honza ou Waczlaw. En Bohême donc, l'on peut souvent voir, debout sur un chariot chargé de gerbes et dirigeant d'une main habile ses chevaux à travers une porte cochôre, tel individu qui, il y a quelques années encore , vendait à la

criée des articles de coton et des vestes aux couleurs passées. Tel homme qui , maintenant au milieu des champs, brave l'ardeur du soleil et brandit dans sa main la terrible faux, naguère encore, en été comme en hiver, marchandait une peau de lapin. Tel autre, armé d'une hache ou d'une scie parcourt pour la réparer sa maison endommagée , quand , peu de temps avant, au moindre dégât survenu chez lui, il n'^aurait pas manqué de s'adresser au menuisier ou au charpentier. Bien des yeux sont devenus perçants et hardie et contemplent à l'heure qu'il est, sans frayeur, les manœuvres du couvreur sur les clochers^ spectacle que jadis , cela est certain , ils

n'eussent pas été en état de supporter

' Quittons de nouveau les villes et allons-nous- en au village. •

Sur la grand'route de Prague vient s'ouvrir un chemin vicinal. Le chemin qui conduit à notre village est assez peu fréquenté. Des champs de blé, des prés et parfois aussi des lisières de bois, selon le caractère ordinaire du paysage en Bohême^ le bordent à droite et à gauche. Deux fois par semaine seulement cette route solitaire s'anime quelque peu ; c'est à l'approche du marché qui se tient dans le chef-lieu voisin. Alors on peut voir dans des ornières profondément creusées les traces gigantesques des chariots qui viennent apporter les produits des champs là où il y a chance de les écouler. Rebb ^ Feivel « le paysan » , comme on l'appelle à vingt lieues

I. Cette dénomination Rebb dérive de Rabbi. Elle indique que celui qui la donne a fait quelques études bibliques, voire même talmudiques. On peut la traduire par le mot de : maître. (N<3te du traducteur.).

LA I>R1NCESS£ 3

à la ronde, fait, lui aussi, atteler ses chevaux deux fois par semaine; et alors, c'est ou lui ou son iils losef qui se rend au marché; mais la plupart du temps c'est losef qui s'acquitte de ce soin ; aussi bien est-il plus en état que le vieux paysan de supporter le vent et la pluie.

Le vieux paysan ! Quiconque se figurerait, sous ce nom, un vieux bonhomme à cheveux gris, aux genoux plies en dedans et aux membres tremblants, celui-là assurément se tromperait fort et serait loin d'avoir une idée de Toriginal. Rebb Feivel, au contraire, est dans toute la force du mot un vieillard plein de vigueur ; et, quoique bien avant dans les soixante ans, il ferait reculer à cent pas cependant quiconque se permettrait de venir lui donner un coup de main pour charger un sac de blé, quelque lourd qu'il fût. Tel est le « vieux » paysan ; voilà ce dont il est capable. Ce n'est pas tout : qui , dans le Ghetto, je le demande, oserait et pourrait, comme il le fait, empoigner le cheval le plus fougueux, le faire s'arrêter net et le rendre docile envers celui en qui il aura reconnu à l'instant même son maître ? Il faut voir aussi Rebb Feivel se trémousser dans sa votTte de velours noir de Manchester et avec ses culottes de cuir jaune ; regardez-le encore le matin, quand après la prière, il ôte les tefillin (saints phylactères) de son bras nerveux. A le voir alors, on dirait qu'il ne redoute rien des puissances célestes elles-mêmes.

C'est qu'aussi le vieux paysan a passé son existence entière dans ce village. La ferme dont il est maintenant le propriétaire avait été exploitée , de temps immémorial, moyennant redevance, s'entend, par ses aticétres. Il tient avec toutes les fibres de

son âme à ce sol où il a grandi en taille et en force. Il ne franchissait que rarement les limites du village; c'était lorsqu'il avait à se rendre au chef-lieu. Il se sentait une aversion toute particulière pour les « gens du Ghetto », et il se trouvait mal à son aise chaque fois que ses affaires le forçaient à les voir. Cétait un vrai paysan, au physique comme au moral et jamais personne ne mérita mieux que lui ce surnom. Cet homme au langage, aux manières et au costume tout agrestes, se présentait-il par hasard dans quelque communauté juive, on le regardait à peu de chose près comme on eût regardé quelque bête fauve échappée d'une ménagerie ; et c'était à qui se sauverait devant « le paysan » •

Il suffira certainement d'ouvrir les yeux et de ne pas chercher de toute force à les fermer à la lumière, pour se convaincre en très-peu de temps que ce sont précisément les individualités comme celles de notre Feîvel le paysan qui ont porté le dernier coup à un préjugé séculaire, ce préjugé en vertu duquel on déniait aux gens du Ghetto la faculté de se confondre avec le reste de la population, comme si dans leur sang se trouvait je ne sais quoi qui les éloignât de la manière de voir et de penser de tout le monde. Certes, quiconque envisagerait les hommes à un point de vue assez mesquin pour croire que Dieu, dont ils sont l'œuvre, ait voulu les tailler tous pour ainsi dire sur le même patron, celui-là ne verra jamais dans Rebb Feivel un vrai paysan ; et on pourra de la sorte découvrir en lui mille points de divergence avec les autres paysans, points les uns plus subtils que les autres et tellement subtils qu'ils échapperaient d'ailleurs à un œil moins pré-

LA PRINCESSE b

venu; et si malgré cela le contradicteur que je me suppose devait se sentir battu', attendu qu'on pourrait lui opposer des arguments tout à fait irréfragables à ce sujet, soyez sûr qu'à la fin et en manière de raisonnement irrésistible, il frappera un grand coup sur la table en s'écriant : « C'est égal, Rebb Feivel, on aura beau dire, n'est pas fait pour être propriétaire terrier. » En pareil cas mieux vaut garder le silence que de répliquer à de tels contradicteurs; et c'est aux gens comme Feivel le paysan à voir comment ils devront réfuter Thomme au coup de poing.

Le temps aidant, Rebb Feivel en est venu à bout à Ta satisfaction de tout le monde : ses granges emplies de blé, son bétail mugissant dans Tétable, la charrue à laquelle son propre fils met la main sans oublier la petite alouette qui se trouve si à l'aise dans son champ, tout ce petit monde s'est chargé de parler pour lui. L'idée même qu'il pourrait en être autrement, ne lui viendra même pas. Se figure-t-on en effet, Feivel le paysan sans champ ni village , sans veste de velours de Manchester et sans culottes de cuir ? Le voyez-vous, une peau de lapin sur le dos et s'en allant la colporter de maison en maison^ lui, le fier et superbe paysan I Et vous autres qui lui enviez sa motte de terre , allez donc lui dire qu'il pourrait bien, au besoin, se métamorphoser en un colporteur de ce genre! Ne craignez rien ; il ne se moquera pas de vous ; il se refusera tout simplement à vous croire, car sa tête n'est pas précisément une tête politique. Mais lui dire cela, c'est comme si après avoir coupé bras et jambes à un homme, on lui disait ensuite t « Allez- vous-en maintenant;

ramassez un sac de blé, sautez et dansez ! » Voilà ce que penserait Feivel le paysan ; peut-être aussi ne le penserait-il pas. En général, il vaut beaucoup mieux qu'il n'ait rien à penser du tout.

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