UNE LETTRE
Une femme de belle prestance, dans un costume qui sentait moitié la ville, était assise sur un banc, à l'ombre d'un cerisier dont les branches chargées de fruits tombaient presque jusqu'à terre. Elle tenait une lettre à la main et paraissait la lire avec la plus grande attention. Tantôt on entendait les branches craquer au-dessus de sa tête , tantôt aussi une cerise aux joues rouges venait rouler à ses pieds, sans que cela parût trop la troubler dans sa lecture. Ce qui la dérangeait bien plus, c'étaient les rayons d'un soleil ardent qui tombaient comme autant de fils d'or sur son visage et sur le papier. Elle se frottait fréquemment les yeux , en approchait souvent la lettre , mais elle ne semblait pas pour cela avancer davantage dans sa grave occupation. Elle finit par replier sa lettre avec un geste de mauvaise humeur , puis, moitié à haute voix : c Mais qu'a donc ce soleil aujourd'hui, il me brûle presque les yeux ! »
Quelqu'un devait avoir entendu ces paroles, car
les branches du cerisier craquèrent plus fort et l'on put surprendre un éclat de rire qui n'échappa point à la paysanne à la belle prestance.
— Tu te moques de moi ? dit-elle avec humeur, en tournant les yeux vers le sommet de Tarbre,
Les branches craquèrent de nouveau, et une cerise que les vers avaient piquée vint tomber dans Therbe et tout juste aux jpieds de la paysanne. Elle se courba pour la ramasser et la jeter loin d'elle.
— C'est du soleil que je me moque, ma mère, dit une voix éclatante venant du haut de Farbre.
La femme à la belle prestance parut réfléchir quelques instants à cette réponse, puis, d'un ton résolu :
— Descends voir un peu , caporal ; j'ai besoin de toi.
— Je suis à vous , mon colonel, » répondit aussitôt une voix du milieu des branches ; et, au bout de quelques minutes , un beau garçon aux cheveux bruns se tenait debout devant la paysanne. Il était presque impossible de savoir s'il était descendu du ciel ou sorti de dessous terre. Il portait un bonnet de police , emblème de son ancien état de soldat ; pour le reste, son costume était celui du pays.
— Qu'y a-t-il pour le service de mon colonel? ditil en se dressant droit comme un cierge devant la la paysanne qu'il salua militairement en portant la main au bonnet de police.
. Un sourire vint s'épanouir sur la figure de la paysanne et pendant quelques instants, elle regarda le jeune homme aux cheveux noirs avec une visible satisfaction.
— Tu es toujours le même, lui dit-elle; tu te crois
encore à la caserne, losef. Mais quand donc oublieras-tu tout cela?
— Jamais, ma mère, répondit-il avec résolution; et il laissa tomber la main. Autrefois j'ai connu un vieux sergent dont la maxime était celle-ci : Dans chaque maison, le mari doit être comme le propriétaire d'un régiment, c'est-à-dire celui dont le régiment porte le nom, tandis que la femme doit remplir les fonctions de colonel, elle qui possède le commandement proprement dit. Donc, ma chère mère, tu es mon colonel.
La paysanne partit d'un éclat de rire qui retentit au loin à travers le jardin.
— Sur mon âme et sur ma vie! exclama-t-elle en mettant les mains sur les hanches, ton sergent a dû être une fière tête.
— C'est qu'aussi pour être sergent repartit avec le plus grand sérieux l'ex-soldat, il faut avoir une bonne tête.
Il y avait eu juste un an aux dernières fêtes de Pâques que losef avait accompli ses huit années de service. Comme il avait su lire et écrire en entrant au régiment, il était devenu bien vite caporal, et ce nom lui resta quand, après avoir obtenu son congé, il était rentré au foyer paternel. Son absence avait causé un grand vide à la ferme ; et, bien qu'il eût voulu rester soldat, ses parents avaient fait tout leur possible pour qu'il consentît à se faire délivrer son congé définitif. Depuis, le caporal était devenu indispensable dans la maison.
— Avec le temps, tu aurais pu, toi aussi, devenir sergent , répliqua la mère ; par conséquent tu dois avoir une bonne tête. Aussi te reconnaîtras-tu peut^
être dans cette lettre mieux que moi ; je lis et lis sans cesse, et Dieu sait comme tout cela se passe. A peine ai-je déchiffré le sens de telle ou telle ligne que je ne trouve plus le chemin pour passer à une autre ; c'est comme si on faisait retentir des coups de fouet devant mes yeux. Avec cela aussi que les gens de nos jours vous ont une écriture fine comme le sable; vois un peu, je te le demande, cela est-il lisible? et par-dessus le marché c'est écrit en allemand.... Au moment où j*ai essayé de lire cela, le soleil donnait avec une ardeur à me brûler les yeux.
En prononçant ces derniers mots , la paysanne s'était à moitié détournée; elle avait presque ressenti comme de la honte.
Le ci-devant caporal prit avec une sorte de gaucherie la lettre que lui tendit sa mère ; c'est que les deux doigts du milieu lui manquait à la main droite; ces deux doigts étaient maintenant ensevelis sur je ne sais plus quel champ de bataille, en Hongrie. A cette vue, une douleur soudaine se répandit sur le visage de la paysanne.
— Est-ce que le soleil t'empêche de lire, toi aussi? demanda-t-elle après une longue pause qui avait permis à Tex-soldat de parcourir le sens de la lettre tout entière. Serais-tu logé à la même enseigne?
— Pas précisément, car ce n'est pas le soleil qui me gêne ; mais je trouve là au bas de la lettre, un certain post-scriptum que mon sergent lui-même ne comprendrait pas ; et cependant c'était une fière tête que la sienne.
— Tu veux sans doute parler de la partie de la lettre écrite en allemand ? dit la paysanne* Mais ne
sais- tu donc pas lire l'allemand ? il tne semble cependant que tu l'as appris.
-^ Est-ce que sans cela j'aurais pu passer capo< rai ? fit le soldat avec une naturelle ôerté.
^<- Voyons, dit tout à coup la paysanne, mets-toi là à côté de moi et lis-moi cette lettre dans tout son contenu. Ce serait bien malheureux si, à nous deux, nous ne pouvions pas nous en tirer, C!ommence d'abord par l'écriture âne ; tu passeras ensuite à l'allemand.
Par l'écriture fine elle voulait désigner l'écriture hébraïque ordinaire , encore fort en urage dans le Ghetto ; or c'était en cette écriture qu'était rédigée la première partie de la lettre.
Le soldat prit place à côté de sa mère et après quelques instants d'arrêt, il lut ce qui suit :
« Chère et excellente Gitel I »
— Mais de qui donc est cette lettre ? interrompit la paysanne, sans se douter qu'elle trahissait par cette question son assez mince expérience dans l'art délire.
^r- La lettre est signée Hannelé Ehrenfeld, répondit le soldat avec indifférence.
— Bonté divine! fit la paysanne en s'élançantà moitié de dessus son siège; ne seraitH:e pas là cette Hannelé qui, il y a trente ans, allait à l'école avec moi?
— La signature porte simplement : votre sincère | amie, dit le soldat d'un ton quelque peu sec. ;
— Oh! alors c'est bien elle, s'écria la paysanne; car autrement aurait-^elle signé : Votre sincère amie? I Je parierais ma tête que c'est là cette Hannelé qui,
il y a trente ans, était ma meilleure amie ; il ne saurait être question d'une autre. Elle demeurait à dix pas de chez moi ; toute la journée nous étions fourrées Tune chez l'autre; nous étions comme deux sœurs jumelles. Plus tard nous dûmes nous séparer comme cela arrive entre jeunes filles, Tune s'en allant d'un côté, l'autre d'un autre ; car une jeune fille ça n'a pas de volonté ! Moi je me suis mariée alors avec ton père pour aller vivre au village ; elle, au contraire , a continué d'habiter le Ghetto après avoir épousé le riche Ehrenfeld qu'on m'avait également proposé. Mais je n'en ai pas voulu parce que j'aimais mieux ton père. Depuis ce temps-là, je ne l'ai plus revue et voilà qu'elle m'écrit après trente ans ! Quoi ! Hannelé Ehrenfeld m'écrit la première! Mais pour cela il faut qu'il se passe quelque chose de, tout à fait extraordinaire.
C'est en l'interrompant de la sorte que la mère de losef avait donné carrière à son étonnement. Le fils l'avait laissé faire; vraisemblablement il avait pour principe de ne pas couper la parole à ses supérieurs. Néanmoins quand sa mère eut cessé de parler il ne put s'empêcher de lui faire en souriant cette question :
— Peut-on lire, maintenant, monsieur le colonel ?
— Pourvu , ce dont Dieu la préserve ! s'écria la paysanne sérieusement effrayée cette fois , pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé malheur.... Aurait-elle par hasard besoin de moi?
— Sois tranquille, mère, dit losef avec un sourire; elle a besoin de toi , c'est vrai, mais il ne s'agit pas d'un malheur bien grand.
L'excellente femme laissa échapper un profond
soupir de son âme tout anxieuse; elle n'eut pas Tair d'ajouter une foi entière à l'assurance que venait de lui donner son fils. Puis, après avoir fait un effort sûr elle-même : — Maintenant , losef , lis , dit-elle d'un ton résolu.
« Chère et excellente Gitel, se hâta de reprendre losef, vous ne vous souviendrez certainement plus d'une certaine Hannelé qui, il y a quelque trente ans, était votre meilleure et plus dévouée amie. Mais le ciel avait décidé que nous serions séparées Tune de l'autre. Feu ma pauvre mère (que son âme repose en paix!) disait toujours comme ça quand la conversation venait 4 tomber sur la destinée d'une jeune fille : il en est d'une jeune fille comme d'une plume bien petite et bienlégère ! sait-on jamaisoù une si petite plume s'en va tomber du haut de l'air? Autre chose encore, chère et excellente Gitel : s'est-on enfin mariée et la plume est-elle enfin tombée, eh bien, n'y a-t-il pas maints et maints exemples d'oti l'on peut conclure que bien des fois la petite plume aurait voulu reprendre son essor et disparaître tout à fait? Ceci est vrai surtout lorsque le bon Dieu vous a visitée et vous a rendue veuve avant le temps. J'ai vécu trente années avec feu mon Ehrenfeld, partageant avec lui la douleur et la joie ; vous l'avez connu, chère et excellente Gitel^ et vous savez, hélas ! quelle misérable existence il a traînée ; il n'a pas joui d'une seule heure de bonne santé ; quand j'eus le malheur de le perdre, il y a de cela deux ans , l'anniversaire de sa mort tombe juste un jour avant Pourim ^, les méde-
I. Carnaval juif. Voir nos Scènes de la vie juive en Alsace. (i ToK chez Michel Lévy) p. i85 et suiv. {Note du traducteur.)
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cins déclarèrent tous que sa maladie était celle<i : il avait le cœur trop grand. Non, chère Gitel, vous ne vous ferez jamais une idée du coup que m'a porté la mort de mon pauvre Ehrenfeld. S'il m'avait fallu le soigner et le dorloter deux et trois fois plus longtemps que je ne Tai fait, je m'y serais soumise volontiers ; car que ne fait-on pas, bon Dieu! pour un mari malade? C'est égal, Dieu n'aurait pas dû me l'enlever si tôt! Que m'en revient-il, je le demande, d'être appelée par l'univers entier la riche et honorée Hannelé ? J'aurais eu de quoi vivre largement sans qu'il eût été besoin que mon mari mourût pour cela ; et avec ce qu'il m'a laissé nous aurions eu, lui et moi, de quoi aller jusqu'à la fin de nos jours, en supposant que nous eussions vécu cent ans et sans qu'il eût été nécessaire de nous faire du mauvais sang. Mais il était dit qu'il en serait autrement; si bien qu'à l'heure qu'il est, me voilà veuve de mon pauvre Ehrenfeld et absolument seule dans ce monde sans savoir que faire avec mon unique enfant. Les médecins se cassent la tête pour découvrir le mal dont souffre ma Rosalie. L'un propose ceci, l'autre cela, et aucun d'eux jusqu'ici n'a pu lui rendre ni la santé ni la bonne mine. Vient-on à lui dire : Rose, ma chérie, où souffres-tu ? elle se met à secouer la tête et irtiMlique le cœur. Je n'ose, hélas ! pas dire ce que je pense de la maladie de ma Rose; je crains seulement qu^elle ne souffre ce dont a souffert son père : qu'elle n'ait le cœur trop grand. Tout récemment encore, le docteur Prager, dont vous avez certainement connu le père — il s'appelait Schimmé le Colporteur — tout récemment le docteur Prager me parlait de la maladie de mon en-
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fant. Cette maladie provient selon lui d'ane trop forte tension d esprit. Rose lit trop, m'a dit le docteur. Aussi, si je ne voulais pas la voir se fondre sous mes yeux, devais-je me décider à renvo)rer à la campagne, pour la faire vivre parmi des gens aui manières simples ; elle respirerait là un bon air et pourrait, de la sorte, recouvrer la santé. Malgré tout mon respect pour le docteur, je me suis permis de me moquer de son conseil bien que j'eusse le cœur gros.
« Quoi ! la fille d'Hannelé Ehrônfeld devait aller vivre au village? quoi ! sa maladie proviendrait de l'abus des livres ? Ah î voyez- vous c'est qu'elle me coûte plus lourd d'argeat qu'elle ne pèse et elle parle encore mieux français qu'allemand. Elle n'a pas sa pareille ni pour le style ni pour la déclamation ; et il n'y a pas de princesse qui ait reçu une meilleure éducation que ma Rose. Je me suis donc parfaitement moquée du docteur et je n'ai eu garde d'envoyer ma fille à la campagne parmi les vaches et les poules. Ce n'est rien pour ma fille. Serait-ce par hasarâ pour frayer avec des campagnards, et cela dans sa dix-huitième année, qu'on lui aurait appris le français et Tallémand? Voyons, chère et excellente Gitel, n*ai-je pas raison ? et après tout ma fille ne vit-elle pas parmi des gens simples? Je ne sais pas du tout ce que le docteur veut dire par là. Mais comme il ne cesse de m'inquiéter et que nuit et jour il me corne à l'oreille que ma fille dépérira si je n'y prends garde, j'ai pris une résolution dictés par mes devoirs de mère; car je ne veux pas avoir de reproches à me faire. Par une inspiration du ciel il m'est venu à l'idée que nulle part je ne trouverais
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an meilleur asile pour ma fille que chez tous, chère et excellente Gitel. Au nom de notre ancienne amitié^ faites-moi le plaisir de vous charger de mon enfant. J'ai idée qu'elle guérira chez vous. Mon enfant ne vous gênera certes pas beaucoup. Que lui faut-il pour être satisfaite? rien qu'un petit coin où elle puisse lire un livre â son aise. J*ose espérer que vous ne refuserez pas. En terminant, je suis votre sincère amie.
« HANNELé EmtEKFELD. »
« Post-^scriptum, Vous avez sans doute chevaux et voiture. En ce cas, quelqu'un des vôtres pourrait venir jusqu'à Brandeis qui est juste à moitié chemin. J'attendrai là avec ma Rose; car je ne peut pas quitter longtemps mes affaires. Répondez-moi par retour du courrier et je m'arratigerai de mon mieux pour prendre toutes les mesures nécessaires.
<: La susdite. 9
La paysanne avait écouté sans souffler un mot la lecture de cette longue épître; ses yeux, pendant tout ce temps, étaient demeurés suspendus aux lèvres du lecteur. Quand il eut terminé, elle soupira profondément; elle était très-émue.
— En voilà un rapport! elle s'y entend, ma foi, presque aussi bien que mon vieux sergent, dit losef, en s'adossant tout épuisé contre l'arbre.
— Est-ce que tu comprends seulement le cœur d'une mère? riposta vivement la paysanne. As-tu seulement une idée des chagrins d'Hannclé Bhrenfeld?
— Mais quel rapport cela a-t-il avec la lettre ? dit le
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soldat en souriant. Ta résolution est donc déjà prise?
— Comment! fit la paysanne en rougissant, comme si on venait de deviner en elle une pensée qu'elle aurait voulu cacher.
— Je vois cela à ta figure, dit losef en la regardant d'un air scrutateur.
— Ainsi donc je refuserais? demanda-t-elle vivement; et Hannelé Ehrenfeld ma vieille amie m'aurait en vain adressé une prière?
— Mais est-ce qu'elle t'en a priée ? dit losef avec un léger accent d'ironie. Son intention n'est pas d'envoyer sa fille au village parmi les vaches et les poules. Mais comme le médecin insiste elle s'est décidée. Autrement, de ta vie, tu n'aurais entendu parler d'Hannelé Ehrenfeld.
— Va donc, va donc, se hâta de dire la paysanne; une fois qu'on a les soucis d'un ménage on ne trouve guère de temps pour faire de longues correspondances. Moi non plus je ne lui ai pas écrit de mon côté. Aujourd'hui il se trouve qu'elle a besoin de moi... et elle m'écrit.
— Sérieusement tu veux donc t'en charger? demanda le soldat après quelques instants de silence.
— Mais je ne te comprends pas. Qu'as-tu donc à y redire ? Pour nous la question de la table n'en est pas une. Qu'est-ce donc alors qui m'arrêterait?
— Mon père a-t-il connaissance de la lettre?
— Puisque c'est lui qui me Ta remise.
— Et il l'a lue ?
— Il m'a seulement dit ceci : Gitel, fais comme tu voudras. Tu le connais bien ; il n'aime pas à échanger une parole inutile et je n'ai pas pu seulement savoir de lui de qui était la lettre.
— Quant à moi, s*écria le ci-devai]^ militaire, dont la figure s'était couverte d'une rougeur soudaine, quant à moi, ma mère, je ne te dis que ceci^ Hannelé Ehrenfeld me payerait au poids de Tor, que je n'y consentirais encore pas.
— Mais pour l'amour de Dieu pourquoi pas?
fit la paysanne effrayée.
losef semblait chercher une expression conforme aux sentiments qu'il éprouvait ; ses lèvres tremblaient comme mues par l'eSet d'une colère contenue.
— Parce que, fit-il avec indignation, je suis froissé que l'on se permette de comparer à des vaches et à des bœufs des paysans comme nous autres et aussi parce que je ne voudrais pas qu'une princesse du genre de la fille d'Hannelé s'amusât à nos dépens.
— Où donc as-tu vu qu'elle s'amuse à nos dépens ? répondit la paysanne d'un air incrédule ; je n'ai rien entendu qui puisse te faire croire cela.
— C'est que je ne t'ai pas encore donné lecture de cette partie de la lettre qui est écrite en allemand, fit observer ironiquement losef. Tu ouvriras de grands yeux quand tu auras entendu.
— Eh bien, lis, dit la paysanne d'un ton résolu, losef se plaça à côté de sa mère et se mit à lire le
post " scriptum écrit en superbes caractères allemands. Voici quelle en était la teneur :
a Je suis on ne peut plus curieuse de savoir quelle mine je ferai au village. Je ne peux me faire à l'idée de vivre en société avec les vaches et les pommes de terre. Enfin (losef prononça ce mot avec un accent passablement allemand) qu'y faire? Schiller dit
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quelque part :« Il est dans la vie certains moments. » Un moment de ce genre est venu maintenant pour moi. Portez-vous bien, et veuillez agréer avec bonté votre très-humble servante.
a RosA Ehrenfeld. »
Cette lecture faite, la mère et le fils gardèrent le silence pendant quelques minutes. losef le rompit le premier.
— Et c'est celle-là que tu veux prendre chez toi ? demanda-t-il en accompagnant cette question d'un éclat de rire strident.
La paysanne Gitel paraissait absorbée ; il était clair qu*elle n'avait pas entendu les paroles de losef. Tout à coup elle se leva; sa figure était vivement colorée, et ses yeux bruns, toujours beaux encore, brillaient d'un feu inaccoutumé.
— Oui, justement celle-là, justement, dit-elle d'un ton ferme ; cette jeune fille est plus malade que tu ne penses.
Et d'un pas précipité elle sortit du jardin. losef, tout décontenancé, la regardait s'éloigner.
Gitel connaissait parfaitement Teffet de sa volonté sur tous ceux qui Tentouraient dans la maison.
Sous ce rapport, n'importe quelle soit leur condition, toutes les femmes se ressemblent et quelles que soient les circonstances où elles se trouvent placées. Son mari, le « vieux » paysan, Rebb Feivel, n'était pas plutôt revenu des champs, sur l'heure de midi, qu'elle l'aborda et lui fit comprehdre que toute affaire cessante il fallait écrire à Hannelé Ehrenfeld; au premier jour aussi quelqu'un delà ferme devait se rendre à Brandeis pour y prendre la jeune fille.
— Je n'y vois pas d'inconvénient, répondit Feivel sur un ton qui laissait entrevoir sa parfaite entente avec sa femme; je n'y vois pas d'inconvénient. Je dois d'ailleurs aller lundi prochain à Brandeis oti j'ai à transporter des pommes de terre; du même coup, je ramènerai la princesse.
— Te voilà, toi, comme ton filsl s'écria-t-elle tout étonnée ; tu voudrais faire asseoir une personne malade sur des sacs de pommes de terre! et de plus, cette personne est la fille d'Hannelé Ehrenfeld. D'ailleurs tu n'es pas sûr de vendre tes pommes de terre.
Le vieux paysan qui connaissait les habitudes domestiques de l'empereur de Birman presque mieux que celles de l'amie de sa femme, répondit gaiement :
— On a vu des personnes de plus haute lignée qu'Hannelé et sa fille s'asseoir sur des pommes de terre.
— C'est égal, tu te garderas bien de la faire asseoir sur des pommes de terre. Elle en pourrait mourir. Et j'irai plutôt moi-même à Brandeis. Avant tout, je tiens à ce que la fille d'Hannelé soit ac-
cueillie avec les égards qu'elle mérite. Il ne faut pas qu'on puisse dire qu'on s'y est pris avec elle en paysans.
Elle entra ensuite dans les plus grands détails pour exposer à son mari comment elle entendait que l'on procédât à cette réception ; il fallait, avant tout, faire avancer le petit carrosse neuf acheté récemment et provenant de la succession du curé; on le nettoyerait et on le préparerait. On y attellerait ensuite les chevaux blancs; ils couraient mieux que le bai et le brun trop habitués à la charrue. Il fallait surtout avoir soin qu'elle fût assise mollement et éviter pour elle les cahots.
Le vieux paysan grommela quelque chose entre les dents qu'on ne put trop saisir. La réflexion ne devait pas être précisément du meilleur goût. Quelques instants après, il fit observer que pour la complète satisfaction de Gitel, il allait attacher des grelots au cou des chevaux ; de cette façon, du moins, on saurait du plus loin qu'il ramenait la fille d'Hannelé. <
— Je ne veux pas de cela, répondit la paysanne qui avait pris la plaisanterie au sérieux; le bruit des grelots pourrait effrayer une malade; non, je ne veu:^ pas de cela.
Et le paysan de pousser un éclat de rire qui retentit comme l'écho d'un coup de pistolet; et losef, qui depuis la lecture de la lettre parcourait la maison avec une mauvaise humeur évidente , losef approuva bruyamment son père.
— Riez tant que vous voudrez, répondit Gitel sans la moindre amertume; aucun de vous deux nç sait comment il faut s'y prendre avec une malade...
et malheureusement vous n'avez de cœur ni Tun ni l'autre.
Quant à l*ex-caporal, la paysanne n'avait pas tort. Il était devenu irascible et ce n'était plus le même homme. Ce qui excitait surtout l'indignation de l'ancien soldat, c'était de voir ses parents et surtout sa mère, déférer si aveuglément au commandement d'Hannelé Ehrenfeld. Quels ^ards devaient-ils donc à cette femme, quelque riche qu'elle fût? Pourquoi donc avait-elle laissé passer trente années entières sans écrire à sa mère dont elle avait été l'amie? Maintenant seulement qu'elle en avait besoin, elle daignait se souvenir de leur ancienne amitié! De quel droit la riche Hannelé parlait-elle à sa mère sur un ton si inconvenant? Serait-ce parce qu'elle était une paysanne? Était-on bien sûr que le magasin de la riche veuve eût plus de valeur que leur ferme et leurs champs y compris les chevaux et les vaches, toutes choses sur lesquelles ses parents ne devaient plus un rouge liard? La lettre de la jeune personne n avait pas moins excité sa colère. A-t-on jamais vu? Une morveuse de ce genre se moquer ainsi de leurs vaches et de leurs bœufs 1 Était-ce parce qu'elle savait le français et avait lu Schiller (losef ne l'avait pas lu) qu'elle se croyait le droit de rire de son village à lui? Elle allait bien voir comment un rustre de sa trempe saura s'y prendre avec une créature de cette sorte; elle s'en souviendrait certainement toute sa vie durant*
losef s'était bien gardé, du reste^ de manifester toutes ces pensées rebelles en présence de sa mère. Il savait bien qu'il n'y avait pas moyen de rien changer aux choses. Il dut donc se borner, en signe
d'opposition, à parcourir la maison en murtxiurant, — ce qui était contraire à sa nature, — à ne pas répondre aux questions qu'on lui adressait et, de temps à autre, à promener autour de lui des regards rêveurs comme s'il eût été en proie à des pensées qui demandaient à rester secrètes.
Le lundi suivant, à la pointe du jour, le vieux paysan se rendit en effet à Brandeis; on avait ponctuellement obéi aux vœux de GiteL Au petit carrosse fraîchement lavé, étaient attelés tes deux che* vaux blancs. Leur robe reluisait comme si toute leur vie durant ils eussent été au service de quelque Seigneur. Gitel , de ses propres mains, vint aug^ menter le nombre des coussins et matelas destinés à rendre les sièges le plus mous possible pour la malade.
— Et veille sur elle, recommanda-t-elle à son mari au moment où il prenait les guides en mains; je ne veux pas qu'Hannelé puisse un jour me faire des reproches. Je tiendrais à lui renvoyer ss^ fille complètement rétablie. Tu m'entends?
Pour toute réponse, le paysan installa carrément sa rude personne dans la voiture pendant que losef retenait les chevaux quelque peu impatientS4 Les regards qu'il jetait sur sa mère qui ne cessait d'apporter de nouveaux renforts de coussins destinés à la malade, disaient assez qu'il condamnait sa con-» duite.
— Encore une recommandation, mon père, lui cria-t-il.
— * Qu'est-ce? dit celui-ci brièvement.
— N'oublie pas de lui parler en français, autre-* ment elle ne te comprendrait pas.
— Sois tranquille, je lui parlerai le langage qu'il faudra, iit-il en riant aux éclats; et la voiturô franchit la porte coch^re.
Sur ces entrefaites, le jour avait baissé; il faisait nuit. Déjà çà et là brillaient quelques étoiles au cieL C'était peu de temps après la Pentecôte. Le printemps répandait ses fleurs dans la campagne tout entière. A cette époque de Tannée il y a peu de chose à faire aux champs comme dans les métairies. Les tiges des blés encore faibles reposent sous la protection divine; selon qu'ils prospéreront ou non, l'abondance ou la misère s'ensuivra* Pour le mo« ment, l'homme ne peut qu'attendre et patienter* Les grands travaux ne viendront qu'après*».
La paysanne commençait à être en proie à de grands soucis, l'arrivée de son mari qui devait leur ramener un nouvel hôte, se prolongeant outre mesure. Dans son impatience elle sortit plus d'une fois de la maison, regardant jusqu'au bas de la rue pour voir s'ils n'arrivaient pas encore. Son âme tout entière s'était de nouveau ouverte au sentiment de Tamitié. Elle était comme rajeunie; cela tenait à la pitié qu'elle ressentait pour la triste situation de la riche Hannelé, situation qu'avec son cœur de femme elle comprenait bien autrement que , ces hommes aux moeurs rudes ; mais cela tenait surtout à l'idée qu'elle se refaisait d'un temps depuis long* temps écoulé et qui aujourd'hui même devait se représenter pour elle sous la forme de la jeune fille. Par moments, il lui semblait voir revivre dans son âme les traits et les mouvements d'Hannelé; elle se rappelait alors jusqu'à certaines scènes de leur exis«tence enfantine et tout cela si vivement que lea
trente ans écoulés ne lui paraissaient pas avoir duré plus d'une seule minute. D^autres fois l'image du passé s'effaçait tellement devant ses yeux qu'avec toutes les peines du monde elle n'arrivait pas à se rappeler un seul trait de la figure de son amie. C'est sous cette double impression d'une ardente impatience et d'une douce rêverie qu'elle attendait la fille d'Hannelé Ehrenfeld.
Dans l'intervalle, elle n'avait pas manqué de prendre toutes les dispositions nécessaires pour loger convenablement le nouvel hôte. Elle avait fait préparer et meubler en toute hâte une petite chambre donnant sur la cour et qu'on pouvait assurément regarder comme la meilleure pièce de la maison. De tout temps cette chambrette avait été pour elle une sorte de sanctuaire où elle aimait à se retirer le jaWaf et les jours de fête; aujourd'hui cette petite pièce lui paraissait presque indigne d'un tel hôte. Elle y entassa tout ce qu'elle avait de plus précieux dans son ménage pour en orner ainsi ce qu'elle croyait sentir trop la pauvreté. Aussi y avaitelle pleinement réussi et elle dut s'avouer à ellemême avec un orgueil plein de joie qu'une princesse pouvait sans rougir habiter une telle pièce. Mais ce qui en faisait, sans contredit, le plus bel ornement, c'étaient certaines tasses de porcelaine, un de ses cadeaux de mariage et dont elle n'avait jamais fait usage jusqu'alors.
— Fais-moi donc le plaisir de sortir du village, et vois un peu ce que cela veut dire, dit-elle à la fin à son fils toujours encore de mauvaise humeur ; je meurs d'inquiétude et te voilà là, toi, comme un rêveur. Je ne te reconnais plus. Il y a longtemps que
tu devrais être en route. Ne peut-il pas être arrivé un accident à ton père?
— Il revient toujours tard quand il va à Brandeis, remarqua losef d'un ton sec.
— Et la fille d'Hannelé? Celle-là, n'est-ce pas, ne te vient pas à l'esprit?
Après quelques moments d'hésitation, losef sortit. Sans doute que son père, à cause de la princesse^ aura dû ralentir le pas de ses chevaux, pensa-t-il ; voilà le motif de son retard. Il s'avança au milieu de la nuit. Un croissant de la lune brillait au ciel et jetait sur la terre une lumière toute particulière. Il semblait que losef vît ce spectacle pour la première fois. Il descendit la rue du village. Tout était silencieux; tout le monde dormait. On eût pu entendre voler une mouche. Tout son être était comme envahi par des sentiments jusqu'alors inconnus. Il lui semblait qu'il lui fallait marcher ainsi pendant des heures, au milieu de la nuit silencieuse, sans autre compagnon que la lune brillant au-dessus de sa tête. A travers l'air pur de la nuit il entendit sonner neuf heures dans un village voisin. Il écoutait attentivement, et chaque coup de Fhorloge retentissait avec un singulier écho dans son âme. L'ancien soldat éprouvait une sensation assez voisine de la peur^
— Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé d'accident, pensa-t-il en lui-même, bien plutôt qu'il ne le dit.
Il se mit de nouveau à écouter, et il ne put surprendre le moindre bruit qui ressemblât au roulement lointain d'une voiture. Après avoir traversé le village tout entier, il était arrivé près du ruisseau qui faisait aller le moulin. On passait ce ruisseau au
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moyca d'une planche très-étroite. Au même instant quelqu'un, et ce quelqu'un ressemblait à une femme, posait le pied sur Textrémité opposée de la planche. Un rayon de la lune vint à éclairer son visage. Un cri de surprise sortit de la poitrine de losef. Le cidevant soldat croyait être en faction à quelque endroit solitaire et voir apparaître du sein de la nuit quelque fantôme devant lui.
— Qui va là? s'écria-t-il d'une voix forte.
— Moi. Pour l'amour de Dieu, c'est moi, répondit une voix délicate de jeune fille.
Au son de cette voix et à la manière dont ces mots furent prononcés, losef reconnut immédiatement son interlocutrice.
— C'est vous, mademoiselle Rosa Ehrenfeld» que nous attendons pour ce soir? répondit-il; mais cette fois il n'avait pas pris le ton militaire.
L'apparition fit quelques pas sur la planche. De son côté losef, et involontairement, en avait fait autant. Ils se trouvaient donc tout à fait près Tun de l'autre.
— Ne seriez* vous pas de la maison du paysan qui m'a ramenée de Brandeis ici? demanda- t-elle visiblement moins inquiète.
— Je suis son fils, dit losef en se rapprochant tout à fait.
La jeune fille laissa tomber un foulard qui jusque-là avait couvert la moitié de sa tête. De sa vie, le fils du vieux paysan n'avait aperçu quelque chose de plus aimable et de plus distingué. Il regarda lapparition comme si elle était sortie de dessous terre.
— Vous êtes vraiment son fils? demanda-t-elle après quelques instants de silence.
LA PKtNCESSe ^J
— Mais qui serais-je donc ? fit le soldat presque craintif.
— C'est que vous n'avez pas du tout Tair d'un paysan, dit la jeune fille à qui un examen de quelques instants avait suffi pour arriver à cette conclusion.
Cette rencontre si singulière, au milieu de la nuit, avait tellement troublé losef qu'il oublia de lui demander, ce qui eût été pourtant tout naturel, comment il se faisait qu'elle se trouvait là sans son père.
Au même instant on entendit un bruit de voiture sur la route.
— Venez vite, s'écria la jeune fille; voilà votre père qui arrive derrière nous. Je n'ai pas voulu faire mon entrée au village sur un sac rempli de blé et de pommes de terré. Je ne suis pas assez paysanne pour cela.
En prononçant ces mots, elle traversa la planche et losef la suivit à pas lents. Un ver luisant qui vint voltiger devant eux leur montrait à tous deux avec sa lanterne le chemin de la maison. Q.uant à losef il lui semblait voir bourdonner autour de lui des milliers de flambeaux de ce genre.
l'arrivée
Gitel la paysanne ne poussa pas même un cri quand elle vit entrer enfin avec losef celle qu'elle avait si impatiemment attendue. Ses nerfs étaient solides, et partant, capables de supporter une secousse. Elle ne manifesta ni le moindre transport ni le moindre étonnement à la vue du nouvel hôte. Mais, à l'exemple du grand monde, elle régla sa conduite sur les circonstances.
— Sois-moi la bienvenue, ma chère Rose, dit-elle de sa voix forte à la nouvelle arrivée; et sans faire plus de façon, elle prit entre ses deux mains la tête de la jeune fille et lui imprima un vigoureux baiser sur les lèvres. « Que je meure, s'écria-t-elle d'une voix toute tremblante d'émotion, si ce n'est pas là Hannelé toute crachée ; telle était sa mère il y a trente ans. v
Était-ce la singularité de cet accueil, Tétrangeté de tout ce qui l'entourait ou la naïveté de la paysanne à la belle prestance, qui produisit cet effet sur la jeune fille? Ce qu'il y a de certain c'est que soudain elle se mit à pleurer à haute voix et elle se tourna du côté de la porte comme pour fuir.
— Je ne veux pas rester ici, sanglotait-elle, je veux repartir ; non, je ne demeurerai pas une minute de plus; je veux retourner auprès de ma mère.
La paysanne Gitel ressentait parfaitement le con-
tre-coup de ces paroles sur son cœur; mais en femme d'esprit qu'elle était, elle fit bonne contenance. Un coup d'ceil rapide avait suffi pour lui faire voir clair dans la situation.
— Je ne te retiens pas, ma chère enfant, dit-elle; tu peux partir si tu veux, tu n'as qu'à me le dire et je ferai atteler immédiatement; et mon fils te ramènera. Gitel n'a pas l'habitude de retenir les gens malgré eux.
Ces quelques paroles n'avaient pas fait une médiocre impression sur le cœur de la jeune fille. Elle se détourna lentement du côté de la porte dont elle avait déjà saisi le loquet et laissait voir maintenant dans toute sa beauté et dans toute sa distinction son visage baigné de larmes. Gitel eût été bien embarrassée de dire ce qu'elle éprouvait en ce moment; il en était de même de iosef qui, sous le coup d'une espèce d'enchantement, se tenait toujours là comme témoin de cette scène singulière. A la profonde pitié que firent naître dans le cœur de Gitel les larmes de la jeune fille (la beauté dans la douleur, cela est si touchant!) venait se joindre cette idée non moins navrante pour elle, qu'elle avait là, sous ses yeux, la fille d'Hannelé Ehrenfeld; et c'était précisément la vivante image d'Hannelé qui venait de lui parler de la sorte; c'était au moment où elle venait de franchir le seuil de la maison qu'elle faisait déjà mine de la quitter !
Elle-même ne put réprimer plus longtemps ses larmes; et d'une voix toute tremblante de chagrin :
— Notre maison a donc un air bien terrible, puis* qu'on ne veut pas même y passer une nuit? Voyons mon enfant, essaye-le; aussi bien il m'est impossible
de te renvoyer en pleine nuit. Tu n'aurais donc pas peur?
— C'est justement parce que j'ai peur que je veux partir, répondit-elle en sanglotant.
La paysanne ne comprenait plus.
— Tu as peur? mais de qui donc?
— Du paysan.
— De celui-ci? demanda Gitel en désignant losef. La jeune fille jeta un regard dérobé sur celui qu'on
venait de lui indiquer et au même instant, par un mouvement de tête presque imperceptible, elle fit un signe négatif.
— Ainsi ce n'est pas de celui-ci ? dit GiteL Mais alors duquel donc?
En ce moment, la voiture vint à rouler dans la cour et Ton put clairement distinguer la voix de Rebb Feivel. Par un mouvement involontaire, la jeune fille s'était de nouveau tournée du côté de la porte et déjà sa main s'appuyait sur le loquet. Ce mouvement n'avait pas échappé à Tceil perçant de la paysanne.
— Veux-tu que je te dise? Que Dieu me pardonne! je crois que tu as peur de mon mari. En serait-il ainsi?
La jeune fille ne répondit pas* Gitel lui dit alors d'un ton enjoué: «Eh quoil n'en es-tu pas hon- 'teuse? Avoir peur de mon bon Feivel qui serait incapable de faire du mal à une mouche 1 Mais que t*a-t-il donc fait? Il n'y a pas de meilleur homme au monde; un enfant même en ferait ce qu'il voudrait, et c'est de lui que tu as peur? »
En ce moment la porte livra passage à la gigan* tesque individualité de Feivel.
LA PRINpESSE 3l
Tout effrayée, la jeune fille alla se réfugier, du côté de la paysanne, lui saisit vigoureusement le bras tout en regardant le paysan avec terreur.
— Ah I ah ! la voilà la princesse , se mit-il à dire en riant aux éclats. Sois la bienvenue, princesse ; comment te trouves-tu de ta promenade? Tu ne sais pas, Gitel, le tour que m'a joué la petite princesse? Elle a sauté à bas de la voiture et m'a planté là. Qu'en dis-tu? Elle a fait plus d'une demi-lieue à pied.
— Bonté divine ! s'écria Gitel sur le ton du plus profond étonnement ; et tu l'as laissé faire? Mais, Feivel, où avais-tu donc la tête en ce moment?
— Est-ce que par hasard j'aurais dû courir après elle et laisser la bride sur le cou des chevaux fougueux? répondit-il avec indifférence.
— Mais, Dieu du ciel, s'écria de nouveau la paysanne toute désespérée, cette enfant aurait pu eti mourir! Pourquoi avoir fait pareille chose, mon enfant?
— Je ne voulais pas rester assise plus longtemps sur un sac de pommes de terre, sanglota la jeune fille; voilà pourquoi j'ai sauté à bas de la voiture pour aller à pied.
— Feivel ! s'écria Gitel, et la rougeur de la colère animait son visage d'ordinaire si doux, que Dieu te pardonne ta conduite envers cette enfant? Ne t'avaisje pas supplié comme on supplie le bon Dieu de veiller sur cette enfant comme sur la prunelle de tes yeux? et sans t'y opposer, tu me l'as laissée courir l'espace d'une demi-lieue, et tu n'as pas craint de la voir s* abîmer les pieds, elle, la fille d'Hannelé Ehrenfeld, si peu habituée à ces sortes de choses l tl y a là de
quoi la rendre mortellement malade; et comment nous en justifierions^nous, je le demande, devant Dieu et devant les hommes? Encore une fois, Feivei, qu'as-tu fait là ?
La douleur de la paysanne Tempécha de continuer et elle se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire, Gitel, répondit le paysan en riant aux éclats. Je te jure qu'il nV avait pas une seule pomme de terre dans la voiture. Je te l'amène telle qu'Hannelé Ehrenfeld me l'a confiée à Brandeis. Non, je le répète, il ne se trouvait pas une seule pomme de terre dans ma voiture; encore une fois, je le jure.
— Mais pourquoi donc cette enfant se plaint-elle? elle n'a pas rêvé ce qu'elle a dit là?
— Est-ce que je sais, répondit Feivel en haussant les épaules, quelle mouche a piqué la petite princesse? Tu le sais bien, le petit carrosse du curé serait digne d'une comtesse, tant il est bien suspendu et garni de tous côtés de coussins. Est-ce ma faute si la fille d'Hannelé Ehrenfeld le trouve trop dur pour elle?
Gitel savait que son mari était incapable de mentir, et avec son bon sens elle comprit tout de suite qu'ils avaient raison tous les deux. Et changeant de ton aussitôt, elle se mit à passer la main sur la figure de Rosa :
— La voiture et la route t'auront sans doute fati-j guée, ma chère enfant. Viens dans ta chambre, taj y trouveras un lit bien autrement mou que les sièges de la voiture de mon mari; là tu feras un boa somme et demain matin tu te lèveras bonne heure et tu verras alors que même au village Ton peut vivre agréablement.
Gitel emmena la jeune fille qui se laissa faire.
— Ta mère a fait là une belle acquisition, dit le vieux paysan à son fils losef quand les deux femmes furent sorties; pas vrai? voilà ce que Ton gagne à ne pas admettre de conseils. Et toi, losef, qu'en penses-tu ?
Cette fois, losef garda le silence.