‹ Nouvelles juivesChapitre 19 sur 28 · UN ACTE DE COURAGE · texte numérisé non relu

UN ACTE DE COURAGE

La bonne Gitel ne put dormir de toute la nuit. Quand le matin commença à poindre à l'horizon, elle n'avait pas encore fermé les yeux. Elle écoutait sans cesse la respiration de celle qui dormait dans la pièce voisine ; au moindre bruit, elle sautait à bas de son lit, l'oreille au guet, pour savoir si par hasard Venfant n'avait besoin de rien, si elle ne pleurait pas, La pauvre femme était en proie à de graves soucis dont se serait certes débarrassée mainte conscience moins honnête que la sienne. Mais Gitel, avec toute la vigueur de sa vaillante nature, leur résistait, les bravait. Souvent elle soupirait du fond de son âme quand elle en vint à songer à la grave responsabilité qu'elle avait assumée sur elle en ouvrant sa maison à la jeune fille. Cette responsabilité se dressait, menaçante, devant la paysanne, et alors

son embarras devenait extrême. En cette conjonc-

ture, elle ne pouvait compter ni sur son mari ni sur son fils ; tous les deux, en effet, ne s'étaiènt-ils pas prononcés contre le nouvel hôte, Tun, en l'accueillant avec indifférence, l'autre, avec une mauvaise volonté évidente ? Si la jeune fille était réellement malade, comme le prétendaient les médecins, et si elle ne devait pas recouvrer la santé dans sa maison, quelle source de tourments à venir, si cette enfant venait à mourir chez elle, loin de sa mère! Comme on voit, la brave paysanne avait le courage de tout envisager. Malgré cela, elle frissonnait à cette seule pensée. D'un autre côté, la voix de l'espérance se faisait entendre à son tour; cette infatigable consolatrice lui disait tout bas que la jeune fille n'était pas aussi malade qu'on voulait bien le dire. Son teint, il est vrai, était pâle et délicat, mais cela provenait de l'abus des études et des lectures. N'y aurait-il pas moyen de changer ses habitudes à cet égard?... Si vraiment 1 Ce n'est pas que Gi tel eût été en état de dire comment elle s'y prendrait pour cela ; elle n'était pas précisément très-forte sur la pédagogie. Elle ne connaissait d'autre argument que celui-ci : « Il faut sauver cette enfant. » On la lui avait confiée; sa mère l'avait mise entre ses mains comme entre celles d'une seconde mère. Or, nous savons que la bonne paysanne n'avait pas oublié son ancienne amie.

Le jour avait depuis longtemps succédé à la nuit; les domestiques, garçons de charrue et servantes parcouraient déjà avec grand bruit la maison, et le soleil, qui brillait à l'horizon, les regardait joyeusement. De son côté, la paysanne avait repris ses occupations. Elle était triste, car le matin ne lui

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avait pas encore apporté le conseil, la solution qu'elle cherchait. La jeune fille dormait çncore, en dépit de tout ce vacarme, que, malgré tous ses efforts, la paysanne n'avait pu faire cesser. Gitel en était heureuse. Quand on peut dormir si paisiblement au milieu des mille bruits matinaux d'une ferme, se disait-elle, on ne saurait être bien malade. Mais une fois que le soleil était monté haut à Thorizon et que rheure de midi approchait, sans que la jeune fille fût encore sortie de sa chambre, la bonne Gitel se sentit en proie à une vive inquiétude. L'active paysanne ne pouvait se figurer qu'on pût dormir aussi longtemps; elle s'approcha donc de la petite chamtre sur la pointe des pieds et se mit à écouter. Elle ne surprit pas le moindre mouvement ; elle appuya alors sur le loquet de la porte et entra.

La jeune fille était étendue sur son lit, dormant profondément. Les rayons du soleil qui s'étaient frayé une large voie à travers les fenêtres, se jouaient autour des traits délicats de Y enfant et les couvraient d'une rougeur charmante et presque transparente. La paysanne demeura quelque temps immobile d'étonnement et retenant sa respiration ; de sa vie elle n'avait aperçu une aussi jolie figure de jeune fille. Elle éprouvait quelque chose de ce sentiment de délicieuse pitié qui traverse le cœur d'une mère à la vue de son enfant endormi et qu'elle n'aime pas à réveiller ; elle non plus n'avait pas le courage de troubler le repos de cette enfant.

Mais en même temps, avec ce coup d'œil de mère à qui rien n'échappe, elle découvrit la cause de ce sommeil si démesurément prolongé. Il ne restait plus qu'un tout petit bout de la bougie que la

jeune fille avait allumée avant son coucher ; sur son oreiller gisait yn livre, sur lequel reposait, en s'y appuyant, le bras de la jeune fille, comme si elle eût voulu le protéger de la sorte contre toute attaque.

— Bonté divine 1 s'écria la paysanne du fond de son cœur, faut-il s'étonner qu'elle soit malade! je parierais qu'elle a lu toute la nuit durant. Faut-il s'étonner après cela qu'elle manque de forces ? Comment Hannelé Ehrenfeld a-t-elle pu tolérer de pareils excès? Bonté divine! si j'avais eu le bonheur de posséder une telle fille, j'y aurais veillé comme sur moi-même.

Pour le coup, Gitel, tu te trompes, car en ce moment tu avais devant toi ta propre fille, et sa propre mère à elle n'aurait pu penser ni parler avec plus de tendresse et de sollicitude.

Dans le premier mouvement de sa colère, elle voulut arracher le livre de Toreiller ; il lui semblait voir des flammes entourer la tête de l'enfant, et avant tout il fallait éteindre ce feu ; mais quelques minutes après, elle vint à penser qu'elle n'avait pas le droit de réveiller cette enfant.

— Qu'elle dorme à son aise, murmura-t-elle entre les dents.

Et elle s'éloigna de la chambre à coucher comme elle y était entrée, sur la pointe des pieds.

On avait servi le dîner. Tout à coup, au milieu du repas et comme s'il venait à se la rappeler maintenant seulement, Rebb Feivel se prit à dire :

— Que devient donc la petite princesse ? Dédaignerait-elle notre table ?

— Elle dort encore, répondit Gitel les yeux baissés.

LA PRINCESSE Sj

Cet aveu la faisait rougir.

— Gitel, fit le vieux paysan en laissant tomber d*étonnement son couteau et sa fourchette, cela n'est pas possible.

— Pourquoi aussi avoir laissé courir à pied, une heure durant, une enfant si délicate et si gâtée? répondit la paysanne sur un ton presque irrité et qui devait compenser l'insuffisance de l'accusation.

— Je te jure, Gitel, qu'elle n'a pas seulement fait un quart d'heure à pied. .Elle est descendue de la voiture près de la statue de saint Jean, et de là il n'y a pas une lieue jusqu'au village.

— Ma mère a raison, interrompit losef en tenant les yeux fixés sur son assiette. Quand on n'est pas habitué à marcher, 'dix pas vous font l'effet d'une lieue.

Gitel jeta un regard de reconnaissance sur son fils, qui pourtant ne s'en aperçut pas.

— Elle changera, laisse faire, répondit-elle avec une profonde conviction. On ne devient pas une paysanne de la veille au lendemain.

— Et tu ne lui donnes rien à manger ? demanda Feivel.

— Laisse-la plutôt dormir, répliqua brièvement la paysanne; cela lui vaudra mieux que de manger.

— Il faut que l'homme mange, voilà mon avis, reprit le paysan avec un grand calme. Il ne fut plus autrement question de la jeune fille, et Rebb Feivel ne parlait plus que des préparatifs à faire pour le jour de marché hebdomadaire. Dans l'intervalle, Rosa Ehrenfeld dormit jusque bien avant dans l'après-midi. Le soir était venu; la nuit avait remplacé le soir sans que rien vînt indiquer qu'elle se

fût réveillée. Gitel avait beau regarder, rien ne bougeait dans la petite chambre. Du reste, malgré toute son inquiétude , Gitel n'en laissait rien voir; elle avait une réponse prête à toutes les questions : € Laissez-la donc dormir, j» Mais autour de Gitel rôdait quelqu'un qui paraissait avoir un poids bien lourd sur l'âme, sans pouvoir trouver d'expression à son anxiété. C'était losef.

Une fois que Gitel écoutait de nouveau à la porte pour savoir si rien ne remuait encore, losef lui dit tout à coup :

— Ne ferais-je pas bien d'aller chercher le médecin, ma mère ?

— Pourquoi cela ?

— C'est qu'elle a l'air de ne vouloir pas se réveiller du tout, fit-il étourdiment ; je «ne sais qu'en penser.

— Tu crois cela ? dit Gitel en jetant sur son fils des regards inquiets et scrutateurs.

— Pour dormir ainsi de suite, il faut être malade. Je vais quérir le docteur.

— Eh quoi ! faire une lieue à pied 1 s'écria la paysanne d'un ton d'opposition. Non 1 non I ajoutat-elle avec calme après quelques instants de réflexion, laisse-la plutôt dormir. Le sommeil est le meilleur des médecins.

Nonobstant, la paysanne se dirigea du côté de la porte, fermement résolue à mettre fin à un si singulier état de choses. Elle appuya plus bruyamment sur le loquet et entra. Rosa était sur son séant, la tête cachée entre les deux mains, comme une personne qui vient de se réveiller à l'instant même.

— Eh bieni lui dit Gitel d'une voix joyeuse, com-

ment vas-tu, ma chère Rosa ? Sais-tu qu'en dormant si longtemps tu m'as vivement inquiétée ?

La jeune fille leva lentement la tête et porta autour d'elle des regards tout étonnés.

— J'ai donc dormi bien longtemps ? demanda-t* elle en traînant les syllabes.

— Plus de vingt-quatre heures, mon enfant ; et voilà qu'il fait de nouveau nuit.

— Mais j'ai encore sommeil, répondit Rosalie après une pause.

Et elle se mit à bâiller.

— Tu ne veux donc rien manger? lui demanda la paysanne; ce sera t'affaiblir à mourir. Est-ce donc lom Kippour i aujourd'hui, pour que tu veuilles jeûner à toute force?

— Manger ? répéta Rosalie en s'étendant de nouveau.

Et elle fit un signe de tête presque imperceptible.

La brave paysanne était prête à cette réponse. Sans réfléchir longtemps, elle courut dans la cuisine et vint apporter, après les avoir sortis du four oti ils étaient restés chauds, quelques plats qu'elle avait mis de côté pour quand Rosalie serait éveillée. C'étaient là, au sens de Gitel, de vraies friandises dignes de figurer sur la table d'un comte ; et en cela elle ne s'était guère trompée. Tout d'abord la jeune fiUe n'y toucha qu'avec une sorte de répugnance, effet du sommeil ; mais bientôt après, la nature reprit son droit. Gitel remarqua avec une joie pro-

I. Le jour de réconciliation, appelé encore le grand Pardon, où tout le monde prie et jeûne en Israël. Voir nos scènes de la vie Juive en Alsace, ji, 160 et suivantes.

[Note du traducteur).

fonde que l'appétit de Venfant était tout à fait celui d'une personne bien portante y et elle crut que le mieux était de n'interrompre Rosalie ni par des questions ni par des réponses. De son côté, Rosalie ne paraissait pas avoir grande envie de parler. Aussi le petit repas avait-il disparu en un clin d'oeil^ à la grande satisfaction de la paysanne, qui se sentait désormais délivrée de la peur de voir Ven/ànt se laisser mourir de faim.

— As-tu assez mangé, ma chère Rose? et la demande était superflue.

Pour toute réponse, Rosalie fit un léger signe de tête et étendit la main vers le livre qui gisait sur Toreiller.

— Mais que veux- tu faire à présent? s'écria la paysanne véritablement ejBfrayée.

— Ce que je veux faire? je veux lire, répondit la jeune fille avec indifférence, et elle se mit à feuilleter le livre.

Gitel sentit tout son sang affluer vers son cœur. Elle devint pourpre. C'était Teffet de la colère que venait d'exciter dans tout son être le désir inconsidéré de la jeune fille. Néanmoins la crainte de blesser Tenfant de son amie était si forte chez elle qu'elle trouva en elle-même la force nécessaire pour maîtriser son premier transport.

— Mon enfant, dit-elle avec un calme apparent, dans ma maison on éteint toutes les lumières au moment où l'on se couche.

Rosalie la regardait d'un air étonné ; elle ne comprenait pas le moins du monde ce qu'il y avait de commun entre les lumières de la maison de Gitel et ^on livre à elle.

LA PRINCESSE -^f

— Tu pourras lire quand tu voudras, ajouta Gitel en guise d'éclaircissement, mais pas maintenant. Dieu a créé la nuit pour qu'on se repose et non pour qu'on s'épuise et qu'on se gâte les yeux. J'ignore, il est vrai, le contenu de ce livre ; mais quelque beau qu'il 'puisse être, ce qu'il y a de bien plus beau encore, surtout pour une jeune fille, c'est la santé ; et toi, ma chère enfant, tu ne jouis pas d'une bonne santé.

— Je ne suis pas malade, répliqua Rosalie avec humeur, et d'ailleurs ma mère ne m'a jamais défendu la lecture.

— Ta mère ! s'écria la paysanne avec animation ; ta mère, avec tout son argent, n'est qu'une pauvre veuve qui n'a pas le temps de s'occuper de toi. Elle a été obligée de te céder en tout et de suivre ta volonté. De là vient, chère enfant, le mauvais état de ta santé. Crois-moi , Rosalie chérie , je m'entends en tout cela, car j'ai élevé bien des enfants. Pour le moment, c'est moi qui suis ta mère ; on t'a confiée à mes soins. Je te le dis, mon enfant, comme je le pense ; nous sommes des paysans et chez nous on n'y regarde pas de si près et on ne pèse pas chaque mot ; chez nous, l'enfant écoute la voix de sa mère sans résister, et si la mère ordonne quelque chose, l'enfant doit garder le silence et se dire : ma mère doit mieux savoir ce qu'elle fait que moi. Que deviendrait donc le monde si les enfants voulaient régenter les vieilles gens ? Car enfin, ma chère Rosalie, je suis, moi, une vieille femme et je remplace ici ta mère. Quand j'avais ton âge, je ne savais rien de rien ; et certes, ton petit doigt en sait plus long que tout ce que j'ai appris toute ma vie durant. Ce

n'est cependant pas une raison pour croire qu^ je ne sache pas ce qui t'est bon maintenant ; ainsi donc, ma chère enfant, obéis«moi ; crois-le bien, tu ne t'en repentiras pas.

La jeune fille avait écouté le long discours de notre Gitel sans dire un mot ; et quand celle-ci se fut arrêtée plutôt par épuisement que par manque de matière à sermon, Rosalie serra le livre contre elle comme si elle eût craint qu'on ne le lui arrachât ; elle regardait avec cela tout droit devant elle sans jeter les yeux sur sa conseillère si sincère.

— C'est tout ce que tu as à me répondre ? lui demanda Gitel après quelques instants pendant lesquels elle avait regardé fixement la jeune fille.

— Ma mèr« ne me l'a pas défendu, répondit enfin Rosalie ; et elle serra plus fortement encore le livre contre elle.

— Eh bien, moi, je te le défends! exclama la paysanne d^une voix retentissante , et d'un mouvement rapide, elle lui arracha violemment le livre.

Rosalie, tout étonnée de cet acte inouï, écarquilla tout d'abord les yeux pour regarder la paysanne, puis elle s'affaissa sur elle-même et se mit à pleurer.

— C'est bien 1 c'est bien ! je saurai justifier ma conduite devant Dieu et devant ta mère, fit la paysanne, tout entière encore à la violence de son procédé, et elle s'apprêta à sortir.

Mais arrivée à la porte, elle faillit revenir sur ses pas ; les pleurs de la jeune fille lui navraient le cœur. Peut-être aussi sedemandait-elle avec frayeur si elle avait le droit de traiter cette jeune fille avec une telle rigueur et un si souverain despotisme ; mais une voix plus puissante semblait lui crier du fond

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de sa conscience : « Va toujouj-Sj Gitel, ne te laisse pas détourner de ton but ; tu peux justifier ton action aux yeux de tous. »

Là-dessus elle s'éloigna, emportant le livre avec elle.

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