EN PLEIN JOUR
La paysanne sentaitbien qu'elle avait été trop loin ; elle s'était, en effet, arrogé des droits qui n'appartenaient qu'à la véritable mère. Néanmoins, elle ne se repentit en rien de son action. Les larmes de la jeune fille lui brûlaient le cœur, il est vrai; et pourtant elle se serait bien gardée de lui rendre son livre, le lui eût-on racheté au poids de l'or. C'est qu'aussi bien, ce n'était pas pour lire les livres qu'on avait envoyé la jeune fille à la campagne. Elle devait, avant tout, recouvrer la santé, et c'est dans ce but qu'on la lui avait confiée. Elle avait donc agi comme toute autre mère eût agi à sa place.
C'est ainsi que Gitel cherchait à répondre à certains reproches qui, de temps à autre, prenaient la parole dans son propre cœur, au sujet de sa récente conduite avec la jeune fille ; et il s'ensuivait une sorte de satisfaction qui ressemblait à un véritable triomphe; et ce doux sentiment remplissait son âme tout entière.
— Mieux vaut, après tout, qu'elle pleure maintenant que plus tard, se disait-elle en allant elle-même se coucher. Hannelé est une pauvre veuve qui ne sait où donner de la tête ; elle fait apprendre à son enfant le français et Dieu sait quoi encore ; mais ce qu'elle a négligé, hélas 1 de lui faire enseigner à temps, c'est la soumission, l'obéissance. On ne s'en aperçoit que trop bien aujourd'hui ; mais il est peutêtre trop tard, et le pli est pris.
Cette nuit, la paysanne dormit du sommeil calme et tranquille de ceux dont la conscience est sans reproche.
Mais le matin, au moment où elle ouvrit son gros livre de prières, elle laissa échapper plus d'un profond soupir vers Celui à qui elle adressait de saintes paroles. Maintenant seulement elle envisageait le passé dans toutes ses conséquences ; et comme toute prière est un acte d'humiliation devant le Très- Puissant, la paysanne vint à penser à son action d'hier ; elle en avait pu, pendant la nuit, prendre la responsabilité, mais en ce moment cette autre pensée venait l'assiéger : elle avait été trop loin ; comment pourrait-elle se justifier jamais? Malgré cela, elle était profondément convaincue que, la chose une fois commencée, il fallait continuer et la mener à bonne fin : c'est pour réussir dans son projet qu'elle demandait le secours de Dieu. Elle s'en rapportait donc à lui pour tout le reste.
Faut-il le dire ? la bonne paysanne éprouvait une certaine honte à reparaître sous les yeux;de Rosalie. Elle se demandait avec anxiété comment elle devait s'y prendre pour se représenter devant la jeune fille. Prendrait-elle un ton sévère? ou bien lui parlerait-
elle le doux langage de la réconciliation ? Elle cherchait une solution à son embarras ; et plus elle cherchait , moins elle trouvait le moyen d'en sortir convenablement. Jamais la paysanne ne s'était trouvée dans une telle perplexité ; dissimuler, cela ne lui était pas possible ; pour la première fois dans sa vie elle sentit s'éveillei^ en elle une puissance de volonté dont elle n'avait jamais eu à faire usage au milieu des paisibles événements de sa vie simple et rustique.
> Mais cette disposition d'esprit fut de courte durée; elle disparut, en effet, devant cette autre pensée : eh quoi ? en supposant que la jeune fille, irritée de se voir traitée comme elle l'avait été le jour même de son arrivée, eût pris la résolution de s'en retourner chez elle, Gitel aurait-elle le pouvoir et le droit de la retenir? La paysanne s'attendait donc à voir Rosalie Paborder tout aussitôt avec cette résolution. En pouvait-il être autrement ?
Qu'y avait-il à lui répondre, en ce cas? Elle pouvait lui répondre qu'elle ne lui permettrait pas de s'en retourner avant d'avoir reçu des ordres formels de sa mère. Sur ce point, Gitel était résolue. Elle n'avait pour cela qu'à prononcer le mot : Non, sur un ton sévère. Mais dans le cas où Rosalie refuserait d'obéir, fallait-il alors la retenir de force et faire de sa propre maison une prison pour une pauvre âme quL s'y ennuierait mortellement? Bien des personnes, d'un caractère moins bien trempé que celui de notre paysanne, se seraient effrayées de cette perspective et auraient cherché le moyen de sortir le plus tôt possible d'une situation aussi embarrassante. Mais une nature aussi vigoureuse que celle
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de notre Gitel puisait de nouvelles forces dans les obstacles mêmes qu'elle rencontrait. La seule pensée de trouver de la résistance chez la jeune fille échauffait le sang de Gitel et. lui faisait regarder en face sa résolution si profondément morale. Toutes les mères sont solidaires les unes des autres! Elle ne dit pas cela, mais au fond elle le pensait : a Ce qui n'a pas réussi à Tune, c'est à une autre à l'essayer. » C'était là précisément la situation où se trouvait Gitel la paysanne. Tout sentiment de crainte et de timidité avait maintenant disparu chez elle ; et la tête haute, la paysanne traversa la cour pour se rendre au jardin. C'est là-bas, sur le banc placé sous le cerisier où elle avait l'habitude de s'asseoir, qu'elle voulait attendre Rosalie. C'est là qu'elle voulait faire appeler la jeune fille pour lui tenir le langage qu'il convenait.
Mais quel ne fut pas son étonnement lorsqu'à son entrée dans le jardin, elle aperçut Rosalie assise sur le banc même près du cerisier où précisément elle avait voulu la faire appeler I Elle n'en crut pas ses yeux; était-ce un rêve? et elle regarda encore une fois et de plus près ; c'était bien la jeune fille qui lui tournait en ce moment le dos et tenait sa tête entre ses deux mains, dans la même attitude où elle l'avait quittée la veille. A ce spectacle, Gitel fut profondément touchée; elle s'était attendue à la voir bouder et résister, et voilà qu'elle la trouvait maintenant dans des dispositions tout autres.
— Ma chère Rosalie I ne peut-elle s'empêcher de s'écrier sur le ton le plus tendre.
A ce mot, la jeune fille laissa tomber ses mains et elle se mit à regarder autour d'elle. Mais à peine
avait-elle aperçu la paysanne, qu'elle cacha de nouveau sa tête dans ses mains. En même temps, on aurait cru qu'elle pleurait.
— Ma chère Rosalie ! s'écria encore une fois la paysanne, et elle s'était approchée tout à fait.
Malgré cette appellation si tendre, la jeune fille ne sortit pas de son attitude ; elle demeura assise sur le banc et n'alla pas à la rencontre de la paysanne.
— Est-ce que tu m'en veux, Rosalie ? dit Gitel, et elle posa sa main sur la tête de la jeune fille.
En se sentant touchée ainsi, Rosalie tressaillit.
— Moi, vous en vouloir! fit-elle en sanglotant, et elle ôta les mains de son visage ; tette nuit m'a complètement transformée.
— Mon enfant I ma chère enfant I s'écria la paysanne d'une voix sortie des profondeurs de son cœur et dont le son était de ceux que nous laissons échapper ou dans l'exc^ès de la joie ou dans celui de la douleur.
— Cette nuit m'a tout à fait transformée, répéta Rosalie; et cet aveu de la jeune fille était empreint d'une telle véracité qu'il aurait convaincu les plus incrédules.
Les paroles manquèrent à la paysanne pour exprimer ce qu'elle éprouvait en ce moment. Sa main, qui reposait toujours sur la tête de Rosalie, tremblait 5 ses lèvres tremblaient de même et son cœur palpitait sous l'impression de tout ce qu'elle venait d'entendre.
— Bonté divine ! exclama-t-elle enfin du fond de son être, j'ai donc été assez heureuse pour voir se réaliser ce que je n'aurais jamais osé espérer I Non^
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vraiment, je ne mérite pas une si grande faveur. Puis, elle ajouta quelques instants après : .
— Que s'est41 donc passé, ma chère Rosalie? contemoi cela, voyons ; j'avais cru, moi, que tu ne voulais pas rester avec nous, et que tu désirais t'en retourner ; et voilà que tu me parles de ce ton-là !
— A moins que vous ne me renvoyiez, je ne partirai pas, répondit Rosalie en levant ses yeux vers la paysanne.
— Bonté divine ! s'écria Gitel de toute la force de sa voix, te renvoyer ! mais nous tenons à te garder comme on garde un lingot d'or ! Voyons, veuxtu me rendre un service ?
— Quel service ? dit Rosalie en souriant.
— Parle-moi.
— Ma mère I dit la jeune fille avec une grande vérité de sentiment, et elle tourna du côté de la paysanne son charmant et gracieux visage.
— Oui, je suis ta mère, et toi tu es mon enfant, ma fille, répliqua la paysanne avec une profonde émotion.
Et elle dut se laisser tomber sur le banc. Cette femme, d'ordinaire si forte, se sentait maintenant envahie par une faiblesse inaccoutumée. Elle mit ensuite la main de la jeune fille dans la sienne et la tint enlacée de la sorte pendant plusieurs minutes.
— Et maintenant, ma chère Rosalie, ajouta-t-elle bientôt après, que s'est-il donc passé en toi ? Dis- le* moi ; comment se fait-il que tu aies changé tout d'un coup ? En vérité, il me semble avoir été témoin d'un prodige.
— Je suis toute honteuse, ma mère, répondit Rosalie en baissant les yeux. Quai^d tu m'as eu quittée
hier au soir, je croyais que je n'y survivrais pas ; j'ai failli, en effet, mourir de honte. Car jamais personne ne m'avait encore parlé de la sorte, pas même ma propre mère, elle surtout ; et personne autre non plus ne se serait permis de me refuser, à plus forte raison de m'enlever quelque chose. De tout temps, on n'avait cherché qu'à m'être agréable ; jamais on ne m'avait adressé une parole sérieuse, comme si on eût craint de me faire de la peine. Faut-il s'étonner, après cela, que je sois gâtée comme je le suis ? Toi, ma mère, tu as osé la première me parler sur un ton qu'on aurait toujours dû prendre avec moi. Eh quoi,! ne vous ai-je pas tous offensés dès mon entrée chez vous ? Je me suis enfuie loin de ton mari comme s'il eût été mon domestique et que moi je fusse une princesse. Je n'ai pas été moins inconvenante envers ton fils.
— Comment cela ? demanda Gitel.
Le visage de la jeune fille se couvrit d'une rougeur subite mais qui échappa à la paysanne.
— Oui, je vous ai tous blessés et offensés ; et toi surtout, ma mère, toi qui m'avais fait un accueil si cordial. Mais tu n'y as pas fait autrement attention, et tu as eu le courage de m'attaquer par le bon côté. Personne encore ne s'était avisé de me redresser de la sorte ; tu m'as arraché mon livre.
— Ne parlons plus de ça, ma chère Rosalie, répondit Gitel; et elle eut presque l'air de s'excuser, ne parlons plus de cela I je t'ai arraché ton livre parce que je ne voulais pas t'y voir lire pendant la nuit.
— Non, non, ma mère, je ne dois pas plus lire le jour que la nuit. Mes livres ne sont pas faits pour être lus ici ; j'ai eu tort de les emporter avec moi ; à
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qvioi peuvent-ils me lervir au village ? Ce ne sojQt pas les livres qui me rendront la santé.
C'est «insi que cette jeune fille s'accusait ellemême; c'est ainsi que s'humiliait une nature jusque-là si arrogante, si opiniâtre, si gâtée. Personne n'aurait été en état de dire le motif de cette transformation ; la jeune fille elle-même l'ignorait. Rosalie avait découvert dans son propre cœur un véritable trésor... Ce trésor brillait maintenant au grand jour.
— C'est bien, c'est bien, répéta Gitel ; tu n'as qu'une chose à faire, c'est de recouvrer la santé.
«-* Mais, ma mère, répondit Rosalie, je nci suis plus malade.