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LES TROIS POIS

Nous voici de retour au village plus tôt que nous ne l'avions pensé.

La maison de Rebb Feivel le paysan était en proie à une animation extraordinaire. On était au temps de la moisson. L'année avait tenu plus qu'elle n'avait promis; on pouvait l'appeler une année bénie. Il entrait dans la maison chariot sur chariot 7 apportant les dons dorés des champs. La moisson était un spectacle tout à fait nouveau pour Rosalie; car c'est à peine si une voiture ordinaire pouvait entrer dans la rue étroite du Ghetto où elle était née et où elle avait été élevée; à plus forte raison encore une voiture chargée de gerbes entassées les

unes sur les autres n'y avait-elle jamais pénétré.

Chaque fois donc qu'une de ces voitures venait à franchir la porte cochère, Rosalie s'élançait hors de la maison; les garçons de ferme jetaieilt alors avec leurs bras vigoureux les gerbes à terre, et les voitures aussitôt après reprenaient leur chemin vers les champs; la jeune fille suivait tous ces mouvements de ses yeux brillants qui trahissaient autre chose encore que la simple curiosité.

Quiconque eût comparé en ce moment cette jeune fille debout, là devant nous, avec celle qui s'était naguère précipitée du siège trop dur pour elle du carrosse à^ Rebb Feivel, celui-là, assurément, aurait eu de la peine à croire que ce fût la même personne. Elle avait repris des forces à vue d'œil; ses joues brillaient du vif éclat de la santé. Ajoutez à cela que la jeune fille avait grandi ; et du premier coup d'œil ir était facile de juger qu'un changement complet avait dû s'opérer dans tout son être. Elle sentait en elle comme un souffle de liberté inconnue jusqu'alors ; en un mot, elle avait elle-même conscience de son développement.

Ce changement qui se manifestait de jour en jour davantage, n'avait pas échappé aux habitants de la ferme. Il excita l'admiration des valets et des servantes et surtout celle du vieux paysan. Au grand étonnement de tout le monde, cet homme, d'ordinaire si indifférent , paraissait maintenant comme en proie au démon de la loquacité chaque fois qu'il venait à parler de la jeune étrangère. Il suivait les pas de Rosalie comme aurait fait un amoureux, et sa large et bonne face rayonnait de satisfaction quand il la voyait d'un pas agile traver-

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ser la cour, le soir^ ou entrer, le matin, dans la chambre avec ses grands yeux clairs. Â cette heure, il avait d'ordinaire encore les saints phylactères sur la tête et sur les bras ; malgré cela, et bien qu'il lui fût défendu d'interrompre sa prière par toute parole profane, il ne put jamais réprimer cette exclamation : a Sois-moi la bienvenue, petite princesse! »

Du reste, Rosalie ne s'offensait plus le moins du monde de ce surnom, comme elle l'avait fait à son entrée dans cette maison ; au contraire, chaque fois qu'elle s'entendait appeler de la sorte, elle se confirmait dans ridée qu'elle n'était pas seulement tolérée à la ferme mais qu'elle y était réellement la bienvenue. Parfois cependant le paysan eut des doutes, et il se demandait s'il avait bien le droit d'agir ainsi, et si ce n'était pas blesser la jeune fille que de l'appeler de ce nom. Un jour Rosalie se tenait au milieu de la cour occupée à donner à manger à tout un monde de jeunes poules et d'oies. Le paysan, après l'avoir longtemps regardée faire s'approcha tout à coup et à grands pas ; aussitôt les timides volatiles qui n'étaient que médiocrement familiarisés avec lui, s'enfuirent les uns d'un côté, les autres d'un autre.

— Au nom du ciel ! s'écria Rosalie, que faitesvous là, Rebb Feivel ?

— Je venais tout simplement, ma chère Rosalie, répondit celui-ci d'une voix singulièrement émue, je venais tout simplement te dire comment il se fait que je ne t'ai jamais donné d'autre nom que celui de c petite princesse ».

— Ms^is je ne vois pas de mal à cela, répondit Rosalie, qui ne put s'empêcher de sourire, bien

qu'on Teût dérangée dans une de ses plus chères occupations. Là-dessus, elle se mit à rappeler les poules. Celles-ci s'empressèrent les unes après les autres de se ranger de nouveau autour d'elle.

— Tu as beau faire, reprit le vieux paysan, tu as beau te livrer à n'importe quelle occupation, tu seras toujours une princes3e.

— Est-ce ma faute, si je suis maladroite, et si la dernière des servantes en sait plus long que moi'! répondit Rosalie sur un ton presque triste.

— Mais tu ne m'as pas compris, petite folle que tu es ; c'est précisément parce que tu sais t'y prendre si bien en toutes choses, comme si tu avais passé ta vie entière au village, que tu me fais l'effet d'une petite princesse.

— Croyez- vous ? dit Rosalie et son embarras la fit rougir.

— Écoute, ma chère Rosalie, poursuivit le paysan, de nouveau en proie, et aujourd'hui plus que jamais, au démon de la loquacité. Quand j'étais enfant, ma grand'mère (qu'elle repose en paix I) me racontait souvent les samedis, entre chien et loup, à ce moment oti il n'est pas permis encore d'allumer de la lumière 1, maintes histoires dont je me souviens aussi bien que si c'était d'hier. Parmi ces histoires , il s'en trouvait quelquefois de terribles et qui faisaient dresser l^s cheveux sur la tête ; c'était au point que mon père dut une fois me menacer de me fouetter avec une immense verge parce que dans la même nuit la peur m'avait empêché de dormir. D'autres de ces histoires, au contraire, étaient

I. La loi de Moïse défend, comme on sait de toucher au feu le samedi. {Note du traducteur,)

charmantes et pleines de gaieté, si bien q^ue rien qu^en y pensant, mon cœur se dilate encore aujourd'hui. Au nombre de ces dernières histoires se trouvait celle de la a Princesse aux trois pois. »

Ce n'est qu'à partir de ce moment que Rosalie devint vraiment attentive ; elle cessa de donner à manger à ses sujets emplumés et attacha sur le vieux paysan ses grands yeux où brillait la curiosité.

— Or, tontinuaFeivel, la petite princesse en question n'avait jamais voulu entendre parler mariage. On avait beau la prier, on avait beau la menacer, rien n y faisait. Alors son père, qui était roi, se dit comme ça : « Attends, je vais te trouver ton affaire; ^ puisque tant est que tu dédaignes les plus beaux « princes, je ferai si bien que tu épouseras un peu « moins que cela, c'est-à-dire tout simplement un « paysan ; ça m'est égal. » Sur cela il la renvoya de son palais, et elle partit. Elle s'était ensanglanté les pieds à force de marcher, car elle n'y était guère habituée, A la tombée de la nuit, elle s'arrêta, mourante de fatigue, devant une maison située au milieu d'une immense forêt. « Ouvrez-moi, crîa-telle, ouvrez-moi, car je suis une princesse! — Ah ! tu es une princesse, lui répondit une femme tout en lui ouvrant la porte ; c'est bien, je saurai bientôt à quoi m'en tenir à ce sujet. » Sur cela, cette femme se mit à entasser l'un sur l'autre tous les lits de la maison pour en faire un seul lit qui touchait jusqu'au plafond; mais elle avait eu soin de placer tout d'abord, au fond du lit, trois pois ; puis elle lui dit : « Maintenant, va te reposer: » Le lendemain, de très-bonne heure, elle entra dans la

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chambre, et Toilà que la princesse était aîssîse sur son séant et pleurait amèrement, c Pourquoi pieu* res-tu ainsi? lui demanda la femme^ qui était, du reste, elle-même une reine* — Comment ne pleurerais-je pas? répondit la princesse; toute une nuit durant j'étais couchée sur des pierres, et tout mon corps n*est qu'une plaie, d Juge un peu, elle avait pris les trois petits pois pour des pierres! Là-dessus, la femme lui dit : « Tu ne m'as pas trompée, |e vois bien maintenant que tu es une véritable princesse. »

Rosalie partit d'un bruyant éclat de rire.

-— Et moi aussi je suis une princesse de ce genre, n'est-ce pas, Rebb Feivel? s'écria-t-elle avec gaieté.

— Tu l'as été du moins, répondit Feivel sur un ton moitié sérieux. Ne t'es-tu pas précipitée hors de ma voiture pour courir à pied, parce que tu t'imaginais qu'on t'avait placée sur Un sac de pomriies de terre? Mais je te le jure encore aujourd'hui, ma chère Rosalie, tu étais assise sur un siège rempli du meilleur crin de cheval, absolument comm6 feu M. le curé, l'ancien propriétaire de la voiture, lequel, soit dit en passant, s'entendait en matière de bons sièges.

— Et à présent, dit Rosalie, je ne suis donc plus une princesse?

— Attends, je n'en ai pas encore fini aret mes histoire, dit le vieux paysan en souriant malignement. Crois-tu donc que notre princesse en fut quitte à si bon marché?* 11 av^it été convenu entre le roi et la femme qui accueillit la princesse qu'on lui ferait garder les oie», nourrir les poules, traire les vaches; qu'on lui ferait rappoirter des charges

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d'herbes fraîchement fauchées; qu'on l'obligerait à tricoter, à faire la cuisine, en un mot, à remplir les fonctions de la dernière des servantes. Aussi, qu'arriva-t-ii? La belle princesse qui avait couché sur les trois pois devint une superbe paysanne. »

A ces derniers mots, la jeune fille s'était soudain détournée ; aussi Rebb Fcivel ne put-il voir la rougeur dont son joli visage venait de se couvrir en ce moment.

— La princesse, continua le vieux paysan, devint amoureuse du fils de la vieille femme; il était berger et gardait les moutons, comme la princesse gar-dait les oies. Or, ma chère Rosalie, je te le demande, qu^arrive-t-il quand un jeune homme et une jeune fille se trouvent constamment ensemble? Elle qui avait refusé les plus beaux princes en vint à aimer un simple fils de paysan, qu'elle préférait à tous les autres. Ce n'est que dans la suite qu'on a su que lai aussi était un prince, et c'est ainsi que la princesse finit par se marier. »

Au moment où Feivel venait de prononcer ces dernières paroles^ losef apparut sous la porte cochère, losef, le beau jeune homme à la taille élancée et aux yeux bruns, pleins d'intelligence. Au même instant, Rosalie jeta aux poules tout le reste des grains d'orge qu'elle avait tenus dans son tablier et s'enfuit en toute hâte dans la maison.

— Lui as-tu dit quelque chose qui aura pu l'offenser, père? demanda losef, dont le visage se couvrit d'une rougeur foncée comme celle de la colère qu'on cherche à réprimer.

— Moi? répondit Feîvel en riant; je me suis tout simplement borné à lui raconter l'histoire de la

princesse aux trois pois, et comme quoi cette princesse se trouva heureuse à la fin des fins de trouver un paysan pour mari.

— Tu lui as raconté cela, père? s*écria losef en s'approchant de très-près du paysan pour n'être pas entendu. Et comment veux-tu, après cela, qu*elle ne prenne pas ses cliques et ses claques?

En ce moment la figure du paysan revêtit une singulière expression de finesse et d'intelligence; ses traits rayonnaient et on les eût dits illuminés par un feu intérieur. Rarement losef lui-même avait surpris chez son père une semblable expression de physionomie; car le vieux paysan était passablement cuirassé à Tendroit des émotions.

— Crois-tu donc, moucher garçon, dit-il en appuyant sur chaque mot et en clignant en même temps de Tœil gauche, crois-tu donc que ton sergent ait ei^ à lui seul le monopole de Tesprit et que tout le reste de l'univers soit composé d'imbéciles? Écoute bien ceci, mon cher garçon : ton père, Rebb Feivel le paysan, n'est pas si bête qu'il en a l'air. Qu'on essaye voir de l(;i en faire accroire I

Sur cela, il détala en riant aux éclats, tandis que notre soldat demeura là comme cloué, suivant son père du regard. Il se glissa ensuite dans le jardin, bien qu'il eût aSaire dans la maison.

Le voici, ce courageux jeune homme, debout devant le même cerisier sous lequel, il y a quelques semaines, il donna lecture à sa mère de la lettre que vous savez. D'où vient que son visage est défait et qu^il regarde d'un air rêveur ces touffes de gazon? A quoi pense-t-il donc? Il se dit peut-être qu'à l'époque oti il a lu à sa mère la missive de la riche Han-

nelé, cet arbre-là était dans toute sa. floraison, et qu'à présent on n'y trouverait plus de quoi satisfaire la faim d'un moineau. Fallait-il que fleurs et fruits disparussent si vite! Était-ce là le sujet des ré« flexions du fils de nos paysans? Peut-être oui, peutêtre non. Soudain un oiseau se mit à chanter sur la cimé de l'arbre. Il arrive souvent que telle ou telle voix de la nature extérieure vint révéler et trahir certains sentiments jusque-là mystérieusement cachés, et qui, en ce moment, se mettent à chanter et à raisonner dans notre âme. losef paraissait éprouver quelque chose de ce genre. Il écoutait le chant de Toiseau comme s'il Teût entendu pour la première fois de sa vie. Il ne voyait pas Toiseau, il est vrai; il n'entendait que son ramage, qui sortait du milieu des feuilles, et ce ramage lui allait au cœur. Tout à coup le chant vint à cesser; Toiseau s'envola avec un bruit léger et alla percher sur un arbre voisin, losef pouvait maintenant le voir parfaitement; il attendit que la petite bête recommençât son chant. Mais Foiseau semblait prendre plaisir à tromper l'attente d' losef ; il ne chanta plus, il prit son essor, s'élançant bien au delà de la haie du jardin.

losef suivit le fuyard avec un regard plein de tristesse. Mais tout à coup il semblait que quelqu'un fût venu rappeler à lui-même ce jeune homme aux traits si singulièrement bouleversés; et l'on vit sortir comme du fond de son âme et se dessiner sur son visage, en quelque sorte, la résolution d'en finir avec cette faiblesse d'un instant; et à ce manque d'énergie de tout à l'heure venait de succéder la plus inébranlable détermination. Sans tarder davantage.

et comme pour réparer cet .instant d'oisiveté perdu à des rêverief , il quitta le jardin.

Il se trouvait dans la cour tout un monceau de troncs d'arbres destinés à la toiture d'une grange qu'on allait bâtir. losef avait-il bien conscience de son action quand saisissant des deux mains et soulevant ensuite une de ces souches, il la lança bien au loin dans la cour? Que signifiait ce tour de force? Sa mère Gitel, qui se trouvait en ce moment dans la cuisine, l'avait aperçu à travers la fenêtre donnant sur la cour. Cet acte de folie apparente de 'son fils ne lui avait pas échappée

— Qu'est-ce que cela veut dire, losef? as^tu perdu la raison ?

Il regarda autour de lui. Son visage était couvert d'une rougeur foncée. Était-ce l'effet du tour de force, ou celui de l'agitation de son âme?

— Je voulais seulement voir, ma mère, si j'avais encore un peu de force, répondit-il, et d'un coup de pied vigoureux il fit rouler la souche à sa place première.

On dit ordinairement que les yeux d'une mère sont capables de lire dans Tâme de son enfant et de s'y reconnaître alors que tout autre œil n'y trouverait que mystères et ténèbres. Cette fois, cependant, l'axiome se trouva n'être pas vrai, pour ce qui concernait Gitel, du moins. C'est que, depuis l'arrivée de Rosalie, elle n'avait eu d'yeux que pour cette jeune fille; je parle des yeux du corps comme de ceux de Tâme; elle avait pour le moindre mouvement de cette jeune plante à elle confiée toute l'attention d'un jardinier. La joie que lui avait causée cette enfant adoptive, le bonheur qu'elle éprouvait à

penser que Rosalie allait retrouver dans sa maison la santé du Corps et celle de Tâme, tout cela lui avait fait négliger bien des choses concernant son propre fils : ainsi, elle ne s'était pas enquise du motif de sa tristesse, elle ne s^était pas demandé ce que signifiaient chez losef cet air morne et même cette aigreur qu'on n'avait pas jusqu'ici remarqués en lui. La paysanne continuait à se tromper en pensant qu' losef était mécontent parce qu'on avait accueilli la jeune fille dans la maison. Gitel n'avait pas encore oublié la résistance qu' losef avait opposée à cette occasion, ni les paroles plus que sévères que dans sa colère il avait fait entendre à sa propre mère. Ce n'est pas que Gitel ne fût complètement indifférente à tout ce que, sous ce rapport, Rebb Feivel ou son fils pouvaient penser de la fille d'Hannelé. Leur colère même, â ce sujet, ne la tou* chait que médiocrement. Lés natures vigoureuses, comme celle de notre Gitel, ne se laissent entraver en rien quand il s'agit de l'objet de leur prédilection ; et à cause de cela aussi, elles ne s'aperçoivent plus de rien de ce qui se passe à leurs côtés une fois qu'elles ont fait entrer un être chéri dans la sphère de leur activité. Il y a mieux ; elles ne veulent plus s'apercevoir de rien. Gitel savait bien avec quel succès elle avait dirigé la vie de Rosalie, et que l'énergie dont elle avait fait preuve envers la jeune fille était cause en grande partie de la régénération de Rosalie. Ajoutez à cela que la paysanne n'avait pas eu le bonheur de posséder de fille ; or, maintenant elle en avait une qu'elle tenait moitié du hasard, moitié du bonheur. Comment donc n'aurait-elle pas aimé avec tout l'égoïsme jaloux

d'une mère cette enfant, œuvre, après tout, de sa volonté toute-puissante et qu'elle avait vue renaître à la vie au milieu des douleurs de l'inquiétude?

La lettre de Rosalie à sa mère a fait d'ailleurs mieux voir que tout ce que nous pourrions raconter à ce sujet, en remontant bien haut, quel soufîle avait touché la jeune fille, quelle sérénité d'esprit s'était emparée d'elle. Gitel, mieux qu'un maître quelconque, aurait eu le droit d'être fière du succès de son système d'éducation ; elle avait obtenu de son élève ce que les maîtres, en général, ne songent pas même à obtenir. Elle avait arraché Rosalie à Toisive activité oîi la retenait M. Julius Arnsteiner ; elle l'avait soustraite à l'atmosphère malsaine de romans très-imparfaitement compris, pour l'initier aux soins du ménage ; et, ce que la riche boutiquière avait négligé d'apprendre à sa fille, Gitel le lui apprit en réparant cette lacune dans Tintervalle de quelques semaines. Elle conduisit Rosalie dans la cuisine, lui révéla tous les détails intimes d'une métairie; elle ne lui laissa rien ignorer; et, comme d'autres se plaisent à parer les enfants de rubans et de coraux pour les faire briller et resplendir au loin, au retour d'un père chéri, de même Gitel orna la fille de son amie de toutes les connaissances nécessaires au ménage, pour la renvoyer un jour à sa mère, éduquée et guérie 1 Et il faut le dire, jamais soins donnés ne portèrent avec eux-mêmes une plus belle récompense. « Bonté divine ! s'écriait-elle souvent dans l'ardeur de sa reconnaissance envers Dieu, chaque fois qu'elle voyait la jeune fille gagner de plus en plus en santé, en activité et en intelli-

gence ; bonté divine ! est-il possible qu'un simple livre ait amené tous ces précieux résultats ! Si je ne le lui avait pas arraché^ que serait-elle devenue? b

A de pareilles questions il n'y avait rien à répondre, bonne Gitel ! Seulement si vous aviez pu lire la lettre de Rosalie à sa mère, vous auriez acquis la conviction que la moitié de la gloire, à propos du succès obtenu dans l'éducation de Rosalie, revenait de droit à un puissant auxiliaire sur lequel vous n'aviez pas compté.

Nous tromperions-nous, si nous appelions cet auxiliaire du nom à'Iosef?

A LA caserne!

Les récoltes étaient rentrées. Les estimations approximatives qu'on avait faites du rapport de Tannée, pendant que les récoltes étaient encore sur pied, se trouvaient maintenant de beaucoup dépassées par les résultats. Ces résultats étaient les blés nouveaux qu'on apprêtait pour le prochain marché hebdomadaire. Dans quelle branche de l'activité humaine les bénéfices réalisés sont-ils aussi purs que là oti ils sortent directement des mains de la nature? Celle-ci ne se fait pas prier, et elle ne marchande pas, car elle est calme et sans passion. La maison de Rebb Feivel avait maintenant je ne sais quel air

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de silencieuse prospérité qui lai allait fort bien. Dieu venait de nouveau, pour une année entière, et sauf imprévu, de pourvoir la maison du paysan d'éléments de bonheur durables. Aussi bien la bénédiction du ciel se trouve-t*elle plutôt dans une grange bien remplie dcê fruits dorés des champs que dans des sacs d'argent entassés les uns sur les autres, ou dans des bahuts bien garnis. Quant à nous, nous trouvons plus d*agrément et d'harmonie dans le bruit régulier du fléau battant le grain sur Taire que dans celui de n'importe quel lingot d*or ou d'argent.

C'était un samedi, dansTaprès-midi. On touchait * à la fin de l'été. Gitel la paysanne et losef étaient assis devant la maison sur un banc de bois ; c'était le lieu de réunion habituel à la famille, en ce jour de repos absolu. Tandis que l'animation la plus active régnait tout autour dans le village, ils goûtaient les douceurs d'une oisiveté contemplative. Ils parlaient de choses et d'autres. Soudain ils virent sortir du cabaret du village, situé tout près de la ferme, quelques jeunes gens; ils étaient coiffés du bonnet de police et portaient des pantalons bleus. C'étaient des militaires en congé. La plupart d'entre eux étaient des fils de paysans à qui on avait donné la permission d'aider leurs parents pour les travaux de la moisson et ils allaient rejoindre de nouveau leurs régiments respectifs.

— Otx peuvent-ils aller maintenant? demanda Gltel avec indifierence.

Pour toute réponse, losef se borna à ôter son propre bonnet de police qu'il portait toujours depuis quUl était en congé, et il se mit à l'agiter devant les

camarades qui passaient; ceux-ci remarquèrent le salut qui leur était fait, et ils y répondirent bruyamment. ^

— Qu'est-ce que cela veut dire, losef ? » s'écria la paysanne.

L'ejr-caporal des armées impériales se mit à agiter plus fort encore son bonnet de police, et il ne cessa de saluer de la sorte que lorsque les soldats en congé eurent disparu au détour d*une rue. Ils avaient entonné un chant qui se perdait peu à peu, à mesure qu'ils s'éloignaient davantage. Alors seulement losef se retourna du côté de sa mère. Mais, à la grand<^ frayeur de Gitel, les traits de losef se trouvaient tellement altérés qu'un œil encore moins exercé que celui de notre paysanne s'en serait aperçu. L'ancien soldat avait des larmes dans les yeux.

'—Qu'as-tu, mon cher Ipsef? s'écria Gitel du ton le plus tendre de son cœur d# mère; que se passe-til en toi ?

— Rien, ma mère, répondit le soldat qui cherchait à se maîtriser ; rien, ajouta-t-il en enfonçant son bonnet sur sa tête avec une certaine violence ; et en même temps il se détourna de manière que sa mère ne pût le regarder que de côté.

— Eh bien, je ne te crois pas, losef I dit GiteL^n insistant encore davantage; tu viens de mentir pour la première fois de ta vie ; car on n'a pas ainsi des larmes dans les yeux pour rien.

— Eh bien, oui! dit losef après une pause, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme; en voyant passer là mes anciens camarades, je me suis dit' ceci : Ceux-là sont heureux ; que ne puis-je m'en aller avec eux |

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— losef ! s'écria la paysanne; et de sa main vigoureuse elle fit tourner Tex-soldat de son côté, de manière à le placer face à face avec elle. Encore une fois, que se passe-t-il en toi ? Voyons, parleras-tu ?

— Je te Tai dit, ma mère.

— Ainsi, tu voudrais retourner dans ta caserne? s'écria la paysanne avec l'expression du plus profond étonnement.

— Et pourquoi pas, ma mère ? répliqua le soldat en tenant les yeux baissés. Mon ancien sergent a bien fait trois congés; et je n'en ai fait qu'un. Celui-là mourra soldat. Il y a bien des gens qui ne quittent plus la veste impériale une fois qu'ils l'ont endossée.

La paysanne chercha à trouver une expression à sa stupéfaction. Ce qu'elle venait d'apprendre était chose si effrayante pour elle que nous ne nous étonnerons pas si cette femme, d'ordinaire si prompte à la parole, resta court tout à coup.

— Ainsi, tu préfères ton ancien sergent à ton père et à ta mère ? s'écria-t-elle après une longue pause et d'une voix entrecoupée; et tu aimes mieux la caserne que notre maison bénie I Voilà ce que me réservait mon fils unique I

Elle ne put continuer ; sa voix ne rendait plus de sons.

— Je t'en prie, ma mère, ne va pas augmenter mon chagrin, répondit le soldat sans lever les yeux et en se passant la main sur la figure. Je n'ai pas dît autre chose, si ce n'est que j'enviais le sort de mes camarades.

— Plus souvent qu'on te reprendra avec deux doigts de moins à la main ! fit Gitel ; et sa voix et

son geste dénotaient un singulier mélange de joie et d'inquiétude.

— On me prendra toujours pour le train, répondit le soldat.

— losef , il se passe quelque chose d'extraordinaire en toi, fit Gitel ; seulement tu ne veux pas le dire à ta mère. Voyons ! y a-t-il quelque chose qui te contrarie chez nous? aurais-tu le désir de prendre femme ? Tu le sais bien, il y a ici de quoi te nourrir toi et de plus une autre famille encore. Ainsi, ne te gêne pas; est-ce que tu crois donc que nous y trouverions à redire si tu choisissais une jeune fille selon tes goûts ?

— Je ne pense pas à cela, répondit brièvement le soldat.

~ En ce caS; tu as quelque autre contrariété domestique^ répliqua la paysanne. Bonté divine 1 mais qu'est-ce que cela pourrait donc être ? N'es-tu pas rhomme le plus heureux de la terre ? est-ce qu'on ne fait pas ici tes quatre volontés? Et tu crois que ces jeunes gens qui s'en retournent à leur caserne sont plus heureux que toi ?

losef ne répondit pas ; son visage était couvert de rougeur.

— J*y suis, s'écria tout à coup Gitel après quelques instants de réflexion et entraînée par le mouvement de ses pensées : tu n'as pas voulu, dès le commencement, que je prisse dans notre maison la fille<l'Hannelé Ehrenfeld; et ta colère à ce sujet dure ..toujours encore. Je ne te ferai aucune question à ce sujet ; je te dis seulement ceci : Si le séjour de Rosalie à la fejpie te contrarie, tu n'as qu'à le dire, et en ce cas, j'écrirai à l'instant même à sa mère qui

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S empressera de la reprendre. Voyons! faut-il la renvoyer ?

— C'est dors seulement que je m'engagerdi pour de bon dans le train, dit le soldat d'une voix à peine intelligible.

L'agitation où se trouvait la paysanne à la suite de cet entretien fut cause (](u'elle n'entendit pas ces paroles sur le sens desquelles il n'y avait pourtant pas à se méprendre.

— Tu ne dis cela que pour ne pas me faire de la peine, reprit Gitel chez qui les inquiétudes de la mère avaient repris complètement le dessus; tu sais bien que cette jeune fille me tient au cœur et que je n'aime pas à m'en séparer; mais crois-en ta mère, si tu n'aimes pas que Rosalie prolonge son séjour chez nous, j'écrirai dès demain à Hannelé Ehrenfeld; elle ne m'en voudra pas, et j'aurai bien vite trouvé un prétexte quelconque; je ne peu::^ pas laisser partir mon propre fils et garder vtne étrangère à sa place.

Le soldat tenait ses yetix profondément attachés à terre ; sa bouche, prête à la révolte, faisait des efforts pour ne pas laisser échapper un secret qui pourtant devait bientôt éclater.

— N'insiste pas davantage, ma mère, dit41 d'un air sombre ; je ne puis pas te le dire. Il faut qu'un soldat sache endurer et se taire ; et le meilleur serait, après tout, si je m'en allais avec mes camarades.

En ce moment la paysanne ressentit une de ces colères qu'on ne voit éclater que quand elles sortent du fond d'un cœur profondément blessé.

— Eh tien, va donc î s'écria-t-elle et ses lèvres

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tremblaient d'émotion, va retourner auprès de ton sergent, puisqu'il te tient plus au cœur que toti père et ta mère ; engage-toi dans la cayalerie ou dans le train, comme tu voudras ; je ne te donnerai pas une larme à ton départ. Voilà une heure que je le prêche, et il reste muet comme un poisson! Te croi»-tû donc encore soldat et en présence de ton sergent qui te défend de bouger? Je suis ta mère, losef, et par conséquent j'ai plus de droit sur toi que ton sergent ; voilà. Et maintenant, si tu veux partir, je ne te retiens plus.

Quelque extraordinaires que fussent ces reproches, ainsi que le ton sur lequel ils furent adressés, losef les supporta sans relever la tête< Il se détourna sans répliquer un seul mot et se dirigea à pas lents vers la maison*

La paysanne demeura seule, en proie encore à la colère et réfléchissant à la singulière conduite de son fils. La colère bourdonna encore longtemps dans son âme comme eût fait un essaim de guêpes irritées. Quant à ses réflexions, elles changèrent bientôt de nature; elles s'adoucirent, et la sollicitude maternelle reprit peu à peu le dessus. Qu'est-ce qui pouvait avoir opéré en si peu de temps un tel changement dans son fils? Serait-ce la haine qu^l nourrissait contre la fille d'Hannelé Ehrenfeld? Mais en quoi donc Pavait-elle offensé? Il fallait pourtant qu'il en fût ainsi; et maintenant seulement elle se rappela que ce changement de losef remontait au jour même oti Rosalie était entrée dans la maison. Dieu seul savait les motifs de la prévention de losef contre la jeune fille ; mais pour le moment, il n'y avait pas à hésiter : ou il fallait consentir au nottVel

enrôlement de losef ou se résigner à voir la jeune fille abandonner la maison.

En faisant ces réflexions, Gitel pleurait à chaudes larmes. Quoi I elle devait éloigner d'elle un être pour lequel elle avait conçu une si vive affection! Rien qu'en y pensant, il lui semblait déjà voir disparaître de la maison, en même temps que Rosalie, je ne sais quelle étoile douce et bienfaisante qui ne laisserait après elle que tristesse et ténèbres. Maintenant seulement elle sentait qu'elle était véritablement la mère de cette enfant ; et elle éprouvait ce qu'éprouve une mère qui est à la veiUe de voir sa fille la quitter pour un lointain pays. Mais pouvait-elle choisir? Il fallait que Rosalie sortît de la maison.

Elle resta longtemps absorbée dans ces réflexions, quand se présenta devant elle, et tout à fait à Timproviste, celle même qui avait porté une si rude atteinte à la tranquillité de cette maison ; nous voulons dire Rosalie. Gitel, quelque temps auparavant, l'avait envoyée porter un morceau de pain blanc de sabbat à Tenfant malade d'une paysanne pour lui donner des forces. Gitel, en Tapercevant» ressentit une vive émotion. Puis, en sa qualité de femme de tête, telle que nous avons appris à la connaître, elle résolut de faire connaître à l'instant même sa détermination à Rosalie :

— Eh bien, ma chère Rosalie, cria-t-elle à la jeune fille encore éloignée de quelques pas du banc où était assise Gitel, qu'a dit l'enfant?

— Il s'en est bien régalé, répondit Rosalie, et d'un bond elle s'était rapprochée de la paysanne. Vous avez pleuré, chère Gitel, s'écria-t-elle aussitôt avec frayeur ; que s'est-il donc passé?

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— Qu'est-ce que cela peut te faire, mon enfant ? dit la paysanne en séchant ses larmes. Que tu le saches ou que tu ne le saches pas, cela ne t'avancera en rien. Il se passe maintes choses dans chaque maison qui font le désespoir des mères; ta mère en aura fait l'expérience comme moi. Parlons plutôt d'autre chose. Quand écriras-tu à ta mère ?

— Mais j'attends moi-même une lettre d'elle.

— Écris-lui tout de même, dit Gitel avec une cer* taine fermeté; quand une mère vous écrit, il faut lui répondre deux ou trois fois.

— Je ne vous comprends pas, chère Gitel, dit Rosalie en secouant la tête; tout à l'heure vous avez pleuré et maintenant vous me dites d'écrire à ma mère; est-ce que par hasard vous ne seriez pas contente de moi?

— Je t*en supplie, Rosalie, fit la paysanne avec de nouvelles larmes dans les yeux, ménage-moi; j'ai le cœur assez gros comme cela. Car enfin veux-tu à toute force que je te le dise ? il faut écrire à ta mère.

— Et pourquoi? pourquoi?

— Je ne peux pas te le cacher plus longtemps ; oui, il faut que tu le saches. Je doute que nous puissions rester ensemble plus longtemps. Mon fils losef veut de nouveau s'enrôler comme soldat... et toi, il faut que tu retournes auprès de ta mère.

^ Il veut s'enrôler de nouveau ? s'écria la jeune fille, plus effrayée que surprise.

— Que faire? dit la paysanne dont le cœur se trouvait singulièrement soulagé par ce premier aveu ; une fois qu'un jeune homme comme mon fils s'est mis une idée dans sa tête de fer, du diable si rien

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est capable de l'en faire sortir. Il se croit toujoars encore à la caserne avec son sergent. Bref, il veut s'en aller de nouveau , s'en aller avec ses deux doigts de moins! Je crains très-fort, tel que je le conùais, qu'il ne soit difficile de le faire renoncer à son idée si tu ne me rends le signalé service... de t'en retourner chez toi.

— Je dois m'en retourner? dit Rosalie avec un calme apparent.

— Ma chère Rosalie, s'écria la paysanne succombant à la douleur, laisse-moi te parler, il faut que je te dise tout. Mon fils losef a conçu pour toi une haine dont je suis innocente. Dès le premier jour où il s'est agi de te prendre avec nous, il s'y est opposé. « A quoi bon, m'a-t-il dit, accueillir une princesse de ce genre? elle nous méprisera, elle qui n'a aucune idée de la vie du paysan. Lis sa lettre et celle de sa mère et juges-en; ce sont des gens qui n'aiment pas avoir affaire aux vaches et aux pommes de terre.) Je ne Tai point écouté, ma chère Rosalie, et j'en remercie Dieu qui trône dans le septième ciel. U est vrai de dire qu'en arrivant tu étais une vraie princesse; tu avais été gâtée de maintes manières; mais à partir du moment oti je t'ai arraché ton livre, tu es devenue une tout autre personne. Tu sais te faire à tout, et l'on ne trouverait certainement paî dans toute la Bohême une seconde Rosalie. Nonseulement tu as changé ta propre nature, mais encore tu m'as été utile dans la maison, comme une véritable fille de paysan. Je sais tout cela et j'ai vu tout cela; mon losef seul est aveugle à ton endroit Tu auras beau faire, il croit toujours que tu noitf méprises, parce que tu es la fille d'Hannelé Ehreo

feld et nous, des paysans sans éducation; et comme il voit que tu me tiens au cœur, ainsi qu'à mon Feivel, — car celui-là aussi a complètement changé à ton égard, — il s'entête de plus en plus et te déclare la guerre. A part cela^ je dois le reconnaître, moi, sa mère, à part cela, cet enfant est sage^ raisonnable et bon ; il n'est ni buveur ni joueur et il ne dépense pas un liard inutilement. Ce n'est que lorsqu'il s'agit de toi qu'il lui vient de mauvaises idées dans la tête et C'est là que je ne le reconnais plus. Puis-je laisser mon unique fils tâter encore une fois du pain de munition et coucher sur les planches d'une caserne? dois- je permettre que, pendant les nuits d'hiver, il soit de faction je ne sais oîi et qu'il gèle, ce dont Dieu le préserve? je le demande à toi-même, ma chère Rosalie, à toi qui as appris tant de choses et lu tant de livres. Ne vaut-il donc pas mieux que tu t'en retournes auprès de ta mère et que mon Feivel et moi nous gardions notre fils?

— Vous exagérez peut-être, chère Gitel, dit la jeune fille après une pause ; et un singulier sourire vint effleurer son aimable visage.

•— Ne vas-tu pas m'apprendre, mon enfant, à me rendre compte des idées de losef à ton endroit ? En le voyant venir à cent pas de distance, je pourrais dire tout de suite s'il est bien ou mal disposé envers telle ou telle personne. Je tè le répète,^ ma chère Rsalie, c'est à cause de toi qu'il veut quitter la maison, c'est à cause de toi qu'il veut retourner auprès de son sergent.

— A cause de moi? répéta lentement la jeune fille.

Et elle demeura là pendant quelques minutes

réfléchissant avec toutes les forces de son intelligence à ce qu'elle venait d'apprendre à Tinstant même. De joyeux rayons de feu se jouaient sur son visage; ce n'étaient pas les rayons d'un soleil couchant, mais des rayons ardents, tels qu^ils sortent de notre cœur au moment où il se résout à quelque grande action.

Tout à coup elle quitta le banc.

— Je n'écrirai pas à ma mère, dit-elle avec chaleur; quant à losef, il ne s'enrôlera pas, croyez-moi, chère Gitel.

Cette étonnante assurance décontenança la paysanne; elle ne put prononcer une seule parole; et elle se borna à regarder fixement le visage de Rosalie, que couvrait une légère rougeur.

— Croyez^moi, répéta-t-elle, la princesse se chargera de lui parler.

— Ah 1 ma chère Rosalie, que tu me rendrais heureuse si tu obtenais cela de lui ; Dieu m'en est témoin, soupira Gitel.

Rosalie ne prononça plus une parole ; elle tenait les yeux baissés; seulement un sourire continuait à illuminer son visage. Qu'est-ce que cela signifiait?

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