‹ Nouvelles juivesChapitre 23 sur 28 · UNE CONVERSATION BIEN AVANT DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

UNE CONVERSATION BIEN AVANT DANS LA NUIT

La nuit qui suivit cette soirée si féconde en émotions ne devait pas se passer sans donner lieu à un

tA PRINCESSE 85

autre événement bien plus significatif encore pour Gitel. Contrairement, en effet, à toutes ses habitudes^ Rebb Feivel s'éveilla au milieu delà nuit. Car, ainsi que le disait Gitel elle-même, il ne lui était arrivé qu'une fois, depuis trente ans quUls étaient mariés, d'interrompre ainsi exceptionnellement son sommeil, à peu près comme un sac de pommes de terre qui^ après avoir été longtemps fermé et ficelé^ viendrait à s'ouvrir tout à coup. Cette exception eut lieu à l'époque oti il fit sa grande maladie.

— Gitel 1 s'écria-t-il d'abord tout bas, puis de plus en plus haut, Gitel! es- tu là, et peut-on te dire quelques mots?

— Dieu du ciel! serais-tu malade, répondit la paysanne assoupie; et elle se dressa sur son séant. Il n'y avait qu'un instant qu'elle venait de s'endormir d'un léger sommeil , après être restée longtemps en proie à son chagrin et à ses soucis.

— Moi? je ne suis pas malade, répliqua le paysan d'une voix claire; c'est notre losefqui est malade, et c'est là ce qui me tourmente.

— T*a-t-il dit aussi qu'il voulait de nouveau s'enrôler?

Cette révélation ne parut pas le moins du monde étonner le paysan. Puis, après un assez long silence, il partit soudain d'un bruyant éclat de rire.

— Ah! il veut de nouveau s'enrôler! fit Feivel dans l'intervalle; eh bien! tu verras, il finira par oublier son sergent.

— Tu ne l'y forceras pas, j'espère, observa sèchement Gitel ; il n'est plus assez petit garçon pour cela.

— S'il rie veut pas être heureux volontairement, répondit gaiement Feivel, on l'y forcera.

86 LA P1IINCE8SB

— Explique-toi plus clairement, FeÎTcl, dit Gitel. --i- Je lui ai destiné une princesse pour femms,

répliqua Feivel dont la voi^ chuchotait.

— Tu as sans doute fait un rêve, Feivel, dit la paysanne ; et maintenant que tu es réveillé» tu crois rêver jencore. Tu ne sais pas ce que tu dis.

— Quand je parle d'une princesse, reprit Feivel, )'ai en vue la petite princesse que nous avons chez nous.

La paysanne ne poussa pas le moindre cri de surprise à cette singulière révélation sortie de la boacbe de son mari; mais elle se borna à prendre ane allumette et elle alluma la bougie.

— Il faut que je te voie à la lumière, Feivel, dit-elle, et elle souleva la bougie pour en éclairer la figure du paysan.

Et elle aperçut la bonne tête de Feivel qui, coiffé d'un bonnet de nuit gigantesque, riait en regardant sa femme.

— Je parle sérieusement, Gitel, très-sérieusement, dit-il d'un ton gai; est-ce que par hasard la petite princesse ne serait pas assez bonne pour notre fils?

— Tu t'appelles Feivel le paysan, s'écria Gitel, mais on devrait t'appeler Feivel le fou; dors-tu ou bien veilles-tu ou bien te moques-tu de moi ?

— Tu peux éteindre la lumière, dit le paysan en s'étirant, je vois dans Tobscurité et je sais ce^gae je sais.

— Et que sais-tu? demanda Gitel avec impatience.

— Que la petite princesse serait une femme parfaite pour notre losef, dit Feivel.

— Dis-moi donc, Feivel, reprit la paysanne après

LA. PRINGESSB 8^

une longue pause qui lui avait permis de réunir toutes ses pensées, dis-moi donc quelle mouche fa piqué? Sais- tu seulement ce que tu dis? Sans parler de Taversion profonde que losef a pour elle, oublies^ tu qui elle est et qui il est? oublies-tu que nous, nous sommes de simples paysans et qu'elle, elle est la 611e d'Hannelé Ehrenfeld?

— Mais la princesse qui figure dans l'histoire de ma grand'mère se trouva, elle aussi, trôs-*heureuse, à la fîn^ d*épouser un paysan. Il est vrai que ce paysan était lui-même un prince, continua Feivel sans se laisser troubler en rien par les apostrophes et les exclamations de Gitel; mais notre losef n'estil pas, lui aussi, un prince? c'est notre prince à nous.

— Ce n'est donc pas assez que tu sois fou, il faut encore que tu plaisantes I fit la paysanne.

— Écoute-moi, Gitel, dit tout à coup le vieux paysan d'un ton auquel elle n'était pas habituée, car ce ton était sérieux, presque suppliant; crois-tu donc que je me permettrais de plaisanter sur des choses aussi graves ou que je voudrais me moquer de toi ? Je.sais bien qu'une femme d esprit comprend tout, la plaisanterie aussi bien que les choses sérieuses ; mais une fois qu'il s'agit de pourvoir au bonheur de leurs enfants, toutes les femmes se ressemblent ; je veux dire que toutes alors perdent la tête.

Au plus grand étonnement de la paysanne, le paysan continua à parler sur le même ton. Son discours était un long panégyrique de la petite princesse. Il n'aurait jamais cru, non jamais, quand même le premier rabbin du monde le lui eût assuré qu'une jeune fille aussi délicate et aussi gâtée pour

rait jamais devenir ce qu'était devenue Rosalie. Il fallait voir avec quel goût elle s'acquittait de toute chose. En buvant, elle ne laissait jamais tomber une goutte à côté d'elle ; en mangeant, elle ne tachait jamais la nappe ; et ce n*est pas elle qui tremperait ses doigts dans la sauce. Elle faisait tout avec grâce et adresse. Il l'avait plus d'une fois contemplée en silence, sans avoir jamais surpris rien de choquant chez elle. Il sentait son âme s'épanouir rien qu'en apercevant son joli visage. Cette idée seule que cette enfant pourrait quitter la maison, sans qu'elle lui fût plus rien dans l'avenir, cette idée seule lui faisait saigner le cœur. Il s'était donc demandé une bonne fois s'il n'y aurait pas moyen de retenir Rosalie au village pour toute la vie. Cette enfant, après tout, était d'un âge qui autorisait de semblables réflexions ; elle était faite pour losef ; on ne pouvait pas rêver d'union mieux assortie. Bref, il fallait que la petite princesse restât dans la maison ; advienne que pourra.

Ces dernières paroles surtout^ le paysan les prononça avec une résolution si formelle que Gitel, au premier moment, en fut tout intimidée. Et quel est d'ailleurs le cœur de mère qui ne se laisserait pas entraîner par un pareil discours, dût ce discours aboutir à un rêve>

— Mais dis- moi .donc, Feivel, observa~t-elle après une pause, sérieusement, crois-tu qu'Hannelé Ehrenfeld voudra donner sa fille à de simples paysans ? Elle aura une dot immense.

— Oh ! les femmes ! les femmes I s'écria le paysan d'un ton presque colère et qui montrait à quelle singulière excitation tout son être était en proie ;

elles ne peuvent pas se fourrer cette idée dans la tête, à savoir que^ de nos jours, un paysan est quatre fois plus estimé que tous ces boutiquiers assis, là-bas, sous les arcades et qui se volent réciproquement leurs clients. Sais -tu que moi, Feivel le paysan, je ne changerais avec aucune Hennelé Ehrenfeld du monde ? Avec ma maison et mes champs, sur lesquels je lie dois plus un rouge liard, je vaux plus que tous les habitants du Ghetto, quelle que puisse être leur fortune. Leurs débiteurs, à eux, sont disséminés dans le monde entier, absolument comme les pois qu'on viendrait à répandre en tous les sens en ouvrant le sac qui les contient. Mais moi, je tiens tous mes débiteurs sous la main. Mes débiteurs, à moi, ce sont mes terres, mes prés, mes vaches et mes bœufs ; et pour m'en faire payer exactement^ au jour de l'échéance, je n'ai pas besoin d'avocats ; mes mains seules y suffisent. Je n'ai pour créancier que Dieu le Tout-Puissant ; il me prête tantôt plus, tantôt moins, mais toujours assez cependant pour que je puisse en vivre et en faire vivre ma famille. Laisse-les tous se moquer de toi à leur aise le jour où, une fois par an et pour célébrer l'anniversaire dun de tes parents à la synagogue, tu t'en vas à la ville avec un bonnet à l'ancienne mode ; laisse-les rire et railler; tu n'en es pas 'moins Gitel la paysanne pour cela et la femme de Feivel le paysan ; ce qui équivaut, selon moi, à ceci : « Vous ne savez pas? Gitel la comtesse est ici. » D'oti vient, en effet, qu'on parle d'un comte avec tant de respect? C'est parce qu'on se dit : « Il a tant et tant de revenus ; il possède prés et champs, vaches et brebis, faisans et lièvres, et ses ancêtres ont possédé les

mêmes biens. » Tiens, Gltel, il me semble que c'est là mon histoire en petit. Mon père, mon grand-père et peut-être aussi leurs aïeux étaient des paysans et tous ont habité cette maison. Pourquoi, je t€ prie, y soitt-ils restés ? pourquoi n'ont-ils pas été s'asseoir dans une boutique pour y servir des clients ? parce que c'eût été contre leur honneur. Et cependant ils n'étaient que les fermiers de cette maison et de ces champs. Et moi qui possède tout cela en toute propriété et qui m'appelle à bon droit Feivel le paysan, je devrais m'inquiéter de savoir si Hanndé Ehrenfeld consentira, oui ou non, à donner sa fiUc à mon fils 1 Si la petite princesse ne me plaisait pas d'une manière aussi extraordinaire, crois-tu donc que j'en ouvrirais seulement la bouche pour causer de la chose avec Hannelé ? J'aimerais mieux me faire couper la main. Mais les choses étant comme elles sont, je crois que ce mariage serait pour Hannelé comme pour nous, un honneur en même temps qu'une bonne fortune. Donc, ma chère Gitel, laissons les choses aller leur train, et à la grâce de Dieu ! Tu connais maintenant mes projets, et fais-tnoi, je t'en supplie, le plaisir de ne pas m'en détourner. J'ai mûrement réfléchi à tout cela et l'idée d'avoir la petite princesse pour bru me sourit énormément.

Ce long discours fit une telle impression sur Fîmagination de la paysanne, qu'elle resta pendant un assez long temps comme muette et uniquement occupée à raisonner ses propres sentiments. Toutes ses pensées étaient en émoi et se croisaient en tous sens. Gitel, d'ordinaire prompte à la réplique, ne pouvait trouver, en ce moment, un seul argument victorieux

•LA PlltNOESSE Qt

à opposer à la harangue de soi;! mari. D'un côté, elle était soutenue par le sentiment de fierté que Feivel venait de faire naître en elle au sujet de leur position sociale ; d'un autre côté, l'espoir que Feivel pourrait mener peut-être ses projets à bonne fin lui causa un plaisir infini.

— Ce serait vraiment trop beau, oui, trop beau, dit-dle toute joyeuse, si je pouvais garder Rosalie avec moi et si losef renonçait à se faire soldat.

— Il se fera soldat tout comme je songe, moi, à mon âge, à me faire sergent^ observa R6bb Feivel.

— * C'est que tu ne le connais pas ; il a une tête à lui, se hâta de répondre la paysanne; et sais-tu d'ailleurs si leur désir à tous les deux est de s'appartenir ? Peut-être ne se plaisent-ils pas !

— Me crois-tu donc aveugle et penses-tu que je ne me sois pas aperçu de ce qui se passe de côté et d*autre ? Je parierais ma tête que notre jeune homme nourrit envers la petite princesse de tout autres sentiments que tu ne crois. Tu ne les as jamais vus ensemble dans les champs ; tu n'as pas pu les observer au moment où ils se parlaient. Mais moi, je les ai vus et je n'ai rien perdu de tout ce que je voyais. Je te le répète, Gitel, il y aura moyen de leur faire entendre raison à tous deux.

En prononçant ces mots, le paysan avait repris son attitude habituelle. Gitel avait beau le prier de lui raconter ce qu'il avait vu, il persista à répondre qu'il n avait pas le droit de rien révéler à ce sujet. Au fond, c'était le sommeil qui l'empêchait d'en dire davantage.

— Bonne nuit, Gitel, dit-il tout à coup et il éteignit la lumière. M'est avis que tu as vu clair assez

longtemps comme ça; il faut se reposer pour demain.

Lorsque quelques minutes après Gitel lui adressa une nouvelle question, la question resta sans réponse. Il dormait déjà.

Quant à Gitel, elle ne se rendormit plus. Il serait vraiment difficile de décrire ce qui se passait en ce moment dans son âme. Cette perspective que la conversation de son mari venait de lui faire entrevoir d'une manière si imprévue pour elle, s'évanouissait maintenant devant Timpossibilité d*un pareil succès. En cette circonstance Hannelé Ehrenfeld lui apparaissait comme la mère d'une véritable princesse, tandis qu'elle ne voyait en elle-nniême qu^une pauvre paysanne sans éducation et abandonnée de tout le monde.

Page 1