SUR LA PLANCHE DU MOULIN
Le dimanche qui succéda à ce samedi si agité s'écoula calme et tranquille, sans que le moindre trouble vînt à se produire dans la maison entre ces quatre personnes qui se trouvaient comme sous les coups d'un sort. Le vieux paysan continuait son train de vie absolument comme si aucun secret n'existait entre lui et sa femme et comme si rien ne s'était passé. Seulement, dans l'après-midi du même
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jour, quand Rosalie se trouvait de nouveau debout au milieu de son monde emplumé, il traversa la cour et se plaça à côté d'elle. 11 n'était pas précisément venu Id dans le seul but de voir si les poules goûtaient avec plaisir les grains de blé que leur jetait Rosalie. Il ne cherchait qu'un prétexte pour parler à la jeune fille le plus souvent possible; c'était devenu un besoin pour le paysan.
Après avoir regardé longtemps manger les volatiles, il dit soudain en désignant du doigt une poule blanche qui semblait se plaire particulièrement dans le voisinage de Rosalie :
— Ah çà, Rosalie, tu vas perdre sous peu cette poule blanche.
— Comment cela i
— Mardi prochain, le petit Rebb Wolf, le sacrificateur 1, viendra à la ferme; il s'emparera de la poule blanche et la....
— Je ne le permettrai pas, Rebb Fcivel, réponditelle avec vivacité.
— Pourquoi?
— Cette poule est ma poule favorite et c'est moi qui l'ai élevée.
— Petite folle, répondit le paysan en riant, croistu donc que je souffrirais qu'on t'enlève n'importe quel objet qui peut t'étre cher ? Je ne m'oppose pas, quant à moi, à ce que la poule blanche vive cent ans comme mon arrière-grand'mère, qui est morte âgée de cent dix ans.
I . Dans le rite juif, c'est le hasen (sacrificateur) qui tue les* volailles comme les quadrupèdes, en leur coupant, selon le rite, les vaisseaux et la trachée-artère.
{Note du traducteur).
En ce même jour, Gitel en agit d'une tout autre façon avec Rosalie. Elle l'évitait de son mieux et elle, la femme à la conscience si pure, baissait les yeux chaque fois qu'elle se rencontrait avec la jeune fille.
Une pensée singulière s'était fait jour en elle, et cette pensée vint l'assaillir de grand matin, c Le jour otx Hannelé Ehrenfeld, se dit-elle, aura connaissance de tout cela, comment l'aborderai-je ? n'aurai-je pas l'air d'une voleuse à ses yeux ? Hannelé me confie sa fille sans penser à mal ; et quand vient le moment de la lui rendre, je veux la garder par la seule raison qu'elle me plaît. Qu'aurai-je à lui répondre lorsqu'elle me dira que j'ai eu une arrière-pensée en me chargeant de sa fille^ que je ne l'ai accueillie chez moi que parce que j'ai un fils en âge de se marier, et que la dot de Rosalie me séduit?
Depuis qu'elle avait été mise au courant des vues de son mari, elle se regardait comme sa complice et elle se trouvait coupable d'avoir participé à une sorte de piège, non-seulement contre la petite princesse mais contre son propre fils. Oe quel front se présenterait-elle devant ce dernier quand serait venu le moment décisif?
Fort heureusement, losef avait été envoyét ce jour-U, par son père dans un village voisin oti il y avait une génisse à vendre.
Il ne revint que tard et sans avoir conclu. « Il n'y avait pas eu moyen de faire affaire, » dit-il brièvement et avec humeur. Sur cela^ il souhaita le bonsoir à tout le monde et alla se coucher. Il avait besoin* de se reposer pour être prêt à aller le lendemain au marché hebdomadaire, ajouta-t-il en manière d'excuse.
Dès la pointe du jour, losef se piit en devoir de conduire une voiture chargée de blé nouveau au marché. La nuit luttait encore avec le jour.cjui $'é^ veillait et le crépuscule planait eticore sur le village. Déjà un des valets de ferme avait ouvert la porte cochère et losef était sur le point de s'élancer sur la voiture, lorsqu'il entendit derrière li|i unç dér licate voix de femme. Cette voix sortait de la çhambre de Rosalie qui donnait sur la cour. U jeta un coup d'œil sur la fenêtre et il aperçut la petite princesse déjà tout habillée.
— Bonjour, losef, lui criait-elle.
— Comment une princesse peutHsUe se lever sitôt? ne put s'empêcher de lui répondre losef sur un ton plaisant; et il s'élança sur la voiture.
— 11 y a longtemps que je ne suis plus une princesse, dit Rose; et il était fort heureux pour elle qu'on en fût encore au crépuscule ; car elle rougit en prononçant ces mots.
— Mais pourquoi donc vous étes-vous levée de si bonne heure, mademoiselle Rosalie? répliqua losef sans regarder du c0té de la fenêtre.
-T- Je n'ai pas pu dormir, dit Rose.
Disons en passant que losef en parlant à Rosa Ehrenfeld ne l'appelait jamais autrement que made^ moiselle.
•^ Et pourquoi pas ? demanda losef sans autre détour.
•^ C'est que toute la nuit durant la vache noire, au front taché de blanc, a beuglé dans l'écurie d'une façon si lamentable que je n'ai pu fermer Tceil. Qu'a-t-elle donc? est-elle malade?
— Non. Mais vendredi dernier le boucher est
venu à l'écurie pour .voir son veau ; et c'est là ce qui la tourmente ; elle craint peut-être de se le voir enlever. Depuis ce jour, elle est tout agitée.
— Croyez- vous vraiment qu'il en soit ainsi ?
— Une béte de ce genre-là, toute différence gardée, souffre tout comme les hommes, dit losef. Seulement la béte ne peut exprimer sa douleur que sur un seul ton, tandis que les hommes peuvent manifester leurs tourments de différentes manières. La vache sait très-bien que le boucher reviendra une seconde fois, qu'il mettra une corde au cou de son petit et l'emmènera loin de la mère au milieu des aboiements de son chien. Voilà pourquoi elle est si triste.
— Je vous remercie, losef, dit la jeune fille après quelques instants de silence.
— De quoi? fit losef en jetant un regard étonné du côté de la fenêtre.
— De m'avoir appris là une très-belle chose, répliqua promptement Rosalie.
— Je ne me pique pas de rien enseigner aux autres, dit Tancien soldat avec quelque peu de rudesse.
— A savoir que les bêtes, elles aussi, ont conscience des chagrins qu'on leur cause. Quelle douleur ne doit pas éprouver à plus forte raison un être humain, une mère, par exemple, lorsqu'on lui enlève son enfant ?
— Qui donc voudrait enlever un enfant à sa mère?
— Ne peut-il pas se faire que l'enfant s'en aille spontanément, contrairement à la volonté de sa mère, répliqua Rosalie sur un ton accentué.
— Adieu , mademoiselle Rosalie, dît losef en saisissant les guides. Je cours risque d'arriver trop tard au marché. Adieu I
Rosalie oublia de répondre à cet adieu.
losef se tourna encore une fois du côté de la fenêtre, tout en retenant d'une main ferme les chevaux qui s'impatientaient.
— J'oubliais, dit-il; si je rencontre au marché des habitants de votre ville et qu'ils me demandent de vos n'duvelles, que faut-il leur répondre ?
La réponse de Rosalie se fit attendre pendant quelques minutes ; puis elle répliqua avec promptitude :
— Dites-leur que je me porte bien et que je reviendrai bientôt.
— C'est bien , dit losef. Grâce aux piaffements de ses chevaux, on ne put entendre ce qu'il y avait de mal assuré dans sa voix. Sur cela, il adressa à ses bêtes l'appellation accoutumée. Elles donnèrent un coup de collier vigoureux et il avait franchi la porte cochère avant que Rosalie eût pu trouver une nouvelle réponse.
C'est une bien belle chose qu'une forêt au magnifique feuillage où l'on entre après une longue maladie. Tout nous y plaît, jusqu'au moindre ver grimpant gaiement sur quelque tronc d'arbre. Non moins beau est en général le réveil de tout ce qui a vie dans le domaine de la nature; mais ce qui est bien plus beau encore que tout cela, c'est le cœur d'une jeune fille flottant entre la passion et la timidité, prête à commander à ses lèvres de parler et qui pourtant n'ose les forcer à s'ouvrir. Avec quel charmant mystère un tel cœur se révèle ! Une forêt ne passe que lentement des premiers boutons à une
complète magni licence de feuillage. Il y scn&t maint terrible ouragan qui ne demaaderatt pas mieux que de refouler le printemps naissant soudts liens d'un hiver à peine disparu ; et plus d'uD rameau qui avait déjà ouvert les yeux A la lumière ai obligé de les refermer. Dans un aimable cœur de ) eune fille, au contraire, se trouvent confondus i li fois et le bouton et la f^eur et le fruit; et une fois qu'il a parlé, aucune force de la terre ne pourrait U réduire à garder le silence.
Qui donc pourra s'étonner maintenant de voii Rosa Ebrenfeld sortir de la maison assez tard dan la soirée et descendre la rue du village du cdtj de la route que doit prendre losef en revenant du marché?
La nuit était diaude et la lune brillait dans toui son éclat quand Rosalie arriva près de la planche conduisant de l'autre côté du ruisseau qui faisait aller le moulin. Q.ue les choses avaient changé depuis le jour où, sur cette même planche, elle rencontra losef pour la première foisi Alors elleavail eu peur et, dans sa mutinerie enfantine, elle s'éuit élancée hors de la voiture et avait signalé sa première entrée dans la maison par Une conduite ridicule. Rien qu'en s'en souvenant, elle sentit U honR lui brûler les joues. N'y avait-il pas ft cela encore d'autres motifs? Oui, sans doute; d'autres imagesi d'autres souvenirs encore lui traversaient l'Ame. Qui [ lire ce qui se trouvait gravé là ?
upart des paysans qui, comme losel, s'étaleol au marché, en étaient déjà peu à peu ten- I route était redevenue vide et silencieuse; t recouverte de sa couleur ordinaire d'été,
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c*est>à-dire qu'il y brillait au loin une blanche poussière. Sur cette blanche surface on vit se dessiner lentement un point noir qui prenait des proportions de plus en plus grandes jusqu'à ce qu'il eut pris la forme d'une voiture attelée de deuï chevaux. La voiture approchait toujours. Rosalie se cramponnait à la balustrade de la planche; elle croyait avoir reconnu l'attelage de losef.
En ce moment même, le meunier venait d'enrayer la plus grande roue ; on n'entendait plus le moindre bruit et la masse d'eau s'écoulait tranquille. Cette circonstance augmenta davantage encore le silence qui régnait tout alentour; et maintenant seulement on pouvait clairement distinguer le roulement de la voiture qui s'approchait lentement. Elle n'avait plus qu'à tourner le moulin et aussitôt après, elle allait devenir visible.... Elle venait de s'arrêter devant la planche.
--* Mon Dieu ! cria une voix du haut de la voiture, n'est-ce pas là mademoiselle Rosalie ?
C'était losef qui venait de reconnidtre la jeune fille à la clarté de la lune.
-^ Oui, c'est moi, dit Rosalie; et elle quitta la balustrade.
D'une main vigoureuse losef arrêta les chevaux et sauta à bas de la voiture.
Il rencontra Rosalie au milieu même de la planche.
Il recula néanmoins de surprise et il sembla à peine en croire ses yeux quand il reconnut Rosalie.
— Au nom du ciel! s'écria-t*il, comment se fait-il que vous soyez ici, la nuit, mademoiselle Rosalie?
— Je n'ai pas peur.
lOO LA PRINCESSE
— Mais en pleine nuit!
— J'attendais quelqu'un qui devait passer par ici.
— Et qui [donc?
— 11 est déjà arrivé.
— Au nom du ciel! s'écria losef d'un ton qui sortait du fond de sa poitrine, c'est donc moi que vous attendiez ?
Rosalie se retourna tout à coup, se cachant les
yeux des deux mains.
— J'ai; voulu vous demander, chuchota-t-elle à moitié honteuse, s'il est vrai que vous voulez retourner au régiment pour rejoindre votre sergent, et s'il est vrai aussi que c'est à cause de moi que vous voulez quitter la maison de vos parents Pet puis aussi... s'il n'y aurait aucun moyen de vous faire renoncer à votre projet ?
— Qui donc vous a dit cela ? s'écria le jeune soldat avec passion.
— Quelqu'un qui vous aime bien, votre mère, dit la jeune fille.
— En ce cas, dit losef, c'est vrai, car ma mère ne ment jamais.
— Il est donc vrai que c'est à cause de moi que vous voulez abandonner la maison paternelle?.dites, est-ce bien à cause de moi ?
losef ne répondit rien à cette question.
Rosalie se retourna alors peu à peu jusqu'à ce qu'elle se trouva de nouveau placée en face de lui.
— En ce cas , il ne me reste pas autre chose à faire que de m'en aller aussi, dit-elle.
— Vous en aller 1 oîi?
— A la maison, chez ma mère.
— Dieu du ciel! s'écria losef avec impétuosité»
LA PRINCESSE lOI
pourquoi faut-il que vous vous appeliez Ehrenfeld ?
— Comment dois-je donc m'appeler ?
— ' Que sais-je I mais ce nom me fait TefFet d'un large fossé. A moins d'avoirs les ailes d'une hirondelle, il est impossible de le franchir.
Il se fit un silence de quelques minutes dans ces deux jeunes cœurs. Ce fut encore Rosalie qui reprit la première la parole :
— Est-ce donc ma faute , si je m'appelle ainsi ?
— Le nom à lui seul n'est rien , répondit losef avec un peu plus de calme ; mais ce nom contient trop de choses ; voilà pourquoi j'ai voulu m'écarter de votre chemin.
Ces paroles de losef firent naître sur la figure de Rosalie je ne sais quoi de singulièrement fripon.
— Mon nom est parfait, dit-elle; c'est celui que portait feu mon père ; et ni ma mère ni moi nous n'en avons honte. Mais vous autres , vous m'avez donné un sobriquet ; je suis une princesse pour vous et vous vous êtes mis en tête que j'en suis une réellement. Quant à moi... je ne veux pas être une princesse.
— Au nom du ciel ! Rosalie, s'écria losef, cela est-il possible? Mais les étoiles tomberaient plutôt du ciel.
— Les étoiles ne peuvent pas tomber sur la terre, dit Rosalie avec malice ; car Dieu les a mises dans le ciel pour qu'elles y restent. Mais que de princesse on devienne paysanne... ceci ne s'est pas seulement vu dans l'histoire de votre père et qu'il tient de sa grand'mère... mais cela peut très-bien arriver dans le cours ordinaire de la vie.
— Ai-je bien compris, Rosalie ? se récria losef
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inondé de joie et dont les yeux voyaient clair maintenant.
— losef I
Un cri de joie retentit dans Tair ; et ce cri de joie dominait le bruit même de la roue du moulin qui venait d'être remis en mouvement. Faut->îl s'en étonner ? Le conte relatif à la princesse n'était-il pas devenu une charmante réalité ? La nuit si discrète en sut bien plus long encore au sujet de ces deux cœurs qui s'étaient rencontrés sur le chemin si glissant de la vie pour ne plus jamais se perdre.