RETOUR A LA MAISON
Tout près du moulin se trouvait un tilleul surmonté d'un crucifix. C'est de ce côté que tous deuX) bras dessus, bras dessous, se dirigèrent instinctivement. Ils avaient eu comme le pressentiment que ce large toit de feuillage était plus favorable pour abriter une conversation que cette planche découverte sous laquelle le ruisseau du moulin , encore agité par la roue, venait se briser et se dissiper bruyamment en une humide poussière.
Il y a une chose qui n^e frappe, ma chère Rosalie, dit tout d'abord losef avec une émotion mal dissimulée.
— Quoi donc ? demanda Rosalie.
LA PHINGESSE Io3
— Le jour où tu vins dans notre village, ce fut précisément là*bas, sur cette planche, que je te rencontrai pour la première fois ; car j'étais allé au-devant de toi ; aujourd'hui c'est toi qui es venue à ma rencontre et cela, à la même place.
— Ce jour-là, je m'étais précipitée à bas de la voiture de ton père pour courir à pied une bonne partie de la route, jusqu'au moment oti jeté trouvai devant moi^ dit Rosalie en riant. Aujourd'hui c'était à ton tour à descendre de la voiture et à venir au-devant de moi. N'est-ce pas là quelque chose de plus frappant encore ?
— Mais alors, dit losef sur le même ton, tu étais une petite princesse, tandis qu'à l'heure qu'il est....
— Eh bien quoi ?
— Tu es la plus jolie et la plus parfaite paysanne qu'on ait jamais vue.
— Tiis-toi , tais-toi ; j'en suis encore toute honteuse qaand je pense à l'époque où je suis arrivée chez voas.
— Ta n'as pas besoin d'en être honteuse, répondit losef, — et ses paroles étaient sincères ; — et, d'ailleurs, dès cette époque-là, tu as fait voir que tu n étais pas une véritable petite princesse.
^ Comment cela ?
^ N'avais^tu pas fait toute une demie lieue à pied? Unevéritable princesse fait-elle cela? »
Rosalie riait d'un air fripon.
— iutre chose encore, dit losef; crois^tu donc que tu nois aurais tant plu à tous et particulièrement à moi, û tu nous étais apparue d'une façon moins distinguée et moins aimable ?
— Ne cherche pas à m'en faire accroire à ce sujet, dit Rosalie, qui était redevenue soudain sérieuse; ne le che/che pas ; maintenant seulement je vois combien j'eus tort alors. Il a fallu que Dieu m'aimât bien pour m' avoir envoyée dans une maison comme la vôtre. Bien des gens à votre place m'auraient oa flattée et ménagée ou bien se seraient moqués de moi. Et de cette façon-là on m'eût rendue plus mauvaise encore que je n'étais. Sais-tu , après tout, ce qui a contribué à me gâter de la sorte ? le voici : Mon pauvre père avait toujours été malade ; et ma mère n'avait presque pas eu le temps de s'occaper de moi. J'étais donc abandonnée à moi-même ; je pouvais étudier ou ne pas étudier, tricoter et caudre ou bien ne rien faire ; j'étais libre d'agir selon ma volonté et à ma fantaisie. J'avais un maître dt nom de Julius Arnsteiner. Eh bien ! vous ne sa^ez pas ce qu^il me répétait sans cesse , s'il m'arrirait de faire une faute de grammaire ou de dictée? « Voulez-vous donc devenir un jour une paysanne, me disait-il alors , capable seulement de manger des pommes de terre et de savoir combien une vacbe peut rendre de baquets de lait ?
— Celui-là était ton maître ? interrompit loief avec colère. Un beau maître, ma foi! L'autorité devrait défendre à cet homme-là de dire de pareîles choses à ses élèves. Comment voulez-vous qu'^rès cela les gens cherchent à acquérir quelque lopn de terre lorsqu'un instituteur se permet de leur faire de tels met^songes; car passe encore si c'étai^vrai! Regarde voir un peu ma mère ; est-ce là, je t prie, une de ces payrannes comme les définit M Julius Arnsteiner?
— C'est précisément ta mère, interrompit la jeune fille, qui m'a mise sur le vrai chemin ; et si je devais mourir, aujourd'hui encore ma dernière pensée serait celle-ci , à savoir que c'est ta mère qui m'a changée à mon avantage.
— Ma mère, en effet, mérite qu'on fasse son éloge, dit losef.
— Mais comment aurais-je pu changer chez moi ? continua la jeune fille qui ne voulait pas laisser ignorer à losef le moindre pli de son âme. Toute Tannée je n'entendais que compter de l'argent et toute Tannée aussi je n'entendais parler que de débiteurs insolvables ; ajoutons à cela que mon instituteur ne négligeait jamais de me faire remarquer qu'on n'apprenait à parler correctement, à écrire sous la dictée et à calculer, que pour ne pas devenir une paysanne. Comment, avec un tel système d'éducation, pouvais-je différer de milliers d'autres jeunes filles qui préfèrent suivre leur mari dans la misère que de le suivre à la campagne?
— Oh, les instituteurs! les instituteurs! dit losef en grinçant des dents. Que ne conduisent-ils plutôt chaque jour de printemps les enfants au milieu de la verdure des champs pour leur montrer comment pousse le grain , comment il se développe et comment enfin. Tété venu, il se change en pain qu'ils consomment ? Serait-ce donc là une chose si difficile? J'aurais bien vite, moi , fait revenir les habitants du Ghetto de leur haine contre les paysans, je vous en réponds !
— Et comment t'y prendrais- tu donc? dit Rosalie en riant.
— Je les forcerais tous , sans exception^ à acheter
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des champs, exclama-t*il sur un ton qui trahissait le caporal en congé.
<*- Ces choses-là ne se laissent pas forcer» interrompit Rosalie ; j^en suis un exemple,
— Chez toi ce n'était pas la même chose du tout ; tu étais malade.
— Malade ! Je ne sais vraiment pas s'il fallait donner le nom de maladie à mon état d'alors. Mais n'est-ce pas une chose prodigieuse que, bien que je ne fusse pas malade, le médecin ait eu néanmoins raison de m'envoyer au village ? Je lui ai résisté assez longtemps; mais il a tenu bon. Au reste» veux^tu que je te dise quelque chose, losef ? Je n'aurais déjà pas été si fâchée de m'en aller, si le jour même oti je faisais ma malle je n'eusse reçu la visite de M. Julius Arnsteiner , mon maître. « Vous avez bien emballé tous les livres que je vous ai fait étudier? me demanda-t-il. — Tous, monsieur l'instituteur, lui répondis-je, tous , à l'exception de celu^ qui traite de la règle des participes. — C'est précisément votre grammaire qu'il faut emporter avec vous, me dit-il; et il faut la relire souvent ; car autrement comment distinguerez-vous, au village, la belle langue allemande du jargon des paysans ? » J'emballai donc aussi ma grammaire comme beaucoup d'autres livres dont le nombre pourtant ne parut pas suffisant encore à M. Julius Arnsteiner. Il avait demandé que je n'emportasse presque pas autre chose que des livres et du papier. Mais qu'il y a d'heureux hasards dans ce monde I Au même instant survint le docteur Prager ; il voit les livres et se met à rire aux éclats. « A quoi bon tous ces livres ? —Je vais les emporter au village , docteur, lui répondis-
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/e. Le Klocteur jeta un regard très* sérieux sur moi d'abord et ensuite sur M. Arnsteiner; puis il ajouta d'un ton solennel : « Rose , si vous ne voulez aller au village que pour y lire , ça n'est pas la peine ; il ne faut pas que vous emportiez un seul volume, y Le docteur nous imposait beaucoup à tous les deux; M» Arnsteiner le craignait encore plus que moi et nous nous gardâmes bien de lui désobéir. Mais une fois le docteur partie je me hasardai néanmoins, rien que pour le braver et pour en agir à ma volonté, de cacher au fond de mon coffre un roman que M. Arnsteiner m'avait prêté. C'était précisément le livre que je mis à lire la première nuit de mon ins^ lallation chez vous...; et je le lisais aussi il faut le' dire dans l'intention de vous braver et d'en agir à ma volonté ; car je voulais vous montrer que moi j'étais en état de lire et de comprendre des livres mais pas vous. C'est ce livre à la main que je voulais me défendre contre vous et vous tenir à distance. Mais sais-tu ce qui arriva ? Ta mère survint alors et me Tarracha de force.
— J'ignorais cela complètement, répondit losef tout étonné.
— ■ Ta mère n'a pas voulu me faire honte, dit Rosalie ; car autrement elle eût été obligée de te raconter le ridicule et l'impertinence de ma conduite d'alors. D'abord je me mis à pleurer et à me Ia-« menter et je me sentis si malheureuse que j'aurais voulu mourir ! Une fois déjà j'avais ouvert la fenêtre pour me sauver au milieu de la nuit. Mais au moment où j'allais sortir par la fenêtre, j'entendis remuer et soufHer au dehors un gros chien qui me fit reculer bien vite. Chose singulière 1 à partir de ce
moment, je devins plus calme ; je ne pleurai plus ; je commençai à réfléchir. Bref, dans cette nuit-là, j'avais vieilli de plusieurs années. Jusque-là, je n'avais été que l'écolière de M. Julius Arnsteiner ; à partir d'alors, il me semblait que je venais de lui échapper. Ta mère me dit : a Quoi? la santé ou la mialadie d'un homme pourrait dépendre d'un livre? » Et vois-tu, losefy je crois que ce sont précisément ces paroles qui m'ont rendu la santé. Le lendemain, quand je reparus sous les yeux de ta mère, je n'étais plus la même. De cette époque date pour moi une existence nouvelle.
— Il y eut une existence nouvelle pour nous tous, pour toi, pour moi, pour mon père comme pour ma mère, reprit losef plein de joie. Ma petite princesse fera la plus jolie paysanne du monde.
Rosalie lui fit du doigt une menace pleine de friponneriCc
Te voici maintenant au septième ciel, fit-elle; et dire qu'avant-hier samedi, l'envie t'a pris de tâter de nouveau du pain de munition et de te soumettre à la sagesse de ton sergent I
— Je vais t'expliquer tout cela, ajouta aussitôt losef. Je ne puis pas m'exprimer aussi gentiment que toi ; car je n'ai pas eu de Julius Arnsteiner pour maître. Écoute bien, Rosalie : j'ai en moi deux sortes d'orgueil : d'abord, je suis fier d'avoir servi dans les armées impériales oti j'ai atteint le grade de caporal ; puis je suis fier d'être le fils d'un paysan. Me dénier ces deux points-là ou me railler à leur sujet, c'est s'exposer à toute ma fureur. Je n'ai pas appris grand'chose et j'ai cessé toute étude dès ma treizième année. Jusqu'à cet âge-là, je recevais deux ou
trois fois par semaine les leçons d'un maître qui se trouvait engagé chez le Randar^ d'un village voisin. A l'âge de dix-sept ans, je suis entré dans la vie militaire et j^ai fait mon temps jusqu'à la dernière minuté. Une fois que j'eus obtenu mon congé, je le mis dans ma poche et m'en retournai au village. Tu ne saurais ^imaginer combien j'avais le cœur gros en rentrant dans la ferme. Il faut que je te dise que pendant le temps que j'étais caporal, avait paru la loi qui nous permet d'acquérir des terres. Par conséquent, mon père acheta pour lui tous les champs dont il n'avait été jusqu'alors que le fermier. Deux jours ne s'étaient pas écoulés depuis mon retour, que déjà il me conduisit aux champs en me disant: ^ Vois-tu bien, tout cela nous appartient maintenant; il faut maintenant aussi faire prospérer les champs de manière à en réjouir Dieu et les hommes; c'est à partir d'à présent seulement que nous sommes paysans, d En entendant ces mots, je pensai pousser de vrais cris de douleur ; c'est alors surtout que je déplorai la perte de mes deux doigts. Comment feraije désormais, me demandai-je, pour toucher une charrue ou charger un sac de blé ? Comment, par conséquent, me faire paysan ? C'était un jour de sabbat. On avait déjà promené la charrue sur tous les champs voisins. L'idée me vint d'essayer si je pouvais encore conduire la charrue; et d'un bond je me lançai dans un champ fraîchement labouré où se trouvait juste une charrue attelée de deux chevaux. Allez ! dis-je, aux chevaux, et de la main même oti me manquaient deux doigts je sortis la charrue du sillon, la tournant et. la retournant comme une