‹ Nouvelles juivesChapitre 26 sur 28 · I. Voir pour le sens de ce mot la note de la page · texte numérisé non relu

I. Voir pour le sens de ce mot la note de la page

tlO LA PRmCESSB

plume : € losef I s'écria moa père, que fâis-tu là, un jour de sabbat I — Ne t'en inquiète pas, mon père, lui répondis'je ivre de joie, ne t'en inquiète pat. Dieu ne m'en voudra pas. » Et comme un enfant qui ne se lasse pas de manier et de regarder un joujou en tous les sens, fe me mis de même à mener ma charrue en long et en large ; et les mottes à la couleur noirâtre semblaient toutes prendre la parole et me dire : « Enfoncez davantage encore, la terre aime cela ! i> Et je ne sentis plus la moindre douleur à la main.

— Dieu en soit loué t s'écria Rosalie avec un profond soupir; et elle mit la main de losef dans la sienne.

— Je vais avoir fini, continua-t*il. A partir de ce moment, je travaillai comme un valet qui eût été attaché au service de mon père ; que dis-je ? je tfavailial encore plus qu'un valet. Est-ce que les champs et les prés ne m'appartiennent pas à moi aussi ? Je Conçus alors un amour extrême pour chaque brin d'herbe et pour chaque coin de la ferme ; et j'eusse volontiers perdu encore un doigt, rien que pour avoir le plaisir de châtier quiconque se serait permis de toucher à tout cela. Ce fut à cette époque, Rosalie, que tu arrivas à la maison.

— Arrête-toi là, dit la jeune fille, car je n'ai pas à gagner au récit que tu pourrais faire de ces temps où je te suis apparue comme une princesse. Je comprends maintenant ce que tu as dû éprouver en voyant s'installer à la ferme une étrangère de mon espèce.

— Je ne te le cacherai pas, mon impression fiit pénible. Dès que j'eus pris connaissance de ta lettre, je

me i>ris à te haïr furieusement ; et avant même que tu arrivasses. Mais je t'eus à peine aperçue là-bas sur la planclie, que tout ce^a s'évanouit comme un souffle. i^ï cependant tu eusses continué à rester ce que tu étais, c'est*à«>dire quelque peu gâtée et, pour le dire en un mot, une sorte de princesse, tu me serais peut-être devenue indifférente. Mais, grâce au ciel^ tu es devenue tout autre et tu as montré de l'adresse et de l'aptitude en tout et pour tout. Te voir chaque jour dans tout ton charme, dans toute ta beauté, t*accompagner aux champs et dans les prés, être assis à côté de toi , t'expliquer, çà et là, la nature de tel ou tel arbre, le nom de tel ou tel oiseau voU tigeantauloin....

— Tu étais un bon maître pour moi, interrompit Rosalie.

— Et cependant être forcé de se demander chaque jour et à chaque heure si ça fera une vraie et bonne paysanne ? si elle ne jouait pas la comédie ? si elle prenait tout cela au sérieux? vois-tu, Rosalie, c'est là ce qui faisait mon désespoir dès le premier mo^ ment, c'est là aussi ce qui a failli me faire retourner au régiment. Je ne savais pas si en tout cela tu étais sincère ou non , si tu ne te moquais pas de nous en secret, si nous ne te servions pas d'amusement, ou si réellement tu avais cessé d'être la petite princesse d'auparavant ?

Les yeux de Rosalie se remplirent de larmes.

— C'est égal, losef, dit-elle, et il y avait dans sa voix comme un éclat de colère comprimée, tu n'as jamais été pour moi ce que j'ai été pour toi dès le le premier moment. Oser penser que j'étais pétrie de fausseté et de mensonge !

— .Ne t'offense pas de ce que je viens de te dire, supplia losef ; n'est-ce pas pour que nous nous parlions à cœur ouvert que Dieu nous a fait nous rencontrer ici ? Personnellement, je ne te croyais pas jfausse, mais je me disais souvent : une personne qui a lu et appris tant de choses ne devrait-elle pas savoir, après toutes ces études, comment on doit se comporter dans une maison étrangère et avec des étrangers? Je [ne sais pas parler, moi, comme un livre, mais je me demandais toujours si c'était la véritable Rosalie qui en avait agi de la sorte ou bien cette autre Rosalie qui croyait en savoir plus long que nous tous, la Princesse en un mot?

Soudain Rosalie se tourna de côté de losef et moitié en pleurant, moitié en riant :

— Crois-moi sur parole, lui dit-elle, fais comme j'ai fait : n'ai-je pas aussi dès le premier instant reconnu losef en toi ?

Rosalie! enfant au cœur d'or, fit-il en poussant un cri de joie; et il souleva la jeune fille comme une plume et la tint suspendue en l'air pendant quelques instants.

Rosalie donna la première le signal du départ ; car la bonne Gitel, ignorant de quel côté elle s'était dirigée, devait être sans aucun doute dans une grande inquiétude. Ils s'acheminèrent par conséquent vers la planche du moulin près de laquelle les chevaux attendaient sans avoir donné le moindre signe d'impatience.

— Et maintenant, tu vas rentrer avec moi, dit losef ivre de joie ; essaye voir maintenant, si tu l'oses, de m'échapper comme tu as échappé à mon père.

— Je vais voir d'abord sur quoi tu vas m%

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faire asseoir, répondit Rosalie sur le même ton. Mais soudain losef s'écria :

— J'aurais presque oublié de te remettre ce dont on m'a chargé pour toi I '

— Est-ce quelque chose de beau ?

— Un habitant du Ghetto que j'ai rencontré sur le marché hebdomadaire m'a remis un paquet ; et cet homme m'a prié de te dire que le paquet t'était envoyé par ton maître Arnsteiner,

— Qu'est-ce qu'il peut m'envoycr là ?

losef s'approcha de la voiture oti il prit un petit paquet soigneusement enveloppé dans un papier blanc et pourvu de quantité de cachets imprimés sur cire rouge.

c  mademoiselle, mademoiselle Rosa Ehrenfeld^ présentement au village de M.... » telle était la teneur de l'adresse écrite en superbes caractères latins et que losef se mit à lire en riant aux éclats.

Voyons un peu ce que M. Arnsteiner m'envoie là, fit Rosalie; et d'un seul mouvement elle débarrassa le paquet de tous ses cachets.

— Des livres 1 s'écrièrent-ils tous les deux à la fois.

— Et de plus,, voici une lettre pour tpi, dit losef en relevant de terre un papier qui y était tombé au moment où ce paquet avait été violemment ouvert; et il la remit à Rosalie.

— Faut-il la lire tout de suite? demanda Rosalie.

— Oui, je t'en prie, répondit losef; je suis curieux de savoir ce que peut t'écrire un M. Arnsteiner.

Rosalie déplia la lettre et se mit à lire ce qui suit à la clarté de la lune qui en ce moment inondait de sa lumière tous les objets d'alentour :

It4 . ^^ PRtNâfiSSË

<ic Chère et honorée mademoiselle Rose

« Votre très-honorable mère m'a fait récemment part in petto que vous manifestiez pour ainsi dire l'intention formelle de négliger complètement pendant votre séjour au village où vous vous êtes retirée pour cause de santé, de négliger, dis-je, toutes les études que vous aviez faites jusqu'ici et dans lesquelles vous aviez déployé tant d'aptitude et de talent. Cette communication est devenue pour moi comme un fantôme qui ne me quitte plus un instant. Il vient me troubler, le jour comme la nuit, pendant que je suis occupé à donner mes leçons. Je ne puis pas tailler une plume à une de mes élèves (je persiste à dire que l'invention des plumes de fer a tué la belle écriture et c'est une des raisons pour lesquelles oa pourrait justement appeler notre siècle un siècle de fer) sans que je me dise : « Quel air doit avoir à l'heure qu'il est l'écriture de Rosa Ehrenfeld? » D'autres fois, quand je suis en train d^expliquer à une écolière une des plus difficiles règles de proportion (laquelle règle, après tout, peut être considérée à juste titre comme un produit de la règle d'or encore appelée règle de trois par les Italiens), en ce moment même, mon coeur se fend souvent à cette seule idée qu'au même instant peut-être Rosa Ehrenfeld est en train de regarder charger un sac de pommes de terre, tandis qu'elle ignore comment on peut, sans recourir aux frac* tions, mener à bonne fin une règle d'intérêts ou de société. Mais c'est surtout quand j'arrive avec naes élèves à la si difficile règle des participes à laquelle

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j'ai toujours tenu comme à la prunelle de mes yeux (je ne m'en cache pas, car cette règle méritait bien un tel amour), c'est alors que je serais tenté de verser des larmes de sang en pensant (combien je remercierais la déesse Espérance si je me trompais!) qu'au même moment Rosa Ehrenfeld est peut-être rivée à quelque baratte, tandis que ma jeune élève de treize ans, Sidonia Winterfeid, est occupée à résoudre les plus belles règles de participes. Quant à la grammaire française je ne veux pas même en parler, cela me fendrait le cœur. Lorsque tout récemment je commençais à étudier avec la fille aînée de Koppel Brandeïs le Télémaque, lequel , il vous en souvient peut-être encore (si je faisais imprimer cette lettre, je prierais le compositeur de souligner ce mot), commence en ces termes : a Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, » je me mis à exclamer soudain : a Malheureux Arnsteiner! toi aussi tu ne peux te consoler du départ de Rosa Ehrenfeld. » Notez qu'Ulysse a obéi, après tout, à la voix d'une déesse qui lui reprochait sa honteuse oisiveté, tandis que vous, vous êtes exilée tout simplement d'après Tordre d'un médecin, absolument comme s'il n'y avait pas de Julius Arnsteiner en ce monde! Vous savez que j'ai été toujours plein de respect pour le docteur; mais depuis qu'il a commis cette belle action, j'ai commencé à rabattre pas mal de mon admiration pour lui (car il est vraiment le seul homme de tout le Ghetto avec qui on puisse parler autre chose que laine et peau de lapin); et j'ai cessé depuis de voir en lui un homme extraordinaire. Nonobstant, et à cause de cela peut-être, très-chère et honorée mademoiselle Rose, je me suis

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permis, moi Julius Arnsteincr, de traiter quelque peu sans façon les ordres du docteur que je suis prêt à regarder comme un oracle sous le rapport médical, mais non sous le rapport pédagogique. Par conséquent, j'ai pris la liberté de vous envoyer ci-joint deux livres de la plus haute importance : le premier est une grammaire allemande où j'ai marqué d'un signe particulier le chapitre qui traite de la règle des participes ; l'autre est un exemplaire du Télémaque. Le susdit chapitre du premier de ces ouvrages est assurément le meilleur préservatif contre toutes les tentations de la vie de village (car on peut dire qu'il y a entre un houme instruit et un ignorant cette différence que le premier emploie la construction des participes et que l'autre n'emploie que les temps dits temps simples); et le second de ces livres offre, outre le sujet même qui est fort intéressant, un excellent exercice pour les verbes réguliers et irréguliers. Chère et très-honorée mademoiselle Rose, Schiller a dit dans une de ses ballades, le Plongeur :

« C'était le seul cœur sensible au milieu de tous ces masques. »

Ai-je besoin de m'expliquer davantage ? Faut-il dire à quelle situation s'appliquent ces vers divins ? Non, non ! Si vous voulez me faire le plaisir de lire et de relire souvent les deux volumes ci-joints, ces vers, vous le verrez, au milieu des individus où les ordres du docteur vous ont reléguéç, deviendront une vérité dans votre personne. Sinon, c'est Julius Arnsteiner qui le dit, vous méritez de devenir une paysanne.

« Votre ancien instituteur privé de son élève et par cela même digne de compassion,

» JuLius Arnsteiner.

« Post'Scriptum. — Je tiens constamment là main à ce que mes élèves fassent le moins d'usage possible de ce genre d'appendice aux lettres dont l'habitude est si commune chez les personnes du sexe et pourtant je suis obligé cette fois d'y recourir moi-même. C'est pour vous dire encore que j'aurais voulu vous envoyer un troisième livre que l'on ne peut, à la vérité, apprécier et étudier avec friut qu'au village même : je veux parler des immortelles idylles de Gessner. Mais, à mon grand chagrin, le petit garçon de ma propriétaire a arraché récemment une vingtaine de pages de ce précieux volume pour les donner à sa mère qui avait tout juste besoin de papier pour allumer son four; car elle était occupée (et non : elle fut occupée) à faire cuire son barchès (pain blanc du sabbat). Autre chose : pourquoi, dans votre lettre à votre très-honorée*mère écrivez-vous toujours losef et non Josèphe? Est-ce là le fruit de l'orthographe que je vous ai enseignée?

« Le susdit. »

Une pause de plusieurs minutes régna entre losef et Rosalie après qu'elle eut achevé la lecture de cette longue épître oîi son ancien maître venait de donner carrière à ses plaintes. Ils se regardèrent réciproquement; car chacun d'eux en avait ressenti une impression différente. Puis tout à coup Rosalie partit d'un éclat de rire inextinguible et se mit à

sautiller, au grand étonnement de losef, sur la planche du moulin, en tenant la lettre en l'air.

— Que fais-tu là, Rosalie? lui dit-il d'un ton sérieux ; cette lettre t'amuse donc bien ? Il me semble pourtant, si j'en ai bien compris le sens, qu'il te dit quelques bonnes vérités; et puis... pourquoi lui refuser le plaisir de lire ses livres?

Ici Rosalie cessa soudain de rire.

— lo^f ! fit-elle d'un ton de reproche.

— Mais il est dit dans cette lettre, répondit celuici, en regardant devant lui d'un air assez sombre, il est dit qu'un homme n'est rien s'il ne sait point l'arithmétique et la grammaire ou bien s'il n'est pas à même de comprendre un livre français.

— Après ? demanda Rosalie en respirant profondément quand losef se fut arrêté.

— Tu pourrais bien te repentir un jour de n'avoir pas suivi les conseils de M. Julius Arnsteiner ; n'éprouveras-tu donc pas de remords d'être restée au milieu de gens comme nous manquant à^instructiouy comme dit ton maître; tandis que toi....

— Tu aurais pu continuer à lire livre sur livre... c'est là ce que tu veux dire, n'est-ce pas ? fit Rosalie en riant et en lui plaçant la main sur la bouche. Tiens, vois le cas que je fais des livres , dit-elle en s'élançant vers la balustrade de la planche jetée sur le ruisseau.

Et un objet tomba bruyamment dans l'eau qui fuyait sous la planche.

— Voici la règle des participes! s'écria-t-elle; et eUe se mit en devoir de ramener de nouveau son bras en arrière.

— Et ceci, c'est Calypso avec son monsieur

Ulysse ; je puis me passer de l'une et de l'autre. Et le deuxième volume fut également enseveli dans les flots. On vit pendant quelque temps encore, à la clarté de la lune, les livres de M . Arnsteiner danser sur la surface de Tonde, puis ils disparurent.

— Rosalie, que fais-tu là? s'&ria losef en lui te* nant fortement la main.

— Sois donc tranquille, répondit-elle avec un doux sourire; ne t'inquiète pas de ces livres; je les ai changés contre quelque chose qui vaut bien mieux.

— Tu es une étrange fille, dit losef en se passant les mains sur les yeux; mais tu n'auras jamais à t'en repentir.

losef avait parfaitement compris le sens de l'acte auquel elle venait de se livrer.

— Et maintenant partons, dit Rosalie, il se fait tard.

losef conduisit sa Rosalie jusqu'à la voiture pu plutôt il l'y porta . Ill'y hissa d'une main vigoureuse, s'y élança à son tour et saisit ensuite les guides.

— Te trouves*^tu bien assise, chère Rosalie? lui demanda-t*il, avant de mettre la voiture en mouvement,

-— Je suis assise comme une véritable princesse.

-«- Veux-tu savoir sur quoi tu es assise? J'ai vendu tout mon blé au marché à l'exception d'un seul sac ; eh bien, c'est sur ce sac que tu es assise.

— Fasse le ciel que nous soyons toujours assis sur du blé! répliqua Rosalie.

Et c'est ainsi qu'ils prirent le chemin du retour. Quel voyage c'était là ! De tous les côtés régnaient le calme et le silence; les champs, les bois et le vil-

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lage étaient enveloppés de la pâle clarté du crépuscule qui donnait à tous les objets environnants je ne sais quel aspect enchanteur. Au milieu de ces magnificences de la nature, ce jeune couple, s'en venant là, en voiture et ne parlant que du doux instant où, tout à l'heure, il informera les parents du bonheur qu'on avait retrouvé de part et d'autre!

La porte cochère était déjà grande ouverte avant même que losef fût arrivé devant la maison. Jeter les guides au valet de ferme qui l'attendait dans la cour, descendre Rosalie de la voiture et la déposer doucement, ne fut pour losef que l'affaire d'un instant. Et bras dessus, bras dessous, ils entrèrent dans la pièce oti ils espéraient trouver les parents.

losef ouvrit violemment la porte et s'écria dès son entrée : « Mon cher père et ma chère mère, je vous amène là la fille sur laquelle vous comptez depuis si longtemps. Rosalie et moi, nous sommes tombés d'accord.

Rebb Feivel et Gitel étaient assis devant la table à la lueur d'une unique lumière.

— Rosalie I Rosalie I s'écria la paysanne ; et elle essaya de se lever, mais elle en fut incapable; ses forces l'abandonnèrent et elle retomba sur son siège. Alors Rosalie se précipita sur elle et lui entoura le cou de ses bras en pleurant à chaudes larmes.

— Mère, mère, dit-elle, réponds-moi, es-tu contente de me voir devenir ta fille?

— Qu'est-ce que je t'ai dit, Gitel? s'écria de son côté le vieux paysan. Ne t'ai-je pas dit qu'ils étaient sans doute ensemble et qu'ils confondaient leurs cœurs? Sois la bienvenue, ma princesse! Dieu te

rendra tout le bien que tu nous fais en restant avec nous.

L'émotion lui coupa la voix, et il se mit à sangloter.

Rosalie se redressa dans les bras de Gitel et tendit la main au vieux paysan qui la serra vivement. Et souriant au milieu des larmes : a Elle était tout de même vraie, Thistoire de ta grand-mère; la princesse est devenue une paysanne.

— Mais on te traitera en princesse, dit Rebb Feivel.

De son côté, Gitel reprit le dessus :

— Enfants, mes enfants! s'écria-t-elle, je ne vous demande pas seulement comment tout cela s'est accompli; Dieu le Tout- Puissant a fait un miracle avec vous; je le vois bien et je le proclame; Dieu a tout disposé de façon que les choses prissent la tournure qu'elles ont dû prendre. Et quoique je ne voie pas trop en quoi votre bonne intelligence puisse aboutir à un résultat heureux, je ne m'en inquiète pas davantage et je ne veux en aucune façon me gâter la joie de cette heure bénie. Je m'en rapporte à Dieu qui règne dans le ciel et j'accepte à l'avance les décrets de sa volonté. Approche losef, et metstoi là à côté de ma fille Rosalie; je vais vous donner la bénédiction.

Tout se tut dans la chambre, et la bénédiction de la vieille et bonne mère monta au ciel.

Il est tout naturel de penser que l'amour de Rosalie, une fois qu'il eut franchi Tétroite enceinte d'une métairie pour tomber dans le domaine de la publicité, dut rencontrer obstacle sur obstacle. Le

monde est*il fait pour comprendre tout ce qu'il y a de délicat et de mystérieux dans les mille et mille petits fils dont est tissu un amour de ce genre? Le monde y porte une main brutale; qu'il se déchire ou non... il s'en soucie médiocrement. Hannelé ne revint que peu à peu de Tétonnement que lui avait causé la nouvelle de cet événement avant même qu'elle eût reçu la première lettre officielle à ce sujet. Elle s'était même rendue en personne au village et elle avait obligé Rosalie à la suivre chez elle. Semblable à une lionne à qui on a enlevé son petit, elle avait violemment arraché la jeune fille de la maison des paysans. De l'ancienne amitié d'Hannelé et de Gitel, il ne fut plus question. On n'entendit que les plaintes de la mère offensée, de la riche veuve abreuvée de chagrin. De mémoire d'homme les gens de notre métairie n'avaient été la cause d'autant de larmes versées; jamais on n'avait prononcé contre eux d'aussi méchants propos.

Ni les railleries, ni les dédains, ni les exhortations tantôt doucereuses, tantôt violentes de sa mère, ne purent faire renoncer Rosalie au choix qu'elle avait fait dans toute la liberté de sa conscience. Seulement, au bout de six mois, Rosalie avait de nouveau aussi mauvaise mine qu'avant son départ pour le village ; et cette fois Hannelé Ehrenfeld aurait pu dire, avec plus de vérité que jamais, que sa fille était malade parce qu'elle avait un trop grand cœur.

Pour faire revenir Hannelé à des sentimenu plus doux, il ne fallait »ien moins que l'autorité dont le docteur Proger jouissait à juste titre dans tout le Ghetto. Le docteur, en effet, en cette circonstance

suprême, avait rendu Hannelé responsable de tout ce qui pourrait arriver si elle persistait dans sa ré* solution.

— Eh bien donc! s'écria la veuve, qu'elle se fasse paysanne si cela peut lui être agréable.

Et, il faut le dire, Rosalie s'est faite paysanne dans le plus beau sens du mot.

Pendant une année entière, Hannelé ne vint pas voir sa fille unique qu'elle aimait pourtant beaucoup. Elle ne lui écrivit pas davantage et ne voulut pas qu'on lui adressât de lettres. Son esprit était encore en proie à trop d'agitation. Lui demandaiton des nouvelles de sa fille, elle se fâchait tout rouge ou bien elle répondait : <x A l'heure qu'il est, sans doute, elle est occupée à planter des pommes de terre, » ou bien ceci : « Voudriez-vous, par hasard, lui acheter quelques livres de beurre? Je me charge de faire votre commission. »

Mais le jour oti la première petite-fille vint à naître à la ferme, elle ne put résister davantage, d'un côté, aux exigences du monde, qui, après un fait depuis si longtemps accompli, commençait à se prononcer pour Rosalie; de l'autre, au désir si longtemps comprimé de voir son enfant. Elle se rendit donc au village.

A la vue du bien-être, de l'amour et du bonheur dont était entourée Rosalie, elle sentit son cœur s'épanouir de joie. Elle acquit la conviction que Rosalie avait suivi une voie qui l'avait conduite à une existence bénie de Dieu et des hommes. Et ce fut à partir de ce moment seulement qu'elle donna véritablement son consentement; mais cette fois en profonde connaissance de cause.

Quant à la petite fille, cette première fleur de Tarbre de notre famille de nouveau rajeunie, en souvenir de la bienheureuse entrée de sa chère Rosalie dans sa maison, le vieux paysan ne l'appelle pas autrement que sa seconde petite princesse.

L'être singulier qu*on appelle Bonheur se balance sur une vague fugitive. Tout le monde peut Tapercevoir, il passe sous les yeux de tout le monde et souvent à si peu de distance, que d'un souf&e on pourrait le faire évanouir. Et pourtant il n'est donné qu'à un seul de le toucher. Il est une foule de livres dont les auteurs nous apprennent, à qui mieux mieux, Tart de tromper le petit poisson pour qu'il morde à Thamecon, la manière dont il faut enlacer r oiseau dans la forêt pour Tempêcher de s'échapper, celle de traquer la bête fauve pour qu'elle devienne La proie de l'homme, son malicieux ennemi ; mais personne ne saurait nous apprendre comment il faut s'y prendre pour barrer le passage à l'être singulier dont il a été question afin de le forcer à s'arrêter et à se laisser prendre. L'art de s'emparer du Bonheur n'existe pas encore. Des milliers d'hommes, debout sur le rivage, le voient de leurs propres yeux, étendent la main pour l'atteindre. Que d'efforts, que

d'agitations et de cris ! mais en vain. Ils ne sont pas assez avisés. D'autres, au contraire, reculent devant tant de peine. Concentrés en eux-mêmes, sans rien laisser apparaître au dehors, toujours sur leurs gardes et sans cesse préoccupés de la crainte d'être aperçus par des yeux indiscrets, ils marchent sur la pointe des pieds, jetant leurs regards de tous côtés et, grâce à toutes ces précautions, le Bonheur est à eux, bien avant que les autres n'y aient pu porter la main.

Si les hommes voulaient et osaient raconter comment chacun d'eux a su atteindre au Bonheur, l'un sans encombre, l'autre, couvert de blessures, on entendrait des récits bien extraordinaires. Mais alors il faudrait surtout laisser la parole à cet individu silencieux, toujours replié sur lui-même, cheminant doucement et sans faire de bruit, à qui personne n'oserait demander pourquoi, de temps à autre, ses yeux briUent d'un si vif éclat, pourquoi parfois un sourire si singulièrement joyeux vient s'épanouir sur ses lèvres : par cet individu, j'entends désigner le Mine.

Dans cette longue et passablement large rue qui, dans un certain ghetto de la Bohême, s'étend de la place au fleuve^ et tout à fait à son extrémité inférieure, s'élève une vieille maison tout isolée. Elle

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remonte à une de ces anciennes époques d'architecture où sans doute la police préposée aux constructions n'en était pas encore venue à favoriser, comme de nos jours, les maçons aux dépens des charpentiers. Cette maison, en effet, est entièrement construite en grosses poutres dont les interstices remplis, il est vrai, de mortier badigeonné en jaune, attestent seuls que là du moins la hache n'a pas régné exclusivement. Elle est masquée par trois noyers au vaste ombrage. Qui les a fait planter? Qui d'ailleurs a fait bâtir la maison elle-même? Question oiseuse, même pour les habitants de la rue. A ce sujet ils ne savaient qu'une chose : c'est que cette maison avait toujours été habitée par une même espèce d'hommes. C'était là toute son histoire. Tous ceux qui, de temps immémorial, en étaient sortis, depuis l'enfant qui prend plaisir au jeu de la toupie jusqu'au vieillard laissé debout, grâce à Tincroyable insouciance de l'ange de la mort, — car dans cette maison on vivait un temps infini, — tous ceux donc qui jamais y avaient demeuré et vécu, y compris même les femmes, passaient aux yeux des voisins pour des Mines* On sait que lorsque une fois on a enlacé une famille dans le réseau d'un sobriquet, il ne faudrait rien moins que la force gigantesque d'esprits célestes pour déchirer des mailles de cette nature. Un tel réseau s'étend et plane, in-^ visible, sur toutes nos relations et situations sociales; il enveloppe tous nos actes, s'attache à notre corps et à notre âme, entoure ceux qui arrivent comme ceux qui s'en vont, c'est-à-dire les nouveauxnés ainsi que les mourants. A côté de ce réseau, le plus fort câble de navire n'est qu'une toile d'arai-

gnée. Or, c'est dans un filet de ce genre qu'on avait enserré la maison en question : elle s'appelait la maison des Mines.

Il serait difficile de dire tout ce que ce mot composé d'un si petit nombre de lettres renferme de sens. Les gens du Ghetto désignent surtout par ce nom un homme sans apparence et sans importance, ne faisant aucun embarras avec sa personne^ un de ces hommes qui dans une rue où dix piétons pourraient marcher de front, vous cédera toujours le pavé pour ne point vous gêner ni vous toucher du coude. A cela, d'ailleurs, il n'y aurait rien à redire ; car quel est celui d'entre nous qui ne se sente flatté de voir son prochain se regarder comme son inférieur? Mais ce que l'on reprochait surtout à cette maison , c'est que tous ses habitants fussent des Mines, Cette apparente tranquillité, cette absence de tout désir de paraître, cachait £lux yeux du monde bien des intentions secrètes, bien des mystères. Avec de telles gens, il fallait être constamment sur ses gardes ; on ne devait pas leur faire trop d'avances, attendu qu'il était difficile de savoir si cela finirait bien ou mal. Quelque transparente que soit dans le Ghetto la vie privée d'un chacun, quelque difficile qu'il soit de cacher ce qui y tombe inévitablement sous les yeux de tout le monde, il n'est pas moins vrai de dire que, sous ce rapport, ladite maison faisait exception. Wolf dit le Mine, avait-il de la fortune? Était-il heureux? Chez lui, pas le moindre bruit, pas le moindre mouvement qui pût faire supposer l'un ou l'autre. C'est que le Mine est d'une humeur toujours égale. Encore une fois, qui avait planté les trois noyers au vaste ombrage dont l'é-

paisse verdure cachait la maison? Celui-là même, vraisemblablement, qui avait fait bâtir la maison, et il avait dû être un Mine. Et pourquoi donc son fils ef les fils de son fils laissèrent-ils ces arbres debout ? Serait-ce parce qu'ils produisaient des fruits excellents? Mais on n'en consommait et on n'en vendait pas la dixième partie. Le fils de Rebb Koppel Friedmann, le fougueux petit David, aujourd'hui nanti du grade de major dans une ville située sur rOhio, d'après les dernières nouvelles venues d'Amérique, le fougueux petit David, disons-nous, les abattait périodiquement alors qu'elles étaient encore enfermées dans leur verte enveloppe. Ainsi donc on avait laissé ces arbres debout non pas pour jouir de leurs fruits mais tout simplement parce qu'on ne voulait pas qu'on vît ce qui se passait derrière ; autrement le monde aurait pu savoir comment le Mine Wolf et sa famille vivaient entre leurs quatre murs.

Notre devoir d'historien nous oblige maintenant à dire quelques mots de cette silencieuse manière d'agir, particulièrement reprochée à nos Mines et qui rappelait celle des chats. C'était en effet une curieuse chose que ce silence qui présidait à tous leurs faits et gestes. Leur vie ressemblait en quelque sorte à des battants de porte roulant sur des gonds huilés. On pouvait prédire avec certitude le jour ou Rebb Wolf mettrait une redingote neuve et celui ôîi sa femme Perl, plus taciturne encore quç son mari, paraîtrait avec un bonnet neuf. Cela n'arrivait que le premier jour de Pâques et jamais à une autre époque. Encore ce luxe inaccoutumé disparaissait-il derrière celui qu'affichaient, le même jour.

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tous ks autres babitants du Ghetto; et de cette manière, il D'ofibagoait ni ne blessait persoane*

On s'effa^t de même dans maintes antres circonstances. S'i^ssait-il, par exemple, d'électîoDs pour nommer les cbe& de la communauté juive?

Rebb Woif le Mine prenait alors l'attitude que la langue allemande de ces derniers temps a désignée par celle du mot centre et la langue du Ghetto par celle du mot Mime; c'est-à-dire qu'il ne tenait ni aTec la droite, ni ayec la gattche« Mais il était surtout heureux s'il n'avait pas à voter du tout.

Malgré cela, il se passa un certain jour un évén^nent dont le souvenir vivra longtemps encore dans le Ghetto. Ce fiit, dit-on^ Rebb Koppel Fried mann, — celui-là même dont le fils, le fougueux petit David se trouve être maintenant major en Amérique sur les bords de l'Ohio, — qui déploya ce jour-là et en secret une si incroyable activité, qu'aux élections communales, il fit tomber la majorité des voix sur Wolf dit le Mine.

Ainsi donc un éclat inaccoutumé vint soudain à rejaiUir sur la maison de bois qu'ombrageaient les trois noyers ) éclat que d'ailleurs elle n'avait jamais rêvé* Quant à Koppel Friedmann il n'arait cherché à obtenir ce résultat que pour s'amuser; il avait été tout simplement curieux de savoir comment un Mine comme Wolf se conduirait dans ses notiTelles fonctions* Mais l'élection n'en était pas moins valide.

A en croire la rumeur publique^ on aurait entendu, le même jour, retentir dans la maison ^iu Mine, pendant assez longtemps, des cris de douleur tels qu'il ne s'en était jamais échappé de semblables.

Celui qui, en ce moment, eût jeté un coup d*œil attentif à travers les trois noyers, aurait pu voir l'ombre de Perl, d'ordinaire si calme, se dessiner et s'agiter, les mains jointes, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sur les murs de la salie d'habitation. De temps à autre aussi, la même personne aurait pu entendre des lamentations et des pleurs. Dans l'intervalle Rebb Wolf élevait une voix suppliante et s'efforçait, tout en se plaignant, de modérer ces lamentations. C'était la première fois que la maison du Mine faisait tant parler d'elle. Tout le monde avait cru entendre les cris larmoyaftts de Perl retentir à travers la rue* « Ainsi^ se disait-on, Perl la femme de Rebb Wolf sait donc aussi ce que c'est que dé pleurer! par conséquent son mari n'est pas un Mine, comme on Ta cru pendant si longtemps! » D'autres au contraire disaient : <x N'aurait-on pas juré que dans la maison du Mine Wolf, on vivait comme au paradis^ à savoir dans la sérénité d'esprit et la )oie du cœur la plus parfaite! » Un petit nombre de personnes seulement crurent deviner le rapport qu'il y avait entre les larmes de Perl et... les élections communales. Mais, dès le lendemain, Rebb Wolf déclara qu'il lui était impossible d'accepter la dignité dont on venait de le revêtir; qu'il en était très^reconnaissant au public mais qu'il préférait payer l'amende encourue en pareil cas plutôt que de s'imposer un fardeau au-dessus ses forces.

— Voyez- vous le a Minel » dirait-on partout; c'est bien là le Minel

Quelqu'un que cette histoire, comme beaucoup d'autres qui se sont passées dans le Ghetto, touche de près, se trouvait présent lorsque le soir de ce

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même jour, après Ipffice divin, le fougueux petit David adressa la question que voici à un )eune homme d'un extérieur passablement niais.

— Dis-moi, Kobi, pourquoi donc ton père a-t-il refusé d'accepter les fonctions de gabbé (caissier de la communauté)?

— C'eût été une trop grande charge pour lui, répondit le jeune homme en clignant singulièrement des yeux. Pourquoi donc s'imposerait-il un fardeau dont personne ne lui saurait gré? Il en a bien assez comme cela.

Cette réponse déconcerta visiblement le fougueux petit David ; mais il se remit bientôt et ajouta en riant :

— Veux-tu que je te dise pourquoi il n'a pas accepté ? Tout simplement parce que ton père est uji mine^ que ta mère est un mine et que toi aussi tu en es un !

Le futur major américain avait raison; et cest précisément de ce jeune Mine que nous voulons entretenir le lecteur.

Kobi était un joli garçon, au teint basané, aux cheveux noirs, aux sourcils bien accentués. Sa taille, plutôt grande que petite, était carrée et robuste mais légèrement courbée par une trop longue habitude de se pencher en avant ; en sorte qu'il passait

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pour un peu petit; mais ce n'était que dans le Ghetto et en présence de ses habitants qu'il affectait cette attitude. Venait-il au contraire à franchir le seuil de la maison qu'on sait, il touchait presque au faîte couronné de feuillage de l'un des trois noyers placés devant. En général, on n'en faisait pas grand cas; la plupart des gens le regardaient comme niais et insignifiant. En parlant de lui on disait : a Belle tête ! mais peu de cervelle. » Mais comme il y a toujours des hommes dont les yeux sont plus perçants que ceux des autres^ le lecteur ne sera pas surpris de ce jugement que le père du fougueux petit David, Koppel Friedmann, avait porté de très-bonne heure sur Kobi. « Vous verrez, avait- il dit, que ce petit garçon-là sera le Mine Rebb Wolf tout craché ; et un jour à venir il effacera comme Mine tous les autres ensemble ou bieti je consens à passer pour un menteur. Le fait est que lorsque Kobi eut atteint sa vingt-quatrième année, l'opinion du clairvoyant Ghetto était faite à son égard ; elle était en tout conforme à la prophétie de Koppel Friedmann.

Kobi était entendu dans les affaires et haïssait l'oisiveté. Achetait- il quelque chose pour la maison? il faisait toujours ce qu'on appelle un coup. Néanmoins, ici aussi, les avis différaient : le Mine Rebb Wolf lui-même trouvait son fils trop taciturne; à ses yeux, il n'avait pas assez d'initiative, il ne lui semblait pas assez barien^ comme on dit au Ghetto en parlant de certaines individualités entreprenantes n'ayant pour toute fortune que leur intelligence et eapables néanmoins de conquérir un monde si leur destinée ne les eût fait naître dans un Ghetto. Plus d'une fois, dans certains moments de confidence

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et cTépanchement, Rebb Wolf avait dit à sa femme Perl:

— T'a-t'il jamais paru songer à quelque grand projet? Ta-t-il jamais faitTeffet d'un jeune homme désireux, par exemple, de prendre femme et de se rendre à quelque entrevue matrimoniale? Dire qu'un aussi joli garçon, élancé cot^me un arbre et déjà âgé de vingt-quatre ans, se laisse devancer par de beaucoup plus jeunes et qui ne sont que des enfants à côté de lui !

— Laisse doncl laisse donc 1 répondait Perl avec humeur chaque fois que cette question lui était faite; ne voudrais- tu pas que, dès à présent déjà il se mît sur le dos des soucis de ménage? Laisse-le donc vivre à sa guise; il en sera toujours temps; celle qu'il doit épouser est sans doute née depuis longtemps.

— Manière de parler! répliquait alors Rebb Wolt avec un sourire; si j'avais raisonné de la sorte, t'aurais-je jamais épousée? Des milliers de prétendants m'auraient prévenu.

— Plaisante toujours^ répondait Perl dont les joues se coloraient alors d'une pudique rougeur qui ne lui allait pas mal.

— Qui te dit que je plaisante? (et en prononçant ces mots la voix de Wolf était, contrairement à son habitude, devenue presque violente;) je te le répète, cet enfant n'arrivera à rien. Je comprends qu'on soit taciturne, qu'on ne fasse pas trop de bruit dans le monde; moi-même j'en agis de la sorte; mais il n'est pas moins vrai qu'il ne faut pas que l'homme soit par trop taciturne.

— Laisse-le donc faire 1 je ne veux pas qu'on dise

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le moindre mal de mon Kobi ; tu verras bien que ce garçon ira plus loin que ne le croit le monde et que tu ne le crois toi-même. J'accorde qu'il est taciturne ; mais voyons : préférerais-tu le voir faire des embarras, jouer la forte tête et se donner pour ce qu'il n'est pas? Rappelle- toi ceci : notre enfant, quoiqu'il n'y paraisse pas à présent, notre enfant fera son che^ min et bien au delà de tout ce que tu pourras imaginer.

— Il est trop taciturne, répétait toujours Rebb Wolf ; quand vous ne faites pas le moindre bruit, le monde ne se doute pas de votre existence. Kobi n'aurait qu'à étendre la main et Gitel Hahn serait trop heureuse de lui donner sa fille avec deux mille florins; et, par-dessus le marché, elle Tassociei'ait à son commerce.

— Et moi, je ne veux pas qu'il épouse la petite Fogelé aux cheveux roux ! exclama Perl avec une sorte de dédain, elle d'ordinaire si peu portée à la moquerie. Jamais, que je sache, il ne s'est trouvé un cheveu rouge dans notre &mille et je ne veux pas que Kobi en fasse l'essai à ses dépens. Non, non, j'aime trop mon enfant pour cela.

— Tu n'as qu'à lui fourrer ces idées-là dans la tête, observa Rebb Wolf avec humeur et tu verras qu'à la fin il sera bien heureux, en sa qualité de vieux garçoHf si quelque vieille fille ou qiielque veuve avec cinq enfants consent à l'épouser. Songe bien à ce que je te dis là.

C'est une singulière chose qu'un cœur de mère. S'agit-il de défendre un enfant contre un danger réel ou même contre la moindre médisance, ce cœur trouve en lui une force et un courage à braver la

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mort et dont ne se sentent pas animés bien des héros sur un champ de bataille; si au contraire il ne fait que pressentir le danger, il devient craintif et presque lâche. Quand Perl vit l'avenir de son fils représenté sous les couleurs que Ton a vues, elle ne put se défendre d'un léger frisson; elle était plus effrayée qu'elle ne voulait le laisser voir.

— Ne dirait-on pas, s'écria-t-elle avec chaleur, en t'entendant parler de la sorte, qu'à la fin des fins il devra se voir réduit à battre la grosse caisse pour faire accourir autour de lui toutes les vieilles filles d'alentour?

— Encore une fois, il est trop taciturne,

C'est par ces mots que se terminait d'ordinaire ce conseil de famille qui, comme cela arrive toujours en pareil cas, ne faisait que confirmer davantage chacune des deux parties dans ses convictions.

Les conversations de ce genre arrivaient souvent à l'oreille de Kobi, soit qu'il les épiât, soit qu'il ne les épiât point. Elles ne contribuaient cependant pas à le rendre moins taciturne; car elles faisaient peu d'impression sur lui. Dans certaines maisons bien réglées on n'a pas de secret pour les enfants; on leur permet de donner leur avis et de dire leur mot autant que cela se peut; on leur permet aussi de manifester leurs sentiments et leurs émotions et de cette manière on apprend de très-bonne heure à saisir leurs qualités comme leurs défauts. De là aussi il arrive ordinairement que leur intelligence se développe tant qu'ils devinent longtemps à l'avance ce qui se passe dans l'âme de leurs parents alors même qu'ils n'ont pas été consultés. Il en fut ainsi de Kobi. Il devinait avec une rare finesse les sujets de

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conversation de ses parents; seulement, il faisait toujours semblant de n'en rien savoir. C'était un fin matois que Kobi. Il savait bien que son père n^emploierait jamais la force à son égards quand même la petite Fogelé aux cheveux roux aurait eu deux mille florins de plus en dot. Il était sûr d'ailleurs de Tappui de sa mère ; il espérait bien qu'au plus fort de la mêlée, elle le couvrirait de son bouclier; et il n'est personne, à coup sûr, qui ne comprenne tout ce qu'une telle protection peut avoir d'efficace dans certains moments périlleux de la vie; elle a souvent décidé des plus grandes batailles.

Mais peut-être eût-il été embarrassé lui-même si on lui avait demandé pourquoi il s'opposait ainsi aux projets de ses parents. Qui peut se flatter de lire couramment dans l'âme d'un Mine? Depuis quelque temps, cependant, il y avait eu une sorte de trè/e d'armes* dans la maison. Rebb Wolf laissa le trop taciturne garçon aller son chemin; et la rouge Fogelé avait perdu du terrain. Le calme était rentré dans cette demeure déjà si calme d'ordinaire.

Il vint néanmoins un moment oti la secrète blessure de Rebb Wolf recommença à saigner. Le Halamoëd était revenu. On appelle ainsi ces riants quatre jours de demi-fête qui se présentent périodiquement deux fois par an, à la"Pâque juive et aux Cabanes. Le Halamoëd, quand il descend dans les rues du Ghetto, apporte avec lui la joie, les plaisirs, les brillantes espérances. Il vient donner l'évçil à dts milliers de cœurs jeunes et vieux : cœurs de mères, cœurs de jeunes gens et de jeunes flUes. On attend son arrivée, on le voit venir avec une anxiété pleine

l38 LK MINE

d'espoir. A-t-il enfin fait son entrée? On dirait alors d'un prince survenu à Timproviste, invisible et incognito à qui on cherche à faire honneur en couvrant d'habits de fête les salles d'habitation, les fenêtres et en s'en couvrant soi-même. Quel est l'heureux mortel chez qui il descendra? Sous quelle forme va-t- il apparaître ? Combien de mères, combien de timides jeunes filles voudraient le savoir à l'avance! Mais comme il ne leur est pas donné de le savoir, elles s'en consolent en passant maintes fois leur trousseau en revue. Aussi bien, d'un instant à l'autre, la porte peut s'ouvrir. Il est venu le moment des entrevues matrimoniales.

Ce jour-là et de très-grand matin, Rebb Wolf, un œil fixé sur son fils, tandis qu'il tenait l'autre soigneusement fermé lui dit sans autre préambule :

— Et toi, mon cher Kobi, ne vas-tu pas faire quelque excursion ? Sais-tu quel jour c'est aujourd'hui ?

— Pourquoi ne le saurais-je pas ? repartit- il avec un léger sourire. C'est aujourd'hui Halamoëd.

— Et puis ? dit Rebb Wolf sans rien ajouter davantage.

Cette si insidieuse question, qui ressemblait à un trait acéré dirigé contre Kobi, ne le déconcerta nullement. 11 répondit avec un calme parfait :

— Et puis quoi ?

— Les auberges, observa malicieusement Rebb Wolf, sont aujourd'hui remplies de voitures ; tout à l'heure on ne trouvera plus à s'y loger.

— Vraiment ? fit Kobi d'un air étonné.

— Aujourd'hui même, de très-grand matin et bien avant l'office divin j'en ai vu passer trois ou

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quatre, continua Rebb Wolf sans se laisser décontenancer par le feint étonnetnent de Kobi.

— C'est que ceux qui les ont louées auront sans doute quelque affaire en train, repartit sèchement Kobi.

— « Mais toi, malheureusement, tu n'en as aucune en train, soupira enfin Rebb Wolf; j'aurais beau prêcher à me dessécher le gosier que tu ne bougerais pas du village, comme si on t'y avait cloué. Le monde entier va et vient pour cbqisir femme ; toi seul, tu demeures tranquille. Qui t'empêche de louer une voiture, de mettre tes habits neufs et de dire au cocher : c Conduis-moi dans tel ou tel endroit pour qu'à mon tour je fasse mon choix?

— Mais oti donc veux-tu que je me fasse conduire? demanda Kobi avec candeur.

Cette question finit par exaspérer Rebb Wolf. D'une voix retentissante et telle qu-pn ne l'avait entendu que très-rarement dans cette silencieuse maison, il s'écria :

— Va I va I fais toujours semblant comme si tu ne savais pas que deux et deux font quatre ; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire ; crois-tu par hasard que ton père ne sait pas que tu l'entends fort bien? As*tu la prétention de me faire la leçon? A d'autres, mon garçon t

— Si je te comprends bien, fit Kobi avec câline, je dois aller faire un choix.

— Et pourquoi donc attendre encore ? s'écria Rebb Wolf avec chaleur; pourquoi ne point te mettre en route? l'univers entier eclt en mouvement. Tous ceux qui ont des yeux pour voir et des pieds pour marcher sont en train aujourd'hui de jeter leur

dévolu. Combien mettrias-tu encore de temps à réfléchir?

Cette violente apostrophe déconcerta quelque peu Kobi. Pendant quelques instants même on aurait pu croire qu'il en avait été effrayé. Il se renriit bien vite ; puis, avec un sourire moitié ironique :

— Réfléchir ! dit-il, mais il y a longtemps que c'est fait.

— ^ C'est fait, s'écria vivement Rebb Wolf. Eh bien I tu le vois, Perl ; Dieu sait à qui il aura donné son cœur !

— Oui, c'est fait, mon cher père ; il y a longtemps que j'ai disposé de mon cœur ; il n'y a qu'une chose qui m'étonne, c'est que tu ne t'en sois pas encore aperçu.

— En faveur de qui ? oui, en faveur de qui ? demanda Rebb Wolf, devenu presque violent ; et il fit quelques pas vers son fils ; voyons! le diras-tu? Il y a longtemps que je m'en suis douté; le moment de faire un aveu est enfin venu.

Perl gardait le silence ; tout interdite, elle épiait son fils. Qui pourrait dire ou même savoir avec certitude à quel rude combat était en proie maintenant le cœur de cette mère ? Qu'est-ce qui la dominait en ce moment ? Était-ce une curiosité toute féminine ou bien cette douloureuse pensée que son enfant avait pu si longtemps vivre à ses côtés avec un secret dans l'âme? A son tour Kobi regardait ses parents avec les yeux d'un Mine ; et, après les avoir rassasiés en contemplant d'un côté l'emportement de son père et de Tautre l'impatiente curiosité de sa mère, il ajouta d'un air fripon :

— Vous me demandez en faveur de qui j'ai dis-

posé de mon cœur? Mais tout simplement en faveur ie mon père et de ma mère.

Il serait difficile de dire quel effet cette habile manœuvre de Kobi produisit sur ses parents. Semblable à un violent coup de vent, elle venait de rasséréner le cie^ domestique tout à l'heure chargé de tant de nuages ; en un instant il était redevenu pur et azuré.

— Que Dieu te protège, mon cher enfant I s'écria Perl, les larmes aux yeux ; mais, dis-moi, est-il permis de se jouer ainsi de ses parents ?

— Et quant à moi, je te le répète pour la millième fois, il est trop taciturne, dit Rebb Wolf avec un sourire imperceptible. Et pour ne point paraître aussi décontenancé qu'il Tétait réellement, il se hâta de sortir.

Quand le père se fut éloigné, Perl dit à son fils :

— Cette fois-ci, cher enfant, c'est toi qui as eu raison. Mais je te le demande : ton père n*a-t-il pas raison à son tour ? Pourquoi ne pas lui donner la satisfaction que tu sais en te rendant à quelque entrevue matrimoniale ?

— Mais, chère mère, dit Kobi d'un ton, cette fois, très-sérieux, comment peux-tu me demander d'aller faire visite à une jeune fille, quelle qu'elle puisse être d'ailleurs, du moment qu'on doit me Texposer comme on expose un sac de laine? ce sac aura été disposé à l'avance de telle façon que la bonne et fine laine se trouve en haut, tandis que le bas du même sac n'en renfermera que de la sale et de la mauvaise. Dans la partie supérieure brillera je ne sais quel petit éclat doré et dans le fond, il n'y aura que poussière et malpropreté. En pareil cas, que dirais-

tu de ton fils ? Combien de fois ne m'as^u pas raconté toi-même que mon père t'a épousée sans avoir été jamais parader chez toi mais sur ta bonne mine seule* En étes-vous moins heureux pour cela ? l'un de vous a-t-il eu à s'en plaindre?

C'est maintenant seulement que rétonnement de Perl était à son comble ^ elle n'avait jamais surpris chez Kobi une si profonde sagesse. Cette sagesse sortait de sa bouche comme un fleuve d'or | elle aurait pu l'écouter des heures et des journées entières tant le son de ses paroles était enchanteur pour elle, tant il la pénétrait I Oti donc te garçon-là avait-il puisé toute cette sagesse? A l'entendre, ne croiraiton pas avoir affaire au premier grand rabbin de Tunivers?

— Si nous vivons heureux, ton père et moil s'écria-t-^Ue avec une sorte d'enthousiasme ; soit dit à tout enfafit d'Israël, la vie que nous tnetions, ton père et moi, pourrait faire envie à des princes ; et vois-tu, Kobi, tout cela s'est fait sans visite matrimoniale ; ton père n'avait pas su si, pour tout avoir, je possédais seulement six mouchoirs. Ton père a fait ma connaissance et moi la sienne sans le moindre cérémonials C'était un samedi; vers le soir, au moment où je revenais de chez mon arrière-grand'mère Milké, âgée alors de cent dix ans et malade; — tu ne Ta pas connue, toi ; -^ ton père m'avait guettée près de la cave de Sûskind Tfauer. Bon Diea I comme je m'étais effrayée! — < Ne t'effirayes pas ainsi, chère Perl, me dit-il, et ne fiais pas de bruit ; le monde n'a pas besoin de savoir ce qui se passe entre toi et moi. Je ne demande qu'une chose : que ta me dises si tu veux de moi. » — Et vois-tu, Kobi, je

LE itlNfi 14$

lui ai dit que oui ; et^ Dieu en soit loué dans le septième ciel ! nous avons conclu ensemble^ le tout sans visite apprêtée. Mais combien les moeurs ont changé de nos jours t Oui, mon cher enfant, je te donne parfaitement raison : pas d'entrevue matrimoniale !

— Je ne voudrais pas jurer» chère mère^ què je ne ferai jamais de visite matrimoniale ; cela, non ; mais ce qu'il y a de cortain^ c'est que je ne me laisserai jamais dépécher vers Un sac de laine. Du jour où je poursuivrai un but de ce genre je tâchet-ai d'être moi-même mon propre sehadchin (agent matrimonial); ça sera autant de gagné. Est-ce que j'ai besoin d'un intermédiaire ?

Perly le cœur inondé de joie, donna son assentiment aux projets de son iils^ Dans son for intérieur elle dut s'avouer que son esprit était inférieur à celui de son enfant ; et pourtant quel orgueil désintéressé et quelle douce satisfaction dans cet aveu!

Rebb Wolf était rentré pour le dîner de meilleure heure qu'il n'avait l'habitude de le faire* Dès son entrée dans la maison, Kobi et sa mère remarquèrent que sa physionomie avait revêtu une expression toute particulière. Grâce à une longue habitude et à l'intimité de la vie de famille, on savait, dans la maison des Mines, lire dans cette langue à part bien midux que beaucoup d'autres ne savent life dans des livres bel et bien imprimés. Mais ni la mère ni le fils ne pressèrent Rebb Wolfd'aucune question. Ils savaient par expérience qu'en pateil eas sa pensée finirait bien par se foire jour.

A table, Rebb Wolf demeura longtemps absorbé.

Puis, tout à coup : — Voulez-vous, mes enfants,

que je vous dise d'où je viens ?

— Dis-le, si tu le juges à propos ; car, autrement, on ne t'y forcera pas.

— Je viens tout droit de chez le Président de notre communauté ; vous allez ouvrir de grands yeux quand je vous aurai dit ce qu'il me veut.

— Aurait-on de nouveau la pensée de te revêtir de quelque dignité? Voudrait-on encore faire de toi quelque chose comme un gabbé (caissier) ? s'écria Perl avec une frayeur réelle.

Rebb Wolf riait aux éclats.

— Quant à cela, répliqua-t-il gaiement, tu peux être tranquille; je refuserai quand même on me nommerait bourgmestre. Il s'agit de tout autre chose et je vais abréger votre impatience : je dois aller à une entrevue matrimoniale à la place de son fils.

— Toi ! observa Perl avec un sourire d'incrédulité ; comment peut-il songer à toi pour cela ?

Un singulier changement s'était opéré en ce moment dans la physionomie de Kobi ; il était tout oreilles et la curiosité avait comme allongé ses traits.

— Que faire ? dit Rebb Wolf en haussant les épaules ; il ne veut pas entendre parler d'un autre que de moi .

Rebb Wolf, qui n'appartenait pas précisément à la classe des orateurs les plus laconiques, commença alors à raconter comme quoi il s'était rencontré avec le Président sur la place. Celui-ci lui avait pris le bras sans qu'il eût pu s'expliquer d'où lui venait l'honneur insigne de se promener ainsi par la rue

avec cet orgueilleux personnage qui, à une demilieue de distance, faisait sonner ses écus dans sa poche. Peu à peu, le Président avait ouvert la bouche pour arriver au fait ; d'abord on aurait pu croire que quelque arête lui était restée dans la gorge tant il avait bégayé, remué et toussé. Enfin il s'était expliqué : « — Wolf, avait enfin dit le Président, je ne veux pas te laisser plus longtemps dans Tincertitude : je suis en train de chercher un parti pour mon fils et j'ai besoin de toi pour un coup de main.

— De toi ! exclama de nouveau Perl avec une nouvelle surprise.

— Lui aussi, continua Rebb Wolf, avait fait la même question et avec la même surprise mais sans que cela l'eût avancé en rien. Le Président se déboutonnant de plus en plus, lui avait dit sous le sceau du secret, — quant à lui, Wolf, il n'avait pas de secret pour sa femme et son enfant, — qu'à six lieues de chez eux vivait une jeune fille qui était ce qu'on pouvait appeler un parti ; elle j conviendrait à merveille à son fils. Quant à de la fortune, il y en avait plus qu'il n'en était besoin ; il en était de même du physique et de la bonne renommée de la demoiselle. Mais le plus important était ceci : On ne regarderait pas à l'argent pour elle ; ce que l'on voulait avant tout, c'était un homme qui eût une valeur personnelle. Quant à Rebb Wolf, il avait demandé, tout stupéfait, en quel endroit se cachait cette merveille divine, réunissant tout à la fois beauté, fortune, bonne renommée et pour laquelle on ne regardait pas à l'argent ; où par conséquent et quand on pouvait voir et aborder des gens de cette

sorte ? Ce ne fut qu'après avoir attendu assea longtemps qu'il reçut les explications nécessaires. La jeune fille en question avait pour père Rebb losel Sûz, ce riche Randar ^, dont on disait qu'il était si riche que lui-même ne savait pas au juste le chiffre de sa fortune. Cette fortune d'ailleurs s'étalait chez lui sous la forme de monceaux de blés. De quelque côté qu'on portât les regards on ne voyait dans sa ferme qu'abondance et biens. Que c'était là une de ces maisons devenues de plus en plus rares oti il y avait de quoi récolter dans l'avenir. La jeune fillô en question étant enfant unique, n'avait point de frères ; en sorte qu'après la mort de son père elle ferait un de ces héritages qu'on voudrait voir faire à tout enfant d'Israël. On pourrait parcourir la moitié de la Bohême avant de rencontrer un second Rebb losel et une jeune fille qui ressemblât à la sienne.

— Mais encore une fois, demanda Perl avec uoe curiosité qui allait croissant» en quoi peux^tu lui être utile pour tout ceci ?

Elle allait comprendre à l'instant même, répondit Rebb Wolf. Il avait fait la même demande au Président et la réponse s'était passablement fait attendre. A la fin, il lui avait dit en confidence qu'autant il serait heureux et désirable pour son fils que ce parti fût mené à bonne fin, autant il était difficile d'y arriver. Ce n'était pas du côté du Président, comme bien il le pensait, que venaient les obstacles mais ils consistaient dans la difficulté même de l'entrçvm. A en croire la renommée, le père de la jeune

I. On appelle ainsi, en Bohême, les Juifs qui ont pris à ferme, pour les exploiter, les terres de quelque grand seigneur avec droit de débiter des spiritueux et de tenir cabaret.

fille, le Randar Rebb losel, gardait son enfant eomme un lion garde son petit et il ne voulait la donner à personne. C'était d'ailleurs un homme de La plus terrible espèce. Quelle que fût sa fortune^ il était encore plus saiirageet plus grossier qu'il n'était riche. Ses manières étaient celles des paysans avec lesquels il vivait depuis le commencement jusqu*^ la fin de Tànn^. Déjà des milliers de jeunes gens aussi beaux que riches, étaient venus à la ferme pour Toir la jeune fille sans que jamais aucun d'eux eût pu réussir. Mais le Randar avait ceci de parti*r culier : il ne refusait piis les prétendants , comme cela se pratique dans les maisons oîi il y a du savoirvivre. Là) en effet, on congédie les gens poliment et avec des paroles délicates pour ne point s'eh faire des ennemis. Le Randar, au contraire, après leur avoir fait essuyer toutes sortes d'avanies, les chassait honteusement de sa ferme. Il circulait à ce propos une foule d'anecdotes. Plus d'un aurait eu à subir de sanglants affronts. Quelques-'Uns d'entre eu^t, rien que. pour avoir osé se rendre chez le Ran* dar dans le but de voir et de se laisser voir auraient été, si l'on en crpit le bruit public, pris au collet par le maître de la maison qui les aurait remis sur le chemin de manière à leur ôter toute envie.de le reprendre une seconde fois.

— Dieu du ciel ! s'écria Perl, est'-ce là un homme ou un loup ?

— Aux yeux du monde, répondit Rebb Wplf, il passe encore plutôt pour un ours.

— Je suis toujours encore à me demander, observa Perl, après quelques moments de silence, comment et en quoi tu peux lui être utile en tout ceci ?

Tout allait s'expliquer, continua Rebb Wolf. Le Président voudrait bien se rendre à la ferme ; mais il n'en avait pas le courage et son fils encore moins que lui, son fils qui était un jeune homme instruit et bien élevé. Que dirait en effet le monde si le bruit venait à se répandre que le fils du Président aurait été mis honteusement à la porte d'une maison ? Était-il prudent de courir une telle chance ? Voilà pourquoi le Président avait fini par se demander s'il ne serait pas plus sage de £aire préparer les voies par quelque homme d'esprit? Celui-ci se rendrait auprès du Randar pour lui faire coaipreadre, en termes insinuants, quel bonheur ce ^serait pour sa fille si elle entrait dans la famille du Président; bref, l'ambassadeur en question aplanirait le terrain de telle sorte que son fils n'aurait plus qu'à venir pour terminer l'affaire. A son sens, pas un homme au monde ne pourrait mieux le servir en ceci par son esprit et sa finesse que lui, Rebb Wolf. Que du moment qu'il voulait prendre en main Taffaire, le Président serait aussi sûr du succès que si déjà on avait cassé la tasse 1. Il lui offrait pour cela quatre cents florins argent comptant.

— Je connais donc enfin le dessein du Président, dit Perl, quand son mari eut fini son récit ; cela n'a pas été sans peine ; et toi, que lui as-tu répondu ?

— Je lui ai répondu que je réfléchirais à la chose; mais cette réponse ne l'a pas satisfait ; du moment ane je voulais me charger de l'affaire, je devais m'en

I . Chez les Juifs de la campagne, et cela de nos jours encore, on casse une tasse à la cérémonie des fiançailles. Voir, à ce sujet, nos Scènes de la vie juive en Alsace^ p. i85. (Note du traducteur,)

=lia.rger immédiatement. Il n'y avait pas moyen d'a-

ioiarner.; Halamoëd était là et pouvait- on savoir si

q^iaelque autre 4ie prendrait pas les devants et ne serait

pa.s plus heureux que ses devanciers? « Boni dis-je

a VI Président quand j'eus de nouveau réfléchi à sa

proposition; du moment qu'il demeure convenu

qu'il y aura quatre cents florins pour moi, je veux

me charger de l'affaire ; mais, voulez-vous que je

^ous dise mieux encore? J'ai, comme vous savez,

lan fils qui n'est pas précisément un imbécile. Je

ne suis rien, moi, à côté de lui. Si nous l'envoyions

en mon lieu et place? Qu'en pensez-vous?» Le

F* résident se mit à rire : a C'est une idée ; me dit-il

aussitôt ! c'est très-bien imaginé, ma foi I Car il est

certain' que ton Kobi est encore un plus grand

Mine que toi. Donc, si tu le veux, envoies-y ton

fils ; il est comme fait exprès pour jcette mission. »

Là-dessus nous nous sommes séparés. Maintenant,

mon cher Kobi, je te le demande, cela te va-t-il, oui

oit non?

Le dénoûment de cet interminable récit était par trop inattendu pour ne point produire sur Perl un effet véritablement étourdissant. Cet effet était moins visible chez Kobi. Celui-ci était assis là, immobile, tantôt jouant avec son couteau, tantôt suspendu aux lèvres de son père. Au moment où Rebb Wolf vint enfin le sommer de se prononcer, ses joues se couvrirent d'une rougeur soudaine. A le voir ainsi, on aurait pu croire qu'on venait de le surprendre en quelque chose.

— J'espère bien que tu ne voudras pas envoyer notre enfant auprès de cet ours? s'écria Perl qui s'était quelque peu remise.

l5o CB MINE

— Il ne le mangera pas^ je t'en réponds, observa Rebb Wolf avec gaieté. Après tout» pour quatre Cents florins on peut bien consentir à se laisser entamer quel(|ue peUé

-^ Quatit à moi, jamais je ne consentirai, fit Perl d'un ton résolu, à ce que mon fils aille se jeter dans la gueule de ce loup. Jamais I

— Tout à rheure tu traitais le Randar d'ûura; voici maintenant que tu le traites de loup. Combien d'autres métamorphoses ne vas-tu pas lui faire subir?

-^ Non ! envoyer son propre enfant chez un tel sauvage! répéta Perl avec une sorte d'amertume, Perl d'ordinaire si douce ; non, cela ne s'est jamais vu ? Et si éet ours ou cette bâte fauve quelconque venait à lui casser une jambe ou un bras, ton Président serait-il asseï riche pour l'en dédommager?

— Quant â ça, s'écria soudain et tout spontanément Kobi, avec le sourire malicieux qui lui était habituel, quant à ça, chère mère, tu peux être tranquille. On ne se laisse pas estropier comme cela sans mot dire. Et pourquoi donc, après tout, renoncer à une enti'eprise de ce genre quand il y a quatre cents florins à gagner ? On s'expose souvent à pis que cela et pour gagner bien moitls. Si la chose aboutit, on se fait un ami du Président pardessus le marché, et il peut venir tel moment où son amitié nous serait précieuse.

Ces paroles de Kobi furent suivies d'un silence de quelques minutes*

— Ainsi donc tu serais prêt à y aller ? mon cher Kobi ; sais-tu bien ce que tu entreprends U ? s'écria Perl en levant des yeux pleins d'étonnement sur son fils.

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' — Mais pourquoi donc pas, chère mère? répon-* dit^il sèchement. Pourquoi négligerais-je une si belle affaire? On ne gagne pas tous les jours une somme aussi ronde.

— £h bien! je ûe dirai plus rien, ajouta Perl^ après une assez longue pause; tu sauras ce que tu as à faire mieux que tnoi. Du moment où tu aé. résolu d'y aller je ne dois rien objecter.

Perl avait une si haute idée de la tôte de son en^» fant qu'à partir du moment où celui-ci Tenait d'ex-» primer si fermement sa résolution elle demeura comme interdite.

— C'est bien là Kobi! dit Rebb Wolf. Quand il s^agit de remplacer les autres^ il est prêt à se rendre aux entrevues matrimoniales et je ne doute pas qu'il ne mène la chose à bonne fin^ Si, au contraire, il s'agit d'j aller pour son propre compte, il n'en fait rien et né sort pas de sa taciturnité! J'aurais pu prédire tout cela.

Petl ne hasarda pas la moindre objection ^ Elle se contenta d'assister à la délibération du père et du fils tenant conseil entre eux pour savoir quel serait le moyen le plus sûr d'aborder Vours en question. Elle se garda bien de donner le nioindre avis. Mais ce qu'elle entendait autour d'elle, suffisait à occuper son âme tout entière. C'était une chose curieuse que d'entendre Rebb Wolf faisant la leçon à son fils et lui indiquant à l'avance le plan qu'il devait suivre pour arriver au Raftdar. Ses instructions sur la manière dont il fallait entreprendre une mission aussi délicate, n'auraient pas été sans profit pour un auditoire de diplomates. Dans cet entretien Rebb Wolf justifia amplement sa réputation de Mine in-

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telligent et rusé par excellence. Perl elle-même n'avait jamais entendu couler de la bouche de son mari ce torrent de sagesse. Elle était dans Tadmiration. Nous regrettons bien ici d'avoir à jeter un voile sur ce plan de campagne élaboré au milieu de mystérieux chuchotements; mais nous y sommes forcé par cela même qu'il doit rester secret. Nous pouvons, du moins, affirmer que si le monde en avait pu connaissance il eût été pleinement de l'avis de Perl qui ne pouvait s'empêcher de les interrompre de temps à autre par cette exclamation admirative : « Ahl je comprends; du moment où l'on va s'y prendre de la sorte, disait-elle, il faudra bien que Kobi réussisse. Après tout, n'est-il pas notre fils?»

Ce fut donc avec le plus grand calme qu'on acheva de convenir du plan d'attaque. Il n'y a qu'une chose que nous puissions révéler dès à présent. Le même jour encore, Rebb Wolf arrêta une voiture pour le lendemain. Mais cette voiture devait attendre Kobi en dehors du village. Pas n'était besoin que l'on sût de quel côté il allait se diriger, un jour de Halamoëd. Aussitôt après, Rebb Wolf se rendit chez le Président pour lui annoncer que Kobi avait accepté la mission. Quand les deux hommes eurent quitté la maison, Perl ne put défendre son cœur de mère d'un sentiment d'inquiétude et de terreur. Aussi longtemps que son fils avait été là, elle s'était sentie rassurée par ses paroles comme par ses regards : a Dieu du ciel, soupirait-elle du plus profond de son âme, pourvu qu'il ne lui fasse pas de mal! il est notre enfant unique. Pourquoi y ai-je consenti? »

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Le lendemain, de très-bonne heure, et avant même que ses parents fussent levés, Kobi était prêt à se mettre en route; il avait même déjà terminé sa prière et serrait en ce moment ses te/il Unes i. Quand Perl fut sortie de la chambre à coucher et qu^elle eut aperçu son fils, elle ne pouvait presque pas revenir de son étonnement. Jamais son fils ne lui avait paru si beau. C'est que Kobi avait revêtu ses habits de fête et sa mère croyait voir quelque prince devant elle. Maintenant seulement elle comprenait quel gentil garçon elle avait là. Il était debout devant elle avec sa taille élancée et déliée ; on l'eût dit comme fondu d'un seul jet. A celte vue, elle sentit renaître ses forces et son courage. La moitié de la nuit, elle l'avait passée sans dormir; pendant Tautre moitié, elle n'avait fait que des rêves atroces. Il lui avait semblé voir constamment un ours à figure humaine. C'était à en frémir! Tantôt elle avait cru voir son fils Kobi boitant d'un pied, tantôt marchant droit comme un cierge sur ses deux jambes bien affermies ; en revanche, il était devenu soudain manchot. Nul doute, il avait perdu un bras dans sa lutte avec le monstre.

Rebb Wolf, de son côté, était d'avis que Kobi avait aussi grand air que s'il était duc ou pair.

— Ceci encore le peint bien, dit-il à sa femme. Il ne se serait certes pas fait plus beau s'il allait à une entrevue pour son propre compte; non, il aurait

I. Lanières de cuir qu'on roule autour du bras gauche et autour du cou quand on fait la prière du matin. Ces lanières contiennent dans un petit creux une oraison sacrée. Les Juifs réalisent ainsi ce précepte : a Tu lieras mes paroles sur tes mains et elles te seront un signe entre tes yeux. {Deutéronomey VI, 8.) » (Note du traducteur,)

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dans tout cela un intérêt personnel qu'il ne pour^ rait pas avoir meilleure mine.

Kobi ne répliqua rien. L'étonnement de sa mère comme les reproches de son père ne parurent pas faire d'impression sur lui. Il demanda seulement qu'on se hâtât de servir le déjeuner; autrement et si on ne se dépêchait, il courait risque d'être vu par les habitants de la rue qui allaient se rendre à la synagogue*

Le déjeuner pris, Kobi se leva aussitôt. Perl était en proie à une agitation extraordinaire : elle se faisait violence pour ne pas rendre le cœur gros à son enfant; mais ses traits» tout bouleversés, trahissaient précisément le secret de sa pensée.

— T'acquitteras-tu bien de ta mission? demanda encore Rebb Wolf qui, malgré toute la confiance qu'il avait dans Fadresse pie son fils, semblait craindre néanmoins de lui avoir imposé une tâche trop rude.

— Je pense que oui, fit Kobi d'un ton sec.

Perl voulait à toute force faire la conduite à son fils jusqu'au bout du village. Rebb Wolf eut toutes les peines du monde à l'en détourner ; elle n'avait qu'à le faire, lui fit-il observer, si elle voulait absolument que tout le monde devinât les projets de Kobi,

— Je ne te demande plus qu'une chose, dit-elle d'une voix suppliante, quand on se trouvait déjà sous la porte de la maison : promets-moi, Kobi^ de ne pas pousser les choses trop loin une fois que tu auras vu qu'il n'y a pas moyen d'en venir à bout. Ne va pas lui chercher querelle^ ne l'irrite pas, si tu t'aperçois qu'il veut s'en prendre à toi. Voyons! me le promets-tu?

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— Je te le promets^ mère, dit Kobi en souriant. Là-dessus il prit congé de ses parents. Sa mère,

après l^âvoir embrassé, lui posa la main sur la tête et le bénit :

— Cela ne pourra toujours pas te nuire, lui ditelle.

Kobi toucha de la main la ine:{ousa ^ fixée aux poteaux de la porte et aussitôt après il partit. Il se trouvait déjà sous les noyers quand il se retourna de nouveau. Ses lèvres remuaient. On eût dit qu'il voulait parler.

— As-tu oublié quelque chose? lui dit PerL

— Non^ non, répondit-il avec un sourire significatif qui fit une singulière impression sur sa mère..« Il en sera temps encore quand je serai revenu.

Perl suivit son fils des yeux jusqu'à ce qu'elle Teût perdu de vue. Elle rentra ensuite toute chagrine.

— Dieu du ciell soupira-t-ellc à part elle-même, protége-le et veille sur lui. J'ai peut-être eu tort de le laisser partir. Cet enfant unique que Dieu nous a donné et que nous devrions aimer comme la prunelle de nos yeux, le laisser s'en aller de la sorte sans même savoir au juste où il va? Pourquoi donc y ai -je consenti? Mais, hélas I nous autres malheureuses femmes que sommes-nous devant la volonté de fer d'un mari ? Moins que rien. L'envoyer auprès d'un tigre, d'un éléphant de cette espèce! Exposer

I. Etui en fer blanc fixé aux poMes chez les Juifs orthodoxes ftt renfermant, écrite sur parchemin, la prière la plus importante pour les fidèles et qui commence par ces mots : Écoute Israël, V Éternel f notre Dieu, est un Dieu un, etc. {Note du traducteur,)

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de la sorte son sang et sa chair I Pourvu qu*il ne lui fasse pas de mail

— Petite folle que tu es! dit en la consolant Rebb Wolf , il n'arrivera rien du tout à notre garçon ; non, quand même il monterait sur la tour la plus élevée; c'est moi qui te le dis.

Arrivé hors du village, Kobi trouva la voiture qui Tattendait, comme cela avait été convenu. Il y monta avec précipitation et partit sans délai. L'épaisse toile qui couvrait la voiture le dérobait aux regards des passants, de même qu'elle dérobait à tout œil investigateur l'agitation intérieure de ses ardentes pensées et qui se traduisait tantôt par un sourire caché, tantôt par la contraction de ses lèvres. Comment ferons-nous donc pour deviner ses pensées? Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de ne pas nous perdre en conjectures et de suivre celui que le Président vient de déléguer à la place de son fils, de le suivre en nous glissant derrière lui et en nous attachant à ses pas comme l'ombre s'attache au corps.

A peine en route, Kobi résolut de modifier quelque peu le plan d'attaque tel que son père le lui avait indiqué. Semblable en ceci à quelque vaillant capitaine qui tout en restant fidèle pour l'ensemble des opérations aux ordres de son général, tiendrait néanmoins à faire quelque chose par lui-même.

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Son père Wolf lui ^vait recommandé de se rendre directement à la ferme du Randar; ou du moins, sans précisément le lui dire^ il avait entendu que la chose se fît ainsi. Cependant, après y avoir mûrement réfléchi, Kobi jugea prudent d'attaquer l'ennemi plutôt de flanc que de front. Au lieu d'aller droit à lui, il préférait recourir à des détours; car, après tout, il ne connaissait son ennemi que trèsmédiocrement. D'après le portrait qu'en avait tracé son père, Kobi ne pouvait s'en faire qu'une idée vague; mais, du moment qu'il s'agissait de l'attaquer vivement et sans retard, il était bon de connaître son côté fort et son côté faible et de savoir si c'était par le flanc droit ou par le flanc gauche, en d'autres termes, si c'était par la tête ou par le cœur qu'il fallait le frapper.

— Je ne puis pas me figurer, se dit Kobi en tenant conseil avec lui-même, qu'un monstre ne soit accessible par aucun côté. J'ai toujours entendu dire que chacun à son coté faible par où il prête à l'attaque, partant à la victoire. Pourquoi le Randar n'auraitil pas aussi son côté faible ?

Kobi, on le voit , n'aurait pas fait précisément un mauvais général : il entendait assez bien les règles de l'art de la guerre. Aussitôt qu'il fut d'accord avec lui-même, son siège était fait.

Kobi conclut avec raison qu'autant les jugements et les renseignements sur le Randar devaient être peu ou point exacts quand ils partaient de loin, autant, au contraire, ils deviendraient positifs et précis à mesure qu'on approcherait de la ferme où il demeurait. Il fit donc dételer dans le premier village qu'il trouva sur sa route ; et, après avoir laissé sa

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voiture et ses chevaux à l'auberge, il se rendit à pied dans le Ghetto. Il n*y était pas inconnu ; mais il ne perdit point de temps en cheminant à travers les rues. Sans daigner répondre aux questions qui loi étaient faites, il ne se laissa pourtant pas entraînera de longues conversations : il était iinpatieot de franchir le seuil d'une certaine maison oîi il était sur d'obtenir les éclaircissements qu'il désirait. Il y entra donc. Kob! avait choisi cette maison de préférence à toute autre parce qu'elle était de celles où Ton pouvait se renseigner sur les choses les plus diverses, sur la valeur d'un sac de laine aussi bien que sur la réjjutation des gens qui demeuraient à dix lieues à la ronde.

Ce fut un cri de surprise quand on le vit dans une si brillante toilette, une vraie toilette de fête, lui qui n'avait jamais paru en cet endroit que revêtu de ses vêtements à'afjfaires,

-^ Soyez le bienvenu ! entehdait-il dire de tous côtés. Monsieur a sans doute quelle projet,. . ?

— Avec votre permission, répondit Kobi, |e dirai : oui.

— On s'est donc enfin décidé? continua-t-oii de cet air particulièrement guilleret qu'on prend volontiers en pareille occurrence ; et où perche-t-elle ? Peut-on le savoir ?

— Pourquoi pas ? fit Kobi : elle perche dans tel et tel endroit.

Il nomma une commune voisine mais se garda bien de dire soit le nom, soit la profession de la prétendue famille chez qui il devait descendre. On pense bien quMl n'avait pas envie de faire mention de la ferme du Randar.

Kobi, heureusement, avait affaire à des gens qui ne voulaient pas passer pour indiscrets ; ils n'in^is^tèrent pas davantage et ise contentèrent de la réponse qui leur fut faite.

Après avoir ainsi assuré ses derrières, Kobi, par une manœuvre habile, sut faire rouler là conversation sur le Randar sans qu'aucun dès assistants se doutât le moins du monde que Kobi eût une arrière-pensée; Il avait, disait-il, à proposer une affaire au Randar non pas précisément en son tlom mais au nom d'un tiers qui l'en avait chargé. On devait comprendre combien, eh pareille circonstance, on 3e sentait soulagé du moment que l'on avait des renseignements un peu explicites sur le compte de celui à qui Ton allait avoir affaire. Il priait donc qu'on voulût bien lui faire part de tout ce que Ton savait à cet égard. Et il en exprima à l'avance ses remercîments et sa reconnaissance.

Dieu du ciel! Kobi en entendit de belles 1 II croyait avoir mis la main dans quelque nid de guêpes tant les mauvais renseignements vinrent, par milliers et sans que rien pût en arrêter l'essor, bourdonner autour de ses oreilles. « C'était là un homme, disait-on, avec lequel il fallait se tenir sur ises gardes, car il était capable, rien que pour deux liards, de s'emporter jusqu'à la rage et de vous casser bras et jambes. En de tels moments tout lui était égal, qu^on fût riche ou pauvre, juif ou chrétien ; une fois qu'il s'était mis à l'œuvre , son adversaire n'avait qu'à recommander son âme à Dieu. Pour détourner Kobi de son projet , on cita par exemple quelques faits véritablement effrayants et d'où il ressortait qu'on devait se garder de se commettre avec lui en

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quoi que ce fdt. A celui-ci, qui l'avait surfait de deux liards en lui vendant un sac d'avoine, il avait défendu' pour toujours sa maison; cet autre, qui était venu dans Fintention de faire la cour à sa fille, s'était vu honteusement chassé par lui pour avoir oublié de baiser la me!(otêsa en entrant; enfin, il serait allé jusqu'à lâcher ses chiens contre un troisième, parce qu'il n'avait pas su dire comme il le fallait et sans faute la prière d*usage après le repas. On devait cependant rendre cette justice au Randar : si on parvenait à le surprendre dans un moment de bonne humeur et qu'on fût assez adroit pour savoir le manier, il était très- facile de frayer avec lui. Alors il redevenait homme comme tout le monde et l'on pouvait en faire ce que l'on voulait. »

Ces renseignements avaient passablement satisfait Kobi. Il n'en avait pas espéré autant. Il trouva bientôt un prétexte pour prendre congé. Il renouvela ses remercîments à l'assistance mais non pas cependant d'un ton ému qui aurait pu donner à croire qu'on venait de lui rendre un grand service; et là-dessus , il sortit. Il remonta en voiture pour continuer son chemin. Néanmoins, quand il fut arrivé dans le second village il fit encore dételer. Là, demeurait un pauvre colporteur à qui souvent, en passant , Kobi avait coutume d'acheter quelque chose, beaucoup moins par besoin que par pitié. Le colporteur voyait bien du pays et Kobi pensa, à bon droit qu'ici aussi il obtiendrait de précieux renseignements. Mêmes souhaits de bienvenue , mêmes cris de surprise et mêmes questions au sujet de l'endroit où l'on se rendait. Kobi y répondit, en

quelques mots, comme il Tâvait déjà fait auparavant. Il ne nia pas qu*il eût.MW projet; et il sut encore si habilement mener son homme que notre colporteur, sans se douter de rien, se vit soudain trans-^ porté au beau milieu de la ferme du Randar ; et voici qu'il commença à en jaser et gloser comme si on Tavait payé tout exprès pour cela.

« Le Randar! entendait dire Kobi, mais c'était le plus grossier personnage de la terre 1 sans qu'on l'en priât, il avait l'habitude de dire aux gens des vérités qu'on n'aimait guère à entendre ; il ne faisait de façon avec personne et ne se souciait ni de Dieu, ni du monde. On ne voulait pas dire par là, bien entendu, qu'on ne vivait pas à la ferme d'une manière orthodoxe; bien au contraire, on ne trouverait pas dans toute la Bohême , à cent lieues à la ronde, de maison juive plus pieuse que celledu Randar; mais il n'était pas, moins vrai que le maître de cette maison était un grossier et un mal élevé comme il y en avait peu. Il fallait surtout se garder de le mettre en colère. Il lui était arrivé à lui-même, à lui colporteur, d'avoir eu un jour maille à partir avec le Randar et il s'en souviendrait toute sa vie. Il s'était trouvé qu'un paysan lui avait offert une partie de laine à un prix très-réduit. L'affaire était bonne mais il n^avait pas l'argent nécessaire pour l'acheter. Le colporteur se rappela donc qu'il demeurait dans le voisinage de Rebb losel Sus — c'était le nom du Randar, — Cinquante ou soixante florins, se dit-il, ne seraient pas une grosse somme pour le Randar ! Il résolut donc de s'adresser à lui pour la lui emprunter. Mais il lui Et un accueil tel qu'il n'en souhaiterait pas

de pareil à ses plus grands ennemis. Il lui avait

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promis de lui rapporter son argent avant trois jours; il avait pris avec le Randar le ton le plus modeste et le plus humble. Mais celui-ci ne le laissa pas même achever ; c'était un tapage et des cris à n'en plus finir ; on aurait pu penser qu'il se serait cru requis de se dessaisir en faveur du colporteur de toute sa fortune de Randar.

-«* Juif 1 s'était-il écrié, crois-tu par hasard que je n'ai de l'argent que pour te le donner et que inon argent ne doit servir qu'à faire vivre les mendiants? Crois-tu que je ne sais pas ce que c'est que ta promesse de me le rendre sous trois jours? Oui, oui! dans trois jours ^ c'est-à-dire jamais î

« Le colporteur avait passé là un quart d'heure qui devait lui être compté un jour en expiation de tous ses péchés, et il avait tremblé de tous ses membres. Sur ces entrefaites, était survenue la fille du Randar, sa fille dont il faisait le plus grand cas; et soudain il était devenu tout autre. Avait-il eu honte devant sa fille ? ou bien Dieu avait-il changé son humeur ? le colporteur ne le savait ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Randar alla droit à son secrétaire,, l'ouvrit et sans ajouter un mot, il lui compta l'argent. Bien mieux, il finit p>ar le retenir à dîner. Encore une fois, il se souviendrait de ce jour-là, même à son lit de mort. »

Tel fut le récit du colporteur. Ces renseignements satisfirent également Kobi et il enfremercia cordia. lement son homme. A bien peser les choses, ces derniers éclaircissements étaient en pleine contradiction avec ceux qu'il avait obtenus dans le premier village. Tout sauvage et tout grossier qu'il fût, le Randar avait donc son côtéfaibhj sa fille !

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Kobi s'arrêta même dans un troisième village, le dernier qui précédât la ferme du Randar. Il tenait â s'avancer à pas sûrs. C'est ici, après tout, qu'on devait le mieux connaître le Randar, se dit*il encore à part lui ; ici on devait le voir souvent puisque c'est dans ce village qu'il avait à se rendre , à coup sûr, le samedi et les jours de fête pour assister aux offices dans la synagogue. Dans cette troisième communauté, dont les habitants, pour des motifs qu'il est inutile d'exposer ici, étaient surnommés les mo^ queurSf Kobi ne tarda pas à mettre la main sur des gens qui le mirent tout de suite au fait. Après avoir subi le même assaut de questions auxquelles il répondit de son mieux, Kobi recourut à sa tactique habituelle pour arriver à son but. Ici encore, — et ce n'était pas chose aisée^ car les moqueurs avaient le nez fin, -^ Kobi demeura maître du champ de bataille.

— Quoi ! lui dit-on, avec un air de pitié, vous allez trouver ce paysan pour faire une affaire avec lui ! Mais ce n'est pas là un homme comme un autre; il n'a ni manières, ni usage. C'est un rustre qui ne sait vivre qu'avec ses semblables; il ne sait frayer qu'avec les paysans. La société d'un homme comme il faut l'embarrasse. C'est sa fille qu'il faut plaindre! cellelà mériterait mieux que de passer son existence avec les paysans et les paysannes. Il serait à souhaiter qu'elle fût pourvue convenablement et vécût loin de cette maison. Mais, ah bien oui 1 le rustre ne cherchera qu'à la donner à quelque paysan dont tout le mérite consistera à savoir jouer le Fran^efus ^ avec

I. Un jeu allemand, fort en honneur chez les Juifs des Ghettos, (iVofc du traducteur,)

lui et à pouvoir estimer le poids d'un boeuf à une

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