MADEMOISELLE DE KÉROUARE
plus qu'à mettre en vers les grandes choses qu'ils ont faites. Ils faisaient des poëmes, et vous, vous les chantez. — Sa voix était puissante, et plus d'une fois sa parole entraîna l'assemblée.
Le château de Grand-Lieu était merveilleusement situé pour servir de foyer à toutes ces agitations : au milieu des bois, entouré de gorges profondes, on s'y rendait, la nuit, de Nantes, de Clisson, de TifTauges et des alentours. Parfois, aussi, de peur d'éveiller les soupçons, on s'assemblait dans quelque ferme isolée, sous quelque chaume sûr et fidèle. Ces marches, ces contre-marches, ces rendez-vous mystérieux, ces délibérations entourées de périls, enfin tout ce poétique appareil, plaisait singulièrement à ces jeunes imaginations. Celait là surtout ce qui les charmait : il est vrai d'aj;aiter que la mort ne les effrayait pas : héroïques enfants que leurs mères grondaient au retour!
M. de Kérouare ignorait ces réunions, et lorsqu'il interrogeait M. de Grand-Lieu sur ses fréquentes absences, celui-ci les expliquait de façon à ne point inquiéter le vieillard; mais il était plus dilTicile de tromper Marie, et depuis qu'elle avait recouvré la santé, madame de Grand-Lieu vivait dans des angoisses continuelles,' d'autant plus cruelles, d'autant plus dévorantes, qu'elle ne pouvait les confier à personne. Vingt fois elle fut sur le point de s'adresser à son mari, mais le courage lui manqua. M. de Grand-Lieu n'a\ait plus
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pour sa femme qu'une exquise politesse ; empressé el presque tendre si M. de Kérouare assistait à leurs entrevues, il reprenait, aussilôi qu'ils étaient sans témoins, sa froideur el sa gravité naturelles. Depuis son mariage, sa figure avait pris une leinle sombre et presque sauvage. Parfois ses yeux brillaient d'un farouche éclat : on le sentait consumé par une ardeur maladive. Lorsqu'il s'éloignait du château, au galop de son cheval, Marie, appuyée sur le balcon -de la fenêlrc, le suivait longtemps du regard, puis, lorsqu'il avait di.^paru, toujours sans se retourner, elle s'asseyait en soupirant, et tombait dans une de ces rêveries dont nous parlions tout à l'heure. Elle en sortait souvent tout en larmes. — Qu'avait-elle? elle l'ignorait. Pourquoi ces pleurs? elle n'avait pas songé h Octave.
Marie avait pris l'hal.itude de ne se coucher qu'après avoir entendu rentrer' M. de Grand-Lieu. S'il ne rentrait pas, elle passait la nuit de!«oiit et sans sommeil ; s'il restait deux jours absent, Marie restait deux nuits sans repos. Il est vrai que les absences de M. de Grand-Lieu se prolongeaient rarement au delà de vingt-qualre hcuyes. Cependant, un soir, il était parti plus sombre que de coutume; trois jours s'écoulèrent sans le ramener. Vers la fin du troisième, bridée par la fatigue et par l'inquiétude, madame de Giand^Lieu s'était jetée tout iiabillce sur son lit. Une main de
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plomb pesait sur ses paupières; le corps triompha de l'âme : elle s'endormit. Elle dormit longlemps, mais d'un sommeil léger, fiévreux, agité. Au milieu de la nuit elle s'éveilla en sursaut et courut précipitamment à la fenêtre qu'elle ouvrit. Elle avait cru, dans son sommeil, entendre des coups de feu. 11 n'élaît pas rare, à cette époque, et dans ces campagnes, d'être réveillé par des bruits pareils. Marie écoula : tout était calme. Cependant elle croyait bien ne s'être pas trompée. Après s'être assurée que M. de Grand-Lieu n'était pas rentré, elle revint à la fenêtre, décidée à veiller le reste de la nuit.
Presque au même instant, elle entendit au pied du château le galop d'un cheval, et bientôt des pas retentirent dans le corridor.
Pour gagner son appartement, M. de Grand-Lieu était obligé de passer devant celui de sa femme. Marie crut remarquer que le pas de son mari était moins ferme, moins assuré qu'à l'ordinaire. Son cœur frissonna sous un pressentiment funeste. Elle courut à la porte de sa chambre, l'ouvrit et arrêta M. de Grand- Lieu au passage.
— Vous ne reposez pas, Marie? demanda-t-il avec étonnement et d'un Ion de doux reproclie.
Sa voix était faible, altérée, presque mourante, et, bien que le corridor fût obscur, Marie s'aperçut qu'il se soutenait avec peine.
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— Mon Dieu I mon Dieu I s'écria-t-elle, qu'avezvous?
— Souffrez, dit-il, que je vous salue; il se fait tard, nous avons besoin de repos l'un et l'autre.
Marie l'attira vivement dans sa chambre, et le de'barrassa, malgré lui, du manteau qui l'enveloppait, tout mouillé par la pluie d'orage.
Ce premier soin rempli, elle examina M. de Grand- Lieu à la lueur de la lampe : M. de Grand-Lieu se tenait debout devant elle, armé et couvert de sang.
— Vous êtes blessé ! s'écria-t-elle.
Il avait reçu, en effet, un coup de feu dans le bras gauche.
— Vous êtes blessé, monsieur ! répéta Marie.
— Ne faites pas de bruit, dit M. de Grand-Lieu en la repoussant doucement de sa main droite : ce n'est rien, moins que rien ; la balle a seulement labouré les chairs. Quelques gouttes de sang, voilà tout. Je regrette vivement d'avoir troublé votre sommeil, cela n'en valait pas la peine.
— Laissez-moi voir, laissez-moi vous soigner, ditelle d'une voix suppliante. C'est mon devoir, — et mon droit peutf-être, — ajouta-t-clle en hésitant.
— Vous oubliez, Marie, répliqua M. de Grand-Lieu, que ce ne saurait être ni votre droit, ni votre devoir. D'ailleurs, je vous le répète, ce n'est rien, et demain, au château, nul ne s'apercevra de cette égratignure.
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— Ce n'est rien I ce n'est rien ! murnuira-l-elle d'une voix étouffée. N'est-ce clone rien que d'exposer vos jours?
— Vous oubliez encore, répondit M. de Grand- Lieu, que je ne me dois à personne. Est-ce à moi de vous rappeler que je suis libre, et que ma vie n'importe à nulle autre?
— Al), monsieur! s'écria-t-eîle.
— Si vous le voulez, nous en resterons là, reprit M. de Grand-Lieu d'un air sombre. Je vous avais promis de ne jamais toucher au passé : ce n'est pas moi qui ai failli à ma promesse. Je souhaite vivement qu'il n'en soii plus question entre nous. Permet'ez que je me retire, et croyez qu'absent ou présent je suis uniquement préoccupé du soin de votre bonheur. Si j'échoue, c'est que je suis maudit, et vraiment il ne faudra pas trop m'en vouloir.
— Voifô êtes cruel, dit Marie.
— Cruel? vous ne le pensez pas, répondit M. de Grand-Lieu en souriant; non, répéta-t-il encore, vous ne le pensez pas.
— Oui, oui, vous êtes cruel, répéta-t-elle ; vous êtes impiloyable. Allez, je vous comprends, vous méditez une horrible vengeance. Je le connais à présent, ce bonheur que vous me préparez. Eh bichl il me fait horreur.
— Vous na savez rien, vous ne comprenez rien, ré-
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piiCiua le jeune homme avec calme. Je ne médite pas d^ vengeance. Je n'ai-pas lieu de me venger. Rassurezvous donc, Marie vje ne suis ni cruel ni impitoyable. Et, tenez, depuis bien longtemps j'ai une lettre à vous remettre. J'ai beaucoup lardé : vous étiez faible et souffrante, et je redoutais pour vous quelque commotion dangereuse. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir si longtemps attendu? Je veillais sur votre santé. Je vous crois à cette heure assez bien rétablie pour pouvoir désormais, sans danger, vous occuper de votre correspondance. Prenez donc cette lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que le cachet m'en a été sacré.
Parlant ainsi, il lui tendait une lettre qu'il avait tirée de la poche de son habit.
— Monsieur de Grand-Lieu, je vous prie de la lire, s'écria Marie refusant de la prendre.
M. de Grand-Lieu déposa la lettre sur le marbre de la cheminée, et se retira après avoir salué sitencieusement sa femme.
Marie demeura longtemps à la même place, la tète cachée entre ses mains, le cœur abîmé dans des pensées amères. Enfin, elle s'approcha de la cheminée et jeta les yeux sur la lettre.
L'enveloppe était au timbre de Paris.
C'était une lettre d'Octave.
A la vue de cette lettre, Marie oublia M. de Grand- Lieu et la pensée d'Octave, un instant assoupie, se réveilla dans son cœur, plus vive et plus terrible que jamais. Elle acheva cette nuit dans les larmes, sans pouvoir se décider à rompre le cachet fatal. Vingt fois elle l'essaya, vingt fois elle en fut empêchée par une invisible puissance. Il lui semblait qu'en ouvrant cette enveloppe, des caractères de feu allaient s'en échapper ; elle croyait les sentir s'agiter et courir sous ses doigts en lignes brûlantes. — Ah I cruel, s'écriaitelle, pourquoi m'avoir écrit, et que peux-tu me dire que je ne me sois dit à moi-même? N'était-ce pas assez du cri de ma conscience? Était-il besoin d'à-
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jouter tes reproches aux remords qui me déchirent? Mon Dieu 1 je n'ai donc pas assez souffert? le sacrifice n'est donc pas consommé? Je n'ai donc pas vidé mon calice jusqu'à la dernière goutte? Pourtant, mon Dieu, vous savez par combien de tortures j'ai racheté . mon crime. Peut-être mérité-je à celte heure quelque indulgence et quelque pitié. Mon Dieu, soutenez-moi! J'ai été forte contre ma douleur; mais contre la douleur d'Octave, je sens que je vais être sans force et sans vertu. — Ainsi disant, elle couvrait la lettre de pleurs et de baisers, la pressant sur son sein avec amour, la repoussant avec désespoir.
Le matin, au lever du jour, elle sortit du château et se prit à suivre le cours de la Sèvre. On était alors aux premiers jours de juin. De blanches vapeurs flottaient sur la rivière; les oiseaux commençaient à ramager sous la feuillée. Tout emperlés des larmes de la nuit, les bois étincelaient aux premiers rayons du soleil. Marie marchait le long de l'eau ; elle connaissait bien ce sentier; c'était depuis longtemps celui de sa douleur.
Après une heure de marche, elle arriva à cette même place, où par un soir d'automne, elle avait reçu les premiers aveux d'Oclave. Pour que rien ne manquât à son martyre, ce fut là, sous ces mêmes ombrages, qu'elle résolut de lire la lettre qu'elle avait emportée dans son sein. Longtemps encore elle hésifa,
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longtemps elle roula en Ire ses doigts tremblants le papier redouté. Enfin, par un mouvement désespéré, elle rompit le cacliet, arracha la lettre de son enveveloppe, en ouvrit les feuillets, et lut les lignes suivantes :
« Comnienl, rnon aimable cousine, vous pensez encore à tous nos enfantillages 1 Vous voulez que je vous pardonne et vous promettez de mourir 1 Décidément il n'y a que la Vendée pour les fidélités héroïques. Rassurez-vous, chère Marie; c'est à vous de pardonner; j'avais pris à l'avance le soin de vous absoudre. Il ne tiendrait qu'à moi d'usurper le beau rôle; j'aime mieux vous le restituer. Ma franchise sera mon excuse. Imaginez-vous, ma cousine, que je suis marié depuis dix-huit mois. Vos remords ont éveillé les miens, et vous me voyez tout confus et tout humilié. Mais aussi, pouvais-je raisonnablement supposer tant d'amour et tant de constance? Non, sans doute, je n'ai pas oublié cette soirée que vous me rappelez, oîi nous échangeâmes nos serments au clair de la lune. Je me souviens qu'en effet il faisait un temps magnifique, quoique un peu froid. C'était en automne, si j'ai bonne mémoire : vous étiez charmante, et je vois encore vos petits pieds tapis dans l'hurbe delà rive. Vienne octobre prochain, il y aura cinq ans de cela. Ainsi, durant cinq ans, vous m'avez aimé, vous m'avez attendu, et la
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veille de votre mariage vous m'appeliez, vousm'altendiez encore. Savez-vous, mon aimable cousine, qu'il y a là de quoi me rendre bien honteux et bien fier? Toujours est-il que je ne m'en doutais pas. Je me suis marié sans me soupçonner infidèle. Si vous n'avez pas reçu de lettre de faire-part, c'est qu'à dater de juillet 1830, votre père nous a formellement interdit toute espèce de relations avec le château de Kérouare. Je vous croyais mariée depuis longtemps, et heureuse. Qui m'eût dit que je vous trahiîfais nV^iurait fort surpris, je vous le jure. Vous apprendrez avez plaisir que j'ai épousé un excellent parti, quarante mille livres de rente, sans parler des espérances. Il est vrai que ce n'est ni votie grâce ni votre beauté. Comme vous, j'ai dû céder aux désirs de mon père; comme moi, vous vous résignerez. Vous verrez que rien n'est bon, rien n'est efficace comme le mariage pour abattre les folles exaltations de lu jeunesse, Vnus ne mourrez pas ; ne voulez-vous pas que je vive? Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Grand-Lieu; mais d'après ce que je me suis laissé dire, ce gentilhomme me semble vous convenir en tout point. Je regrette toutefois que vous ra}cz épousé pn^cisémenl parce qu'il était ruiné : ce n'est pas avec de pareils procédés que se font les bonnes afl'aires.
« Ailieu, mon aimable cousine; je baise vos blanches mains, et vous prie d'agrôer les vœux que nous
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ne cessons, ma mère et moi, d'adresser au ciel pour votre bonheur.
« Octave DuviviER. »
Marie lut deux fois, coup sur coup, cette lettre : la première fois, d'un œil égaré, la seconde, d'un regard froid et sûr ; puis, après l'avoir remise sous l'enveloppe, elle la glissa tranquillement dans la poche de son tablier.
Cela fait, elle demeura longtemps assise au pied d'un chêne, la tête entre ses mains, calme, silencieuse, immobile. Que se passa-t-il en elle? Il faut, pour le comprendre, avoir enseveli un vivant dans l'oubli de son cœur. Lorsqu'elle se leva, elle était radieuse et comme transfigurée. Il lui sembla que Dieu venait de l'arracher du néant, et qu'elle assistait pour la première fois aux splendeurs de la création. Elle passa ses mains sur son visage comme quelqu'un qui cherche à se ressouvenir, puis elle promena autour d'elle un regard charmé. Tout étaitfête et joie autourd'elle. Les oiseaux chantaient à plein gosier; les insectes ailés semaient l'air de rubis, d'améthystes et d'émeraudes; les vapeurs, qui, quelques heures auparavant, enveloppaient les bois et les coteaux, s'étaient dissipées, et la nature entière s'épanouissait sous les chauds baisers du soleil. Ce fut dans l'âme de Marie une pareille fête. Elle entendait chanter en elle des voix
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nouvellement écloses ; elle sentait l'image de M. de Grand-Lien se dégager, pour ainsi dire, des brouillards qui l'avaient si longtemps obscurcie, elle croyait la voir rayonner dans son cœur ainsi que dans un ciel serein. On eût dit une révélation divine. Un sentiment de bonheur non encore éprouvé, inondait tout son être ; ses yeux se mouillèrent de douces larmes, et, posant une main sur son sein :
— Mon noble époux 1 s'écria-l-elle.
Madame de Grand-Lieu reprit aussitôt le chemin du château. Elle allait d'un pas léger et d'un cœur joyeux. Chose étrange ! Octave était aussi absent de sa pensée que s'il n'eût jamais existé. Il s'était abîmé dans son souvenir comme un cadavre dans la mer, sans laisser de sillons ni de rides à la surface. Rien ne restait de lui dans cette âme régénérée.
En arrivant à Kérouare, Marie aperçut le cheval de M. de Grand-Lieu, sellé et bridé, qui attendait son maître à la porte. Elle s'approcha du bel animal, et le caressii de sa petite main. Au même instant M. de Grand-Lieu parut, équipé et prêt à partir. Il semblait ne pas se ressentir de sa blessure de la veille.
— Vous partez ? vous partez encore? lui dit Marie d'une voix triste et caressante.
Appuyé contre son cheval, M. de Grand-Lieu la conlciii[jlait en silence.
— Ne parlez j)as I iijoula-t-elle d'un ton suppliant.
66 MADEMOISELLE DE KÉROUARE.
M. de Grand-Lieu sourit Irislement. Marie essaya vainement de le retenir : il était en selle.
■ — Je vous en prie, dit encore la jeune fdle, restez; monsieur de Grand-Lieu, je ne vous deniande qu'un jour, un jour seulement. Me le refuserez-vous? ajoutât-elle en levant vers lui ses beaux yeux remplis de tendresse.
M. de Grand-Lieu ne répondit que par un mélancolique sourire. Cependant son cheval piaiïait en hennissant, et déjà l'écume blanchissait le mors.
— Marie, dit enfin le gentilhomme, je ne vous ai jamais ïu l'air si heureux que ce malin.
— Ah ! oui, s'écria-t-elle avec cITusion, je suis en effet bien heureuse.
En ce moment, une félicité céleste illuminait son doux vis.age.
— Il paraît, ajouta M. de Grand-Lieu, que vous avez reçu des nouvelles satisfaisantes.
Et il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval qui partit au galop.
Marie, éperdue, voulut le rappeler, mais la voix expira sur ses lèvres, et déjà M. de Grand-Lieu avait doublé la lisière du bois. Elle le suivit longtemps du regard, longtemps elle écouta le pas de son cheval ; puis, lorsqu'il eut disparu et qu'elle n'entendit plus rien, elle se sauva dans sa chambre.
Elle passa celle journée dans d'inexprimaMes an-
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gûisses, et crut que le soir n'arriverait pas. Elle essaya de prendre quelque repos, mais vainement. Elle sortit pour tromper la marche du temps; il lui semblait que l'ombre des arbres, au lieu de s'allonger, restait toujours à la même place. Dans les sentiers qui sillonnent en tout sens les bois d'alentour, elle vit passer à cheval plusieurs gentilshommes des environs, non pas en troupe, mais un à un, et se suivant à longue distance. Tous étaient armés d'un fusil de chasse à deux coups ; mais il était aisé de voir à leur air mystérieux et sombre, qu'il ne s'agissait pas de plaisir. Marie remarqua qu'ils prenaient tous la même direction que M. de Grand-Lieu. Un grand trouble s'empara de son cœur. Inquiète, alarmée, elle alla trouver son père et l'interrogea.
, — Mon père, dit-elle, que se passe-t-il ? Depuis longtemps on s'agite autour de nous. Je ne sais rien, je n'ai rien surpris; mais quelque chose me dit que de grands malheurs se préparent. Nous sommes sur une mine qui finira par éclater. Celte terre tremble sous nos pieds.
Le vieillard voulut rassurer sa fille.
— Je n'ai point peur, s'écria-t-clle en l'interrompant ; mais étes-vous sûr que M. de Grand-Lieu soit étranger à ce (pii se passe ? Pourquoi ces fréquentes absences ? Hier, il n'est rentré que bien avant dans la nuit, et ce m.tin, il est r^iarti, sans que j'aie pu le
68 MADEMOISELLE DE KÉROUARE.
retenir. Mon père, ne savez-vous rien de ses desseins? Votre parole aurait peut-être plus d'influence que la mienne. Rappelez à M. de Grand-Lieu que vous lui avez confié le bonheur de votre enfant : depuis longtemps il l'oublie trop, mon père.
— Il ne l'oublie pas, mon enfant, répliqua le comte de Kérouare ; je réponds de son amour pour toi et de sa sollicitude. Ce matin encore, avant son départ, nous avons eu un long entretien durant lequel il n'a été xjuestion que du bonheur de notre chère Marie. Son généreux cœur n'est préoccupé que de loi : il n'y a que l'amour de ton père qui se puisse comparer au sien.
— Il nous fuit pourtant, il nous évite, dit Marie en dévorant ses pleurs.
— Tu calomnies ses intealions, ma fille : il cherche à réparer l'échec qu'a reçu sa fortune, et en ceci, comme en toutes choses, il n'agit qu'en vue de ta félicité. Ce matin il m'en parlait encore, et, près de me quitter, ce noble jeune homme m'a embrassé en prononçant ton nom,
— Il vous trompe, mon père, il vous trompe, s'écria i^Iarie avec des sanglots. Ce n'est point de sa fortune qu'il s'agit, ni de mon bonheur, mais bien de notre perte à tous.
A ces mots, elle s'arracha des bras de son père, et s'enfuit tout éplorée. Je ne sais quel instinct la poussa
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dans l'appartement de M. de Grand-Lieu : elle y pe'nétra pour la première fois. Tout y était en désordre. Une neige de papiers déchirés en mille morceaux couvrait le parquet; çà et là des gouttes de sang toutes fraîches, des armes éparses sur les meubles. Le lit n'était pas défait , il était évident que M. de Grand- Lieu avait veillé toute la nuit. Sur la plaque de marbre de la cheminée, un moule à balles et des traces de plomb figé. Plus loin, des paquets de poudre éventrés et vides. De lettres, nulle part 1 Marie cherciiU partout et ne trouva rien. Seulement, dans une boîte de palissandre, le portrait du père de M. de Grand-Lieu, et, dans la même boîte, un bouquet desséché de fleurs des champs, qu'elle reconnut pour les avoir cueillies elle-même et portées tout un jour sur son sein.
Marie sortit de celte chambre, plus tremblante qu'avant de l'avoir visitée ; mais, en voyant le soleil qui descendait enfin à l'horizon, elle se sentit soulagée d'un grand poids et se prit à respirer plus à l'aise. On assurait dans le château que M. de Grand-Lieu avait promis de rentrer avant la fin du jour. La jeune fille alla s'asseoir au pied du coteau, sur le bord de la Sevré. Le jour baissait, et tous les bruits lointains la faisaient tressaillir comme une commotion électrique. Un paysan du village voisin vint à passer, se rendant à la ville; elle l'arrêta de la voix pour lui demander des nouvelles.
70 MADEMOISELLE DE KÉROUARE.
— Que dit-on? que fait-on? le pays est-il tranquille?
Le bonhomme hocha la tête.
— Les mauvais jours sont revenus, dit-il. Et il continua son chemin.
Ces quelques paroles avaient glacé Marie de terreur. Cependant, au milieu de tout'es ces angoisses, elle éprouvait un sentiment de bonheur, vaste et profond comme la mer, dans lequel elle se plongeait avec ivresse. Au milieu des voix orageuses qui grondaient dans son cœur, il y avait une voix charmante qui, par inslant, les couvrait toutes, et qu'elle écoulait avec ravissement.
Le jour baissait ; M. de Grand-Lieu ne revenait pas. A l'heure où les hommes des champs prennent leur repas du soir, Marie gagna la ferme voisine. Elle trouva la famille attablée et causant dos affaires du jour. C'était là précisément ce que Marie voulait entendre. Elle prit place sur un escabeau, et elle écouta. Les récits étaient contradictoires. Les uns assuraient qu'on en venait aux mains du côié de Tiffauges, les autres du côté des Herbiers. Tous s'accordaient à dire qu'à Clisson la générale avait battu trois fois durant le jour. Des troupes de Nantes, arrivées de la veille, avaient pris position dans les alentours. Tout le pays était sous les armes. Tlusicurs noms de chefs insurgés furent jetés dans la conversation. On ne pro-
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nonia pas celui de M. de Grand-Lieu; mais Marie crut^ISpirqucr qu'on l'observait à la dérobée. Elle remarcftiait tout, elle écoulait tout avec une aviJe épouvante. On parlait aussi de rassemblements mystérieux. Le plus jeune garçon de la ferme affirmait avoir vu, le soir même, plusieurs cavaliers tout armés s'introduire dans le cbâteau de la Pénissière. Il en avait reconnu plusieurs qu'ils nomma.
— Avez-vous aperçu M. de Grand-Lieu? demanda Marie en s'eiTorçant de sourire.
— Non , madame , répondit le jeune gars , je n'ai pas vu M. de Grand-Lieu,
— S'il n'était mort, tu aurais vu son père, ajouta le chef de la famille, vieux Vendéen incorrigible.
— Vous n'avez eu que trois fermes brûlées sous vous ; vous pensez que ce n'est point assez , dit une femme jeune encore, en pressant entre ses bras deux' beaux enfants, dont l'un était à la mamelle. Vous voulez que nos fils soient aussi malheureux que l'ont été nos pères.
Le vieillard, pour toute réponse, leva les épaules et tourna son regard indigné vers un portrait de Charrette, qui pendait à la muraille.
Marie se retira. Il faisait nuit sombre ; le ciel était chargé de gros nuages. La foudre grondait au loin; déjà de larges gouttes de pluie s'éihap aient de la nuée épaisse. Marie rentra au château : M. de Grand-
72 MADEMOISELLE DE KÉROUARE,
Lieu n'avait pas encore reparu. M. de Kérouare chercha à faire passer dans l'esprit de sa fille une sécurité qu'il n'avait plus lui-mcme. Depuis quelques heures, des bruits sinistres étaient arrivés jusqu'à lui. Pendant l'absence de Marie, une visite domiciliaire avait eu lieu au château de Kérouare. On avait saisi dans l'appartement de M. de Grand-Lieu les armes et les papiers qui s'y trouvaient. Le même jour , à la même heure, de semblables perquisitions avaient été faites au château de Grand-Lieu ; un vieux serviteur venait d'en apporter la nouvelle. Au dehors, on avait remarqué, vers le soir, des mouvements inaccoutumés. Des détachements d'infanterie avaient battu les bois environnants; on avait vu les baïonnettes reluire à travers les halliers; à celte heure encore, on entendait les roulements lointains du tambour qui se mêlaient au bruit du tonnerre ; le tocsin sonnait à Clisson , et le vent d'orage en apportait jusqu'à Kérouare les cris de détresse. On essayait de cacher à madame de Grand- Lieu une partie de la vérité ; mais la conslernalion qui régnait autour d'elle lui en apprenait déjà trop.
— Vous dites donc, mon père, s'écria-t-elle tout d'un coup , en s'adressant à M. de Kérouare , vous dites que M. de Grand -Lieu vous a embrassé en parlant?
— Et en m'embrassant, il a. prononcé ton nom, ajouta le vieillard qui pressait la main de sa fille.
MADEMOISELLE DE KÉROUATIE. 73
— Il a prononcé mon nom I dit-elle comme en rê-
Pim elle ajouta :
— Ce doit être la première fois que M. de Grand- Lieu vous a embrassé, mon père?
— C'est la première fois en effet, répondit M. de Kérouare.
Elle se leva brusquement, écrivit à la hâte quelques lignes, demanda Georges, le plus intelligent, le plus actif, le plus alerte de ses serviteurs. Georges accourut.
— Sellez un cheval, lui dit-elle d'une voix ardente; allez au château de la Pénissière, voyez M. de Grand- Lieu, remettez-lui cette lettre, et soyez de retour dans une heure.
— Oui, madame, répondit l'honnête garçon. Deux minutes après, il passait, comme le vent, sur
la lisière du bois.
Au bout d'un quart d'heure, l'orage éclata avec une incroyable furie. Une heure, deux heures s^écoulèrent; Georges rie revenait pas. La pluie tombait par torrents; à chaque instant la foudre éclatait. Enfin, sur le coup de minuit, un cheval s'arrêta devant la porte du château. C'était le cheval de Georges ; mais la selle était vide. Ce fut un nouveau sujetd'alarmes, en même temps qu'un sombre et terrible présage. Tout le château était debout ; on ne parlait pas, on osait se regarder à peine.
Au lever du jour, on entendit de toutes paris réson-
74 MADEMOISELLE DE KÉnOUARE.
ner les clairons et battre les tambours. Bientôt oîi put voir des bataillons défiler au loin dans la plain^. Des messagers qu'on avait envoyés aux informations rapportèrent que les troupes se dirigeaient vers le château de la Pénissière, qui se préparait, assurait-on, à faire bonne résistance. Marie ne doula plus que son mari ne fût au nombre des insurgés. Georges avait été trouvé sans vie dans la forêt : son cheval s'était sans doute emporté, et le malheureux avait été tué, avant d'avoir pu remplir son message. Madame de Grand- Lieu voulait partir pour aller elle-même arracher son mari aux dangers qui le menaçaient. On eut bien de la peine à lui démontrer que ce projet n'était pas réalisable. En effet, dès le matin , la Pénissière avait été cernée, et c'eût été folie que de vouloir y pénétrer. D'ailleurs il était encore permis de douter que M. de Grand-Lieu comptât parmi les rebelles. — 11 t'aime , disait M. de Kérouare, il sait que sa vie est la tienne; le bonheur l'a rendu ménager de ses jours. — Hélas! Marie le connaissait, ce bonheur , et voilà bien pourquoi elle s'arrachait les cheveux avec désespoir. Chose étrange , encore une fois ! au milieu de tant d'émolions, elle ne songea pas à Octave, pas même pour l'accuser et le maudire. Il était mort en elle, ou plutôt il n'avait jamais vécu.
Madame de Grand-Lieu avait pris place à sa fenêtre, observant, écoulant avec une horrible anxiété, l'œil
MADEMOISELLE BE KÉROUAUE. 73
âxe^^l'oreille avide, le cœur haletant. M. de Kérouare sVenait debout près de sa fille. Tous les serviteurs étalent rassemblés dans la chambre de leur jeune maîtresse. La Pénissière est si près de Kérouare , que Marie aurait pu en apercevoir la toiture, sans les massifs de verdure qui la lui cachaient. Avant ce jour, ce n'était, à vrai dire, qu'une ferme; cette grande et folle journée l'érigea pour jamais en château. Ce fut avec le sang de vingt jeunes héros que furent signés ses titres de noblesse.
Cependant tout restait calme. Des paysans qui passaient au pied de Kérouare prétendaient que c'était une fausse alerte, et qu'il n'y avait à la Pénissière personne autre que le fermier. Un rayon d'espérance commençait à briller , quand tout à coup un roulement de tambours se fit entendre, et presque au même instant la fusillade s'engagea.
On vit alors un spectacle qui aurait arraché des larmes aux yeux des plus indifi'érents. Marie tomba mourante entre les bras de son père, et tous les serviteurs se pressèrent autour d'elle en pleurant.
A ce mouvement de faiblesse succéda dans l'âme de madame de Grand-Lieu un courage froid et terrible. Elle s'arracha des étreintes de M. de Kérouare, et reprit sa place à la fenêtre. Tout ce qu'on tenta pour l'éloigner fut inutile : l'héroïque fille resta debout, ferme et immobile. Elle mourut ainsi de mille morts,
76 MADEMOISELLE DE KÉROUARE.
car tous les coups de feu la frappèrent droit au cœfir.
Les décharges continuaient. On pouvait. disl^Ker l'atiaque et la riposte, et, pour ainsi dire, les demandes et les réponses. De loin en loin , de lourdes explosions, puis des coups isolés, puis de longs silences plus lugubres, plus effrayants que le bruit même. D'une part , le tambour battait sans interruption ; de l'autre, les cors et les clairons sonnaient de belliqueuses fanfares. En même temps, parlaient des deux côtés des chants également connus de la victoire : la jeune Marseillaise et le vieil Henri IV se mêlaient au milieu du sifQement des balles.
Madame de Grand-Lieu n'avait point changé d'attitude. M. de Kérouare sentait, malgré lui, son reste de sang s'allumer. Le vieux coursier hennissait à l'odeur de la poudre.
De temps en temps passaient des curieux qui, s'élant approchés autant qu'ils l'avaient pu faire, da théâtre du combat, en semaient des nouvelles sur leur passage. On les arrêtait, on les interrogeait. Les uns affirmaient que le château pouvait tenir longtemps encore, et que sans artillerie «i en viendrait dilïicilcment à bout; d'autres, en souriant, que c'était un enfantillage, et que, pour se rendre maîlre de la place, il suffisait de quelques hommes résolus. L'on s'accordait sur ce point, que les nobles rebelles se défendaient comme des lions, et n'avaient d'ailleurs aucune
MADEMOISELLE DE KÉROUATIE. 77
chance de salut. Quelques-uns cependant, qui pre'tendaient bien connaître les lieux, assuraient qu'on pouvait aisément s'échapperpar les derrières, qui n'étaient point gardés, grâce à la pluie d'orage qui avait inondé les prairies d'alentour. On citait plusieurs gentilshommes des environs, engagés dans cette échauffouréc; mais nul ne put dire si M. de Grand-Lieu était de la sanglante fête.
Vers le milieu du jour, on aperçut une épaisse fumée s' élevant au-dessus des bois : c'était la Pénissière qui brûlait. La fusillade s'était ralentie, mais les chants avaient redoublé parmi les assiégés , qui , triomphant dans leur désastre, remplissaient l'air des joyeux éclats de leurs voix et de leurs instruments.
Marie n'avait pas bougé; seulement la pâleur de son front s'était illuminée, et ses yeux brillaient d'une fiévreuse ardeur.
Tout à coup une troupe de cavaliers au galop déboucha du bois dans la vallée. L'un d'eux s'en délaclia brusquement et se dirigea vers le château de Kérouare avec la rapidité d'un caillou lancé par une fronde.
Il n'y eut qu'un cri dans l'appartement de madame de Grand-Lieu, un cri de joie et de délivrance.
— Sauvé! il est sauvé! c'est lui!
Marie s'était élancée la première; mais presque aussitôt cllo recula avec épouvante.
Ce n'était pas M. de Grand-Lieu.
C'était un jeune gentilhomme des environs de Mortagne, le vicomte de W*''^*, ami d'enfance de M. de Grand-Lieu, bien connu au château de Kérouarc. Il avait ses vêtements en desordre, les mains et le visage noircis par la poudre ; son front saignait d'une blessure profonde. En le reconnaissant, Marie s'était jetée dans les bras de son père. Le jeune homme se tenait debout, silencieux. Au château de la Pénissière, les chants avaient cessé : on n'entendait plus que quelques coups de feu qui se répondaient de loin en loin ; une fumée noire et épaisse continuait de s'élever audessus du bois.
— Qu'avez-vous fait de M. de Grand-Lieu? s'écria
MADEMOISELLE DE KÉROUARE. 79
la jeune fille, en s'arrachant des bras de M. de Kérouare, qu'avez-vous fail de mon mari?
— Tout ce qu'il élait humainement possible de faire pour le sauver, nous l'avons fait, madame, répondit le jeune homme : nos efforts ont été vains. M. de Grand -Lieu a refusé de partager la chance de salut qui nous était offerte. Rien n'a pu l'cnlraîrier, ni nos prières, ni notre exemple. Il a protégé notre retraite, nous l'avons tous embrassé en partant. C'est moi qu'il a pressé le dernier sur son noble cœur. J'ai tenté un dernier effort : je l'ai supplié en votre nom, madame. Je lui ai dit qu'il avait assez fait pour son parti, qu'il devait se conserver pour vous, pour votre père, pour notre cause sainte. — Adieu ! m'a-t-il dit avec un triste sourire : mon parti ne me doit rien , et Dieu seul connaît la cause pour laquelle je veux mourir. — Ce sont ses dernières paroles. Peut-être ce papier vous en apprendra davantage.
Marie s'empara du papier que lui tendait le vicomte de TV'***. C'était un testament en bonne forme, daté du château de la Pénissière, par lequel M. de Grand- Lieu léguait à sa femme les débris de sa fortune. Pas un mot, d'ailleurs, pas une plainte, pas un regret, pas un adieu I
— Il est resté seul? demanda Ja jeune fille.
— Seul vivant, au milieu des flammes. — - Alors, ces coups de feu ?...
80 SrADEMOISELLE DE KÉROUARE.
— C'est lui qui ùi et se défend encore.
— Partez, monsieur , s'écria-t-elle : on doit être à votre poursuite. Ce château est suspect, cherchez un asile plus sûr. Et nous, mon père, allons, allons sauver M. de Grand-Lieu,. ou mourir avec lui !
Sa voix était éclatante, et son visage illuminé. Au même instant une détonation relenlit.
— Mort ! s'écria Marie en tombant à genoux.
On écouta : plus rien ! cette explosion fut la dernière ; aucune autre n'y répondit.
Le soir de cette mémorable journée, on vit un spectacle digne d'une éternelle pitié. Madame de Grand- Lieu et son père sortirent du château de Kérouare et se dirigèrent vers la Pénissière, suivis de tous leurs serviteurs. Le vieux comte marchait tète nue, appuyé sur le bras de sa fille : Andromaqueetlc vieux Priam allant redemander les dépouilles d'Hector I Le cortège s'écoula lentement le long des sentiers. Tous étaient silencieux : comme leur maître, les serviteurs avaient le front découvert. Marie ne chancela pas une fois durant ce trajet funèbre. Son pas était ferme; ses yeux ne pleuraient pas. Elle soutenait la démarche tremblante de son père. Au bout de deux heures, ils s'arrêtèrent devant la cour de la Pénissière. M. dei Kérouare et madame de Grand-Lieu s'élant présentés' à la porte, deux factionnaires les repoussèrent durement; mais un jeune ollitior parut, et, s'inclinant
MADEMOISELLE DE KEROUARE. 81
avec respect devant cuUe muette douleur qu'il comprit sans l'interroger, il donna des ordres pour qu'on laissât entrer le vieillard et sa fille.
Ils entrèrent. Ces lieux dévastés offraient en raccourci le tableau d'un champ de bataille et l'image d'une ville prise d'assaut. Le château était debout, mais il n'en restait que les murs ; le toit s'était effondré dans les flammes. Les ruines fumaient encore. La cour était jonchée de cadavres, les uns appartenant à la troupe, les autres qu'on avait arrachés de l'incendie, tous frappés par devant, défigurés et à peine reconnaissables.
Les vivants bivouaquaient au milieu des morts. Çà et là des fusils en faisceaux, des tambours et tout l'appareil militaire. Plus loin, des soldats blessés, étendus sur des matelas. Le sol était souillé de sang et couvert de débris.
Marie s'avança, sans faiblir, au milieu de toutes ces horreurs. Elle se pencha sur chaque cadavre, les examina tous, froidement, un à un, et s'assura que celui de M. de Grand-Lieu manquait. Un éclair d'espérance traversa son âme désolée.
— Est-ce là, monsieur, tous les morts trouvés dans la place? demanda-t-elle d'une voix émue au jeune oflicier.
— Tous, oui, madame.
— El pensez-vous, monsieur, les avoir tous arra-
82 MADEMOISELLE DE KÉROUARE,
chés des flammes? ajouta M. de Kérouare. L'incendie n'en a-t-il pu consumer quelques-uns?
— Quelques-uns ont été peut-être ensevelis sous les décombres, répliqua l'officier ; mais je ne le pense pas.
— Il est sauvé I s'écria Marie dans son cœur.
En tournant la tête, elle aperçut un soldat qui, par un geste silencieux, lui indiquait un coin de la cour ombragé par un mûrier. Marie frissonna, marcha droit au lieu indiqué, poussa un cri, et tomba sur le corps sans vie de M. de Grand-Lieu ; M. de Kérouare ayant voulu s'approcher de sa fille :
— Éloignez-vous, mon père, éloignez-vous, ditelle.
Elle demeura seule, agenouillée près du cadavre de son mari, lui parlant à voix basse, comme s'il avait pu l'entendre, et couvrant de baisers son front paie et ses mains glacées. M. de Grand-Lieu avait reçu trois coups de feu dans la poitrine; mais son visngc était calme et serein ; ses belles mains avaient la mate blancheur de l'albâtre.
La douleur de Marie fut grave, sans larmes, sans éclat. Au bout d'une heure elle se releva, et s'approchant de M. de Kérouare, qui s'était assis à quelques pas de distance, courbé sur ses genoux Ireniblanls :
— Du courage, mon père! dit-elle en lui lendant la main.
MADEMOISELLE DE KÉROrARE. 83
Ils s'avancèrent vers l'officier pour lui demander la permission d'enlever le corps de M. de Grand-Lieu.
— C'est mon mari, dit la jeune femme.
— C'est mon fils, ajouta le vieillard.
Le jeune homme donna aussitôt des ordres pour qu'on préparât un brancard de feuillage sur lequel on étendit les dépouilles mortelles du guerrier vendéen. Quatre serviteurs du château de Kérouare le soulevèrent sur leurs épaules. Lorsque le convoi sortit de la cour, le tambour battit; rangés de front sur une ligne, les soldats présentèrent les armes, et l'officier salua avec la lame de son sabre.
Le brancard marchait en tête; M. de Kcrouareet sa fille venaient ensuite, escortés du reste de leurs serviteurs.
11 est à Clisson, sur le plateau de la colline qui domine la rive gauche de la Sèvre nantaise, un cimetière rustique, caché sous l'ombrage des hêtres et des chênes. C'est là que M. de Grand-Lieu fut enseveli le lendemain, sans pompe et sans honneurs.
A partir de ce jour, on vil tous les soirs, à la même heure, madame de Grand-Lieu, en habits de deuil, venir s'agenouiller ou s'asseoir sur la tombe de son mari. Elle y restait de longues heures, et plus d'une fois M. de Kérouare fut obligé de l'en arracher.
Souvent aussi on la voyait errer, comme une ombre plaintive, autour du château de la Pénissière.
84 MADEMOISELLE DE EÈROUARE.
Il serait diflicile d'ailleurs d'imaginer une douleur plus calme et plus paisible. Jamais de sanglots ni de pleurs; toujours affeclueuse et tendre pour son père, bonne pour ceux qui l'entouraient; seulement distraite, silencieuse, écoutant à peine, et ne répondant, la plupart du temps, que par un pâle sourire.
Cependant, en moins de quelques mois, ses yeux se cavèrent, son front se flétrit, ses lèvres se décolorèrent. Elle ne souffrait pas : elle s'éteignait.
Un matin elle dit à son père :
— Mon père, est-ce que vous m'en voudriez si je mourais avant vous?
— Tu veux donc mourir? demanda le vieillard.
— Je serais partie depuis longtemps, dit-elle : c'est la crainte de vous affliger qui m'a retenue sur la terre. Si vous voulez , mon père , nous partirons ensemble.
— Quand tu voudras, ma fille, je serai prêt, répondit M. de Kérouare en branlant tristement la tête. #
Elle ne parlait jamais de M. de Grand-Lieu, et ne souffrait pas qu'on parlât de lui devant elle.
Plus sa fin approchait, plus elle devenait sereine.
Sur le dernier temps, elle était presque joyeuse.
Elle mourut juste un an après la mort de son mari, le jour anniversaire du combat de la Pénissière.
La veille, elle s'était couchée sans avoir pu accom-
MADEMOISELLE DE KÉROUARE. 83
plir son pèlerinage accoutumé. Les forces lui avaient manqué. Le lendemain malin, M. de Rérouare entra dans la chambre de sa fille : Marie était assoupie. Le vieillard passa la journée auprès d'elle.
Vers le soir, elle s'éveilla, se tourna vers son père, et lui tendit la main avec un céleste sourire :
— Mon père, êles-vous prêt? dit-elle.
M. de Kérouare garda cette main dans la sienne, et la sentant se refroidir et se glacer, il se pencha avec effroi sur le visage de sa fille.
La tête de Marie reposait immobile; l'âme, enfin délivrée, venait de s'envoler, et déjà les anges l'avaient déposée, blanche et sans tache, aux pieds de l'Éternel.
M. de Kérouare suivit de près son enfant. Tous deux furent ensevelis à côté de M. de Grand-Lieu. On montre à Clisson leurs trois tombes.
M. Octave Duvivier, un des agents de change de Paris les plus distingués et les plus spirituels, ayant naturellement hérité du château de Kérouare, -s'est empressé de le vendre à un honnête manufacturier de Nantes, qui se propose de le- faire abattre et de le remplacer par une filature de coton.
Les grands dévouements accomplis en vuç de la cause publique ne me louchenl guère , je lavoue. La foule est là qui les contemple, l'histoire les inscrit sur ses tables d'or et l'immortalité s'en empare. Placé à si gros inlcièts, l'héroïsme n'a rien qui m'émeuve ni qui me surprenne. Ce n'est d'ailleurs, la plupart du temps, qu'un transport au cerveau , un emporlement des sens exaltés, et tel s'exécutera de bonne grâce en plein tliéàtre, aux acclamations des loges et du parterre, qui dans les coulisses n'eût été qu'un trèspauvre sire.
Ce qui me louche et m'émeut profondément, au delà de ce que je pourrais dire, c'est rhéroïbiue àhuis
clos , c'est le dévouement fonctionnant dans l'ombre, sans aucune des excitations de la gloire, c'est l'abnégation et le sacrifice en vue d'un devoir terne et presque toujours ingrat. La vie bourgeoise a ses héros et ses martyrs, plus grands que Curtius et les Décies : je n'en veux citer qu'un exemple.
Vers 1830 , je faisais partie d'un groupe déjeunes gens tendrement unis. La même province nous avait vus naître et grandir, nous avions étudié dans le même collège. Le même désir d'apprendre et de connaître nous avait conduits à Paris : nous nous aimions et nous avions vingt ans. Que sont-ils devenus tous ces jeunes amis qui s'étaient promis de vivre et de vieillir ensemble? La mort a pris les uns, la vie a dispersé les autres. A cette heure, nous descendons, chacun de notre côté , le versant de la colline que nous gravissions alors en nous tenant tous par la main , et c'est à peine s'il en reste encore deux ou trois qui se cherchent parfois du regard et se hèlent de loin en loin. Que de rêves envolés! que d'ambitions déçues! que d'espérances avortées! Hélas! et qu'elles ont passé vite, ces belles années de la jeunesse I
Or, dans ce temps déjà si loin de nous, le hasard avait jeté dans notre inlimifc un jeune homme pour qui nous nous étions tous pris, les uns et les autres , d'une amitié fraternelle. Il se nommait Rarl Henry. Comme sa famille l'avait voué dès l'âge le plus tendre
à l'étude du droit, il se trouvait avoir à vingt ans la passion et le génie de la musique. A coup sûr Gall et Spnrzheim eussent trouvé quelque conformilé entre son crâne et ceux de Mozart et de Beethoven. Quoique charmant , il n'était point beau ; mais qui l'eût observé dans un coin du Théâtre-Italien, alors qu'on exécutait VOtello ou le don Juan, aurait cru voir le souffle de Dieu passer sur ce pâle visage. Le fantastique Hoffmann, en le voyant ainsi, l'eût aimé. Earl avait d'ailleurs l'admiration muette. Je me souviens d'avoir assisté près de lui à la première représentation de Guillaume Tell. Il ne bougea ni .ne souffla mot; pas un cri, pas un gcsle, pas un mouvement d'enthousiasme. Seulement , quand nous fûmes dehors, il m'entraîna loin delà foule, et tout à coup, me serrant dans ses bras, il laissa couler avec ses larmes les flots émus qui l'oppressaient. Plongeant du premier coup dans les profondeurs du chef-d'œuvre , il avait tout senti, tout compris ; il me tint le reste de la nuit à m'en dévoiler les magnificences.
C'était, je l'ai dit , une vraie passion , la seule que nous lui ayons connue pendant le temps qu'il vécut parmi nous. 11 eût fait volontiers vingt lieues à pied pour entendre la symphonie en ut mineur : il élail pauvre et se privait gaîment de dîner pour pnyer sa place auxBoutîes. Il s'étonnait, avec raison d'alHeurs, que Rossini n'eût poini été couronné , comme Pc-
20 KARL HEîfRT.
Irarque au Capitole : un jour, en apprenant que la veuve de Mozart vivait encore , il parla sérieusement (le partir pour aller lui baiser les mains.
On pense bien qu'avec un tel amour il était musicien lui-même. 11 connaissait en eiïet cette langue divine. Il lisait une partition comme nous autres un livre, et tous ces petits points noirs qui n'étaient pour nous que des tacbes d'encre , gazouillaient sous ses yeux et lui donnaient les plus beaux concert. Il jouait même du violon ; mais il avait toujours refusé de se faire entendre devant nous, disant qu'il n'en jouait que pour lui seul , à l'unique fin d'accompagner les mélodies qui cbantaient dans son cœur. A vrai dire , nous n'étions guère désireux de savoir à quoi nous en tenir là-dessus. Nos goûts et nos instincts nous portaient ailleurs, et notre éducation musicale avait été si nulle ou si incomplète , que les idées qui le préoccupaient nous étaient à peu près étrangères. Nous n'avions pas eu le bonheur d'être élevés au piano comme on l'est à présent, et de grandir dans une atmosphère de dièzes , de bémols , de blanches et de doubles croches : aussi étions-nous en ceci d'une ignorance devenue bien lourde à porter, depuis que la France s'est transformée en un immense orchestre où les enfants eux-mêmes font glorieusement leur partie. Karl Henry n'était donc pour nous qu'un garçc-n affectueux et tendre, qui aimait beaucoup et savait un peu la mu-
KAP.L HENRY. 91
sique. Karl ne se croyail pas autre chose. Plein dccandoiir Cl s'ignorant lui-fiicme, il n'avail jamais soiig^'^à se (k'niati'ler si ce grand amour qu'il avait n'était pas une révélation du génie qui couvait dans son sein. Bien qu'il n'y trouvât aucun cliarme, il se préparait, par l'élude des lois et de la procédure, à réaliser l'espoir de sd. famille, et quoiqu'il souffrît en silence, il continuait de creuser patiemment son sillon, car c'était avant tout une âme droite et forte, profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs.
Voici pourtant ce qui arriva :
Un soir, étant allé le visiter (il occupait une petite chambre au cinquième étage dans la rue du Bac), je le surpris dans un état d'exaltation difiicile à décrire. Il était à peu de chose près en chemise, un archet d'une main, un violon de l'autre, les cheveux en désordre, les yeux étincelants, le front chargé de sueur. Aussitôt qu'il me vit, il déposa sur une table son violon et son archet, et venant à moi : — Ah ! mon ami, s'écria-t-il en m'embrassant, que c'est beau I que c'est admirable! Ce doit être la symphonie que les anges et les séraphins jouent les jours de fête aux pieds de l'Éternel.
Il s'agissait de je ne sais quelle symphonie qu'il avait dénichée le jour même, en flânant sur les quais, et qu'il était en train de déchiffrer, lorsque j'avais ouvert la porte. Dans son enthousiasme, il reprit l'ar-
92 KARL HEXRY.
chet et le violon ; puis , se campant devant son pupitre, il attaqua la partition. C'était la première fois que je l'entendais. Lorsqu'il eut achevé, il se tourna vers moi, et me voyant violemment ému : — N'est-ce pas que c'est beau? me dit-il. — Oui, m'écriai-je, oui, c'est adorable. Et, l'embrassant à mon tour, je le pressai contre mon cœur. Heureux, et ne supposant pas qu'il fût pour quelque chose dans l'admiration que je manifestais , il ne résista plus au charme qui l'entraînait. Pareil à ces chanteurs qu'il faut solliciter deux heures et qu'on ne peut arrêter une fois qu'ils ont commencé, il me joua tous les morceaux qu'il affectionnait le plus. Quant à l'arrêter, je n'y songeais guère , et je l'écoutais dans un ravissement que rien ne saurait exprimer. En même temps je l'observais avec surprise, car, aussitôt qu'il jouait, il se passait en lui quelque chose de si étrange qu'il eût été difficile de ne pas en être frappé. C'était une transfiguration complète. Son front s'illuminait : je croyais voir autour de lui comme une atmosphère lumineuse, je croyais entendre les étincelles du fluide électrique pétiller dans les boucles dorées de sa chevelure frémissante. Le regard inspiré, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il y avait dans sa pose et jusque dans ses doigts nerveux qui s'allongeaient sur les cordes de l'instrument, ce je ne sais quoi d'imprévu, de poétique et de pittoresque qui n'appartient
EABL HENRY. 93
qu'aux grands artistes, et que la médiocrité essaye vainement d'imiter. Après chaque morceau , il venait s'asseoir près de moi sur son lit, et là, nous causions du grand air qu'il aimait. Il me raconta qu'il tenait le peu qu'il en savait d'un vieil oncle qui lui avait laissé, en mourant, son violon, vrai trésor. — Car c'est un Stradivarius , ajouta-t-il en le baisant avec amour et respect. Là-dessus, il joua cette valse qu'on est convenu d'appeler la dernière pensée deWeber, ou plutôt cette dernière pensée de Weber qu'on est convenu d'appeler une valse. Quand il eut fini, pour dissiper l'impression douloureuse, il exécuta quelques fantaisies éblouissantes, et quand je lui demandai de quel maître, il me répondit en souriant que c'était de sa façon. Me voyant rêveur : — A quoi donc pensezvous? dit-il. — Je me demande , lui répondis-je , si vous ne seriez point par hasard quelque homme do génie. — Il partit d'un grand éclat de rire et se mit à se rouler sur son lit comme un chat en gaîté; mais tout d'un coup et sans transition il redevint sérieux et grave. — Mon ami, me dit-il, ne me parlez jamais ainsi, gardez-vous de troubler mon cœur; j'ai besoin de toutes mes forces et de tout mon courage. A ces mots, il serra son violon dans sa boîte, et prenant un volume que je reconnus pour être les cinq Codes, il le plaça sous son traversin. — Voilà mon oreiller, me dit-il : c'est le talisman qui défend mon chevet contre
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les tentations de l'art et contre les séductions de la gloire.
En cet instant, deux heures du matin sonnaient à l'église des missions et à tous les couvents d'alentour. Je serrai la main de Karl, et me retirai tout étourdi, ne sachant que penser de ce que je venais d'entendre.
A partir de ce jour, je retournai tous les soirs dans la chambre de la rue du Bac. Chère petite chambre, nid d'étudiant et de poëte, je crois la voir encore I C'est là que j'ai passé les plus doux instants de ma première jeunesse. Je vois encore les murs tapissés d'un papier de tente à raies bleues, les deux fenêtres s'onvraut sur de vastes jardins dont les parfums montaient jusqu'à nous durant la belle saison : çà et là les portraits lithographies de la Sontag et de la Malibran ; les bustes en plâtre de Ilaydn, de Gluck et de Mozart ; des rayons chargés de trios, de quatuors et de sonates; quelques livres de jurisprudence se prélassant sur une table d'un air ennuyé; enfin le Stradi-
varius dans son étui de bois peint en noir, comme un Dieu dans son tabernacle : je revois tout, je n'ai rien oublié, tous ces détails d'ameublement se groupent avec grâce dans mes souvenirs autour de l'aimable figure qui en était l'âme et la vie. Après tant d'années qui nous séparent de ces jours charmants, il est encore des airs que je ne puis entendre sans que je sente aussitôt mon cœur tressaillir, celui, par exemple, d'une fièvre brûlante, de Grétry, que Karl Henry ne se lassait pas de jouer sur son violon, et que je ne me lassais pas d'écouter. J'ai, depuis lors, entendu bien des exécutants, car, Dieu merci! ce ne sont pas les exécutants qui auront manqué à notre époque. J'en ai vu de fort habiles et de très-illustres : les uns jouaient tout un opéra sur une seule corde; les autres imitaient tous les instruments, et jouaient de tous, excepté de celui qu'ils avaient à la main. J'ai assisté à des merveilles en ce genre. Eh ! bien, je le dis encore à cette heure, à part deux ou trois grands artistes que Dieu nous a pris, sans doute pour diriger l'orchestre de ses chérubins, je n'en ai pas rencontré qui m'ait autant charmé que le faisait ce jeune Karl Henry. H est vrai qu'en ces sortes de choses je n'ai jamais été un juge bien compétent. Si je suis touché, tout est bien ; si je reste froid, rien ne vaut. Il y a des gens qui soutiennent que c'est au momie la plus sotte façon déjuger : j'en suis fâché, car c'est la mienne.
Je fais plus de cas d'un sentiment naïf simplement exprimé, que de tous les tours de force et d'agilité qu'exécutent les clowns de l'art, aux applaudissements de la foule. En musique comme en littérature, je suis de l'avisd'Alceste, et préfère la chanson du roi Henri, pourvu qu'on me la chante juste, à tous les sonnets d'Oronte et à toutes les gargouillades des gosiers les plus exercés. A ce compte, comme il m'arrivait presque tous les soirs, en écoutant le violon de Karl, de me sentir ému jusqu'aux larmes, on comprend que j'en sois venu vile à croire à son génie. Le bruit s'en répandit parmi nos amis; tous voulurent l'entendre, tous furent charmés comme moi. Karl devint bientôt l'Orphée de notre groupe. Nous lui composions un public de jeunes enthousiastes : nous lui donnions comme un avant-goût de la gloire.
— llclas I nous disait-il souvent, amis, vous me perdez, vous jetez dans mon cœur une ivresse funeste, vous éveillez en moi des rêves insensés. Pourquoi me montrer ce fantôme que je ne dois jamais saisir? Pouripioi me présenter la coupe enchanlée où mes lèvres ne boiront jamais? Je suis voue à une tâche ingrate, et l'obscurité me réclame.
Cependant tous, excepté lui, nous nous précipitions, avec l'ardeur de notre âge, dans les avenues de la littérature etdesaris. Son droit achevé, KarlUenry se prépaniil à retourner dans sa province. Naturelle-
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ment fier et réservé, il ne nous avait jamais entretenus de sa position; mais, à la façon dont il vivait, nous avions compris aisément que sa famille était peu fortunée. Un soir, j'étais seul avec lui dans sa chambre qu'il se disposait à quitter pour toujours ; il en vint à me parler pour la première fois des rigueurs de sa destinée : il le fit avec amertume.
— Vous êtes heureux, vous autres, disait-il : moi, je vais in'ensevelir vivant dans un tombeau.
Il marchait comme un jeune lion dans sa cage et se frappait le front. Pour se calmer, il prit son violon et improvisa des mélodies si remplies de tristesse que des larmes coulèrent le long de mes joues et qu'il pleurait lui-même en s'écoutanl. Je me levai, je courus à lui, et, le prenant entre mes bras, je lui demandai pourquoi, au lieu d'aller s'enfouir dans une carrière qui répugnait à tous ses instincts, il ne cherchait pas à se créer par son talent , par son génie peut-être, une position sur le grand théâtre où sa place me semblait marquée. Ce n'élaitpas la première fois que je l'entreprenais sur ce sujet : je réussis àl'c. branler.
Le hasard m'avait mis en relation avec un gentilhomme qui avait l'honneur elle bonheur d'être admis dans l'inlimilé du grand Baillot, Ce gentilhomme recherchait les artistes, aimait la musique et passait pour s'y connaître. Je lui parlai de mon jeune ami
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avec un enthousiasme tel qu'il conçut le désir de l'entendre. Nous convînmes d'un jour. Ce jour arrivé, j'allai prendre M. de R***, et le menai chez Karl Henry, que je n'avais pas cru devoir prévenir, dans la crainte de l'elTaroucher.
Ce Karl Henry était déjà, comme tous les grands artistes, un être bizarre, fantasque, capricieux. Il nous fut impossible de tirer de lui un seul coup d'archet, et lorsqu'il sut qu'il avait affaire à la curiosité d'un ami de Baillot, il ne se gêna point pour témoigner son humeur et demanda sérieusement si nous prétendions nous moquer de lui. Nous eûmes bien de la peine à l'apaiser. J'espérais qu'il consentirait du moins à causer de son art avec M. de R***; mais pendant tout le temps que dura notre visite, nous ne pûmes le faire parler d'autre chose que du Code de procédure et des Pandecles de Justinien. Il déclara qu'il n'entendait rien à la musique, qu'il ne s'en souciait pas davantage et qu'il donnerait volontiers toutes les perruques réunies de Mozart, de Weber, de Haydn et de Beethoven, pour un seul cheveu du fauxtoupet de Tribonien. J'étais désolé. En sortant, je crus devoir adresser des excuses à M. de R***; mais celuici m'interrompit en me disant : — Ce garçon me plaît : tâchez de me le faire entendre.
Voici de quelle façon je m'y pris et comment j'en vins à mes fins.
A quelque temps de là, je fis cacher M. de R*** dans un cabinet qui n'était séparé de ma chambre que par une mince cloison. J'avais écrit le malin à Karl pour lui dire que je l'attendais avec son violon. Je l'appelais ainsi toutes les fois que j'étais triste et souffrant; il accourait et me guérissait en quelques coups d'archet. A l'heure indiquée, je me blottis tout habillé sous ma couverture et j'attendis mon médecin qui ne manqua pas d'arriver.
Après être resté quelques instants assis à mon chevet, il lira son violon de l'étui, et se prit à jouer comme je ne l'avais pas encore entendu jusqu'ici. Cependant, me défiant de moi-même, je me demandais avec inquiétude ce qu'en devait penser M. de R*** dans sa cachette, quand tout à coup, au milieu d'un grand morceau de Beethoven, la porte du cabinet s'ouvrit violemment; M. de R*** se précipita dans la chambre et passant brusquement ses bras autour de Karl, il le pressa contre son cœur. En même temps, je m'étais jeté à bas de mon lit, et je sautais comme un fou sur le parquet, tandis que Karl, son violon d'une main et son archet de l'autre, ne savait comment se défaire des étreintes qui l'étouffaicnt.
Il est de par le monde quelques hommes qui, sans avoir jamais rien fait, se trouvent mêlés activement au mouvement des arts et de la littérature : hommes heureux qui, à défaut de la puissance cri'atrice, ont
reçu du ciel le goût, l'instinct et la passion des belles choses. Critiques en plein vent, bohémiens de l'intelligence, ils vivent en marge des peintres, des sculpteurs, des écrivains et des poêles. Tout Paris sait leurs noms : parfaitement inconnus hors barrières, ils jouissent «nf m mur os d'autant de célébrité que n'importe qui. Au courant de tout, il n'est pas un chef-d'œuvre sur le chantier qu'ils ne visitent au moins une fois la semaine, pas de production contemporaine dont ils ne prélèvent, pour ainsi dire, la fleur et les prémices. Ils connaissent le drame que M.Victor Hugo achève pour le Théâtre-Français, et le tableau que M. Gabriel Gleyre exposera, l'an prochain, au Louvre. Leur parole a de l'autorité, leur opinion fait loi. Natures bienveillantes, exempts pour la plupart des jalousies, des haines et des rivalités du métier, ils vont au-devant du talent qui commence, ils s'en emparent et le protègent : ils sont les parrains du génie. Ils mourront sans avoir rien fait que parler; mais ils auront eu, leur vie durant, tous les petits profits de la gloire.
M. de R*** étail un de ces hommes heureux. Le jour même il emmena, bon gré, mal gré, Karl Henry dîner avec lui, et, le soir, sans lui dire où il le menait, il le conduisit chez Baillot.
On sait, ou, si l'on nesaitpas, on saura que Baillot (irréparable perte I) réunissait chez lui, une fois par semaine, quelques artistes de choix, et qu'il excculait avec eux, en présence de rares élus, les symphonies de Beethoven et les quatuors de Mozart. Ce qu'on ne peut savoir, à moins d'en avoir été témoin, c'est avec quelle grâce, avec quelle bonlé ce grand ariisie présidait CCS réunions dont il élait l'àme et la gloire. Ces soirs-là, les anges s'échappaient du ciel pour venir écouter à la porte du sancluaiie. Or, ce fui par un de ces soirs que M. de R*** introduisit Karl chez le roi du violon.
J'étais ves*^ chez moi, plein de trouble et d'anxiété.
Je sentais que l'avenir de Karl de'pendait de cette épreuve solennelle; j'étais sûr qu'il ne rentrerait pas chez lui sans m'apporter auparavant le bulletin de la soirée. En effet, entre onze heures et minuit, je le vis entrer, comme un insensé, dans ma chambre. Il se jeta dans mes bras, et durant plus de cinq minutes je ne pus rien comprendre à ses discours : il parlait, riait et pleurait à la fois. Enfin, les premiers transports apaisés, je réussis à le faire asseoir et j'écoutai avec ivresse le récit souvent interrompu de son triomphe. J'exigeai qu'il n'omît pas le plus petit détail : je voulais tout savoir, il dit tout : sa surprise, lorsqu'il s'était vu, sans y avoir été préparé, face à face avec Baillot; son émotion devant le bienveillant accueil du maître; sa joie et ses extases, lorsqu'il avait enlendu la plus belle musique du monde exécutée par les plus grands artistes d'ici-bas. Mais lorsqu'il en fut arrivé à l'endroit de sa narration que jj giicllais surtout avec impatience, il se leva, et la voix plus ardente, le regard plus brillant, le front plus inspiré :
— Voici ! s'écria-l-il. Je me tenais debout, dans un coin, on venait d'achever la symphonie pastorale; je contemplais Baillot avec un sentiment de religieuse admiration, quand je le vis se détacher d'un groupe, se diriger vers moi et me présenter son violon. Je ne compris pas d'abord ce qu'il voulait ; dans mon trouble, je pris machinalement le violon et le lui rendis
îUi EAUL HENRY.
après l'avoir porté pieusement à mes lèvres. Mais ce n'était point de cela qu'il s'agissait, et je compris enfin quej'étais tombé dans un horrible guet-à-pens. Blon premier mouvement fut de me précipiter vers M. de Pi*** pour lui tordre le cou : je me sentis cloué à ma place. J'essayai de parler, je ne pus; je voyais tourner autour de moi tous les objets et tous les assistants, tandis que devant moi, dans le centre de la ronde infernale, Baillot, immobile et terrible comme la statue du Commandeur, me présentait son violon. Je crus quej'étais fou, j'espérai que c'était un rêve. Combien de temps dura cetteliallucination ? je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il vint un instant où comme un homme qui se jette la tête la première dans le gouffre qu'il ne peut plus éviter, par un mouvement de rage et de désespoir je m'emparai du violon, et, saisissant l'archet comme un glaive, j'allai me planter au milieu du salon. Je ne me souviens plus du reste, si ce n'est qu'il se fit tout d'un coup un tonnerre d'applaudissements et que je tombai dans un fauteuil, épuisé et sans connaissance. Quand je revins à moi, je me vis entouré de visages amis et j'aperçus Baillot qui me regardait en souriant. — 0 mon maître!... m'écriai-je tremblant et confus, en m'inclinant sur ses maiqs que je pressais rcspecteusemcnt dans les miennes. Lui, simple et bon comme le génie, m'ouvrit ses bras et m'embrassa aux ap[)laudisse-
KARL HENRY. ' o
ments de l'assemblée, — Armé chevalier ! dit M. de R"^"^* en me frappant doucement sur l'épaule. Je lui sautai au cou, mais je ne l'étranglai pas.
Ce que j'avais prévu arriva : cette soirée décida de la destinée de ce jeune homme. Il jeta, comme on dit, le froc aux orties et se voua tout entier au culte de l'art. Il ne me confia rien des luttes qu'il eut à soutenir, à ce sujet, contre sa famille; mais je pus m'en faire aisément une idée. Je compris qu'il ne recevait plus la pension que son père lui avait servie jusqu'alors, et qu'en attendant la vogue et la fortune, il allait se trouver aux prises avec ce monstre hideux qui s'appelle la pauvreté. Dirigé par Baillot qui le tenait en vive affection et qui ne lui épargna ni ses leçons ni ses conseils, il pouvait devenir en peu de temps un des violonistes les plus distingués de son époque : mais Karl aspirait à une plus belle gloire, et Baillot lui-même, loin de l'en détt)urner, l'y poussait, car le maître avait reconnu dans l'élève une étincelle du foyer créateur. D'ailleurs le grand artiste pressentait avec tristesse l'invasion des exécutants qui devaient, quel((ues années plus tard, se ruer dans son domaine, comme autrefois les Normands dans le royaume de Charlcmagne ; Baillot semblait prévoir qu'il emporterait avec lui le secret de ce bel art qu'il avait élevé si haut. Karl tourna donc vers la composition toutes ses éludes, toutes ses facultés et tous ses efforts. Cepen-
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dant il fallait vivre. Trop fier pour s'ouvrir sur sa position de fortune soit à Baillot, soit à M. de R*"^* qui aurait pu le faire attacher à l'un des théâtres lyriques, il donnait çà et là quelques leçons, copiait de la musique, comme Jean-Jacques, et jouait, le soir, à l'orchestre d'un petit théâtre du houlevard. Il gagnait ainsi le pain de chaque jour et travaillait le reste du temps en vue de l'avenir qui promettait de le récompenser de tant de douleurs et de tant d'amertumes dévorées en silence.
Ce fut à celte époque de sa vie que je partis pour un long voyage. J'allais lui dire adieu dans cette petite chambre où j'avais passé près de lui de si bonnes heures.
— A mon rétour, lui dis-je, vous serez célèbre et ce ne sera plus dans ce pauvre nid que je devrai vous venir chercher : la gloire et la fortune vous en auront fait descendre depuis lougtcmps, et je me vanterai d'avoir été le premier à vous comprendre, à vous deviner.
— Quoi qu'il arrive, me dit-il, obscur ou célèbre, riche ou pauvre, vous me trouverez bien heureux de vous revoir et de vous embrasser.
Nous nous séparâmes en promettant de nous écrire,
Pour peu qu'on ait vécu, on sait ce que deviennent ces promesses de s'écrire entre amis, surtout à cet âge orageux où la passion de l'amitié a cédé le pas à tant d'autres. Je reçus une lettre de Karl à Gêo'îs. Je Uù répondis de Florence. Notre correspondance n'alla pas au delà, mais au milieu des préoccupations qui m'absorbaient, je portai partout le souvenir et l'image de ce jeune homme ; je le retrouvai partout dans ma pensée comme une des joies les plus vives que me réservait le retour. Je cherchais son nom dans tous les journaux français qui me tombaient sous la main. Je ne duDiais pas que son étoile ne brillât bientôt du plus vif éclat.