XII
1 Notions péncrales
transcendantes
1 Notions de relations mixtes.. .
Ba
1 Notions de relations d'actions. ,
Be
Le langage
Bi
Dieu
Da
Le monde
Da
L'élément
De
La pierre
Di
Le métal
Do
Herbes à feuilles
Ga
Herbes à fleurs
Ga
Herbes à graines
Ge
Arbustes
Gi
Arbres
Go
Exsangues
la
Poissons
Za
Animaux. . . . '
Oiseaux '
Ze
[ Animaux terrestres
Zi
1 Particulières
. Pa
Parties '
j Générales
Pa
[ Grandi'ur
Pe
Quantités. . . .
Espace
Pi
[ Mesure ,
Po
XXM XXV 11
QiialiU'S
Actions.
Relations. . . .
^jfacultés naturelles.
IIHabitudcs
< Mœurs ......
I Qualités sensibles t Maladies
I Spirituelles. . . .
Corporelles. . . .
Mouvements . . .
Opérations. . . .
I économiques. . .
De possession . .
De provision .. .
Civiles
Judiciaires. . . .
Militaires
Maritimes
Ecclésiastiques. .
Tft
Ta
Te
Ti
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Ca
Ca
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Sa
Sa
Se
Si
So
sy
Les dilTérences du premier genre seraient exprimées par :
Bcib, bad, bxg, bxp, bat, bxc, baz, bas, ban.
Les espèces de la première différence du premier genre seraient exprimées par :
Baba, baba, babe, babi, babo, baba, baby, babyi, babyti.
Ici 6<z6t signifierait un être, Aa6a signifierait chose, ôaôe notion, 6»6t nom, ù«ào substance, ôaôti quantité, ôccâty action, relation.
Si on prend De pour signifier élément, Deâ en devra signifier la première différence , c’est-à-dire le feu ; et Debtt désignera la première espèce comprise dans cette subdivision, savoir, la flamme. Det exprimera la cinquième différence de ce genre, le méléore apparent’; Deta. désignera la première espèce comprise dans cette subdivision, savoir, l’arc-eu-ciel ; et Delà la seconde, savoir, le halo. .
DEUXIÈME LEÇON
De même, si Ti signifie le genre des qualités sensildes, Tid devra désigner la seconde différence de ce genre, laquelle comprend les couleurs; et Tidu exprimera la seconde espèce comprise dans cette subdivision, savoir, la rougeur, etc.
Les principales variations grammaticales énumérées dans la grammaire philosophique sont également exprimées par certaines lettres. L’adjectif étant toujours, dans le système de VV’ilkins, dérivé d’un substantif, cette dérivation se fait soit en changeant la consonne du radical en une autre consonne, soit en y ajoutant une voyelle. Ainsi, par exemple, si Z>a signifie Dieu, dua. signifiera divin ; si De signifie élément, due signifiera élémentaire ; et si Do signifie pierre, duo signifiera pierreux. C’est de la meme manière que notre auteur forme les voix des verbes, les nombres, et autres accidents semblables des mots, et qu’il attribue aux particules leurs représentants phonétiques : puis, tous ses matériaux étant préparés et façonnés, il donne une traduction grammaticale complète de l’oraison dominicale en son nouveau langage philosophique.
Je ne sais si l’on trouvera intelligible cet exposé du langage artificiel inventé par Wilkins, car, malgré les longs détails dans lesquels je suis entré, j’ai dû omettre bien des points qui auraient jeté une lumière beaucoup plus vive sur les conceptions ingénieuses de l’auteur. Mon principal objet a été de montrer que, pour des gens qui possèdent une langue réelle, l’invention d’un langage artificiel n’est nullement une impossibilité, et qu’il se peut même qu’un pareil langage soit plus parfait, plus régulier, et plus facile à ap-
prendre, qu’aucune des langues parlées par rhomme(l). Le nombre des radicaux dans la'langue philosophique
(1) Dans la Corrcsiiondance do Dosrartes {Œurres complètes, éd. Cousin, VI, fil}, nous trouvons une loltro éoritc au I*. Merseiine, le 20 novembre 11)2!), et dans laquelle, après avoir dévelo|ipé ses objections contre le projet de langue universelle dont le 1’. Mersenne lui avait donné eunnnunication. Descartes expose brièvement ses propres idées au sujet d'une langue pliiloso|iliique :
« Au reste je trouve qu’on pourrait ajouter à ceci une invention, tant pour eomposer les mots primitifs de cette langue, que pour leurs caractiTes; en sorte qu'elle pourrait être enseignée eu fort peu de temps, et ce par le moyen de l'ordre : c’est-à-dire étiiblissant un ordre entre toutes les pens('-es qui peuvent entrer en l'esprit humain, de même qu’il y en a un naturellement établi entre b's nombres ; et {comme on i)eut apprendre en un jour à nommer tous les nombres jusques à l'inlini, et à les écrire en une langue inconnue, qui sont toutefois une infinité île mots dilférenls) qu'on pût faire le même de tous les autres mots nécessaires pour exjirimcr toutes les autres choses qui tombent en l’esprit des hommes. Si cela était trouvé, je ne doute point que cette langue n’eùt bientôt cours iiarmi le monde; car il y a force gens qui emploieraient volontiers cinq ou six jours de temps pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes. Mais je ne crois pas que votre auteur ait pensé à cela, tant pour ce qu'il n’y a rien en toutes ses propositions qui le témoigne, que pour ce que l’invention de cette languie dépend de la vraie philosophie : car il est im|iossible autrement de dénombrer toutes les pensées des hommes, et de les mettre par ordre, ni seulement de les distinguer en sorte qu’elles soient claires et simples, qui est à mon avis le plus grand secret qu’on pui.s.se avoir pour acquérir la lionne science; et si quelqu’un avait bien expliqué les idées sim|ilcs qui sont en l’imagination des hommes, desquelles se conquise tout ce qu’ils pensent, et que cela fût riq'u par tout le monde, j’oserais espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et, ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses qu’il lui sc-rait presque impossible de se tronqier, au lieu que, tout au rebours, les mots que nous avons n’ont quasi que des significations confu.ses, auxquelles l’esprit des hommes s’étant accoutumé de longue main, cela est cause qu’il n’entend presque rien parfaitement. Or je tiens que cette langue est possible, et qu’on peut trouver
DEUXIÈME LEÇON
de Wilkins ne s’élève pas tout à fait à 3,000, et, par une combinaison intelligente, ils suffisent pour e.\primer toutes les idées possibles. Ainsi, comme nous l’avons vu, le même radical exprime, au moyen de légères modifications, le nom, l’adjectif et le verbe. En outre, si l’on sait, par exemple, que IH signifie « Dieu », idi devra exprimer ce qui est opposé à Dieu, savoir, « idole ». Si dah signifie « esprit »,od(dt signifiera « corps» ; si dad signifie « ciel », odad signifiera (( enfer » . Si saha signifie « roi » , saru exprimera la royauté, sa/ôa l’acte de régner, samba l’état de celui qui est gouverné, etc.
Quittons maintenant Wilkins et son essai de langage jdiilosophique, pour reprendre le fil de notre argument. Nous avons vu que, dans une langue artificielle, dès qu’on a élaboré le système complet de nos notions, il est possible d’y adapter un système d’exposants phonétiques; mais, jusqu’à ce qu’on nous prouve le contraire, nous soutiendrons que jamais langue réelle n’a été formée de cette manière.
Jamais il n’y a eu une suite indépendante de conceptions déterminées attendant qu’on y adapte une série iiidépemlante de sons articulés. En fait nous n’entendons jamais de sons articulés qui ne soient intimement unis à des idées déterminées, et je crois , qu’il est non moins vrai de dire qu’il n’existe aucune
la siience <1p <iiii flli' ili'p' i'il, par lo iiKiven de la(|uellc les p.iysan.s piiuiTairnI mieux jiiirrr de la vérité des choses (pie ne l'ont inaintciianl les philosophes. Mais nVspere/. pas de la voir jamais en usajîe, Cela pn suppose de ^iraiids ( liaiigeinents en ruidre des choses; et il faudrait ipie tout le mo. ile ne fi'il (pi'iin paradis lerrestre, ce f|iii n'est huit à proposer que dans le pays des romans. » [fr.]
idée dt^ermince siins qu’elle soit incorporée dans un son articulé. C’est là un point important sur lequel on ne doit laisser ni doute ni iuiaf.^e, et c’est pourquoi je déclare le plus explicitement possible qu’à tort ou à raison j’ai la conviction profonde que la pensée, dans un sens de ce mot, savoir, dans le sens de raisonnement, est impossible sans le langage. Après ce que j’ai dit dans mes leçons précédentes, on ne supposera pas que je veuille nier ici la réalité de la pensée ou de l’activité mentale chez les bêtes. Ces dernières, et les enfants en bas âge qui ne parlent pas, sont également dépourvus de raison, avec cette grande différence que l’enfant possède eu lui les germes sains et féconds du langage et de la raison, qui ne se sont pas encore développés et ne- sont pas encore devenus ce qu’ils seront un jour, tandis que l'animal n’a pas ces germes ou facultés, susceptibles de développement dans son existence présente. Nous ne pouvons refuser aux bêtes la seusation, la perception, la mémoire, la volonté et le jugement, mais nous ne saurions découvrir en elles la moindre trace de ce que les Grecs appelaient /(/yo.v (c’est-à-dire la raison, littéralement la faculté de rassembler), mot qui exprime de la manière la plus juste et la plus naturelle le langage et la raison (t). Imcjus est dérivé de légein, dont la signification primitive, comme celle du latin legere , est « rassembler ». De là katdlogos, un catalogue, un assemblage, une liste; cullectio , une collection. Dans Homère (2), légein n’est presque jamais employé
(1) Cf. Karrar, p. 12 j; Hcjse, p. 41.
(2) Odyss., .\IV, l!I7, cüiTi iiUTfriÇami ÂifMv £u.à xri^ia dujx'-’j, Llyssi; dit qu il n on (iiiirait pas s’il racuiitait les tristesses de smi cœur, c’est-
ItF.UXIÈME LEÇON.
dans le sens de « dire » , « parlei' » , ou « sigailier » , mais bien dans celui de «rassembler» , ou, plus proprement, de «compter», «énumérer» , comme l’anglais /c//, dire, raconter, qui n’est pas autre chose que l’allemand ztihkn, compter, signifiait dans l’origine « compter», « additionner» (I). Lûijos, employé dans le sens de raison, signifiait originairement, comme le mol anglais taie, «l’acte de rassembler» ; car notre raison, «quoi- ([u’elle pénètre, comme dit Locke, dans les abîmes de la mer et de la terre, qu’elle élève nos pensées jusqu’aux astres, et nous fasse parcourir les vastes espaces et les salles immenses de ce prodigieux édifice de l’univers » (2), n’est après tout que la faculté de rassembler les notions individuelles au moyen des idées générales (3). Le latin intell ign, c’est-à-dire inter - Hgo, rend d’une manière plus parfaite encore cet entrelacement des idées générales et des notions particulières qui est du domaine propre de l’entendement.
ii-(lire s'il Ivs coni|>t<tit ou les énumérait, et non pas simplt'inent s'il en parlait.
(t) Ham. Stayed il long?
Hoii. Whilc one with modem hastc might tell a hundred.
{Hamlet, \, 3.) |Tr.]
(2) I.ocke, Essai $ur Venten'lement humain, IV, 17, f>.
(3) C'est ee que Loeke expose liicn dans son langage vif et familier : « Pour conclure, voici en quelques mots ce que je veux dire : c'est que tous les longs discours sur les genres et les espèces, et sur leurs essences, se résument en ceei, savoir, que les lionimes formant des idées alisiraites, et les fixant dans leur esprit en leur assignant des noms, se rendent par là capables de considérer les choses et d'en discourir comme si elles étaient rassemblées, pour ainsi dire, en faisceaux, alin de pouvoir plus facilement et plus promptement perfectionner et se rommuniquer leurs connaissances, lesquelles n'avanceraient que lentement si nos mots et nos pensées étaient bornes à des choses particulières. [Ibid., III, 3, 20.)
Mais lôgos employé dans le sons de vcrbum, « mol » , <1 parole » , signifie également « un rassemblement » , car chaque mol, ou, du moins, chaque nom a été formé d’après le même procédé, et représente la réunion, le classement d’idées particulières sous une idée générale. De même que nous ne saurions compter les quantités sans des nombres, ainsi il nous est impossible de raconter les choses sans des mots. Il y a des peuplades qui n’ont pas de noms de nombre au-delà de ([uatre. Dirons-nous pour cela que ces sauvagqs ne savent pas s’ils ont cinq enfants au lien de quatre? Ils le savent assurément, comme une chatte sait qu’elle a cinq petits et en cherche le cinquième si on le lui enlève. Mais s’ils n’ont point de noms de nombre audessus de quatre, ils ne pourraient raisonner que jusqu’à ce nombre. Ils ne sauraient point, pas plus que les petits enfants ne le savent, que deux et trois font cinq, mais seulement que deux et trois font beaucoup. Ouoique je me sois étendu sur ce point dans les dernières leçons de mon précédent cours, quelques exemples ne seront pas déplacés ici, afin de^ rendre ma pensée parfaitement claire.
L’homme n’a pu nommer un arbre, animal, une rivière ou tout autre objet qui*,,(fi’|Bléressait, qu’après y avoir découvert préalablement quelque qualité générale qui le frappât comme étant le trait caractéristique de l’objet qu’il voulait nommer. Dans la période rudimentaire du langage, l'iinitalion du hennissement eét suffi pour désigner le cheval. Les sauvages sont de très-1 ons mimes, et excellent à reproduire les cris des animaux. Mais ce n’est pas encore là le langage. Il y a des kakatoès qui, en apercevant
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liEUXlÈME LEÇON.
des coqs et des poules, se mettent à caqueter, comme pour dire ce qu’ils voient. Ce n’est pas ainsi qu’ont été formés les mots de nos langues. Il n’y a nul écho d’un hennissement dans les noms aryens du cheval. Quand il s’est agi de nommer le cheval, ce fut sa vitesse qui frappa l’esprit de l’.\rya primitif comme étant sa qualité la plus marquante. C’est pourquoi de la racine us (1), « être aigu » ou « rapide » (que nous trouvons dans le latin acus, aculeus, le français aifiu/Ue, danstfc?/o nj’aiguisoi) , dansacc/' «âcre, vif, pénétrant» ,dans«mmoiiie, dcreté, et même dans le mot anglais familier 'ente « fin, habile »), a été dérivé asra « le coureur, le cheval. » Cet asva se retrouve dans le lithuanien aszvu «jument», en latin sous la forme c’est-
à-dire cquus, en grec sous la forme wxo; (2), c’està-dire 'iTCTCos, et dans le vieux saxon ehu (3), 11 eût sans doute été possible de donner au cheval beaucoup de dénominations autres que celle qui nous occupe eu ce moment; mais, quel que fût le vocable adopté, il ne pouvait être formé avant que l’esprit de l’homme eût saisi le cheval par une de ses (jualités caractéristiques, et l’eût rangé ainsi, avec d’autres objets, dans quelque catégorie générale. C’est ainsi que dans les langues germaniques on aurait pu donner au froment bien d’autres noms que le gothique hvuiteis, l’allemand
(1; Cf. le sanscrit diu « vite », wxû;, ôm»»»! « pointe », et autres dérives donnés par Ciirtius, Criec/iisc/ie Etymologie, 1, tOl. Le latin cahts « aigu, avisé, tin, lialiilc », a été rattaché au sanscrit »‘o (Syali) U aiguiser».
(2) Etym. Magn., p. 474,12, ixjwç tov ïitit'.ï. (^urtius, C. E.
Il, 49.
(3) Sur la racine ai et ses dérivés dans les langues indo-européennes, Cf. J. Schmidt, Die lEui zet dit im IndogermanUchen, Weimar, 1863. [Tr.]
RO LKÇONS SLR LA SCIENCE nU LANOAÜE.
Weitzen, l’anglais uheut. On aurait pu le nommer la plante barbue, nourrissante, gracieuse, ondulante, l’encens de la terre, etc. Mais dans ces langues on l’appela simplement la plante hlanrhc, la blancheur de son grain semblant être la meilleure marque pour distinguer le froment des autres plantes auxquelles d’ailleurs il ressemblait le plus. Car c’est là un des secrets de cette poésie des noms, que chaque dénomination exprime, non pas la qualité essentielle ou spécifique de l’objet, mais celle qui frappe notre imagination (I), et qui semble la plus propre pour faire comprendre aux autres ce que nous voulons désigner. Si nous nous servions du langage de Locke, nous dirions que , dans la formation des noms, les hommes ont été guidés plutôt par leur esprit que par leur jugement. (. L’esprit, dit-il. consiste surtout à assembler les idées, et à allier promptement et avec une agréable variété celles entre lesquelles il est possible de trouver une certaine ressemblance ou conformité, afin de composer ainsi dans I imagination des tableaux riants, et d’y produire des images qui la frappent agréablement. Le jugement, tout au contraire, consiste à séparer soigneusement les unes d’avec les autres les idées entre lesquelles on peut découvrir la moindre différence, pour éviter par là de se laisser tromper par des ressemblances ou des affinités, et de prendre une chose pour une autre (2). » Tandis que les noms donnés aux choses d’après le système philosophique de Wilkins seraient tous fondés sur le jugement, ceux qui leur furent donnés par les premiers créateurs du langage
(1) Polt, Klymologische Forschungen, II, 139.
(•2) Locke, Essai sur l'entendement humain, 11, 1 1, 2.
heuxièSik lk(.;ox.
reposent principalement sur l’esprit ou l’imagination. C’est ainsi, comme nous venons de le voir, que dans les langues germaniques le froment fut appelé la plante blanche, huaiteis en gothique, hvœte en anglosaxon, kivetys en lithuanien, ivhcut en anglais; et tous ces mots se rattachent an sanscrit iveta « blanc », le gothique kveîts, l’anglo-sa-xon hvU, l’anglais whilc. En sanscrit, êveta « blanc» u’est pas employé pour désigner le froment, lequel se A\i yodliûina « la fumée ou l’encens de la terre», mais il s’emploie pour beaucoup d’autres herbes et plantes, et dans le composé hetaêimga « aux barbes blanches » , ce mot est entré dans le nom de l’orge. En sanscrit, l’argent est désigné comme un métal blanc et se dit hehi; et le féminin sveti était autrefois un nom de l’aurore, comme le français aube, du latin alba. Quebjues mots que nous examinions, le résultat auquel nous arrivons est le même : ils expriment toujours une qualité générale, supposée particulière à l’objet que ces mots désignent. Dans certains cas, celte vérité est évidente; dans d’autres, il nous faut l’établir par de minutieuses recherches étymologiques. Pour ceux qui abordent ce» études d'étymologie avec des opinions préconçues, c’est sans doute une cause fréquente de désappointement, quand ils ont suivi un mot à travers toutes ses étapes jusqu’à son point de départ, de ne trouver à la fin, ou plutôt au commencement, que des racines ayant le sens le plus vague et le plus général comme « aller, se mouvoir, courir, faire » . .Mais, si l’on y regarde de plus près, ce fait, loin d’être pour nous une source de désappointement, doit accroître notre admiration pour la merveilleuse puissance du langage, puisque de ces 1. G
82 LEÇONS SLIl LA SCIENCE DU LANGAGE.
cüiicepüous vagues et ternes l’homme a pu tirer dus mots pour rendre jusqu’aux plus délicates nuances de la pensée et du sentiment. C’est par un fiat poétique t(ue le mot grec prubata, qui ne signifiait dans le principe que « choses marchant en avant ». est devenu avec le temps le nom des bestiaux, et particulièrement celui des moutons (1). En sanscrit, surit signifiant « ce qui va », de sar « aller », est venu h signifier « rivière »; sara, qui a la même signification, « ce qui court ou va » , a été employé pour signifier « sève » et non pas rivière » . C’est ainsi qu’en sanscrit f/ru signifie « courir » , et druvat « vite » ; mais la signification Acdrupsu fut restreinte à celle de «goutte » . Le latin woum « ce qui marche », de la racines, aller, est venu à désigner le temps et les âges de la vie ; et son dérivé æviternus, ou æteruus, a exprimé l’éternilé. Le français mvuble signifie littéralement tout ce qui peut être changé de place, et le même mot a fini par désigner les chaises, les tables, les commodes, etc. Viande, originairement vivendu « choses dont on vit » , désigne maintenant la chair des animaux tués. Table, le latin tabula, signifiait originairement ce qui se tient debout, ou ce sur quoi on peut placer des objets {stare); aujourd’hui ce mot est défini par nos dictionnaires « meuble, formé d’une surface horizontale posée sur un ou plusieurs pieds, qui sert à divers usages. » Tableau nous reporte encore au latin tabula, « chose mise doit) Cu vers J’uu poète contemporain reproduit le tableau qui a suggéfé le nom donné au bétail dans le langage de nos premiers pères :
... Ica troupeaux
tjue l’aboiemeot dea chiens chasse k traven les pUineB.
(V.Hugo.) [Tr.]
DKI.XIÈME LEÇON.
bout, dressée, exposée aux regards », dont la racine primitive est atd (d’où est venu slure) « se tenir debout». Etable, en vieux français estable, du latin .s7«ôuluin, est un autre rejeton de la même racine, et a servi à désigner le gUe des bœufs, des vaches et autres bestiaux. La base est ce sur tjuoi un corps est établi ou posé, et basis ne signiliait originairement en grec que « la marche »; la base étant conçue comme une surface sur laquelle on peut marcher avec sûreté. Quelle idée peut être plus générale ((ue celle de fades, originairement « la façon, la forme » d’un objet, et qui a signifié ensuite « la face, le visage » ! Lt la même expression est répétée dans le langage moderne, le mot anglais fealure « trait, figure » étant évidemment une corruption de factura « façon » . C’est d’après le même principe qu’on a formé le nom de la lune, luuu, c’està-dire luctia ou luci/ia « celle qui luit » ; le nom de la foudre, fulmen (de fuhjere) « ce qui brille »; et le nom des étoiles, stelkv pour stenihe (le sanscrit sturas de stri « répandre » ) « celles qui répandent, qui sèment la lumière ». Toutes ces étymologies pourront paraitie fort insuffisantes, fort vagues et peu intéressantes; cependant, si nous y rélléchissons pour un moment, nous verrons que c’est de cette seule manière qu’il a été possible à l’esprit ou à la compréhension de l’homme de rassembler l’infinie variété de la nature (1) sous un nombre
(1) Cf. Siinkara sur le Vi dànta-Sùira, 1,3,28 (Muir, Textes sanscrits, lit, twj, âkritihtiis chu sabdàmim sambandha na vijaktibhiii, ryaktinâm ünantijdt sambandhugraltanûnupapalteh. « I.a relation des mots est avec les genres, non pas avec les individus; car, eoranic les individus sont innombrables, il serait impossible de saisir les relations. »
8i LEÇONS SUR LA SCIENCE 1)U LANGAGE.
limité de categories ou de noms. Ce que Bunsen appelait « la première poésie de l’humanité », la création des mots, diffère sans doute beaucoup de la poésie sentimentale des siècles plus modernes; mais sa simplicité, sa pauvreté même, ne lui donne que plus de prix aux yeux des historiens et des philosophes; car cette première poésie, si simple qu’elle soit, ou cette première pliilosophie, toute naïve et enfantine, l’homme seul est capable de la créer. Il le peut parce qu’il sait réunir les idées individuelles sous des idées générales; il le peut parce qu’il a la faculté de la parole; il le peut, nous ne craignons pas qu’on nous accuse de tautologie, parce qu’il est l’homme.
Sans le langage point de raison, sans la raison point de langage. Il est curieux d’observer la répugnance qu’éprouvent nombre de philosophes à admettre cette conclusion, et leurs efforts pour y échapper, et cela par suite do l’influence du langage lui-même, lequel, dans la plupart des idiomes modernes, a produit deux mots, l’un pour le langage, l’autre pour la raison ; par où ceux qui emploient ces deux termes ont été amenés à supposer qu’il y a entre ce que ces mots expriment une différence substantielle et non pas purement formelle. « Èti'e sans langage écrit ou parlé, dit Brown, c’est presque être sans pensée (1). » Mais il qualitie ce presque par ce qui suit : « Que l’homme puisse raisonner sans langage d’aucune sorte, et conséquemment sans termes généraux, encore que l’opinion contraire ait été maintenue par beaucoup de philosophes trèséminents, c’est ce qui ne me semble pas pouvoir faire
(I) (Xurres, I, p. 47Ü.
DEUXIÈME LEÇON
l’objet d’un doute raisonnable; et, s’il en fallait donner la preuve, il suffirait de rappeler l’invention même du langage, laquelle comprend ces termes généraux, ou mieux encore de citer l’exemple des sourds-muets dépourvus d’instruction : on peut ajouter que les marques évidentes de raisonnement chez les bêtes (et je ne puis m’empêcher de regarder l’existence de ce raisonnement comme aussi indubitable que celle des instincts qui s’y mêlent) viennent nous fournir encore un argument très-frappant tiré de l’analogie (1). »
Pour moi, je pense que les sourds-muets sans instruction n’ont jamais donné signe de raison, à prendre ce mot dans son véritable sens, bien qu’il soit vrai de dire qu’en une certaine mesure les sourds-muets qui vivent dans la société des autres hommes contractent quelque chose de la conduite raisonnable de leurs voisins. Quand ils reçoivent de l’instruction, il est incontestable que les sourds-muets acquièrent des idées générales, sans pouvoir toujours articuler distinctement les exposants phonétiques de ces idées, c’est-à-dire les mots dans lesquels elles sont incorporées. Mais ce n’est pas là une objection contre notre argument général. Les sourds-muets sont instruits par des maîtres qui possèdent ces idées générales et les sons qui servent de corps à ces idées, élaborés par les générations successives d’hommes raisonnables. Ils apprennent à penser les pensées des autres, et s’ils ne peuvent pas prononcer leurs mots, ils saisissent ces pensées, au moyen d’autres signes, et en particulier à l’aide de
(t) IbU., n, p.'446.
LKÇONS SUR t.A SCIKNCE 1>U I.AKGAOE.
signes qui s’adressent à leur sens de la vue, comme les mots s'adressent ;i notre sens de l’ouïe. Toutefois ces signes ne sont pas les signes des choses ou de leurs conceptions, ainsi que le sont les mots : ce sont des signes de signes, e.xactement comme le langage écrit n’est pas une image de nos pensées, mais une image des sons dans lesquels notre pensée a été incorporée. L’écriture alphabétique est l'image des sons du langage; l’écriture hiéroglyphique est l’image du langage ou de la pensée.
Cette même supposition, savoir, qu’il est possible de raisonner sans signes, et que nous pouvons former dos conceptions mentales et même dos propositions mentales, sans l’aide des mots, se retrouve partout dans la philosophie de Locke (I). .\ maintes et mainte.s reprises il soutient que les mots sont des signes ajoutes à nos conceptions, et ajoutés arbitrairement. 11 imagine un état où <1 l’homme, quoique en possession d’une grande multitude de pensées diverses, qui pouvaient être pour les autres comme pour lui-même une source d’utilité et de plaisir, les portait toutes renfermées dans son esprit, invisibles et cachées à ses semblables, et ne pouvait les faire paraître. Cependant, comme on ne saurait jouir des agréments et des avantages de la société sans la communication de nos pensées, il fallut bien que l’homme découvrit (pielques signes extérieurs et sensibles par lesquels il pût manifester aux autres hommes ces idées invi.sibles dont se coniposaicnt ses pensées. Hien n’était plus propre à cet effet, soit pour l’abondance, soit pour la promptitude, que ces
(1) I.orko, Essai sur l’entendement humain, III, 2, I.
DEUXIÈME LEÇON
sons articulés qu’il se trouva capable de former avec tant de facilité et de variété. De cette manière nous pouvons concevoir comment les mots qui. de leur nature, sont si bien adaptés à cette fin, sont venus à être employés parles hommes comme signes de leurs idées, non pas par suite d'une connexion naturelle entre certains sons articulés et certaines idées (car alors il n’y aurait qu’une seule langue pour tous les hommes), mais par suite d’une liaison libre et volontaire, en vertu de laquelle tel mot est choisi arbitrairement pour être la marque de telle idée. »
Locke admet, il est vrai, qu’il est presque inévitable de se servir de mots, lorsqu’on traite de propositions mentales. « La plupart des hommes, dit-il, sinon tous, » (et quels sont ceux pour qui il fait ici' exception?) « se servent de mots au lieu d’idées, quand ils pensent et raisonnent en eux-mêmes, du moins lorsque le sujet de leur méditation renferme des idées complexes (1). » Mais c’est là en réalité une question toute différente : c’est rechercher si, une fois que nos notions ont pris corps dans les mots , il est possible de se servir de mots sans recourir à notre raison, et non s’il est possible de nous servir de la raison sans le secours des mots. L’idée de Locke ressort clairement des exemples qu’il cite. « lly a des personnes, ditil, qui, pouvant facilement se rappeler la plus grande partie des termes ordinaires de leur langue, n’ont peut-être jamais songé, durant tout le cours de leur vie, à considérer quelles sont les idées précises que la plupart de ces termes signifient. Ils se sont contentés
(i) Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, S, 4.
d’on avoir quelques notions confuses ou obscures; et bien des gens qui parlent beaucoup de la religion et de la conscience, de l’Église et de la foi, du pouvoir et du droit, d’obstructions et d'humeurs, de mélancolie et do bile, verraient peut-être leurs pensées et leurs uiéditations se réduire cà peu de clu)se,,si on les priait de ne penser qu’aux choses elles-mêmes, et de laisser de côté ces mots, par lesquels ils embrouillent si souvent les autres, et jMirfois s’embrouillent euxmêmes (1). »
Dans tout cela il y a, sans nul doute, beaucoup de vrai ; cependant, à parler strictement, il est aussi impossible d’employer des mots sans la pensée, que de penser sans mots. Ceux mêmes qui parlent vaguement de la religion, de la conscience, etc., ont du moins une notion vague de la signification de ces mots; et s’ils cessaient d’attacher une idée quelconque, fût-elle même incomplète et fausse, aux mots qu’ils prononcent, on ne pourrait plus dire qu’ils parlent, mais seulement qu’ils profèrent des sons. La proposition inverse n’est pas moins vraie. 11 est possible, sans langage, de voir, d’apercevoir, de contempler les objets et d’y rêver; mais, sans mots, on ne peut donner, même pour un momeat, une existence réelle à des idées aussi simples que celles de blanc et de noir.
ISous ne saurions apporter trop de soin dans l’emploi de nos termes. Si nous prenons le raisonnement pour synonyme de la connaissance ou de la pensée, ou de l’activité mentale en général, il est évident que nous ne pouvons nous refuser à en reconnaître l’exis-
(I) Locke, Essai sur l'entendement humain, IV, ü, 4.
■ DEUXIÈME LEÇON. 89
tence chez les sourds-muets dépourvus d’instruction, chez les enfants en bas âge, et chez les bêtes. « Un enfant, dit Locke, commit aussi, certainement, avant de pouvoir parler, la différence entre le doux et l’amer (c’est-à-dire que le doux ri-’est pas amer) qu’il sait plus tard, lorsqu’il vient à parler, *que l’absinthe et les dragées ne sont pas la même chose (t). » L’enfant reçoit la sensation de la douceur; il en jouit, il s’en souvient, il la désire encore; mais il ne. sait pas ce qu’est la douceur; il est absorbé dans ses sensations, ses plaisirs, ses souvenirs; il ne peut pas les regarder de haut, en faire l’objet d’un raisonnement, en parler.
La même vérité est bien exprimée parSchclling quand il dit : «Sans le langage, il est impossible de concevoir la conscience philosophique et même la conscience humaine ; et c’est pourquoi les fondements du langage n’ont pas pu être jetés d’une manière consciente. Néanmoins, plus nous analysons le langage, plus nous voyons clairement qu’il dépasse en profondeur les productions les plus conscientes de l’esprit.
Il en est du langage comme de tous les êtres organiques; nous nous imaginons que ces êtres arrivent à l’existence produits par une force aveugle, et pourtant nous ne pouvons nier la sagesse intentionnelle qui préside à la formation de chacun d’eux (2). »
(1) Locke, Essai sur l'entendement humain, 1, 2, lo. Dans cet * ouvrage, Locke revient plusieurs fois sur ce mi>me evemplc. C’est ainsi qu’il dit (IV, 7, 9) : «Qui ne voit qu’un enfant sait certainement qu’une étrangère n’est pas sa mère, que son biberon n’est pas
la verge, longtemps avant de savoir qu’il est impossible qu’une même chose soit et ne soit pas? »
(2) Einleitung in die Philosophie der Mythologie, p. 52; Pott,
Etym. Forsch., Il, 261. •
90 LEÇONS SUR LA SCIENCE DC LANfiAOE.
Hegel s’exprime plus simplement cl avec plus de hardiesse encore : « C’est en noms, dit-il, que nous pensons (1). »
Un argument d’un autre genre, moins métaphysique peut-être, mais plus convaincant, pourra nous permettre de montrer clairement que la raison ne saurait passer à l’acte sans le langage. Prenons un mot quelconque, par exemple, expérience. Ce mol est dérivé à'experior. Perior, comme le grec perân (2), signilierait « aller à travers, traverser » . Perlhn) est « un homme qui a passé par bien des choses » ; periruhtm est « une chose à traverser, un péril ». Experior signifie « traverser quelque chose et en sortir » (le sanscrit vi/utpud)-, de là expérience. Le gothique farnn, l’anglais to fare, originairement « aller » , sont identique^ avec perân; de là les mots allemands Erfnhrung « expérience», Gefahr « péril », et Wahlfahr! « prospérité », l’anglais trelfare, qui équivaut au grec euporia. Tant que notre mot anglais ejryjc/v/wc»/ exprime » celte idée plus ou moins générale , il a une existence réelle. Mais prenez simplement le son, changez-en seulement l’accent, et nous avons experiment, qui n’est rien. Changez-en une voyelle ou une consonne, dites earyjorimenl ou experiment, et nous n’avons plus que des bruits (ce qu’Héraclite aurait appelé un psoplios) et non pas des mots. Chàracter, avec l’accent sur la première syllabe, a une signification en anglais, mais n’en a pas en allemand ni en français ; charâkter , avec l’accent sur la seconde syllabe, a une signification en
(1) Carrière, Die Kunst im Zusammenhang der Culturentwicke~ lung, p. H.
(2) Curlius, Griechische Etymologie, I, 237.
nEfXlÈMK LECOX.
allemand, mais n’en a pas en français ni en anglais; caractère, avec l’accent sur la troisième syllabe, a une signification en français, mais n’en a pas en anglais ni en allemand. 11 n’importe que le son soit articulé ou non ; le son articulé dépourvu de signification est encore moins réel que le son inarticulé. Si donc ces sons articulés, ou ée que nous pouvons appeler le corps du langage, n’existent nulle part, s’ils n’ortt point de réalité indépendante, que s’ensuit-il? Il s’ensuit, ce semble, que ce corps du langage, ainsi qu’on l’appelle, n’a jamais pu être trouvé nulle part à l’éttit isolé et indépendant, ni venir du dehors s’^ajouter à nos conceptions. De là il suivrait encore que nos conceptions, qui maintenant portent toujours ce vêtement du langage, n’ont jamais pu exister à l’état nu. Ce raisonnement serait parfaitement correct, appliqué à d’autres choses, et je ne vois pas qu’on puisse y faire objection quand il s’applique à la pensée et au langage. Si nous ne trouvons jamais de peaux, si ce n’est comme téguments d’animaux, ne pouvons-nous pas en conclure , que les animaux ne sauraient exister sans peaux? Si la couleur ne peut pas exister par elle-même (iravYàpy.pMpta £v swgaTi), il s’ensuit que rien de ce qui est coloré ne peut exister sans couleur. On peut ajouter ou enlever une substance colorante ; mais l’existence d’une couleur sans une substance quelconque, si étliérée qu’elle soit, est, dans la réalité, d’une impossibilité aussi absolue que l’existence d’une substance sans couleur, ou sans forme, ou sans pesanteur.
Cependant tout en reconnaissant de la manière la plus complète le caractère un et indivisible du langage et de la pensée, ne contredisant même pas les
Polynésiens pour qui penser est a parler dans l’estomac (I) », nous pouvons, je crois, pour les besoins de notre science, réclamer la liberté accordée à tant d’autres sciences, savoir, de traiter séparément de choses qui par leur nature même ne peuvent exister séparément. Quoique la couleur ne puisse pas être séparée de quelque substance éthéréc, néanmoins l’optique traite de la lumière et de la couleur comme si elles avaient toutes deux une existence indépendante. Le "éomètre raisonne sur les lignes sans s’occuper de leur largeur, sur les surfaces planes sans considérer leur profondeur, et sur les corps sans faire attention à leur pesanteur. Il en doit être de même pour la science du langage, et, tout en regardant l’identité du langage et de la raison comme étant un des principes fondamentaux de notre science, je pense qu’il sera de la plus grande utilité de commencer par disséquer, pour ainsi dire, le corps inanimé du langage, et par étudier en anatomistes sa structure phonétique, sans nous préoccuper en aucune façon de ses fonctions vitales; nous procéderons ensuite à l’examen du langage dans toute la plénitude de la vie, et nous en suivrons les forces dans leur développement et leur dépérissement.
Dans la première série de ces leçons j’ai tâché de montrer que si nous analysons le langage, c’est-à-dire si nous faisons remonter les mots à leurs éléments les plus primitifs, nous arrivons, à la fln, à trouver non des lettres, mais des racines. C’est là un point auquel on n’a pas donné une attention suffisante, et l’on peut
(1) Farrar, p. 12o.
DLIXIÈME LEÇON.
presque dire que l’opinion générale regarde les voyelles et les consonnes, mais non pas les racines, comme constituant les éléments du langage. Si, cependant, nous nommons élémen /s ces substances primitives dont la combinaison suffît pour e.\pliquer les choses telles qu’elles sont réellement, il est clair que nous ne pouvons pas bien appeler les lettres « les éléments du langage »; car nous pourrions agiter ces lettres indéliniment, sans jamais produire un dictionnaire, encore moins une grammaire. C’était une idée favorite des anciens philosophes de comparer aux lettres les atomes dont le. concours avait, d’après leur système, formé Tunivers. On rapporte qu’Épicure disait que « les atomes se réunissent en position et ordre divers, comme les lettres, lesquelles, quoique peu nombreuses, forment des mots innombrables en étant diversement arrangées (1). »
Aristote dans sa Métaphysique, en parlant de Leucippe et de Démocrite, cite l’exemple des lettres pour faire comprendre comment les mêmes éléments peuvent produire des effets différents. « A, dit-il, diffère de N par la forme ; AN diffère de NA par l’ordre des lettres; Z diffère de N par la position (2) » .
Il est certainement vrai qu’en réunissant les vingttrois ou vingt-quatre lettres dans toutes les combinaisons possibles, on arriverait à produire tous les mots qui aient jamais été eu usage dans toutes les langues
(J) Lactantius, Divin. Inst., lib. 3, c. 49. Vario, iiiquit (Epicurus), ordine ac positione couveniunt atomi sicut literæ, quæ cum sint paucæ, vai-ie tamen collocatæ ionumerabilia verba conriciunt.
(2) Metap/l., I, 4, H. Arawfii fif lo (ùy A ts5 N oxicpaTt, AN T&O NA TaÇci, TÔ Z T&ü N âi'att.
LEÇONS Sl'lt LA SCIENCE UE LANCAOE.
du monde. Le nombre de ces mois, en prenant vingttrois lettres pour base de notre calcul, serait 2.5,852,016,738,884,076,640,000; ou, si nous prenons vingt-ipiatre lettres,
Mais ces millions et trillionsde sons ne seraient pas des mots, car il leur manquerait le principe le plus important, ce qui fait qu’un mot est un mot, savoir, les différentes idées qui les ont fait naître, et qui sont e.xprimées d’une manière différente dans les différentes langues.
« Nous appelons « élément » , dit .\ristote, ce qui compose quelque chose, et qui en est la première substance, cette substance étant indivisible quant à la forme; comme, par exemple, les éléments du langage (les lettres) dont le langage se compose, et en lesquels, comme étant ses dernières jiarties constitutives, il est possible de le résoudre; tandis qu’on ne peut pas résoudre les lettres en sons qui diffèrent par la forme : mais si on les résout, les parties que l’on obtient sont homogènes, comme une particule d’eau est de l’eau; il n’en est pas ainsi des parties d’une syllabe. » Si nous prenons ici y>/iô/<é pour signifier la voix et non pas le langage, il n’y aura rien à redire au raisonnement d’Aristote. La voix, comme telle, peut se résoudre en voyelles et eu consonnes, comme étant ses éléments premiers. Mais il n’en est pas de même du langage. Le langage est avant tout et par excellence le son exprimant des idées, et si nous recherchons
(1) Cf. Leibniz, De Arte combinatoria, Opéra omnia, ed. Dutens, t. II, pp. 387-8; Polt, Etymologische Fortchungen, II, p. 9.
DEIXIE.ME LEÇON.
quels sont les éléments du langage, nous ne pouvons pas tout à eoup laisser de côté l’une de ses propriétés caractéristiques, soit les sons, soit les idées. Or les lettres, comme telles, ne contiennent pas de sens; a, 1), c, d, ne signifient rien, soit seuls, soit réunis. Le seul mot qui soit purement et simplement composé de lettres est « .\lphahet » (ô à>.<paor,-;o;), ou comme nous disons l’Abc ; mais même ici ce ne sont pas les sons des lettres, mais leurs noms, qui forment le mot. On U supposé qu’un autre mot a la même origine purement alphabétique, c’est le latin elementum. Comme elenienta est employé en latin pour signifier les lettres de l’alphabet, on a supposé, mais je doute qu’on l’ait fait bien sérieusement, que ce mot était formé des trois lettres 1, m, n.
La signification étymologique à'elementu n’est rien moins que claire, et l’on n’a pas encore donné une explication satisfaisante du grec sloicheioii, qui en latin est rendu par elementum. On nous dit que sloidiciun est un diminutif de stoichos « petite verge ou tige dressée » , spécialement « le style du cadran solaire, ou l’ombre qu’il projette » . Sous stoichos nous trouvons la signification de « rangée , d’enceinte de toiles de chasseurs » , et on nous dit que le mot est identique avec stichos « ligne » , et avec stochos « but « . Comment la voyelle radicale a pu se changer d’i en o et en oi, c’est ce qu’on n’e.vplique pas.
On peut se demander pourquoi ce nom de stokheia a été donné par les Grecs aux éléments ou parties primordiales et constitutives des choses. C’est un mot qui a eu une longue histoire; de la Grèce il a passé dans presque toutes les parties du monde civilisé, et il mé-
file, par conséquent, que l’étymologisle s’arrête pour en retracer la généalogie. Stoichos, d’où vient stokheîon, signifie une file ou rangée, comme stijc et stiches dans Homère. Le suffixe eios est le même que le latin eiu.s, et signifie « ce qui appartient à (juelque chose ou en a la qualité » . Stokhos signifiant « rangée » , stoichemi , signifierait donc « ce qui appartient à une rangée, ou constitue une rangée » . Est-il possible de rattacher ces mots à stôchos « but » , soit pour la forme, soit pour le sens? Assurément non. Les racines formées de ^ peuvent subir le changement régulicf de cet i en oi ou ei, mais non pas en o. .\insi la racine lip, que nous voyons dans élîpon, prend les formes kipo et léloipa^ et la même échelle de changements de voyelles peut
être observée dans
liph,
(tleipliô,
èloipha
et dans
pith,
peithô,
pipoitha.
Stoichos présuppose donc une racine sikh, et cette racine expliquerait en grec les dérivés suivants :
1, stix, gén. stkhés « rangée, ligne de soldats. »
2, stichos « rangée, ligne » ; et distkhon « un distique » .
3, steîchô, éstkhon « marcher en ordre, pas à pas;
* (I monter » .
4, stoichos « rangée, file »; stoicheîn « marcher en ligne » .
En allemand, cette même racine donne steigen « marcher, monter », et en sanscrit nous trouvons stigh (I monter » .
Tout autre doit être la racine de stochos. Comme
nKlXlKMK LEÇON. 97
tumos présuppose une racine tam (lémno, étamon), ou bôlns une racine bal {bélos, ébalon), ainsi utochos présuppose une racine xtach. Cette racine n’existe pas en grec sous forme de verbe, et n’a laissé après elle dans la langue classique que ce seul dérivé stôchox (I marque, point, but que l’on vise », d’où sont venus stochdzomai « je vise », et autres dérivés analogues. Une racine semblable se trouve dans le gothique stiggan, l’anglais to sting « piquer ».
Une troisième racine étroitement apparentée à stach, dont elle est cependant distincte, a été plus féconde dans les langues classiques; c’est stig «piquer » (1). Elle a donné en grec stizô, éstigmai « je pique » , et ses dérivés; en latin in-stigare, stimulus, eistilus (pour stiglus, comme palus pour paglus) ; en gothique stikau H piquer » , l’allemand stechen, l’anglais to stick.
Le résultat auquel nous arrivons de cette manière est que stoiclieîon n’a aucune connexion avec stéchos, et par suite qu’il n’a jamais pu avoir, ainsi que le prétendent les dictionnaires, la signification primitive de « petite verge ou tige dressée » , ou de « style du cadran solaire ». Quand stoicheîon est employé en parlant du cadran solaire (comme dans l’expression ^exaTTOuv oToij^eïov, c’est-à-dire midi), il signifie les lignes de l’ombre qui se suivent en succession régulière, ou, pour m’exprimer autrement, les rayons qui composent la série complète des heures décrites par le mouvement diurne du soleil. Ceci nous explique comment stoicheîon est venu à signifier « élément » . Stoicheîa sont les degrés qui conduisent d’une extré-
,1) Orimm, Deutsche Sprache, p. 8.i3.
mité à une autre, les parties constitutives d’un tout qui forment une série complète, ces parties étant soit les heures, soit les lettres, soit les nombres, soit les parties du discours, soit les éléments physiques, pourvu toujours qu’un ordre systématique unisse ces éléments les uns aux autres. C’est là le seul sens dans lequel Aristote et ses prédécesseurs auraient pu se servir de ce mot dans le langage ordinaire et dans le langage technique, et il s’accorde bien avec l’explication de stoicheîon qui nous est fournie par la respectable autorité de Denys le Thrace. Voici cette étymologie telle que nous la lisons dans l’auteur de la première grammaire grecque (§ 7) (1) : « Ces mêmes [caractères j sont aussi appelés stoicheîa, parce qu’ils ont un certain ordre et arrangement » (2). Pour quel motif les Romains, à qui l’idée d’n élément » fut sans doute révélée pour la première fois par leur commerce avec les philosophes et les grammairiens de la Grèce, ontils traduit stoicheîa par elernenta , c’est ce qu’il est plus difficile de déterminer. Pour désigner les éléments physiques, les plus anciens philosophes grecs se servaient de riztmala « racines » plutôt que de stoicheîa, et si elernenta est mis pour alimenta, dans le sens de « ce qui alimente » , peut-être ne devons-nous y voir qu’une traduction de rizbmata.
Si l’on se place au point de vue historique, les lettres ne sont pas les stoicheîa ou rizbmata du langage.
(1) Tà aùtà ut «TCt/iia MÜ.iÏTat Aix tà l-jivt irrcty,ev riva xai Tot;».
(2) Cetti: cxplicatiuli que je propose de itoic/ieion sc trouve eoiilirmée par quelques remarques de M. Pott, dans le seet>nd volume de ses Etymologlsche Forschungen, p. 191, IS6I. Le même auteuipropose pour éUmolofiie â'elemenhim la raeiiie H «solvere», avec la préposition é. — tbid., p. 193.
IIEUXIËMi; LEÇON.
Les parties les plus simples que doiuie l’analyse du langage sont les racines, lesquelles ne peuvent pas subir une nouvelle réduction sans que la nature du langage soit détruite, car le langage n’est pas simplement le son, mais toujours le son exprimant la pensée.
11 peut y avoir des racines consistant' en une seule voyelle, comme i « aller », en sanscrit, ou ’/ « un », en chinois; mais cela prouverait seulement (ju’une racine peut être une lettre, et non pas qu’une lettre peut être une racine. Si nous voulions diviser des racines comme le sanscrit chi « rassembler » et le chinois tchi « beaucoup » en tch et i, nous nous trouverions avoir quitté le domaine du langage, pour entrer dans celui de la phonétique.
Avant de pénétrer dans cette dernière science, avant de disséquer le corps phonétique du langage humain, il sera peut-être bon de dire quelques mots des racines. Dans la première série de mes leçons, je me suis abstenu à dessein de parler un peu longuement des racines, du moins de leur nature ou de leur origine, parce que je pensais, et je le pense encore, que dans la science du langage il faut accepter simplement les racines comme étant des faits premiers au-delà desquels il n’y a pas à remonter; au physiologiste et au psychologue il appartient de décider la question de la possibilité d’une action sympathique ou réfléchie des cinq organes de la perception extérieure sur les nerfs moteurs de la parole. C’est pour cette raison que j’ai donné une définition négative plutôt que positive des racines, quand j’ai *dit (1) que, pour l’objet iramé-
(1) Voir p. 32t Je liadiiction dos Lcçr)iis sur la Science dv, Langage, &>u»s w; 1861, deuxième édition, Paris, I8«7.
)00 LEÇONS SLR LA SCIENCE IIU LANGACE.
dial tjuc je me proposais, j’appelais racine ou raiHail tout ce qui, dans les mots d’une langue ou d’une famille de langues, ne se peut réduire h une forme plus simple ou plus primitive.
On m’a fait cependant observer, avec beaucoup de finesse et de logique, que, si celle définition était vraie, les racines seraient de pures abstractions, et, comme telles, impropres à fournir l’e.\plication des faits réels du langage. Or il est parfaitement vrai qu’à un point de vue, on peut considérer une racine comme étant une pure abstraction. Une racine est une cause, et toute cause, dans l’acception logique de ce mot, est une abstraction. En tant que cause, une racine ne saurait prétendre à une existence réelle et vulgaire, si nous réservons uniquement ce mot « réel » pour ce qui peut être l’objet de la perception extérieure, c’està-dire pour ce qui peut tomber sous nos sens. Dans le langage réel nous n’entendons jamais une racine; nous ne rencontrons que les effets des racines, savoir, des mots, soit des substantifs, des adjectifs, des verbes ou des particules. C’est ainsi que les grammairiens hindous ont compris la nature des racines sanscrites, et ils se sont donné la plus grande peine pour montrer <|u’une racine, comme telle, ne peut jamais s’élever jusqu’à la surface du langage réel; mais que, quand elle y parvient, c’est toujoui'S un mot, un effet, une substance couverte du vêlement de la dérivation grammaticale. Les Hindous appellent une racine dhàtu, dérivé de la racine dhn (t) « supporter ou nourrir ». Ils
'1) ünàdi Sütras, I, 70, iludliàn dhâranaposhanavoli. Uetû, le mut sanscrit pour « cause », ne pmit pas ^irc rattaché à la meme racine d'où dérive d/idlu; car quoique dhà forme le participe /dta.
liELXIÈJiE LEÇON.
appliquent le même mot à leurs cinq éléments, ce qui montre que , comme les Grecs , ils considéraient ces éléments (la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther) et les éléments du langage comme étant ce qui soutient et alimente les choses réelles et les mots réels. On sait qu’au quatrième siècle av. J. -G., les Hindous possédaient des listes complètes, non-seulement de leurs racines, mais encore de tous les éléments formatifs lesquels, en s’adjoignant aux racines, élèvent les racim-s à l’état de mots réels.
Ainsi, au moyen du suffixe ghun, ils formaient d’une racine vid « connaître, savoir », le mot veda « la connaissance, la science »; à l’aide du suffixe Irich, ils formaient vettar « quelqu’un qui sait » , en grec histôr et îstôr. En attachant à la même racine certains dérivés verbaux, ils obtenaient vedmi « je connais », viveda « j’ai connu », ou veda « je connais ». Cependant, à côté de ces dérivations, nous trouvons en sanscrit la simple syllabe vid , employée , surtout en composition, dans le sens de « connaître » ; par exemple, dans le mot dhurmuvid « quelqu’un qui connaît la loi » . Ici donc la racine elle-même semblerait se montrer comme mot. Mais si conséquents à leurs principes étaient les grammairiens indiens qu’ils ont été jusqu’à imaginer une classe de suffixes dérivatifs, dont l’unique rôle est de s’ajouter à une racine à la seule fin
\’i de hi-ta ne serait pas suseeptililc de guiina devant tu. Hehi {Vnâdi SiUras, I, 73) dérive de hi que Bopp identifie avec xi» (Bupp, Oiottarium, au mot Ai). Ce xiu, ainsi que xi««, sont rapprochés par Curtius des mots latins cio, eieo, eitut, excito, mais sont rattachés par lui à la racine H « aiguiser» et non au sanscrit hi. — Cf. Curtius, G. A., 1, P- H8.
102 I>EÇO>S sni LA SCIKNCE or LANGAGE.
(l’«^tre ensuite rejetés. Ace prix seulement la conscience logique de P:\nini pouvait être satisfaite (1). Là où nous dirions qu’une racine est employée comme nom sans subir d’autres changements que ceux qu’exigent les lois phonétiques (comme, par exemple, dhnrmavit au lieu de dharmavid), Pànini dit (111, 3, 68), qu’un suffixe (savoir, vit) est ajouté à la racine vid. Mais si nous venons à demander ce que signifie ce suffixe et pourquoi on l’appelle m/, nous trouvons (VI, 1, 67) qu’un Inpa, c’est-à-dire un «retranchement», doit emporter le « de vit ; que le / final n’est destiné qu’à indiquer certains changements phonétiques qui ont lien si une racine se termine par une nasale (VI, 4, 41); et que la voyelle i sert simplement à joindre ces deux symboles algébriques. De sorte que le suffixe vit est en réalité néant. C’est là assurément de la logique rigoureuse, mais c’est de la grammaire bien compliquée, et, au point de vue historique, nous sommes autorisés à négliger ces circonlocutions, et à considérer les racines comme des mots réels.
Pour nous qui parlons des langues à flexions et des langues qui ont reçu la culture la plus raffinée, les racines sont avant tout ce qui reste comme dernier résidu après une analyse complète de notre propre idiome ou de tous les idiomes qui forment ensemble
(1) Dans les ouvrages anterieurs la signilkation de dfiàtu n'est pas eneore aussi exaelenienl deTinic. Dans le Pràtiidkhya du Rigreda, XII, .”>, un nom est défini «ce qui signifie un être », un verbe «ce qui signifie être», et pour cette raison le verbe est identifié avec la racine ( Tan ndma yenAbhidadhâti sattvam, tad àkJig&tam yena bhàvam, ta dhdtu/i). Dans le Nintkta, aussi, des verbes avec des désinences verbales diflerentes sont mentionnés comme étant des dAdtut. — Nighanfa, 1 , 20.
HFlXlfcMi; I.F.ÇON.
la grande masse du langage aryen. Mais si notre analyse est faite exactement, ce qui est pour nous aujourd’hui un simple résidu, a dû, dans le cours naturel des choses, être primitivement un germe véritable ; et dans une période primitive du langage , ces formes germinales ont dû suffire à tous les besoins. Il ne faut pas oublier qu’il y a des langues qui sont restées dans cet état rudimentaire, et dans lesquelles, aujourd’hui encore , il n’existe aucune distinction apparente entre une racine et un mot. En chinois (1), par exemple, Uj signifie « labourer, une charrue, un bœuf », c’est-à-dire l’animal « qui laboure »; la signifie « être grand, grandeur, grandement». C’est principalement la place qu’un mot occupe dans la phra.se qui détermine si ce mot doit être pris pour un nom, pour un verbe, ou pour une particule. Dans les dialectes polynésiens (2), presque tous les verbes peuvent, sans aucun changement de forme, être employés comme noms ou comme adjectifs ; et ici ce sont certaines particules, appelées « particules d’affirmation » kua, et « particules de l’agent » X:o, qui indiquent le rôle que ces mots jouent dans la phrase. En égyptien, nous dit Bunsen (3), il n’y a pas de distinction formelle entre le nom, le verbe, l’adjectif et la particule ; ainsi le mot anh pourrait signifier c< la vie, vivre, vivant, vivement » . De tout cela quelle conclusion pouvons-nous tirer? Celle-ci, je crois, c’est qu’il y a eu dans le développement du langage une période où cette distinction nette et tranchée que nous
(1) Endlicher, Chineshette Grammatik, § 123.
(2) Cf. Haie, p. 2C3.
^3) Bunsen, Ægypten, I, 324.
il '
faisons entre les différentes parties du discours n’avait pas encore été établie , et où même cette distinction fondamentale du sujet et de l’attribut, qui est la base sur laquelle reposent toutes les parties du discours, n’avait pas encore été pleinement réalisée , et n’avait point leçu d’expression extérieure.
Une vue légèrement différente est proposée par .M. Pott lorsqu’il dit : « 11 faut observer que les racines, en tant que racines, ne sont pas marquées au coin des mots et que, par suite, elles n’ont pas de titre pour circuler dans le langage avec la valeur réelle de ces derniers. 11 n’est pas absolument nécessaire qu’elles soient entrées tout d’abord dans le langage, nues et sans forme; il suffit que, sans être prononcées, elles aient tlotté devant l’âme humaine comme de petites images, continuellement revêtues dans la bouche, tantôt d’une forme, tantôt d’une autre, et abandonnées à l’air pour être emportées en cent combinaisons et arrangements différents (1). »
On pourrait dire que, dès qu’une racine est prononcée, dès qu’elle fait partie d’une phrase, elle cesse d’être une racine, et devient soit un sujet soit un attribut, ou, comme on dit dans le langage grammatical, un nom ou un verbe. Cependant même cette distinction semble artificielle. Pour un Chinois, le son la, alors même qu’il est prononcé, est une simple racine ; ce n’est ni un nom ni un verbe, distinctions qui, dans la forme sous laquelle nous les concevons, n'existent aucunement pour un Chinois. Si à ta nous joignons ftt « homme » , et que nous mettions fu le
(ij ülymologUche Fortchungeti,\l,93.
UErXlÈBfK LEÇON.
iO.Ï
premier et ta ensuite, alors fu est le sujet et ta l’attribut, ou, comme diraient nos grammairiens, fu est un nom et ta un verbe ; fu ta signifierait « l’homme est grand ». Mais si nous disions ta fu, ta serait alors un adjectif, et la phrase signifierait « un grand homme ». Je ne puis ici voir aucune distinction réelle entre ta, virtuellement nom, adjectif, verbe et adverbe, et ta, dans fu ta, employé actuellement comme adjectif ou verbe.
Gomme le développement du langage et le développement de l’esprit ne sont que deux aspects d’une même opération, il est dilïicile pour nous de penser en chinois, ou en n’importe quelle langue monosyllabique, sans y transporter nos catégories de la pensée. Mais si nous observons le parler de nos petits enfants, lequel est en réalité du chinois parlé en notre langue, nous voyons qu’il y a une forme de la pensée et du langage, parfaitement rationnelle et intelligible pour ceux qui l’ont étudiée, et dans laquelle néanmoins la distinction entre le nom et le verbe, ou même entre le sujet et l’attribut, n’existe pas encore. Si un enfant anglais dit up « dessus » , ce seul mot représente pour son esprit une phrase entière; il dit à sa mère : « je veux monter sur toi » . Si le même enfant dit ta, ce ta est à la fois un substantif, thanks « remerciements » , et un verbe, / thank you «< je vous remercie » . Bien plus, quand un enfant apprend à parler grammaticalement, il ne pense pas encore grammaticalement ; il semble, en parlant, porter les vêtements de ses parents, qui sont encore trop grands pour lui. L’enfant dit / am hunyry « j'ai faim » , sans avoir l’idée que / soit distinct de hungry, et que ces mots soient unis
400 I.KÇONS SUR LA SCIENrE PU LANGAf.K.
par un verbe auxiliaire, lequel verbe auxiliaire arn esl un composé d’une racine as et d’une désinence personnelle ?ni , le sanscrit asmi « je suis ». Un enfant chinois exprimerait exactement la môme idée par un seul mot, shi « mander, nourriture, etc. »; la seule différence serait (pie ce dernier parle la langue d’un enfant et qu’un enfant anglais parle la langue d’un homme. Si donc l’on admet que toutes les langues à flexions ont traversé une période monosyllabique et une période agglutinative, il semble s’ensuivre qu’à une époque ou à une autre, les éléments constitutifs de ces langues, savoir, les racines, ont été bien efifeclivement et à tous égards des mots réels, et ont été employés comme tels dans la pensée et dans le langage.
Les racin(‘s ne sont donc pas d’aussi pures abstractions qu’on les suppose quelquefois ; et tant qu’on n'a pas réussi à rattacher à leurs racines tous les mots des langues à flexions, on ne les a pas fait remonter à leur origine véritable. C’est dans cette analyse du langage que la philologie comparée a eu ses plus beaux triomphes, et c’est par elle qu’on a pu mettre un frein à la licence capricieuse des étymologistes qui voulaient traiter les mots comme s’ils n’avaient ni passé, ni histoire, ni origine. Lorsque nous faisons remonter des mots à leurs racines, il faut obéir à certaines lois phonétiques. Si la voyelle d’une racine est i ou m, ses dérivés, depuis le sanscrit jusqu’à nos langues modernes, seront différents de ce qu’ils auraient été si cette voyelle avait été a. Si une racine commence en sanscrit par une ténue, cette consonne ne sera jamais une ténue en gothique, mais une aspirée ; si une racine commence en sanscrit par une aspirée, cette aspirée
IiF.rXIÈME IJCÇON.
Sera toujours remplacée en gothique par une moyenne; si une racine commence en sanscrit par une moyenne, cette moyenne ne sera jamais une moyenne en gothique, mais une ténue.
Voilà ce qui, à mon avis, explique mieux que tout le reste, l’éloignement marqué que sentent les linguistes pour ces théories qui voudraient expliquer la formation des racines par des onomatopées et des interjections. (}u’il y ait une certaine analogie entre la faculté de la parole et les sons que l’on fait entendre en chantant, en riant, en pleurant, en sanglotant, en soupirant, en gémissant, en criant, en sifflant et en cliquetant, Épicure le savait jadis (1), et il n’est pas hesoin de le démontrer. Mais est-il nécessaire de faire observer que, quand même le cri d’un homme au moment où on lui pincerait le doigt se trouverait par hasard être identique avec le français hélas, ce cri serait un effet, et un effet involontaire, d’une pression extérieure; tandis qu’une interjection comme hélas, l’italien lasso ( pour ne pas parler des mots tels que dmdeur, souffrance, agonie), est proférée par la libre volonté de l’homme qui parle, lequel emploie cette interjection avec une intention, et l’adopte comme un signe?
D’un autre côté, qui prétendrait nier que des sons puissent être rendus dans le langage par des sons, et que chaque langue possède une grande quantité de mots imitant les sons produits par certaines choses? Et qui voudrait nier que certains mots, qui n’expri-
(!] *0 *]^àp 'F.TTuoupoc on *77tatr,u.ov«; oyrji éâirro ri cvopLXTS, sXXà
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ïtai oTtvfliÇovT*^. — Proclva, ad Plat, Crat,, p. 9.
maient originairement que le son, ont pu être appliqués à d’autres choses qui ont avec le son quelque analogie?
Mais comment exprimer toutes les choses qui ne s’adressent en aucune façon au sens de l’ouïe? Comment rendre les idées d’aller, de se mouvoir, de rester debout, de s’enfoncer, de goûter, de penser?
Je cite l’exemple suivant comme spécimen des incroyables extravagances auxquelles peuvent se laisser entraîner ceux qui prétendent que « le langage peint par le son. » On nous dit que dans le dialecte des lies Hawaii houiaioai signifie » attester, rendre témoignage» , et voici comment un écrivain, dans un journal de ce pays, nous explique l’origine de ce mot (1) :
« En prononçant \'i, le souffle est comprimé de manière à former le courant le plus mince et qui semble le plus rapide possible. Ce son représente donc un mouvement rapide et vif.
<( De toutes les voyelles,» est celle dont le son s’étend le plus loin. C’est pourquoi nous trouvons cette voyelle dans la plupart des mots qui se rapportent à la distance, comme dans holo, lo « long » , etc.
« En réunissant les deux voyelles, le sens est modifié par leur position. Si nous écrivons c’est un O qui va accompagné d’un i. Nous en trouvons un exemple dans oi « boiteux ». Observez la marche d’un boiteux. Se tenant sur la bonne jambe, il avance lentement la jambe infirme et la pose par terre : voilà l’o. Mais dès que celle-ci est sur la terre, et commence à porter le poids du corps, il se hâte de l’alléger de ce
(I) The Polynesian, Hunolulu, 1862.
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IiKlXIÈME LEÇOX.
fardeau; il avauce rapidemenl l’autre jambe, diminuant en même temps la pression en pliant toutes les jointures qu’il peut, et laissant fléchir son corps le plus bas possible : ce mouvement rapide de fléchissement est marqué par 1 ’/.
« Oi signifie encore « l’action de passer en avant, excellence 1) . Ici n marque le progrès général , i le progrès sur quelque individu.
<1 Si maintenant nous écrivons ?o, nous avons un i qui va accompagné d’un o. C’est-à-dire, nous exprimons un mouvement rapide et pénétrant — /, et ce mouvement est continué longtemps. Ainsi nous avons dans le dialecte d’Hawaii w « avant-coureur d’un chef» . Ce serait un homme rapide à la course — i; de fond solide — 0. (En grec ios signifie « flèche » , et lo la déesse qui allait si vite et si loin). Par suite io est tout ce qui va d’un bout à l’autre, tout ce qui traverse, c’està-dire ce qui est complet, réel, vrai. D’où io, viande, nourriture réelle, par opposition à l’os, et réalité, fait, vérité, on général.
H la est le pronom démonstratif répondant au latin is, ea, id. En réunissant ces mots nous avons o, ia, io « O! c’est un fait ». En les faisant précéder du mot causatif hoo, nous obtenons la phrase « faire que ce soit un fait » ; et à l’aide de l’affixe ai, qui marque l’achèvement de l’action, nous hooiaioai « établir complètement qu’une chose soit un fait », c’està-dire « attester qu’une chose est vraie » .
Il II faut remarquer que la force de la voix tombe sur le second i, oia étant prononcé très-légèrement, et qu’en grec le premier i de oiomai « je crois » est
no LEÇONS SL K LA SCIENCE DU LANÇAGE.
toujours fortement accentué, signe de la contraction f|ue ce mot a subie. »
Ouoique les langues de l’Europe, avec leur histoire bien authentiquement établie, se prêtent moins facilement à de pareilles spéculations, je pourrais néanmoins citer des passages analogues extraits des étymologistes français, allemands et anglais. Le docteur Bolza, dans son Vocahnlario Genetko-Eliinolofjko (Vienne, 1852) nous dit, entre autres choses, qu’en italien, a exprime la lumière, o la rougeur, u les ténèbres ; et il ajoute : Ecco i>rohabilmenie le tre noie, rhe in /iamnm, fuoco, e fumo, sono espresse dal mutamenlo délia mcale, mentrc la f esprime in tutti i tre il inociinento dell’aria (p. 61, note). Ailleurs le même auteur nous dit qu’un des premiers sons prononcés par les enfants est ni : de là maman, dont la racine est ma ou um, qui nous donne amure « aimer » . A cause du mouvement des lèvres, le docteur Bolza croit ti’ouver dans ce même son la racine de mamjiare et de mafiticare, et aussi l’explication de muta « muet », muggire « mugir », miagolare « miauler », et de mormorio « murmure » . Or, quand môme amare ne se trouverait pas à l’abri derrière la racine sanscrite am « s’élancer impétueusement » (ou derrière la racine /,(im « aimer » , proposée par d’autres étymologistes) , nous aurions pensé que mangiareel masticare n’avaient rien à redouter des théoriciens de l’onomatopée, puis- (jue l’un est le latin mnnducare « mâcher», et l’autre le mot de basse latinité masticare « mâcher ». Manducare a sa propre et longue histoire. Il descend de mandere « mâcher » , et mandere nous ramène à la racine sanscrite mard « broyer », un des nombreux
DEUXIÈME LEÇOfl. . H1
rejetons de la racine mar, dont l’iiisloire tonnera Je sujet d’une de nos leçons subséquentes. M. A*. Weber (dans le Journal de Kuhn, VI, p. 318) dérive avec raison du sanscrit /«(> « lier »{Pànini, VI, 4, 20), de sorte que la signification originaire de ce mot aurait été « qui a la langue liée » . Quant à miagnlare « miauler », nous l’abandonnons volontiers à l’école qui veut voir partout des onomatopées.
Cette théorie est fort satisfaisante, tant qu’il ne s’agit que de poules qui gloussent ou de dindons qui glouglotent; mais autour de cette basse-cour s’élève une muraille, et nous ne tardons pas à nous apercevoir que c’est derrière la muraille que commence réellement le langage.
Mais, quel que soit notre avis sur ces théories de l’onomatopée et de l’interjection, il faut ici faire une distinction importante. Il y a une classe de savants qui font dériver tous les mots de racines, en se conformant aux règles les plus strictes de la grammaire comparée, mais qui considèrent les racines comme ayant été, dans le principe, soit des interjections, soit des onomatopées. 11 y en a d’autres qui font dériver les mots immédiatement des interjections et des cris des animaux, et qui réclament pour leurs étymologies toute la liberté dont usent les vaches quand elles font entendre un' beuglement qui résonnera à nos oreilles, tantôt comme nmmh, tantôt comme cunh ou bien comme ouh, ou les hommes quand ils disent fil pouah (1)! Vis-
(1} Sur l'inciTtitutle i|ui réf-'iiu quand il s’agit de rendre des sons inarlieulés |)ar des sons articulés, Miir Marsii (i' édition), p. 3ü ; Sir John Stoddart, Glossology , p; 231; id Mélange* asiatiques (Saint-Pétel-sbourg), IV, 1. INous pouvons ajouter que la page même
à-vis la première de ces deux théories je désirerais rester entièremeni neutre, me contentant de regarder les racines comme des types phonétiques, jusqu’à ce qu’on ait réussi à rattacher un certain nombre des principales racines non-seulement du sanscrit, mais du chinois, du basque et des langues touraniennes et sémitiques, aux cris de l’homme ou à l’imitation des sons et des bruits de la nature.
Toute distincte est cette autre théorie qui, sans l’intervention de racines déterminées, dérive nos mots directement de cris et d’interjections. Cette théorie détruirait tout ce qui a été accompli depuis cinquante ans par Bopp, Humboldt, Grimm et les autres linguistes ; elle renverserait d’un coup les lois phonétiques qui ont été établies avec tant de soin et de patient labeur, et elle rejetterait la science étymologique dans l’anarchie et le chaos. D’après la loi de Grimm, nous dérivons le mot anglais fiend « l’ennemi, le démon » , l’allemand feind, le gothique fi/and, d’une racine qui, si elle exiide en sanscrit, en latin, en lithuanien ou en celtique, devra commencer dans ces langues par la ténue p. Telle est la loi phonétique qui régit les rapports de ces langues entre elles, et qui ne peut être violée avec impunité. Si nous trouvions fîend en sanscrit, nous serions certains que ce mot ne pourrait pas être le même que l’anglais /iend. Nous laissant guider
que nous traduisons nous offre un cicellcnt exemple de cette incertitude. M. Max Müller, voulant fifrurer pour des lecteurs anglais le beuglement de la vache, écrit 6ooA,»ioo/r,oo/i (qu'on prononce bouh. moiih, ovh); les deux premiers de ces sons ne frapperaient certainement pas des oreilles françaises comme étant une imitation exacte du cri le plu.s ordinaire de la vache. [Tr.]
ii:» •
• l>tl XlKMJi L1':<;UN.
par la règle de Griinm, nous Irouvoiis en sanscrit la racine iny « haïr, détruire », dont le participe piyant répondrait exaclenoentau gothique fijand. Mais si nous • dérivions fiend et autres mots d’un son analogue, tels que foui H sale, impur » , filth « saleté, impureté » , etc. , des interjections fi « fi » , et pooh « pouah » comparez (fauyht fol fiel le lithuanien piii, l’allemand pfui), alors tout serait pêle-mêle et confusion; la loideGrimm serait renversée; et des racines, restées distinctes eii sanscrit, en grec, en latin et en allemand, seraient mêlées et confondues. Car outre p/y «haïr» , il y aune autre racine en sanscrit jtiiy « dépérir », d’où viennent les mots latins ;n/.v « pus », putere « puer »,.put/ idws « pourri » ; les nu*ts grecs pyu/i « pus » et pÿthein « putréfier » ; le lithuanien p//lei « pus» ; et, en stricte conformité avec la loi de Grimm, le gothique fuis, l’anglais foui. Si tous ces mois étaient dérivés de l’interjection fi, il faudrait aloi's comprendre dans la même dérivation tous les rejetons de la racine bhi « craindre » , tels que les mots lithuaniens bijau « je crains » , et biaurus « repoussant » .
De même si nous regardions le mot anglais (hu/ide/- U tonnerre » comme une simple imitation du bruit inarticulé produit par les nuées électriques, nous ne pourrions pas faire remonter le mot anglo-saxon ll/tnio/- à la racine tau, qui exprime cette tension de l’air qui donne naissance au son, mais il nous faudrait le classer avec d’autres mots, tels que lo di/i « étourdir» et to dun « répéter avec importunité »,' et découvrir, de notre mieux, dans chacun de ces mots, quelque ressemblance avec des bruits inarticulés. Si, au contraire, nous nous assujettissons à suivre des règles I. 8
114 * LEÇONS SLK LA SCIENCE W tANT.4f.E.
déterminées, nous trouvons que la même loi qui change tan en than change une autre racine dhvan en din. 11 se peut, et nous ne sachions rien qui s’y oppose, qu’il y ait quelque parenté éloignée entre les deux i-acines raie et dhvan, et que cette parenté ait son origine dans une onomatopée ; mais depuis les premiers commencements de l’histoire du langage aryen, ces deux racines ont été des germes indépendants; bhacuo d’eux a été le point de départ d’une nombreuse* classe de mots, dont le caractère phonétique est déterminé, à toutes les périodes de leur existence, par le type dont ils sont issus. Vouloir méconnaitre l’individualité de chaque racine en sanscrit, en grec et en latin, serait comme se refuser à reconnaître l’individualité des types dii règne animal. Il peut y avoir des types plus élevés, pUis gqjBéraux, plus abstraits, mais, si nous voulons attcinflrè jusqu’à eux, il nous faut d’abord passer laborieusement par les types plus rapprochés de nous et plus spéciaux ; il nous faut reparcourir, dans l’échelle descendante de l’analyse scientifique , tous les degrés par lesquels, dans une échelle ascendante, le langage est arrivé à son état actuel.
La théorie de l’onomatopée , dans le sens qui vient d’être indiqué, serait la mort de toute étymologie scientifique , et tous les trésors de science et d’esprit que l’on pourrait prodiguer dans l’application ingénieuse de ce système seraient insuflisants pour compenser l’anarchie qu’il sanctionnerait. Au contraire, dès qu’on admet qu’il faut faire remonter tous les mots à des racines déterminées, d’après les plus strictes règles phonétiques, il importe peu que nous nommions ces racines des types phonétiques, plus ou moins bien
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DEIXIÉME LEÇON.
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ronservcs dans leurs innombrables reproductions, ou f|u’on les appelle des onomatopées et des interjections. Tant que nous avons des formes définies entre nous et le chaos, nous pouvous édifier notre science comme une arche d’un pont, qui repose sur de massives piles inébranlables au milieu des flots qui se précipitent. Si, au contraire, les racines des mots sont de pures abstractions, et s’il n’y a rien qui sépare le langage des cris et des interjections, alors nous pouvons jouer avec le langage comme les enfants jouent avec le sable sur le bord de la mer; mais il ne faudra pas nous plaindre si la vague détruit les petits chàteau.x que, dans l’intervalle de deux marées , nous aurons élevés sur la plage.
TROISIÈME LEÇON