‹ Nouvelles leçons sur la science du langage: cours professé à l'Institution royale de la Grande (volume 3)Chapitre 48 sur 51 · LES MOTS QUI SIGNIFIENT PIN, CHÊNE ET HÊTRE · texte numérisé non relu

LES MOTS QUI SIGNIFIENT PIN, CHÊNE ET HÊTRE

Dans le cours des exemples que j'ai cités pour montrer l'application de la loi de Grimm, j'ai été amené à appeler l'attention sur ce singulier changement de signification qui s'est produit dans le latin fagus, gothique bôka, grec phëgés. Phêgds en grec signifie « chêne » , jamais « hêtre » (1); en latin fagus, en gothique bôka, signifient « hêtre » et n'ont jamais d'autre signification. Je ne sache pas qu'aucune tentative sérieuse ait encore été faite pour expliquer comment il a pu se faire qu'un même nom fût attribué à des arbres qui diffèrent autant par leur apparence que le chêne et le hêtre. En cherchant des cas analogues, et en tâchant de découvrir s'il ne se trouverait pas d'autres noms d'arbres employés avec des sens différents en grec, en latin et en allemand, je me suis rappelé un autre nom qui signifie en allemand « pin », et en latin « chêne » . A première vue le mot anglais fir « pin » ne ressemble guère au latin quercus, et pourtant c'est bien le même mot. Si nous faisons remonter fir à l'anglo-saxon, nous l'y rencontrons sous

(1) Theophrastus, De historla plantarum, III, 8, 2.

la forme furh. D'après la loi de Grimm ce / suppose un p latin, et le h un c latin; en latin donc nous aurions à attendre un mot dont le squelette des consonnes pourrait être représenté par p r c. Or les ténues gutturale et labiale permutent entre elles, et de même que l'anglo-saxon fîf « cinq » correspond à quinque, ainsi furh nous conduit au latin quercus « chêne » . En ancien haut-allemand., foraha signifie le Pinus silvestris; en allemand moderne fôhre a la même signification. Mais dans un extrait des Lois lombardes de Rothar, fereha (évidemment le même mot) est mentionné comme désignant le chêne : « roborem aut quercum quod est fereha » ; et Grimm dans son Dictionnaire de la langue allemande, nous donne ferch avec le sens de « chêne, sang, vie » (1).

On comprendrait facilement qu'un mot après avoir signifié pin, ou chêne, ou hêtre, pût venir à avoir le sens de « arbre » en général, ou vice versa. Nous voyons que le sanscrit dru « bois » (cf. druma « arbre » , dâru « bûche »), gothique triu « arbre » , est usité en grec principalement avec le sens de « chêne » , drys. L'irlandais darach, le gallois derw, signifient « chêne », et chêne seulement. Mais ce qu'il faut expliquer ici, c'est le changement de sens d'un mot qui de «pin » est venu à signifier « chêne » , et d'un autre mot qui du chêne a passé au hêtre. Comment expliquer qu'un mot, après avoir servi à désigner une espèce particulière d'arbre, soit devenu le nom d'une autre espèce particulière d'arbre? Pendant que j'étais occupé à considérer ces changements curieux, il s'est. trouvé que j'ai

(1) Grimm, Wôrterbuch, au mot Eiche.

lu l'ouvrage récent de sir Charles Lyell, I 1 Ancienneté de F homme, dont le passage suivant m'a vivement frappé (p. 8 et suiv.) :

« Les dépôts tourbeux du Danemark ont une profondeur variant de 3 à 9 mètres; ils se sont formés dans des plis ou dépressions du terrain d'alluvion du nord ou formation caillouteuse que nous décrirons ci-après. La couche inférieure, épaisse de 60 à 90 centimètres, consiste en une tourbe de marais composée surtout de mousse ou sphagnum ; au-dessus s'étend un autre lit de tourbe qui n'est plus exclusivement composée de plantes aquatiques ou marécageuses. Sur tout le pourtour du marais, et enfouis à diverses profondeurs, gisent des troncs d'arbres, spécialement du pin d'Ecosse (Pinussilvestris), ayant souvent 1 mètre de diamètre, qui ont dû croître sur le bord des tourbières et fréquemment y tomber. Cet arbre n'est plus maintenant, et n'a jamais été depuis les temps historiques, indigène dans les îles danoises, où il n'a même pas prospéré quand on l'y a apporté. Il est cependant évident qu'il y a poussé naturellement depuis l'apparition de l'homme, car Steenstrup a, de ses propres mains, arraché un instrument en silex enfoncé dans le tronc enfoui de l'un de ces arbres. On voit clairement que le même pin d'Ecosse a été plus tard supplanté par une variété à feuilles sessiles de chêne commun dont on rencontre beaucoup de troncs couchés dans les niveaux supérieurs à celui des pins; en remontant encore on trouve la variété à feuilles pédonculées du même chêne (Quercus robur, L.), avec l'aune, le bouleau (Betula verrucosa, Ehrh.), et le noisetier. Le chêne, à son tour, a maintenant été remplacé, en Danemark,

par le hêtre commun. D'autres arbres, le bouleau blanc (Belula alba), par exemple, caractérisent la partie inférieure de la tourbe, et disparaissent plus haut; tandis que d'autres, au contraire, se rencontrent à tous les niveaux, comme le tremble (Populus tremula), et fleurissent encore en Danemark. Toutes les coquilles terrestres ou d'eau douce, et tous les mammifères, aussi bien que les plantes dont les tourbes danoises conservent les restes, appartiennent à des espèces récentes.

« Il a été constaté qu'un instrument en pierre a été trouvé enfoui à une grande profondeur dans la tourbe sous un tronc de pin d'Ecosse. On a recueilli une variété considérable d'ustensiles de cette nature et d'autres produits de l'industrie humaine conservés dans la . tourbe ou dans les dunes sableuses de la côte, et aussi dans certains monticules de coquilles dus aux aborigènes et dont nous allons maintenant parler. C'est par l'étude de ces matériaux que les antiquaires et naturalistes suédois et danois, MM. Nillson, Steenstrup, Forchhammer, Thomsen, Worsàae et autres, ont réussi à établir une succession chronologique de périodes qu'ils ont appelées les âges de pierre, de bronze et de fer, ainsi nommés d'après les matières qui, chacune à leur tour, ont servi à la fabrication des instruments.

« L'âge de pierre, en Danemark, coïncidait avec la période de la première végétation, ou celle du pin d'Ecosse, et en partie au moins avec celle de la seconde végétation, celle du chêne. Mais une partie considé* rable de l'époque du chêne a coïncidé avec l'âge de bronze, car lès épées et les boucliers de ce métal qui sont maintenant au musée de Copenhague proviennent

des couches de tourbe où le chêne abonde. L'âge de fer, plus récent, correspond au bouleau.

« M. Morlot, auquel nous devons une remarquable esquisse des progrès récents des recherches exécutées dans cette nouvelle direction en Suisse et en Scandinavie, fait remarquer que l'apparition des premiers outils de bronze chez un peuple ignorant jusque-là l'usage des métaux, dénote un état fort avancé de l'industrie, car le bronze est un alliage d'environ neuf parties de cuivre contre une d'étain; et s'il est vrai que le premier de ces métaux, le cuivre, ne soit pas, à vrai dire, rare, et se trouve accidentellement pur ou à l'état natif, par contre, l'étain non-seulement est rare, mais ne se trouve jamais à l'état natif. Découvrir l'existence de ce métal dans son minerai, le dégager de sa gangue, le mélanger avec le cuivre* dans les proportions voulues, couler le mélange fondu dans un moule en lui laissant acquérir de la dureté par un refroidissement lent, ce sont là des opérations annonçant une grande sagacité et une grande habileté de manipulation; d'ailleurs, les poteries trouvées avec les armes de bronze sont d'un style meilleur et beaucoup plus orné qu'aucune de celles qui appartiennent à l'âge de pierre. On a trouvé quelques-uns des moules ayant servi à fondre les instruments de bronze et ce que l'on appelle les « jets » de bronze qui se forment dans le trou par lequel se fait la coulée du métal. Le nombre et la variété des objets appartenant à l'âge de bronze en indique la longue durée, comme le fait aussi pressentir le contraste entre la grossièreté des premiers outils, simples répétitions le plus souvent de ceux de l'âge de pierre, et le travail bien plus soigné

des armes de la dernière partie de cette période.

« On a énoncé l'opinion qu'un âge de cuivre doit toujours s'être interposé entre l'âge de pierre et celui de bronze. Si cela est, l'intervalle semble avoir été bien court en Europe ; cela paraît tenir à ce que le . territoire occupé par les aborigènes aurait été envahi t et conquis par un peuple venant de l'est, et familiarisé - t avec les usages des lances et autres armes de bronze. * Cependant on a trouvé des hachettes de cuivre dans les tourbes du Danemark.

« La phase suivante du progrès, caractérisée par la : substitution du fer au bronze, indique un autre grand pas dans les progrès des arts. Le fer, sauf dans les mé- : téorites, ne se présente jamais à l'état naturel, de sorte que la reconnaissance de ses minerais et la séparation du métal de sa gangue est une opération qui exige l'emploi de facultés d'observation et d'invention j déjà très-dé veloppées. La fusion du minerai exige une chaleur intense que l'on ne peut obtenir que par des procédés artificiels, et en se servant de chalumeaux où le souffle humain est projeté avec force, ou de quelque autre machine appropriée à cet usage » (1).

Après avoir lu ce passage, je ne pouvais que me demander s'il ne serait pas possible d'expliquer le changement qui s'est produit dans la signification des mots qui me préoccupaient, par le changement de végétation qui, en fait , a eu lieu dans ces temps reculés. Pouvons-nous supposer que des membres de

(1) Nous empruntons cette citation, ainsi que la suivante, à la traduction de l'ouvrage de Sir Charles Lyell, donnée, avec l'autorisation et le concours de l'auteur, par M. Chaper, Paris, chez Baillicrc et fils, 1864. LTr.]

la famille aryenne s'étaient déjà établis dans certaines régions de l'Europe, et que des dialectes de leur commun langage se parlaient déjà dans le sud et dans le nord de cette péninsule occidentale du primitif continent asiatique, à une époque que M. Steenstrup fait remonter à au moins 4,000 ans? Sir Charles Lyell s'abstient de supputations chronologiques aussi précises. « L'ancienneté probable, dit-il, des premiers restes humains conservés dans les tourbes du Danemark, ne saurait s'évaluer en siècles avec quelques chances d'exactitude. Car tout d'abord, en remontant à l'âge de bronze, nous nous trouvons déjà hors des limites de l'histoire ou même de la tradition. Au temps des Romains, les lies du Danemark étaient, comme à présent, couvertes de magnifiques forêts de hêtres. Nulle part au monde cet arbre ne prend un développement plus admirable qu'en Danemark, et dix-huit siècles ne semblent guère avoir eu d'influence sur le caractère de la végétation de ces forêts. Cependant, dans la période précédente, c'est-à-dire durant l'âge de bronze, il n'y avait point de hêtres, ou tout au plus il n'y avait que quelques individus isolés, le pays étant alors couvert de chênes. Dans l'âge de pierre, au contraire, le pin d'Ecosse dominait, et déjà ces vieilles forêts de pin étaient habitées par l'homme. On ne peut faire que de vagues conjectures sur le nombre des générations de chaque espèce d'arbre qui fleurirent successivement avant que le pin fût remplacé par le chêne, et le chêne par le hêtre. Le minimum du temps nécessaire à la formation de cette quantité de tourbe doit monter, d'après l'estimation de Steenstrup et d'autres bonnes autorités, à au moins 4,000 ans ; mais aucune observation

relative à l'accroissement de la tourbe n'empêche d'admettre que ce nombre de siècles ait pu être quatre fois aussi grand, encore que les traces de l'existence de l'homme n'aient pas été suivies jusque dans les couches les plus basses ou couches amorphes. Quant aux « monticules de coquilles » , leur date correspond à celle des plus anciens niveaux de la tourbe ou à la première partie de l'âge de pierre tel qu'on le connaît en Danemark (1). »

La supposition de la présence en Europe d'hommes parlant des langues aryennes à une époque aussi primitive de l'histoire du monde est opposée aux notions ordinairement reçues sur l'arrivée de la race aryenne dans cette partie du monde. Cependant, si nous nous demandons quelle est la valeur des preuves sur lesquelles sont fondées ces notions, nous serons obligés d'en reconnaître toute la faiblesse; et d'ailleurs, quand il s'agit de ces premiers âges, l'estimation du temps ne se peut faire que d'après les données qui sont fournies par les annales géologiques de l'époque posttertiaire. La présence de la vie humaine pendant la période des pins qui coïncidait avec l'âge de pierre, paraît être un fait avéré. Quant à savoir si les races qui habitaient alors nos contrées étaient aryennes ou touraniennes, c'est un problème que le langage seul peut résoudre. Des crânes peuvent aider à déterminer le caractère physique des premiers habitants de l'Europe, mais ils ne peuvent en rien éclaircir nos doutes sur le langage que ces hommes parlaient. Or si, dans les dialectes du langage aryen parlés en Europe, c'est-

(1) Ibid.i p. 16.

à-dire dans le grec, le latin et les idiomes germaniques, nous trouvons des changements de signification dans certains mots, correspondant aux changements de végétation dont nous venons de lire la description, ne pourrait-on pas admettre comme hypothèse, et comme hypothèse seulement, que de pareils changements de signification furent comme les ombres jetées sur le langage par les événements qui s'accomplissaient? Cherchons des exemples analogues. Un mot comme l'anglais book « livre », allemand buch (même sens), étant originellement identique avec beech « hêtre » , allemand bûche (même sens), est une preuve suffisante pour montrer que l'allemand était parlé avant que le parchemin et le papier eussent remplacé les tablettes de bois. Si nous savions l'époque où les tablettes de bois de hêtre cessèrent d'être employées comme la matière ordinaire sur laquelle on écrivait, nous pourrions fixer cette date comme minimum d'ancienneté

i- de la langue où « livre » se dit buch, et non pas volu-

*■ men, liber ou bibles.

I De vieux mots, nous le savons, passent constamment à des choses nouvelles. Nous disons encore que nous recevons notre courrier, quoique nos correspondances Soient transportées par les chemins de fer. On parle de plumes de fer et de porte-plume, parce qu'on avait parlé auparavant de plumes d'oie. Quand les armes £ feu remplacèrent à la chasse les faucons et d'autres oiseaux de proie, les noms de ces oiseaux furent donnés aux armes nouvelles. Mosguet, nom de l'épervier, ainsi appelé à cause de son plumage tacheté (muscatus), est devenu le nom du mousquet. Faucon a servi à désigner de grosses pièces de canon en usage au quinzième siècle,

et des pièces de moindre calibre étaient appelées des fauconneaux. Sacre, oiseau de proie, anglais saker, est venu à signifier une bouche à feu de cinq livres de balle. L'italien terzeruolo « petit pistolet » tient de très-près à terzuolo « tiercelet de faucon » . L'expression anglaise to let fly at a thing « tirer sur quelque chose » , mais qui signifie littéralement faire voler sur quelque chose, doit avoir eu une origine semblable. Dans tous ces cas, si nous connaissions l'époque où la chasse à l'oiseau fut abandonnée et où furent introduites les armes à feu, cette date nous permettrait d'évaluer jusqu'à un certain point l'ancienneté de la langue dans laquelle les noms d'armes à feu avaient été originairement des noms d'oiseaux de proie.

Les Mexicains appelaient leur cuivre ou bronze tepuztli, et ce mot, à ce que l'on prétend, signifiait originairement « hache » . Le même mot sert aujourd'hui pour désigner le fer, dont les Mexicains durent la première connaissance à leurs rapports avec les Espagnols. Tepuztli devint dès-lors un nom général pour « métal » , et quand on avait, à distinguer le cuivre du fer, le premier était appelé tepuztli rouge, le second tepuztli noir (1). La conclusion à tirer de là, savoir, que le mexicain était une langue parlée avant l'introduction du fer au Mexique, n'a pas grande importance, attendu que ce fait nous est connu d'ailleurs.

Mais appliquons au grec un raisonnement semblable. En grec aussi, le mot chalkôs, qui dans le principe signifiait cuivre (2), est venu par la suite à vouloir dire

(1) Anahuac; or, Mexico and the Mexicans, par Edward B. Tylor 1861, p. 140.

(2) Gladstone, Homer and the Homerie Age $ III, p. 499.

« métal » en général, et ckalkeus, originairement « ouvrier qui travaille le cuivre », se trouve dans l'Odyssée (IX, 391), avec le sens de « forgeron » ou «ouvrier en fer» {sidëreûs). Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que le grec était parlé antérieurement à la découverte du fer, et si nous connaissions la date exacte de cette découverte, qui fut faite certainement avant l'achèvement des poèmes homériques, nous saurions tout de suite le minimum d'ancienneté qu'il serait possible d'attribuer à la langue grecque. Quoique l'usage du fer fût connu avant la composition des poèmes homériques, il est certain qu'il ne Tétait pas, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, antérieurement à la dispersion de la famille aryenne. Même dans la poésie grecque, il y a un souvenir distinct d'une époque où le cuivre était le seul métal employé dans la fabrication des armes, des armures et des outils. Hésiode parle de la troisième génération des hommes « qui avaient des armes de cuivre, des maisons de cuivre, et qui labouraient avec le cuivre ; et le noir fer n'existait pas » (1). Les poèmes homériques parlent des couteaux, des pointes de lance, et des armures, comme étant encore fabriqués avec du cuivre, et il n'est guère possible de douter que les anciens ne connussent un procédé pour durcir ce métal flexible, sans doute en répétant fréquemment l'opération de la fonte et de la trempe (2). La découverte du fer marque

(1) Hésiode, Opéra et Mes, 150 :

Toi; &'vjv ycCkwx |ièv Tsvxca, x°^ xeot &* xe olxot, ; XoXxcji Ô'etpYoÇovTO' (Aé)xcç ô'oùx faxe atôripo;.

[Cf. Lucrèce, V, 1287.]

(2) Voir J.-P. Rossignol, membre de l'histitut, Les métaux dans

une époque dans l'histoire du monde. Le fer ne se trouve pas à l'état pur, comme l'or, l'argent et le cuivre; il faut d'abord chercher le minerai qui le contient, et le travail pour en extraire le métal pur est loin d'être facile (1).

Ce qui nous fait supposer que le fer n'était pas connu avant la séparation des nations aryennes, c'est que le nom de ce métal varie dans chacune de leurs langues. 11 est vrai que chalkos, avec le sens' de cuivre, ne se rencontre qu'en grec lui-même, car il est impossible de rapprocher phonétiquement ce mot du sanscrit hrîku, auquel on attribue le sens de « étain » . Mais il y a un autre nom du cuivre, qui est commun au latin et aux langues teu toniques : c'est le latin œs, ceris 9 gothique ais, ancien haut-allemand êr, allemand moderne Er-z, anglo-saxon âr, anglais ore. De même que chalkos, après avoir signifié primitivement « cuivre » , est venu ensuite à signifier « métal » en général, « bronze » ou « airain » , ainsi le latin œs a subi les mêmes variations de sens, et nous pouvons observer des changements analogues dans la signification des mots correspondants dans les langues teu toniques. En effet, œs, comme le gothique aiz, désignait le seul métal qui , si on met à part l'or et l'argent , fût d'un usage constant chez les peuples anciens, et s'appliquât,

l'antiquité, Paris, 4863, p. 215, 237. Proclus fait cette remarque sur

le passage d'Hésiode : Kat tw ^aX>câ> rcpb; tgûto ÈxpwvTO, wç tco at&ripco rcpô; ^gwpYiav, £ia tivo; Pa<pf,; tov /aXxov emppGTr&t&ûvre;. Dans Strabon, X11I,

p. 640, nous lisons une description de l'alliage du cuivre et du zinc, et si ^Eu^opppoç signifie bien « zinc », le résultat de son mélange avec le cuivre ne peut être que l'airain..

(d) Rossignol, ibid., p. 216. Buffon, Histoire naturelle, à l'article Fer, et à l'article Cuivre, Homère appelle le fer woxûxayjroç aî&Qpo;.

entre leurs mains, aux usages les plus variés et à tous les besoins de la vie. Ce métal était le cuivre, soit pur, soit mêlé, comme il le fut plus tard, avec l'étain (le bronze) et avec le zinc (l'airain). Mais ni œs en latin, ni aiz en gothique, n'en sont jamais venus à désigner l'or, l'argent ou le fer. Il est donc d'autant plus curieux que le sanscrit ayas, le même mot que œs et aiz, ait pris en sanscrit le sens presque exclusif de « fer » . Je suis tenté de croire, cependant, qu'en sanscrit aussi, ayas signifiait originairement « le métal » , c'est-à-dire le cuivre, et que, à mesure que le fer vint remplacer le cuivre, le sens de ayas fut modifié et particularisé. Dans certains passages de l'Atharva Véda (XI, 3, 1, 7), et de la Vâjasaneyi-sanhità (XVIII, 13), une distinction est faite entre êyûmam ayas « métal brun foncé » , et loham ou lohitam ayas « métal brillant » , le premier signifiant «cuivre», le second «fer» (1). La chair d'un animal est comparée au cuivre, son sang est comparé au fer. Ceci montre que le sens exclusif de « fer » donné à ayas était de date plus récente, et nous autorise à penser que les Hindous, comme les Grecs et les Romains, attachaient dans l'origine à ayas (œs et aiz) la signification de « métal » par excellence, c'est-à-dire « cuivre » . En grec ayas qui se serait réduit à la forme es, fut remplacé par chalkés; tandis que pour distinguer le nouveau métal des anciens métaux, le fer fut appelé par Homère sidêros. En latin

(1) Dans le Dictionnaire de Wiison, lohitâyas est donné avec le sens de « cuivre ». Si cela était correct, éyâmam ayas serait a fer ». Le commentateur de la Vâjasaneyi-sanhitâ est vague, mais il donne « cuivre » comme première explication de éyâmam, et « fer » comme première explication de loham.

des adjectifs servaient à désigner les différentes espèces de œs, l'espèce la plus connue , étant le œs cyprium, apporté de Chypre. Les Romains s'emparèrent de Chypre en l'an 57 avant Jésus-Christ, et l'exploitation des mines de cuivre que l'île renfermait fut confiée par Auguste à la direction d'Hérode qui recevait la moitié des profits. Pline se sert de œs cyprium et aussi de cyprium tout seul pour désigner le cuivre. La forme populaire, cuprum « cuivre », fut employée pour la première foisparSpartianus au troisième siècle, et devint plus usitée au quatrième (1). Le fer reçut en latin le nom de ferrum. En gothique, aiz traduit le grec chalkos, mais en ancien haut-allemand chuphar parait comme un nom plus spécial, et êr prend la signification de « bronze ». Ce êr est perdu dans l'allemand moderne (2), excepté dans l'adjectif ehern, et un nouveau mot a été formé pour « métal » en général, l'ancien haut-allemand ar-uzi (3), l'allemand moderne En. De même qu'en sanscrit ayas en vint par la suite des temps à prendre le sens spécial de « fer » , ainsi nous trouvons qu'en allemand aussi le mot qui signifie « fer » dérive du nom plus ancien du cuivre. Le gothique eisarn « fer » est regardé par Grimm comme étant une forme dérivée de aiz, d'où ce savant conclut que « l'usage du bronze a dû précéder en Allemagne l'usage du fer» (4). En ancien haut-allemand, eisarn

(\) Rossignol, ibid., pp. 268-269.

(2) On trouve encore ce mot en usage au quinzième siècle. Voir Grimm, Deutsch. ff r ôrterb.,a.u mot erin, et au mot Erz, 4, vers la fin.

(3) Grimm émet la conjecture que ruzi dans aruzi pourrait être en latin rudus, ou raudus, rauderix « cuivre brut », mais il qualifie cette idée de hardie.

(4) Voir Grimm, Geschichte der deutschen Sprache, où le premier

.'est changé d'abord en tsarn, puis en îsan, allemand noderne Eisen; tandis que l'anglo-saxon îsern a donné \ren et l'anglais moderne iron « fer » .

Nous ne risquerons pas beaucoup de nous tromper, je crois, en concluant qu'avant la séparation des tribus aryennes, on connaissait l'or, l'argent, et un troisième métal, le cuivre, à un état plus ou moins pur. Le nom de l'or est le même en sanscrit, en grec, et dans les langues teutoniques et slaves (1); le nom de l'argent est le même en sanscrit, en grec et en latin (2) ; le nom du troisième métal est le même en sanscrit, en latin et en allemand. Au contraire, le fer porte un nom différent dans chacune des branches principales de la famille aryenne, la correspondance entre le nom celtique et le nom teutonique étant d'un caractère douteux. Si donc nous considérons que le sanscrit ayas y après avoir eu primitivement le même sens que le latin ses et que le gothique aiz, en est venu à signifier « fer » ; que le mot allemand pour fer est dérivé du gothique aiz, et que legrec chalkés, après avoir signifié « cuivre » , fut employé comme nom général pour métal, et servit à l'occasion pour désigner le fer; nous pourrons, ce me semble, en conclure que le sanscrit, le grec et le latin

chapitre est consacré à l'examen des noms des métaux. Le même sujet a été traité par M. A. Pictet dans ses Origines indo-européennes, Vol. I, p. 149 et suivantes. Le savant auteur arrive à des résultats très-différents de ceux que nous avons énoncés ci-dessus; mais les faits sur lesquels il s'appuie, et particulièrement les rencontres supposées entre certains composés sanscrits relativement modernes ou Purement hypothétiques et des mots grecs et latins, auraient besoin de preuves beaucoup plus complètes que celles qu'il a données.

(1) Curtius, Griechische Etymologie; 1, 172; H, 314.

(» Curtius, Urid., I, 141.

étaient parlés avant la découverte du fer; que chaf*i nation connut ce métal, le plus utile de tous les&r taux, après que la famille aryenne eut quitté sapre^L patrie; et enfin que chacun des peuples aryens *^j\J au fer un nom tiré de ses ressources propres et ^*^â au coin national, tandis qu'ils avaient tous ea^-t avec eux les noms de l'or, de l'argent et du cwt^^\ qu'ils les avaient reçus de leurs pères, et tels q^^ noms avaient été puisés dans le trésor commui*^ aïeux.

Appliquons maintenant un raisonnement anal*** J aux noms du pin , du chêne et du hêtre , et à lX changements de signification. Les tribus aryen** parlant toutes des dialectes d'un seul et même ' gage, qui vinrent s'établir en Europe pendant la pérr* des pins, ou durant l'âge de pierre, ne devaient n^fl rellement connaître que le pin seulement. Elles cf3 naient à cet arbre le même nom qui subsiste encore du l'anglais fir, et dans l'allemand fôhre. Comment s'arfil donc fait que le même mot, employé dans le dialecte lombard, signifie « chêne », et qu'une seconde forme dialectale existe en allemand moderne avec le sens de chêne, et non pas de pin? Nous n'avons pas de peine à comprendre que le nom du pin soit devenu, durant la période des pins, le nom appellatif pour arbre en général, ainsi qu'en grec chalkos « cuivre » est devenu le nom appellatif pour métal en gépéral. Mais comment ce nom aurait-il pu reprendre un sens particulier et être appliqué au chêne, si le dialecte auquel il appartenait n'avait pas existé à une époque où la végétation des pins fut graduellement remplacée par celle des chênes? Encore qu'il n'y ait pas plus de preuves pour

montrer que le latin quercus ait jamais signifié « pin » , qu'il n'y en a pour établir que le gothique aiz ait jamais eu le sens de « cuivre » et non pas de « bronze » , néanmoins, si le mot quercus est identique avec fir, je n'hérite pas à lui supposer la signification préhistorique de fin. Ce fait que le vieux nom du pin a conservé sa signification dans certains dialectes , tandis que dans d'autres il a pris le sens de « chêne » , est en harmonie parfaite avec ce que nous avons déjà observé, à savoir, que ces a conservé sa signification en latin, tandis que ayas en sanscrit a pris le sens de « fer » .

Que phègés signifie en grec <* chêne » (1), et « chêne » seulement, tandis que le latin fagus et le gothique boka ont le sens de « hêtre » , c'est là sûrement un phénomène qui demande une explication, et en attené dant qu'on en puisse donner une meilleure, j'ose prokai poser cette hypothèse, que des Aryens teutoniques et i& italiques assistèrent à la transition de la période des j£ chênes à la période des hêtres, et de l'âge de bronze à Ièé l'âge de fer; et que, tandis que les Grecs conservèrent gr phég6s avec son sens originel, les tribus établies en nJ Italie et en Germanie transférèrent ce mot, comme s* nom appellatif , aux forêts nouvelles qu'ils voyaient ff pousser autour d'eux dans leurs demeures sauvages, n \ Je sais parfaitement bien qu'on peut faire une foule Dtj d'objections contre une pareille hypothèse. On peut

(1) On a dit qu'en persan aussi bûk signifie <c chêne », mais on n'a jamais cité d'autorité pour cette signification, qui est omise dans la dernière édition du Dictionnaire de Johnson, et dans le Lexicon persico-latinum de Vullers. S'il était dûment constaté que le persan bûk a le sens de a chêne », cela ajouterait une grande force à notre argument; mais il nous faut attendre que cette signification du mot soit reconnue pour authentique.

supposer que la migration de ces peuples, quittant un sol qui produisait le pin pour s'établir dans un pays couvert de chênes, suffit pour causer ces changements de signification dans les anciens mots aryens pour « pin » et <( chêne » . Je laisse au géologue et au botaniste le soin de décider si cette dernière explication est plus plausible que la mienne, et si les changements de végétation qu'on nous a décrits tout-à-1'heure, se sont succédé dans le même ordre sur toute la surface de l'Europe, ou dans le nord seulement. D'autre part, les crânes, trouvés dans les dépôts tourbeux, sont du type le plus inférieur, et on n'a pas hésité à affirmer qu'ils appartiennent à des races non aryennes. En réponse à cette objection je ne puis qqe renouveler mou ancienne protestation, savoir, que la science du langage n'a rien à démêler avec des crânes. En dernier lieu , on pourra trouver la date ainsi assignée à l'arrivée des Aryens en Europe beaucoup trop reculée, surtout si Ton considère que, longtemps avant que les premiers flots de l'émigration aryenne aient touché les rivages de l'Europe, des tribus touraniennes, des Finnois, des Lapons et des Basques, ont dû errer dans les forêts de notre continent. A cela je répondrai que je sens moi-même toute la grandeur de la difficulté ; mais que j'ai toujours pensé que, pour arriver à résoudre une difficulté, il faut d'abord commencer par la reconnaître et par la mettre tout entière en relief. Je serai aussi content de voir réfuter mon hypothèse, que de la voir confirmer. Je ne demande pour elle qu'un examen impartial.

(1) Voir Max Mûller, Lectures on the turanian languages, p. 89.

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