DES PRINCIPES DE LÉTYMOLOGIE
s études étymologiques depuis le seizième jusqu'au dix-huitième siècle.
— L'étymologie scientifique fondée seulement au dix-neuvième siècle.
— Importance capitale de l'étude des langues modernes pour pénétrer la vie intime du langage. — L'étymologie scientifique ne se préoccupe aucunement de l'identité ni môme de la ressemblance, soit pour la signification, soit pour la forme, des mots dont elle établit les liens de parenté.
— Histoire de certains mots. Comment les mots changent de sens. — Comment les mots changent de forme. Quatre points fondamentaux de la science étymologique : 1° Le même mot prend des formes différentes dans des langues différentes. 2° Le même mot prend des formes différentes dans une seule et même langue. 3° Des mots différents prennent la même forme dans des langues différentes. 4° Des mois différents prennent la même forme dans une seule et même langue. Exemples. — La science étymologique repose sur la connaissance des lois qui règlent les changements des
On connaît la définition que Voltaire donnait de l'étydlogie. C'est, disait-il, « une science, où les voyelles > font rien, et les consonnes fort peu de chose» (1).
;i) Voltaire revient volontiers et souvent sur ce sujet de plaisanie. a II est évident, dit-il dans la préface de son Histoire de la ssie sous Pierre le Grand, que les premiers rois de la Chine ont rté les noms des anciens rois d'Egypte : car dans le nom de la nille Yu, on peut trouver les caractères qui, arrangés d'une autre
Et quand on songe aux étymologistes de son temps, contre qui il dirigeait ce sarcasme, il faut avouer qu'il f n'avait point complètement tort. D'ailleurs, il n'y au-
façon, forment le mot Menés, II est donc incontestable que l'empereur Yu prit son nom de Menés, foi d'Egypte, et l'empereur Ki est évidemment le roi Atoês> en changeant k en a, et i en toes> *
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rait rien d'étonnant qu'un homme aussi peu disposé à croire à aucune espèce de miracles, se fût refusé à il ajouter foi aux miracles de la science étymologique. Non pas, sans doute, que même Voltaire fût assez % sceptique pour douter que les mots de nos langues * modernes aienl une étymologie quelconque, c'est-à- * dire une origine. Car les mots n'arrivent pas à la vie » par un acte de génération spontanée, et ceux des * langues modernes en particulier sont en maint et • ' maint cas tellement semblables à ceux des langues anciennes, qu'aucun doute n'est possible sur l'origine et la dérivation véritable de ces premiers. Partout où il y avait une certaine similitude de son et de signification entre des mots français, d'une part, et des mots appartenant au latin, à l'allemand, à l'hébreu ou à quelque autre langue, d'autre part, Voltaire lui-même eût accepté l'étymologie. Il n'avait jamais pu venir à l'esprit de personne de mettre en question que Dieu, par exemple, ne fût le même mot que Deus; que homme ne fût le même que homo (qui a donné également le * pronom on) ; et que femme ne fût identique avec femina* * Dans ces cas et autres semblables, il ne s'était fait au- * cun changement de signification, et si on ne s'expli- * quait pas comment avait pu être produite l'altéra- \ tion de la forme, cette altération elle-même n'était pas i
1 X>rofonde pour éveiller les doutes des plus
4i <lnes.
Y a, par le fait, une branche des recherches étya Sïques qui, au temps de Voltaire, et même bien a *lui, avait été cultivée avec de grands succès; je veux r *^* de l'histoire des dialectes novo-latins ou romans. ^ le Dictionnaire de Du Cange, nous trouvons le plus ^fcieux recueil d'extraits des auteurs latins du moyen fte, où nous pouvons suivre pas à pas les mutations feduelles de la forme et du sens des mots dans le tssage du latin ancien au latin moderne. Ménage ssi, dans ce Dictionnaire sur lequel on a tant plaiité, a contribué pour sa part et par d'ingénieuses cherches, à retrouver les mots bas-latins dans les is anciens documents de la littérature française, et i tracé l'histoire de bien des mots depuis le temps > croisades jusqu'au siècle de Louis XIV. Mais il *st pas besoin de remonter si haut pour voir les •mes plus primitives de beaucoup de mots français; suffit pour cela d'ouvrir Montaigne qui écrivait au zième siècle. Si nous sommes embarrassés pour couvrir l'étymologie de gène ou de gêner, nous lisons ns Montaigne : « le me suis contrainct et géhenne » , ur dire « je me suis contraint et torturé » ; et ailleurs 'ssais, II, 5), en parlant de la torture qui existait >vs en France pour les accusés, il dit : « C'est une ngereuse invention que celle des géhennes.... Il .vient que celuy que le iuge a géhenne, pour ne le ire mourir innocent, il le face mourir et innocent et henné. » Ces formes nous reportent immédiatement
sans peine au mot Téewa, gehenna, usité dans le xte grec et dans le texte latin du Nouveau Testament*
et chez les écrivains ecclésiastiques du moyen âge, non seulement avec le sens de « enfer » , mais aussi avec 5 la signification plus générale de « souffrance, dou- j, leur » (1). On sait que Gehenna était originairement fe le nom de la vallée de Hinnom, près de Jérusalem t (oin-u), leTophet, où les Juifs immolaient leurs fils et leurs filles dans le feu, et dont Jérémie prophétisa « qu'on l'appellerait la vallée du carnage : car « ils enterreront dans Tophet jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place » (2). Combien peu de personnes songent aujourd'hui aux sacrifices offerts à Moloch dans la vallée de Hinnom, quand elles prient leurs amis de ne pas se gêner \
Non-seulement Voltaire au dix-huitième siècle, mais même Henri Estienne (3) au seizième, savaient que c'est
(i) Molière dit : « Je sens de son courroux des gènes trop cruelles. ■
(2) Jérémie, VII, 31-32.
(3) Henri Estienne, Traicté de la conformité du langage françois avec le grec, 1566. Ce que Henri Estienne entend par la conformité du français et du grec a principalement trait à des particularités syntaxiques communes aux deux langues. «En une epistre Latine que je mi l'an passé audevant de quelques miens dialogues Grecs, ce propos m'eschappa, Quia multo majorent Gallica lingua cum Grœcâ habet affinitatem quant Lalina; et quidem tant uni (absit invidia dicto) ut Gallos eo ipso quod nati sint Galli, maximum ad linguœ Graecœ cognitionem wpoT£pyip.a seu rcXeoveVnip.a afferre putem. » Il apporte généralement beaucoup de jugement et de réserve dans ses étymologies, et celles qui sont d'un caractère douteux sont données pour telles par lui-même. Il n'est pas juste de ranger un aussi éminent savant que Henri Estienne dans la classe des Perion, et de l'accuser d'avoir ignoré l'origine latine du français. (Voir Augusl Fuchs, Die Romaniscften Sprachen, 1849, p. 9.) L'extrait suivant nous montrera ce qu'Estienne lui-même pensait dePerion (Traicté de la conformité, p. 139) : «11 trouvera assez bon nombre de telles en un livre de nostre maistre Perion : je ne di pas seulement de phantastiques, mais de sottes et ineptes, et si lourdes et asnières que
en latin que nous devons nous attendre à trouver la forme et la signification originelles de la plupart des mots qui composent le vocabulaire des langues française, italienne et espagnole. Mais ces anciens étymologistes ne connurent jamais de critérium pour distinguer une bonne dérivation d'une fausse , si ce n'est la similitude de son et de signification entre les deux mots qu'il s'agissait de rapprocher. Et si l'on veut voir comment ces auteurs s'entendaient à forcer ou à étendre les ressemblances, on n'a qu'à consulter des ouvrages tels que les Dialogi de Linguœ Gallicœ Origine de Perion (1557), ou Y Harmonie Étymologique des - Langues Hébraïque, Chalddique, Syriaque, Greque, I Latine, Italienne, Espagnole, Allemande, Flamende, I Anglaise de Guichard (Paris, 1606). Perion dérive \ brebis, italien berbice, de prébaton, non du latin •\ vervex « mouton, bélier », d'où brebis vient réelle- J ment, comme berger de berbicarius. Il fait venir
3 envoyer du grec pémpein, non du latin inviare. 11 pense que heureux est dérivé du grec otfpio;.
Or, pour nous arrêter un instant à ce dernier exemple, il est impossible de nier qu'il n'y ait une certaine ressemblance pour la forme et pour le sens entre le mot grec et le mot français; et, comme il est incontestable que certains mots français, tels que parler, aumône,
te!
n'estoyent les autres témoignages que ce poure moine nous a laissez
de sa lourderie et asnerie, on pourrait penser son œuvre être sup-
? posé. » On reproche à tort à Henri Estienne d'avoir dérivé amiral
* de oXpupo'ç. H dit que c'est un mot arabe, et cela est vrai. C'est l'arabe
I Emir « prince, chef », précédé peut-être de l'article arabe. Ce même
mot se dit en espagnol almirante, et en italien almiraglio, comme
s'il Tenait de admirabilis, La dérivation de Hammer, de amir al
bahr « commandant de la mer », est insoutenable.
prêtre, sont tirés du grec, il eût été fort difficile de convaincre Perion que sa dérivation de heureux n'était pas tout aussi bonne qu'aucune autre. Il y a une autre étymologie de ce même mot, qui le fait venir du latin hora. On suppose que bonheur vient de bona hora, malheur de mala hora, et alors heureux est rapporté à une forme latine supposée horosus, avec le sens de fortunatus. Mais cette étymologie n'est point meilleure que celle de Perion, C'est une conjecture et rien de plus , et elle tombe dès qu'on y applique le critérium d'une science étymologique plus sévère. Ici , le critérium est bien simple. Il y a, tout d'abord, le genre de malheur et de bonheur, lequel est du masculin et non pas du féminin comme celui de mala et bona hora. En second lieu , nous trouvons que malheur s'écrivait en vieux français malaùr, ce qui équivaut à malum augurium (voir Diez, Etymologisches Wôrterbuch der Romanischen Sprachen, 1858, à ce mot). Troisièmement, nous trouvons en provençal agur, augur, d'où l'espagnol aguëro « augure » . Le latin augurium lui-même vient de avis « oiseau », et de gur « dire » : gur se rattache à garrire « gazouiller » , garrulus « qui gazouille, babillard » , et au sanscrit gar ^ ou grî « crier ». .
Nous pouvons nous former une idée de ce qu'étaient l( . jadis les critériums étymologiques, quand nous lisons ^ dans V Harmonie Etymologique de Guichard : « Quant x à la dérivaison des mots par addition, substraction, ^ transposition, et inversion des lettres, il est certain que * cela se peut et doit ainsi faire, si on veut trouver les ^ étymologies. Ce qui n'est point difficile à croire, si ^ nous considérons que les Hébreux escrivent de la droite ^
à la senestre, et les Grecs et autres de la senestre à la droite. » De là il conclut que l'on doit pouvoir indéfiniment intervertir l'ordre des lettres ou les changer. Tant que l'étymologie était fondée sur de pareils principes, elle ne pouvait pas prétendre au nom de science. C'était un jeu où l'on pouvait faire preuve de plus ou moins d'érudition, d'esprit ou de sagacité, mais elle était indigne de son noble titre, « la Science de la Vérité».
Ce n'est que dans ce siècle que l'étymologie a pris ion rang parmi les sciences, et il est curieux de remarquer que ce qui dans la pensée de Voltaire était un sarcasme, est devenu aujourd'hui un des principes reconnus de la science nouvelle. L'étymologie, en effet, ne se préoccupe en aucune façon de l'identité ni même de la ressemblance, soit pour le son, soit pour la forme, des mots dont elle étudie les liens de parenté. L'étymollqpe scientifique n'a rien à démêler avec le son. Nous Wons la descendance commune de mots qui n'ont [pas une seule lettre en commun, et qui diffèrent par la lignification autant que le blanc diffère du noir. Les pures conjectures, si plausibles qu'elles soient, sont bannies rigoureusement du domaine de l'étymologie, |ui ne fait plus simplement profession d'enseigner (ue tel mot dérive de tel autre mot, mais qui prend i tâche de montrer, degré par degré, comment tel mot "est régulièrement et nécessairement changé en tel utre mot. De même qu'en géométrie il ne sert que Le très-peu de chose de savoir que le carré de l'hypoénuse est égal à la somme des carrés construits sur les leux autres côtés d'un triangle rectangle, ainsi en itymologie il n'est pas d'un grand prix de savoir que,
par exemple, le mot français larme est le raêr^» le mot anglais tear. La géométrie fait professions seigner la méthode pour arriver à démontrer ce < première vue, paraît aussi incroyable; et l'étyioo se propose un objet analogue. Une dérivation, m véritable, n'a aucune valeur réelle, à moins qu n'en puisse prouver la vérité, et il n'arrive que fr fréquemment qu'on ne le peut pas , surtout qafl il s'agit des langues anciennes, où il nous faut sO* vent nous contenter de réfuter des étymologies de fol taisie, sans en pouvoir proposer de meilleures, faut un effort pour nous défaire complètement l'idée que l'étymologie doit reposer principalemf sur la ressemblance des sons et des significations < mots ; et pour en finir une fois pour toutes avec ce p jugé, il convient d'examiner ce sujet à fond et d; tous ses détails.
Si nous voulons établir notre thèse, à savoir, < l'étymologie scientifique n'a rien à faire avec le son nous faut prouver quatre points :
1 . Que le même mot prend des formes différentes d des langues différentes;
2. Que le même mot prend, des formes différentes d une seule et même langue;
3. Que des mots différents prennent la même foi dans des langues différentes;
4. Que des mots différents prennent la même for dans une seule et même langue.
Afin de démontrer ces quatre propositions, il impo de borner tout d'abord notre attention à l'histoire < langues modernes, ou, pour parler plus correctemei à l'histoire moderne du langage. Pour nous mette
SDUtpa LEÇON. 309
oônae d'obtenir une vue profonde et vraie de la nature ta langage, et pour nous rendre capables de juger saine- ■Kût des principes qui ont régi le développement des tagues anciennes, les langues modernes ont une impor-
\ qui n'a jamais été appréciée suffisamment. Parce
s l'étude des langues anciennes ne s'est jamais éten-
» au-delà d'une faible minorité, et parce que Ton
i généralement qu'il est plus facile d'apprendre
langue vivante qu'une langue morte, on s'est ^tocoutumé à regarder les langues dites classiques, le «inscrit, le grec et le latin, comme des instruments de 4 pensée plus purs et plus parfaits que les langues Êtes vulgaires, parlées aujourd'hui en Europe. Nous ■'établissons, en ce moment, aucune comparaison entre Il littérature de la Grèce, ou de Rome, ou de l'Inde ncienne, et celle de l'Angleterre, de la France, de 'Allemagne et de l'Italie. Nous ne parlons que du ingage, des racines et des mots, des déclinaisons, des onjugaisons, et des constructions particulières à chaque liome; et sur ces points il faut admettre que les mgues modernes sont sur un pied de parfaite égalité rec les langues anciennes. Est-il possible de sup- >ser que nous qui avançons sans cesse dans l'art, ins la science, dans la philosophie et dans la relion, nous ayons permis que le langage, le plus puisnt instrument de l'esprit, vînt à déchoir de son itique pureté, à perdre sa vigueur et sa noblesse, et dégénérer en un pauvre jargon?
Quoique le langage change continuellement, il n'est illement vrai dédire que ce soit toujours pour dépérir; i tout cas, ce que nous avons coutume d'appeler jgénérescence et corruption dans l'histoire du langage,
n'est en réalité autre chose que la condition nécessaire * de sa vie. Devant le tribunal de la science du langage, * la différence entre les langues anciennes et les langues « modernes s'évanouit. Comme, en botanique, on ne * range pas les vieux arbres dans une classe à part, % séparée de celle des jeunes, ainsi il serait contraire à ï tous les principes d'une classification scientifique de ) faire une distinction entre les vieilles et les jeunes lan- ii gués. Nous devons étudier l'arbre comme un tout, \\ depuis le moment où la semence est déposée dans le i\ sol, jusqu'au temps où l'arbre, qui a poussé, porte * des fruits et des semences; et pareillement nous de- n vons étudier le langage comme un tout, en suivant i sans interruption tous les développements de sa vie, ti depuis les racines les plus simples jusqu'aux dérivés i les plus complexes. Celui qui ne peut découvrir dans i les langues modernes que corruption ou anomalie, ne * comprend guère la nature véritable du langage. Si les M langues anciennes éclairent l'origine des idiomes mo- p dernes, beaucoup des secrets de la nature intime des ï langues mortes ne peuvent être expliqués que par les ji faits fournis par les langues vivantes. Quand elles % n'auraient d'autre utilité, les langues modernes nous i aident à asseoir sur des preuves inébranlables les prin- i cipes fondamentaux de la science du langage. Elles sont pour le linguiste ce que la couche tertiaire, ou les formations encore plus récentes, sont pour le géologue. Les ouvrages de Diez, sa Grammaire comparée des langues romanes, et son Lexicon comparativum linguarum romanarum, ont à tous égards le même prix que les travaux de Bopp, de Grimm, de Zeuss et de Miklosich; je dirai même qu'ils forment la meilleure intro-
iction à l'étude des époques plus anciennes du lanige aryen. Nombre de points qui ne peuvent être rouvés que par induction, lorsqu'il s'agit du sanscrit, u grec et du latin , peuvent ici être décidés par des lits historiques.
Nulle autre part, dans toute l'histoire du langage umain, nous ne trouvons un tableau aussi complet et usai net de la formation et du développement du lanage que dans l'étude dés dialectes romans modernes; lullepart ailleurs, nous ne pouvons observer aussi bien « phénomène des premiers âges, qui se reproduit ici lans un temps pleinement historique et sous nos yeux. Sous pouvons étudier le latin depuis l'époque de la première inscription du tombeau des Scipions (283 want J.-C.) jusqu'au temps où nous rencontrons les premières traces du langage novo-latin en Italie, en Espagne et en France. Nous pouvons ensuite suivre pendant mille ans l'histoire postérieure du latin moderne,, dans ses six dialectes distincts, dont chacun possède une riche et authentique littérature. Si certaines formes grammaticales ont en français une origine incertaine, les formes collatérales en italien ou en espagnol viennent éclaircir nos doutes. Si l'étymologie d'un mot est obscure en italien, nous n'avons qu'à nous tourner vers le français et l'espagnol, et il arrivera généralement que nous y trouverons d'utiles données pour nous guider dans nos recherches. Dans quelle langue du monde, hormis ces dialectes modernes, pouvons-nous espérer de rencontrer un critérium parfaitement certain pour juger de la grandeur des changements que peuvent subir les mots dans leur forme et dans leur signification , sans pourtant perdre leur
identité? Ici il nous est possible de faire taire toutes i les objections en citant des faits, et d'entraîner la con- e viction, en retraçant, pas à pas, chaque modification de : son et de sens qui s'est opérée depuis le latin jusqu'au h français; tandis que, quand nous avons à nous occuper ji de grec, de latin et de sanscrit, nous ne pouvons que- % branler et solliciter doucement les esprits, au moyen < du raisonnement par induction. .
Si nous voulons prouver que le latin coquo «je fais \ cuire » est le même mot que le grec irficrw (même : sens), il nous faut établir ce fait, que la ténue gutturale et la ténue labiale peuvent permuter en grec et en latin. Certes, les langues anciennes suffisent pour lever tout doute sur ce sujet. Peu de philologues seraient tentés de nier l'identité de irfvTe et quinque, et s'il s'en trouvait, nous n'aurions qu'à rappeler le dialecte osque, où cinq se disait pomtis et non quinque, pour leur montrer que les deux formes ne différaient l'une de l'autre que par la prononciation dialectale seule- j ment. Néanmoins les arguments de l'étymologiste ; reçoivent un renfort considérable s'il peut citer l'exem- \ pie de langues vivantes, et y faire voir à l'œuvre | exactement les mêmes influences phonétiques. Et dans le fait nous rencontrons en gaélique la ténue gutturale là où se trouve la ténue labiale en gallois.
Cinq est coic en irlandais, pimp en gallois. Quatre est cethir en irlandais, petwar en gallois. En outre nous voyons qu'en valaque, le qu latin suivi de a se change en p: aqua devient en valaque apà; equa, épà; quatuor, patru. 11 est plus facile de prouver que le mot français même est le latin semet ipsissimus, que de convaincre les incrédules que le latin sed est un pro-
nom réfléchi, et signifiait originairement « par soimême » .
Et où pouvons-nous encore, si ce n'est dans les langues modernes, observer la croissance secrète de formes nouvelles, et nous rendre ainsi compte des ressources que possède le langage pour la formation de son mécanisme grammatical ? Il est facile de prouver que tout ce qui est aujourd'hui purement formel dans le système grammatical du français, fut originairement substantiel ; et une fois que nous nous serons bien pénétrés de ce fait, nous éprouverons moins de difficulté à reconnaître le même principe quand il s'agira du système grammatical de langues plus anciennes. Quand nous aurons appris que le futur français, j'aimerai, est un temps composé, formé de Tin- \ finitif aimer, et de l'indicatif présent du verbe auxiliaire | «ww*, nous serons plus disposés à admettre une explication analogue pour le futur latin en bo et le futur grec en au. On peut dire que les idiomes modernes trahissent les secrets du langage. Souvent ils nous surprennent par la merveilleuse simplicité des moyens qui servent à toute la structure du langage, et dans leurs formations nouvelles nous voyons constamment se renouveler le travail même qui avait donné naissance aux formes plus anciennes. 11 ne saurait y avoir de doute, par exemple, sur le sens de l'allemand moderne entzvoei « en deux » . Le verbe entzweireissen *' ne signifie pas seulement « déchirer en deux » ; il > { prend le sens plus général de « mettre en pièces » . À En anglais aussi, un domestique dira qu'une chose * came a-two, littéralement « est venue en deux » , bien v qu'il Tait cassée en bien des morceaux. Par le fait,
entzwei répond exactement au latin dis dans dissolvo - « je dissous » , disturbo « je disperse, je détruis » , dis- ^ traho « je tire en divers sens » . Et quelle était la signi* i fication originelle de ce dis ? Exactement la même que E l'allemand entzwei, bas-allemand twei. En bas-aile- g m and, mine Schau sint twei signifie « mes souliers sont . déchirés » . Le nom numéral duo, accompagné de la désinence, adverbiale is, est sujet aux changements suivants : — Du-is peut devenir dois, et dm peut devenir dbis. Dans dbis il faut que le d ou le ô tombe, ce qui laisse ou dis ou bis. Bis est employé en latin dans le sens de « deux fois » , dis dans le sens dé « en deux » . C'est ainsi que de duellum , allemand Zweikampf « duel », nous obtenons dvellum, dbellum, et enfin bellum ; que le grec &nç nous donne $Fiç et Sic « deux ; fois » ; que duiginti nous donne dviginti et vigintî f « vingt»; que £ui-xo<ji nous donne #Fi-xo<yt, Ft-xori, et >: eï-xo<ji. j
Ce que nous venons de dire de la forme des mots ^ s'applique également à leur signification. Que dirions- . nous si l'on nous assurait qu'un mot, qui a le sens de ■■• « bon » en sanscrit, signifie « mauvais » en grec? ^ Cependant nous n'avons qu'à remonter de quelques • siècles en allemand, et là nous trouverons que le mot , schlecht qui signifie maintenant « mauvais » était alors ^ usité avec le sens de « bon » (1), et en parcourant les auteurs qui ont écrit dans cet intervalle, nous pour- ., rons voir que la transition d'un sens à l'autre est loin ,. d'être aussi violente qu'elle le semble. Schlecht signi-
({) Er (Got) enwil niht tuon wan slehtes, «Dieu ne \eut rien * faire qui ne soit bon. » Bescheidenheit y de Fridank, dans Mai Mûller, German classics, p. 421.
SIXIÈME IXÇOK. 315
fiait « juste, droit » , mais il exprimait aussi l'idée de ■ simple » ; de « simple » on a passé au sens de « niais » , de là à « inutile », et de « inutile » à « mauvais ». Ekelhaft (1) est employé par Leibniz avec le sens de «difficile, délicat »; aujourd'hui il ne signifie plus que « ce qui cause le dégoût » . Ingenium, proprement i faculté innée » a dégénéré en l'italien ingannare c tromper ». Saelig, qui signifiait en anglo-saxon « heureux » , beat us, est devenu en anglais silly « sot, niais » ; et nous pouvons voir la même malveillance à l'œuvre dans le changement de signification du grec cfoffaç « bon, naïf, niais », et de l'allemand albern «sot», ancien haut-allemand alawâr a verissimus » , daivâri « benignus » .
De même, un mot qui signifiait originairement « vie » ou « temps » en sanscrit, est devenu la souche dune foule de mots exprimant l'éternité, c'est-à-dire but l'opposé de la vie et du temps. Les adverbes anglais ever « toujours » et never « jamais » sont dérivés le la même source qui nous a donné le français âge. în vieux français ce mot se disait edage, lequel s'est hangé en eage et âge. Edage représente une forme itine, œiaticum, à laquelle on eut recours quand le lot originel œtas se fut réduit à n'être plus qu'une Impie voyelle, le vieux français dé (voir Diez, à e mot). Or le latin œtas est une contraction pour witas , comme œternus est la forme contractée de mternus (Cf. sernpiternus). jEvum, de son côté, retond pour le radical, mais non pour les éléments lérivatifs, au grec aiFciv et au gothique aiv-s « i
(1) Ce mot est omis dans le Dictionnaire de Grimm.
et « éternité » . En sanscrit nous rencontrons un nom J neutre âyus, ,qui, transporté littéralement en grec, : nous donnerait un substantif alo; et un adjectif aùfc, neutre aie;. Quoique alo; ne se trouve plus en grec, ses dérivés existent, à savoir, les adverbes ocléç et aiei a toujours » . Ce aiei est un datif, ou plutôt un locatif régulier de aiéç, lequel formerait naturellement aie<ri, aiei comme yéveai, •yt'vet. En gothique, aios « temps » nous donne les deux adverbes aiv « toujours » , anglais ever, allemand moderne,/*, et ni aiv «jamais» , anglais never, allemand moderne nie.
Il y a un charme particulier à suivre des yeux les ■ changements divers de la forme et de la signification * des mots qui descendent le Gange ou le Tibre pour £ venir tomber dans le grand océan du langage moderne, k Au huitième siècle avant notre ère, le dialecte latin li était limité aux bornes étroites d'un petit territoire. Ce fc n'était qu'un dialecte au milieu d'une foule d'autres * qui se parlaient par toute l'Italie. Mais ce dialecte m grandit, il devint l'idiome de Rome et des Romains, £ il absorba tous les autres dialectes italiotes, l'ombrien, * l'osque, l'étrusque, le celtique, et il s'imposa par la * conquête aux régions de l'Italie centrale, méridionale b et septentrionale. De là il se répandit en Gaule, en r Espagne, en Allemagne, en Dacie sur les bords du Danube. Il devint la langue de la législation et du 3 gouvernement dans les contrées civilisées de l'Afrique - 1 septentrionale et de l'Asie, et, sur les lèvres des hérauts « du Christianisme, il a été porté jusqu'aux plus loin- ■ tains parages. Dans sa marche victorieuse, il a dépossédé les vieux idiomes de la Gaule, de l'Espagne et du Portugal ; et dans certaines parties de la Suisse et de la
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Valachie il a jeté de profondes racines. Quand il est Tenu en contact avec les idiomes plus vigoureux des tribus teutoniques, s'il n'a pu ni se substituer à eux ni les anéantir, il a du moins laissé sur leur surface une couche épaisse de mots étrangers. De cette manière le latin a fourni la majeure portion du dictionnaire chez presque toutes les nations civilisées du globe. Des mots qui furent employés d'abord par des pâtres italiens, le sont aujourd'hui par les hommes d'État de l'Angleterre, les poètes de la France, les philosophes de l'Allemagne; et le faible écho de ces conversations de la campagne de Rome peut être entendu dans le sénat de Washington, dans la cathédrale de Calcutta, et dans les huttes des colons de la Nouvelle- Zélande.
Je vais retracer la carrière de quelques-uns de ces vieux mots romains, afin de montrer comment les mots peuvent se transformer et comment ils s'adaptent aux besoins changeants de chaque génération. Je commence par le mot Palais. Aujourd'hui un palais est l'habitation d'un souverain ; mais si nous nous enquérons de l'histoire de ce mot, nous sommes bien vite transportés chez les bergers des sept collines. Là, sur les rives du Tibre, une des sept collines était appelée Collis Palatinus, et ce nom de Palatinus lui venait de Pales, divinité pastorale, dont la fête était célébrée chaque année au 21 avril, comme le grand anniversaire de Rome. On célébrait alors le jour où Romulus, l'enfant allaité par la louve, était supposé avoir tracé le premier sillon au pied de cette colline, et avoir ainsi jeté les fondements du plus ancien quartier de Rome, Borna quadrata. Sur cette colline s'élevaient
plus tard la maison de Cicéron et celle de son voisin et ennemi Gatilina. Ce fut là aussi qu'Auguste bâtit sa demeure, et son exemple fut suivi par Tibère et Néron. Sous Néron, l'on dut démolir toutes les maisons particulières sur le Collis Palatinus, afin de faire place pour la résidence de l'empereur, la Domus Aurea, ainsi qu'on la nommait, c'est-à-dire la Maison d'or. Cette demeure de Néron fut dès-lors appelée Palatium, et devint le type de tous les palais des rois et des empereurs de l'Europe.
Le mot latin palatium a eu un autre rejeton fort étrange, le mot français palais, la partie supérieure de l'intérieur de la bouche. Avant qu'on eût établi les règles phonétiques qui déterminent les changements possibles des lettres dans des langues diverses, personne n'aurait pu douter que palais ne fût le latin palatum. Cependant /?a/aft/m n'aurait jamais pu donner * palais 9 mais seulement paie. Comment palatium en estil venu à être usité au lieu de palatum, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer. C'était un mot d'usage fréquent, * et l'on y associait l'idée de voûte élevée. Or voûte était un terme très-propre pour désigner le palais de la f bouche : on dit en français la voûte palatine, en italien * il cielo délia bocca, en grec oùpavoç « ciel, palais delà bouche », oùpavittcoç « dais arrondi, palais de la t bouche » . D'autre part Ennius appelle la voûte des * cieux palatum cœli. Il y avait évidemment de l'analogie entre la conception du palais de la bouche et celle d'une voûte, et entre la conception d'une voûte et celle de la demeure somptueuse des empereurs; il arriva probablement ainsi que palatium fut employé par erreur dans le latin vulgaire au lieu de
palatum, et de cette manière passa en français (1). Un autre mot moderne, l'anglais court, français « cour » , italien « corte » , nous reporte au même endroit et à la même époque lointaine. Ce fut sur les collines du Latium que le mot cohors ou cors fut employé d abord dans le sens de « claie, parc , enclos pour les bestiaux » . Les cohortes , ou divisions de l'armée romaine, portèrent ensuite le même nom; tel nombre de soldats constituant une division d'une légion. On suppose généralement que le mot cors est limité en latin au sens de « cour de ferme » , et que cohors s'emploie toujours en parlant de l'armée. C'est là une erreur. Dans ce vers d'Ovide
Abstulerat multas illa cohortis aves, (Fasti, IV, 704)
nous voyons que cohors signifie « basse-cour » ; et dans les inscriptions on a trouvé cors avec le sens de « cotiorte » . La différence entre les deux mots n'existait |ue dans la prononciation. De même qu'on disait nihil et nU 9 mihi et mi, prehendo et prendo, ainsi dans le parler des paysans italiens cohors a été facilement contracté en cors.
Après avoir signifié « cour de ferme, enclos pour les bestiaux » , cors, cortis devint curtis dans le latin du moyen âge, et s'appliqua, comme l'allemand Hof, aux fermes et aux châteaux bâtis par les colons romains, dans les provinces de l'empire. Ces fermes devinrent des noyaux de villages et de villes, et dans les noms modernes de Vraucourt, de Graincourt, de Liencourt, de Magnicourt, d'Aubignicourt, etc., on a retrouvé les
[{) Voir Diez, Lexicon, à ce mot.
noms plus anciens de Vari curtis, Grani curtis, Leonii \ curtis, Manii curtis, Albini curtis (1). T -
Enfin, après avoir signifié « château fort, place fortifiée » , curtis s'est élevé fi la dignité d'une résidence de souverain, et cour devint synonyme de palais. Les deux mots, partis d'un même endroit, se sont rencontrés au terme de leur longue carrière.
Or, si quelqu'un nous disait qu'un mot qui, en sanscrit, signifie « parc aux bestiaux » a pris, en grec, le sens de « palais », et a donné naissance à des dérivés tels que courtois, courtoisie, courtiser et courtisan, il trouverait certainement parmi nous beaucoup d'incrédules. Il est donc d'une extrême utilité de voir de nos yeux comment, dans les langues modernes, les 3 mots sont polis et raffinés, afin que nous ayons moins 4 de peine pour croire à un semblable travail d'attrition et s d'épuration dans l'histoire des langues plus anciennes, m
Tandis que des mots comme palais et cour nous re- ta portent à une antique société pastorale, et n'auraient !i pu prendre naissance que chez un peuple de bergers 3 et d'agriculteurs, il y a d'autres mots, parmi ceux 4 dont nous faisons un usage journalier, qui n'ont pu s être formés qu'au sein d'une population maritime, z Ainsi gouverner, & oh gouvernement, dérive du latin J gubernare. Ce mot latin lui-même est d'origine étrangère ; c'est-à-dire qu'il a été emprunté par les Romains aux Grecs qui, dans des temps fort anciens, avaient navigué vers l'ouest, avaient découvert l'Italie,
(4) Mannier, Études sur les noms des villes. Paris, 1861, p. XXVI. [Sur ce sujet, comparer un livre fort intéressant de M. Houzé, intitulé : Étude sur la signification des noms de lieux en France; Paris. Hénaux, 1864, in-8°. Tr.l
et y avaient fondé des colonies, absolument comme, dans des temps plus rapprochés de nous, les nations de l'Europe ont repris et poussé plus loin ces courses vers l'occident, ont abordé aux rivages de l'Amérique, et y ont établi de nouvelles colonies. Le mot grec qui, en Italie, fut changé en gubernare, était xuêepvav, et il signifiait originairement « diriger un navire , tenir le gouvernail » . Ce mot s'appliqua ensuite aux fonctions de la personne, ou des personnes à qui est confiée la direction des affaires publiques, et gouverner devint synonyme de conduire l'État.
Minister, d'où ministre, signifiait étymologiquement « petit homme » , et était opposé à magister « homme grand » . Minister se rattache à minus « moins » , magister à magis « plus » . De là le latin minister « serviteur, esclave», et de là encore, après avoir passé par plusieurs autres sens, notre ministre moderne, un serviteur de la couronne. De minister est venu le latin ministerium, contracté, en français, en métier. Un ménestrel, anglais minstrel, était quelqu'un qui faisait métier ou profession de chanter des poëmes ou de réciter des fabliaux. Même dans mystère, nom si connu de ces pièces de théâtre dont le sujet était tiré de l'Ancien ou du Nouveau Testament et qui continuent encore à être représentées à Ammergau en Bavière, nous retrouvons une corruption de ministerium. Ce mot signifiait « office » ou « service religieux » , et n'avait rien à faire avec mystère : c'est donc à tort qu'on l'a écrit avec un y et non pas avec un i.
Presque tous les mots dont nous nous servons ont une longue histoire, mais cette histoire est obscurcie par les siècles, et c'est à la science étymologique d'y I. 21
322 LEÇONS SUR LA SCIENCE DtJ LANGAGE.
apporter ses lumières. Ainsi que nous avons déjà eu * occasion de le dire, lord, le titre le plus général de \ la noblesse anglaise, se disait en anglo-saxon hldf-ord, 3 que les uns font venir de ord « origine, auteur » et de 3 hlâf « pain » , tandis que d'autres le regardent comme une corruption de hlâf-weard « gardien du pain » (1). Ce titre répond à l'allemand Brotherr, et signifiait originairement « maître, seigneur». Lady, la femme du lord, est en anglo-saxon hlœfdige, et signifie «celle qui s'occupe du pain » , la maîtresse. Il se pourrait toutefois que ce mot fût une corruption de hldf-weardige, féminin de hlâf-weard. Je pense que earl « comte » , lequel est le même mot que le danois Jarl, était originairement une contraction deelder «plus âgé» : donc earl, et aider dans alderman, ont été autrefois un même mot. La traduction latine de elder serait senior, quia été changé en seigneur, sieur, d'où est venu l'anglais , sir «monsieur ». Duc signifiait originairement «chef ; qui conduit»; comte, latin cornes «compagnon»; 1 baron, bas -latin baro «homme»; l'anglais knighl « chevalier » , allemand Knecht, signifiait « serviteur » . Tous ces mots ont monté en grade, mais ils ont encore gardé leurs distances respectives.
Quand les familles se transformèrent en clans, les clans en tribus, les tribus en confédérations, les confédérations en nations, les chefs de chaque famille se réunirent naturellement en un sénat, senatus désignant l'assemblée des seniores ou anciens. Ces anciens pouvaient aussi être appelés « les têtes grises » ; de là le titre allemand Graf « comte » , gravio, originairement
(i) Voir Grimm, Deutsches Wùrlerbuch, au mot Brotherri
der Graue « le gris ». A la tête de ces sénats les nations germaniques placèrent de bonne heure un chef suprême qu'ils nommèrent Kônig. En latin, ce chef était appelé rex (c'est le mot sanscrit râjan dans Maharaja), et ce rex, d'où vient le français roi, signifiait originairement « le timonier » , de regere « gouverner » . Le nom dont se servirent les nations teuton iques, Kônig ou King, correspond au sanscrit janaka, et signifiait simplement « père » . Comme il y avait le père de famille (et on peut rapprocher les mots anglais king « roi » et kin a famille »), il y avait aussi le père du clan, et le père de la nation. Ai-je besoin d'ajouter quelle était la signification originelle, et quelle est encore la signification véritable de queen « reine » ? En allemand, nous avons simplement pris le féminin de Kônig, à savoir, Kônigin. En anglais, au contraire , on a conservé le vieux mot dont le sens propre est « mère » . Dans la version de la Bible par Ulfilas, au quatrième siècle, nous rencontrons qens et qino, signifiant « épouse » et « femme » . Au onzième siècle, nous lisons dans Notker Sol chena iro charal furhten unde rninnon « une femme doit craindre et aimer son mari » . Après le quinzième siècle, le mot n'est plus usité en haut-allemand, mais dans les langues Scandinaves le mot subsiste encore, karl et kona signifiant « mari » et « femme » .
Nous voyons ainsi comment les langues reflètent l'histoire des nations, et comment presque tous les mots, si nous les savons analyser ou interroger avec discernement, peuvent nous raconter les mille vicissi* tudes qu'ils ont traversées dans leurs longues pérégrinations depuis l'Asie centrale jusque dans l'Inde, ou jusqu'en Perse, en Asie Mineure, en Grèce et en Italie,
en Russie, en Gaule, en Germanie, dans les lies Britanniques, en Amérique et dans la Nouvelle-Zélande — d'où quelquefois, dans ces migrations qui embrassent le globe tout entier, ils retournent dans l'Inde et dans cette région de l'Himalaya qui avait été leur berceau et leur point de départ. Bien des mots ont ainsi fait le tour du monde, et pourront le refaire encore mainte et mainte fois. Car, bien que les mots changent de son et de signification au point que pas une seule de leurs lettres ne reste la même, et que leur sens devienne directement opposé à ce qu'il était primitivement, cependant, il est important d'observer que depuis le commencement du monde aucune nouvelle addition n'a jamais été faite aux éléments substantiels du langage, pas plus qu'aux éléments substantiels de la nature. Il y a une mutation incessant^ dans le langage, de perpétuelles allées et venues de mots; mais nul homme ne peut jamais inventer un mot entièrement nouveau. Le langage que nous parlons est à tous égards le même substantiellement que celui qui était parlé par les premiers pères de notre race; et, guidés par l'étymologie scientifique, nous pouvons passer d'âge en âge à travers les périodes les plus obscures de l'histoire du monde ; nous pouvons remonter ce courant du langage sur lequel nous sommes nous-mêmes portés, jusqu'à ce que nous atteignions à ces hautes et lointaines régions où il nous semble sentir la présence de nos antiques aïeux, et entendre la voix des fils de Manu, les premiers-nés de la terre. Ces époques reculées de l'histoire du langage sont certainement les plus attrayantes de toutes, et, si l'historien et le philosophe les explorent avec patience et
soin, nul doute qu'ils n'y trouvent de précieuses révélations. Mais avant de vouloir gravir ces sommets élevés, il nous faut apprendre à marcher sur le terrain plus facile du langage moderne. On n'a tenu quatrop ' peu de compte du conseil de Leibniz, qui voulait que l'on fondât la science du langage sur l'étude des idiomes modernes, et les effets de cette négligence sont visibles dans beaucoup d'ouvrages de philologie comparée. Pour le moment donc renfermons -nous principalement dans les langues modernes de l'Europe, et voyons comment nous pourrons établir les quatre points fondamentaux qui sont comme la Charte et la Constitution de notre science.
1 . Le même mot prend des formes différentes dam des langues différentes.
Cette vérité paraît banale, à force d'être évidente. Si les six dialectes issus du latin sont devenus six langues indépendantes, il semblerait s'ensuivre que le même mot latin a dû nécessairement prendre une forme différente dans chacune de ces langues. Le français est devenu différent de l'italien, l'italien de l'espagnol, l'espagnol du portugais, parce que les mêmes mots latins étaient prononcés différemment par les habitants des diverses contrées conquises ou colonisées par Rome, de telle sorte qu'après un certain laps de temps, le langage parlé par les colons de la Gaule ne fut plus intelligible pour ceux de l'Espagne. Si l'on nous dit cependant que le mot français même zstiàen? tique avec l'italien medesimo, et que tous deux sont dérivés du latin ipse, nous commençons à nous aper-
cevoir que même ce premier de nos quatre points fondamentaux demande un examen attentif, lequel viendra corroborer nos arguments contre toute étymologie qui sfcrait fondée sur une vague ressemblance de son ou de signification.
Comment donc est-il possible de faire venir même du latin ipse? En en retraçant la descendance en ligne directe, ce qui nous donne une généalogie plus certaine que celle des Montmorency ou de toute autre famille noble. En vieux français, même est écrit méisme, ce qui se rapproche beaucoup de l'espagnol mismo et du portugais mesmo. Le terme correspondant en provençal est medesme, qui jette de la lumière sur l'italien medesimo. Au lieu de medesme, le vieux provençal nous donne smetessme. Pour rattacher cette forme au latin ipse, nous n'avons qu'à considérer que par la forme intermédiaire du vieux provençal eps, le latin ipse passe au provençal eis, italien esso, espagnol ese, et que l'ancien espagnol esora représente ipsâ horâ, comme le français encore représente hanc koram. Si es est pour ipse, essme sera ipsissimum, le provençal medesme sera pour metipsissimum, et le vieux provençal smetessme pour semetipsissimum (1).
Jusqu'à un certain point, c'est plutôt une question d'histoire que de philologie, de rechercher si l'anglais beam « poutre » est le même mot que l'allemand Baum « arbre , poutre » . Beam est en anglo - saxon beam, frison bâm, ancien saxon bâm et bôm, moyen haut-allemand boum, haut-allemand moderne Baum. Ce n'est que quand nous arrivons au gothique bagms
(4) Diez, Grammatik et Lexicon, à ce mot.
que les argumehts philologiques interviennent pour rendre compte de la chute du g devant m, chute qui doit élire expliquée par un changement de beagm en beawm, et enfin en beam (1).
Prenons n'importe quel mot commun à tous les dialectes teutoniques, et nous trouverons que dans chacun d'eux ce mot varie, et qu'il varie d'après certaines lois. Ainsi l'anglais to hear « entendre » est en gothique hausjan, en ancien norrois heyra, en ancien saxon horian, en anglo-saxon hyran, en ancien hautallemand horran, en suédois hôra, en danois hore, en hollandais hooren, en allemand moderne hôren.
Un Anglais n'a qu'à se rappeler que dans le système des consonnes sa langue occupe le même degré que le gothique et le bas-allemand, tandis que l'allemand moderne occupe le troisième degré ou degré du hautallemand, et il n'aura pas de peine à découvrir le sens de bien des mots allemands par la simple application de la loi de Grimm. Ainsi :
Drei
est three
« trois »
Zehn est ten
« dix »
Du
est thou
« tu »
Zagel est tait
« queue »
Denn
est then
« alors »
Zahn est tooth
« dent »
Durch
est through
« à travers »
Zaun est toum
« ville »
Denken est to think
« penser »
Zinn est tin
« étain »
Drang
est throng
« foule »
Zerren est to tear
« déchirer »
Durst
est thirst
« soif»
lange est tong
« pinces »
ni.
lag est day
« jour »
Trommel est drum
« tambour »
Traum est dream « rêve »
1\h)euer est dear « cher »
J[h)au est dew « rosée »
Taube est dove « colombe »
Teich est dough « pâte ».
(1) Grimm, Deutsche Grammatik, M, 66; l, 261.
Si nous voulons comparer le mot anglais tear « larme » avec le mot français larme, il suffira de consulter les documents historiques pour remonter (ie tear aux formes plus anciennes tœr, tekr, teher, tœher, et enfin au gothique tagr. Toutefois l'anglo-saxon tœher nous reporte plus simplement encore que le gothique tagr aux formes correspondantes en grec et en sanscrit, &xxpu et (d)aÉru. Nous avons vu dans notre dernière leçon que /est le représentant légitime en anglosaxon du $ grec, et h celui du x. Par conséquent, tœher est Jaxpu. Il n'y a pas plus de difficulté à faire remonter le français larme au latin lacruma. La question qui se présente alors est de savoir si $axpu et lacruma sont des mots congénères. Il est facile d'expliquer le suffixe secondaire ma dans lacruma, et nous avons alors le grec &xxpu et le latin lacru 9 qui ne diffèrent plus que par leurs initiales. Ici une loi phonétique devra faire disparaître cette dernière différence. D prononcé négligemment dégénère facilement en L. Aaxpu pourrait donc devenir lacru, et 6n peut les dériver tous deux d'une racine dak « mordre » (1). Mais n'oublions pas que, quoiqu'un (/primitif puisse dégénérer en /, aucun / dans les langues aryennes ne s'est jamais changé en d, et que ce serait une erreur de dire que / et d peuvent permuter.
Le tableau suivant permettra de voir d'un seul coup d'œil quelques-uns des descendants de la préposition latine ante.