‹ Nouvelles leçons sur la science du langage: cours professé à l'Institution royale de la Grande (volume 3)Chapitre 50 sur 51 · ANTE IPSUM · texte numérisé non relu

ANTE IPSUM

Vieux français, ainçois, auparavant. • Italien anziano; espagnol anciano; français ancien.

ABANTE.

Italien avanti; français avant.

Italien avanzare; espagnol avanzar; français avancer. Italien vantaggio; espagnol venta ja; français avantage.

DEABANTE.

Italien davanti; français devant.

français devancer.

i, au lieu d'un mot latin, nous prenons un mot scrit, et que nous le suivions dans toutes ses vicisdes depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos •s, nous voyons non moins clairement combien il inévitable qu'un seul et même mot revête des oes différentes dans des dialectes différents. Dent inscrit est dat (nom. dantah, mais génitif formé de cien thème, datah). Le même mot se rencontre en i sous la forme dens , dentis, en gothique sous la le tunthus, en anglais sous la forme tooth, en alleid moderne sous la forme Zakn. Tous ces changeas se sont opérés comme l'indiquait la loi , et ce t pas trop de dire que, dans ces différentes langues, îot dent n'aurait guère pu prendre d'autre forme celle que nous lui voyons, ais le grec ô&ouç, o&ovtoç, est-il le même mot que ? Et devons-nous considérer le grec ôoNévtiç et le t dentés comme n'étant que des variétés de eoWreç e edentes « les mangeurs? » J'incline à penser que le ôSovreç est purement une excroissance phonée, car, quoique je ne connaisse en grec aucun autre nple bien constaté d'un simple 8 initial prenant cette

voyelle prosthétique, il serait contraire à toutes les règles de la probabilité de supposer que le grec aurait perdu le terme aryen commun pour dents, c'est-à-dire danta, et l'aurait remplacé par un mot nouveau et indépendant qui ressemblât d'une manière aussi frappante à celui qui eût été laissé de côlé. Les voyelles prosthétiques sont très-ordinaires en grec devant certaines consonnes doubles, et devant p, \, v, j* (1). L'addition d'un o initial dans ôâovreç peut être admise provisoirement. Mais alors il s'ensuit que ôàoVreç ne peut pas { être une simple variété de l^ovreç. Car partout où le k grec a ces lettres initiales, tandis qu'elles manquent en sanscrit, en latin, etc., elles sont, dans le sens strict | du mot, des voyelles prosthétiques. Elles ne sont pas en grec des voyelles radicales, mais des lettres ajoutées à, l'extérieur du mot, tandis que, si nous dérivions ô£ovt8« de la racines/, il nous faudrait admettre la suppression h d'une voyelle radicale initiale chez tous les membres de la famille aryenne, excepté le grec, en quoi nous ne pourrions nous appuyer sur aucune analogie (2). j Dans les langues qui ne possèdent pas de vieux do- \ cuments littéraires, il faut évidemment renoncer à ce f plaisir de suivre les mots de siècle en siècle, jusqu'à $ ce qu'on les découvre sous leur forme la plus primitive, î Cependant les dialectes contemporains, avec leurs i variétés extraordinaires, nous offrent sur ce point les n mêmes enseignements, en nous montrant que le lan- < gage doit nécessairement changer et change sans cesse, * et que la ressemblance de son est un guide aussi peu *

(i) Curtius, Grundzilge der griechischen Etymobgie, II, 291- Voir aussi Savelsberg, dans Hôfer's Zeitschrift, IV, p. 91. (2) Voir Schleicher, Compendium, § 43.

sûr ici qu'ailleurs. Nous nous contenterons d'un seul exemple. Homme se dit en malais orang; de là orang utan «homme de la forêt», l'orang-outang. Dans des dialectes polynésiens différents, ce mot orang est prononcé rang, oran 9 olan, lan, ala, la, na, da, ra (1).

Nous procédons maintenant à la considération de notre second point.

2. Le même mot prend des formes différentes dans la %ême langue.

11 y a, comme vous le savez, beaucoup de mots teu- Hiiques qui ont pénétré à deux reprises et par deux oies distinctes, dans la langue littéraire de Chaucer, e Shakspeare et de Mil ton. Ils furent importés une remière fois en Angleterre par des pirates saxons qui tassèrent graduellement les conquérants et les colons Mnains de leurs castra et de leurs coloniœ, et les borigènes gallois de leurs villages, et l'idiome de ces axons forma la première couche permanente de lanage teutonique dans ces îles. Ils introduisirent des lots comme weardian «garder» (d'où l'anglais ward), nie « ruse » , taise « guise » .

Ces mots étaient germaniques, et particuliers à ce lus doux dialecte de la Germanie, qui est connu dus le nom de bas-allemand , et qui était parlé sur es côtes septentrionales d'où les Jules , les Angles et es Saxons partaient pour leurs expéditions de briganlage.

(1) Logan, Journal oflndian 4r chipe la go, III, p. 665.

Une autre branche de cette môme tige germanique w était le haut-allemand, parlé par les Francs et autres *> tribus teutoniques qui firent la conquête de la Gaule, $ et qui , tout en adoptant avec le temps le langage de • leurs sujets, romains , conservèrent néanmoins dans ffl leur parler ordinaire un grand nombre de leurs mots h indigènes. Le français est aujourd'hui un dialecte ro- * man, et sa grammaire n'est qu'une copie altérée de la ! grammaire de Cicéron. Mais son vocabulaire contient ^ une foule de mots teutoniques, plus ou moins roma- ta nisés pour s'adapter à la prononciation des Romains * qui habitaient la Gaule. Entre autres termes guerriers i qui sont d'origine germanique, nous trouvons en fran- !l çais guerre, le même mot que l'anglais war; massacre, f de l'allemand metzeln « tailler en pièces », ou de metzgen « égorger»; maçon de Metze , Stein-metoe^ « tailleur de pierres » ; auberge, italien albergo , allemand Herberge « caserne », ancien haut - allemand \ heriberga; bivac ou bivouac, allemand Beiwacht; boulevard , allemand BoUwerk « bastion »; bourg , allemand Burg; brèche, de l'allemand brechen « rompre»; havresac, allemand Hafersack; haveron, ancien hautallemand habaro « avoine » ; canapsa, allemand Knappsack , Ess-sack, de knappen, knabern, ou Sûhnappsack (1); éperon, italien sperone, allemand Sporn; héraut, italien araldo, allemand Herold, c'est-à-dire Heerwalt, ou de l'ancien haut-allemand harên, d'où le mot français vieilli harer « appeler, exciter » ; maréchal, ancien allemand mariscalco.

Beaucoup de termes maritimes en français viennent

(4) DaDneil, fV'ôrterbuchder Altmàrkisch-platt-deutschenMundart, 1859, à ce mot.

encore de l'allemand, et plus particulièrement du basallemand : par exemple , chaloupe, allemand Sloop, hollandais slôep; cahute, hollandais kajuit, allemand kaue, ou koje; stribord, allemand Steuerbord, anglosaxon steorbord, anglais starboard; havre, allemand Ha/en. Nord, Sud, Est, Ouest, viennent aussi de l'allemand.

Mais nous trouvons que des mots beaucoup plus ordinaires sont allemands sous un déguisement français. Ainsi haie est l'allemand Hecke; haïr est l'allemand hassen, anglo-saxon hatian, anglais to hâte; hameau est l'allemand Heim; hâter vient de l'ancien allemand hasten, d'où l'anglais to haste; honnir est l'allemand hôhnen, gothique hâunjan; harangue vient de (h)ring «cercle» . Le h initial trahit l'origine germanique de tous ces mots. Choisir est l'allemand kiesen, anglo-saxon ceosan, gothique kiusan, ou gothique kausjan « examiner» ; danser est l'allemand tanzen; causer (dans le sens de parler) est l'allemand kosen; dérober est l'allemand rauben; épier est l'allemand spàhen; gratter est l'allemand kratzen; grimper est l'allemand klimmen ; grincer est grinsen ou ancien haut-allemand grimisôn; gripper est greifen; rôtir est rôsten; tirer vient du mot qui a donné l'anglais to tear « déchirer » ; tomber du mot qui a donné l'anglais to tumble (même sens) ; guinder est l'allemand winden « faire tourner » ; déguerpir vient de l'allemand werfen * jeter, éloigner (1) » .

Ce fut cet idiome, ce latin germanisé, qu'adoptèrent, après s'être établis en France, les Normands, qui eux-

(i) VoirDiez, Granimatik der Romanischen Sprachen, passim.

mêmes étaient de race teutonique, et représentaient iJ originairement cette troisième branche du langage m teutonique, laquelle est connue sous le nom de scan- k dinave. Ces Normands , ou hommes du Nord, parlant »ç leur nouveau dialecte franco-roman , devinrent plus tk tard les vainqueurs de Hastings , et , pour un temps, leur langue régna en souveraine dans les palais, dans les cours de justice, dans les églises et dans les collèges U de l'Angleterre. Cependant ce qui était arrivé pour les |fe Francs maîtres de la Gaule, et pour les Normands 1 maîtres de la Neustrie, arriva aussi pour ces nouveaux i conquérants de l'Angleterre. Ils durent apprendre la (m langue des sujets qu'ils avaient conquis ; et de même rf que les Francs, tout en voulant parler la langue d'une U province romaine, conservèrent un grand nombre de ^ termes barbares, de même les Normands, tout en cher- j chant à se conformer aux règles de la grammaire I saxonne, gardèrent bien des mots qu'ils avaient im-fr portés avec eux de France. |t

Ainsi le mot wise « guise » était commun aux deuil branches du langage germanique , le haut et le basr I allemand; c'était un mot aussi familier aux Francs * envahisseurs de la Gaule qu'aux Saxons envahisseurs \> de l'Angleterre. Toutefois dans la bouche des Gallo- i Romains, le W initial des Germains avait été remplacé , par le son plus guttural du gu. Wise était devenu i guise , et sous sa forme nouvelle ce mot conquit une \ place dans l'idiome anglais à côté de son ancien pro- 1 totype , wise. Pareillement le vieux français guile i « ruse » fut adopté en anglais, quoiqu'il fût originai- > rement le même mot que l'anglo-saxon wile (même sens), d'où l'adjectif wily « rusé ». Plus violents ont

>té les changements par lesquels l'ancien haut-allenand wetti « gage » (gothique vadï) a passé au basatin wadium ou vadium (1), d'où l'italien gaggio et le rançais gage. Néanmoins dans nos verbes to engage t to disengage, nous sommes obligés de reconnaître les variétés normandes du même mot qui nous est on serve sous une forme saxonne pure dans to bet i parier » , et dans to wed « marier » , littéralement i lier ou engager » .

Il y a beaucoup de mots dans cette même catégorie, [ui sont entrés deux fois dans l'idiome de l'Angleerre, une fois sous leur forme saxonne pure , et plus ard sous leur déguisement roman. Les mots qui comaencent en italien par gua, gue, gui, sont presque nvariablement d'origine germanique. On cite , il est rai , quelques mots dans lesquels un v latin semble 'être changé en g. Mais comme, en règle générale, le > latin reste v dans les dialectes romans, il serait plus îorrect d'admettre que, dans ces cas exceptionnels, les nots latins avaient d'abord été adoptés et altérés par es Germains , et avaient été ensuite adoptés par les îabitants des provinces romaines, qui les regardaient somme commençant par le w germanique, et non par e v latin.

Toutefois ces exceptions sont fort peu nombreuses, ît sujettes à doute. Il était assurément naturel de déiver l'italien guado et le français gué du latin vadum. Le gua initial présuppose cependant un mot germanique, et nous trouvons effectivement en ancien hautillemand wat « gué » , watan « passer à gué » . L'es-

(1) Diez, Lexicon comparativum, à ce mot*

pagnol vadear « passer à gué » peut être dérivé du latin, ou il se peut aussi qu'il doive son origine à une confusion qui se serait faite dans l'esprit de gens qui pensaient et qui s'exprimaient dans deux langues différentes, l'une te u tonique, l'autre romane. Le latin vadum et le germanique wat peuvent d'ailleurs prétendre à une parenté éloignée.

Jadis les étymologistes faisaient remonter guère à j, parum, varium, valide, avare ou grandem rem, pro- j» vençal granren. Mais , comme l'italien guari, guère '.. vient de wâri « vrai » , qui prit graduellement le sens ■» de « très, beaucoup » (1), le latin verusa. donné wo 3 et vrai. -,

On a rattaché l'italien guastare, français gâter, au j T latin vastare; mais ce mot dérive clairement de l'an- |* cien haut-allemand wastjan, anglais to waste « user, gâter ». Toutefois ici encore il se peut qu'il y ait eu confusion des deux mots dans l'esprit des Francs qui se servaient de deux langues.

On donne généralement vespa comme étymologiede guêpe; mais ce mot vient réellement de l'allemand Wespe (même sens) (2).

On a souvent fait observer que ce fait même qui nous occupe , c'est-à-dire l'existence d'une double forme pour les mêmes mots , comme warden et guardian, etc. , a ajouté beaucoup à la force et à la variété

(1) Diez, Lexicon comp.> 2 e édit., propose weiger au lieu de wdri.

(2) Dans le vieux français goupil, italien golpe et volpe, espagnol vulpeja, latin vulpecula, et un petit nombre d'autres mots cités par Diez (p. 267), la cause de la coufusion est moins claire; mais quand même on les admettrait comme étant de véritables exceptions, on n'infirmerait nullement pour cela cette règle très-générale.

de l'anglais. Cela a permis de distinguer nettement de légères nuances de signification, que dans d'autres langues on ne peut guère empêcher de se fondre les unes dans les autres. Les mots anglais brisk « vif » , frisky « frétillant , fringant » , et fresh « frais » sont tous issus d'une même source (1). Cependant, quand nous appliquons ces épithèles à un cheval, il y a dans notre pensée une grande différence, qu'il serait difficile d'exprimer aussi vivement dans aucune autre langue. C'est une cause de faiblesse dans le langage quand il faut rendre beaucoup d'idées par un même mot, et malgré les bons offices de brisk et de frisky, notre adjectif anglais fresh embrasse encore une grande variété de conceptions. Nous entendons parler de fresh breeze « brise fraîche » , de fresh water « eau fraîche », de fresh butter « beurre frais », de fresh news « nouvelles fraîches » , de fresh hand « novice » , de a freshman « étudiant de première année » (dans les universités), de freshness ofbody and mind « corps et esprit dispos » ; et quand ensuite il est question de a brisk fire « un feu vif » , ou de a brisk debate « de vifs débats » , nous sentons tout le prix de cette variété de nuances que nous devons à ces variantes d'un même thème primitif. Fresh a passé par l'intermédiaire du latin , ainsi qu'on peut le voir par le changement de sa voyelle, et aussi jusqu'à un certain point parce qu'il prend dans refreshment le suffixe ment, dont l'emploi est généralement, mais non entièrement, restreint aux mots latins (2); sous une forme

(i) Grimm, Deutsche Grammatik, II, 63,/rêAXaw, frast, fruskun; ancien haut -allemand friscing, victima (caro recens), frischling, porcellus.

(2) On trouve le suffixe ment ajouté à la fin des mots saxons «////>-

franchement étrangère nous trouvons ce mot en anglais dans fresco-painting « peinture à fresque » , ainsi nommée parce que, dans cette manière de peindre, les couleurs sont appliquées sur une muraille pendant que le plâtre est encore frais ou humide.

Telle est aussi l'origine de nos doublets , tels que sloop et shallop, français chaloupe, et ship et skiff, français esquif, d'où le vieux français esquiper, français moderne équiper, anglais to equip.

Bank et bench « banc » sont allemands ; banquet est un mot allemand romanisé.

Bar « barre » est allemand (ancien haut-allemand para); barrier « barrière » est romanisé. Cf. l'espagnol barras « barre » , le français embarras, et l'anglais embarrassed « embarrassé » .

Bail « balle » est allemand ; balloon « ballon » est romanisé.

Topack «empaqueter» est allemand; baggage « bagage » est romanisé.

Ring « cercle » est allemand, ancien haut-allemand hring. To harangue, italien aringa, français harangue, discours fait à un cercle, à une assemblée, est le même mot romanisé.

11 arrive parfois que l'instinct populaire de l'étymologie réagit sur ces mots germaniques romanisés, et, après leur avoir arraché leur masque étranger, leur rend une physionomie plus nationale. Ainsi l'allemand Krebs , ancien haut-allemand krebiz, est originairement le même mot que l'anglais crab « crabe». Ce krebiz se rencontre en français dans écrevisse; sous

ment « chargement », easement « soulagement », fiU/Ument « accomplissement », forebodement « pressentiment » .

cette forme étrange, ce mot est revenu en Angleterre, et par une étymologie expéditive on en a fait l'anglais moderne crayfish.

De même filibuster « flibustier » semble dérivé de l'espagnol filibote ou flibote, mais le mot espagnol luimême était une corruption de l'anglais fty-boat « bateau rapide ».

Et de même que les éléments germaniques pénétrèrent dans la langue anglaise à des époques différentes et sous des formes diverses, ainsi le firent aussi les éléments latins. Les mots latins se répandirent en Angleterre à quatre époques et par quatre voies distinctes.

D'abord, par les légions romaines et les colons romains , depuis le temps de la conquête de Jules César, en l'an 55 avant J.-C, jusqu'à la retraite des légions romaines en l'an 412 de notre ère. Alors furent introduits les mots comme colonia = coin; castra == - chester; stratum = street.

Deuxièmement, par les missionnaires et les prêtres chrétiens, depuis l'arrivée de saint Augustin en 597, jusqu'au règne d'Alfred. Les mots de cette période sont, par exemple, candela= candie; kyriake=church; diaconus = deacon; decanus = dean; régula = rule; corona = crown ; disais = disk; uncia = inché

Troisièmement , par la noblesse normande et par les ecclésiastiques et les légistes normands , qui , de-» puis le temps d'Edouard le confesseur, apportèrent en Angleterre un grand nombre de termes latins, soit sous leur forme classique , soit sous leur forme vul^ gaire et romane.

Quatrièmement, par les humanistes, depuis la Re-

naissance jusqu'à nos jours. Ces fréquentes importations de mots latins nous expliquent la coexistence en anglais de termes comme minster et monaslery* Minster a été introduit en anglais par les missionnaires chrétiens, et se trouve, sous sa forme altérée ou anglicisée,, dans les plus anciens documents anglo-saxons. Monastery est le même mot, seulement il a été introduit à une époque plus moderne et il a gardé sa forme plus intacte dans la bouche des savants ou des ecclésiastiques, familiers avec l'idiome latin. De même paragraph est le latin paragraphus, dont on a seulement supprimé la désinence ; piler ow, pylcrafle, et paraf, sont des corruptions populaires du même mot (1). Pareillement le verbe to blâme a été naturalisé en Angleterre par la conquête normande. Le mot latin ou grec original d'où dérivait le français blâmer est resté dans le langage plus cultivé du royaume sous la forme to blasphème. Triumph était un mot latin, usité naturellement dans le langage de l'Église et de l'armée dans tous les pays. Sous sa forme dégradée, la triomphe, ce mot était particulier au français , et fut importé en Angleterre par la noblesse normande ; de là trump, trump card « fc atout » (2).

Dans l'histoire de la langue française , nous pouvons voir le même procédé s'appliquer dans des cas beaucoup plus nombreux. Cette langue abonde en mots latins qui sous des déguisements divers sont entrés à plusieurs reprises dans son vocabulaire. Ils arrivèrent une première fois avec les légions qui s'établirent en Gaule, et dont les dialectes, plus ou moins éloignés du

(4) Voir Promptorium Parvulorum, p. 398.

(2) Trench, On words, p. 156.

latin classique, se substituèrent à l'idiome celtique du pays. Ils furent apportés ensuite par les missionnaires chrétiens; et enfiu nombre d'entre eux furent introduits à diverses époques par les savants des siècles suivants. Le latin sacramentum, dans son acception militaire , devint serment; dans sa signification 'ecclésiastique, il prit la forme de sacrement. Redemptio, usité dans son sens militaire, devint rançon; pris dans son acception religieuse , ce mot conserva la forme moins mutilée de rédemption. Nous trouvons de même acheter et accepter formés de acceptare (1) ; chétif et captif de captivus; chose et cause de causa; façon et faction de factio; frêle et fragile de fragilis; on et homme de homo; Noël et natal de natalis; naïf et natif de nativus; parole et parabole de parabola; penser et peser de pensare. Pension est aussi dérivé de pensum; c'est ainsi qu'en latin expendo est usité dans le sens de dépenser de l'argent, de peser, et de considérer.

Le pronom latin ille existe en français sous deux formes différentes : le pronom il, et l'article défini le. Il va sans dire que Ton ne doit pas pour un instant supposer qu'il y ait jamais eu une ombre de convention pour diviser ille en deux parties, et en réserver une pour le pronom et l'autre pour l'article. Les pronoms il et elle en français, egli et ella en italien, el et ella en espagnol, ne sont que des variétés provinciales de ille et illa. Les mêmes mots, ille et illa, employés comme articles, et étant alors prononcés plus rapidement et sans accent, passèrent graduellement de il, que nous voyons dans l'italien il, à el que nous avons en espa-

(i) Fuchs, p. 125.

gnol; à lo (illum), qui existe en provençal et en italien v (lo spirito); et enfin k le que nous trouvons dans des | dialectes du provençal (1) et en français. j

Gomme il y a certaines lois qui gouvernent le pas- ! sage du latin au français et à l'italien , il est facile de déterminer si un mot comme opéra a été formé sur le sol français, ou si c'est une importation italienne. Le français a invariablement abrégé Va final en è, et change généralement en b ou en v le p qui se trouve dans le corps des mots latins. Il n'en est pas de même en italien. Ainsi le latin apis devient ape en italien, et son diminutif apicula est devenu abeille en français (2). Le latin capillus est l'italien capello, le français cheveu. Ainsi le latin opéra à donné œuvre en français, tandis qu'en italien il est resté opéra (3), espagnol obra.

Il y a en français une classe peu nombreuse de mots que nous ne devons pas passer sous silence, afin de montrer sous combien de déguisements divers les mots se sont glissés dans cette langue à maintes et maintes reprises. Ces mots ne sont ni teutoniques ni romans,

(i) Diez, Romanische Grammaûik, II, p. 35.

(2) Diez, Rom. Gram., I, 177. Il y a des exceptions à cette règle; par exemple, en italien, riva pour ripa, savio pour sapio; et en français, des mots comme vapeur, stupide, capitaine, vieux français chevetain.

(3) Diez, II, 20. Opéra est le pluriel de opus, et non pas une forme féminine de ce même mot. Ces pluriels neutres du latin se sont souvent changés, dans les langues romanes, en substantifs féminins usités au singulier. Ainsi le latin gaudia, pi. neut., est le français joie, fém. sing., l'italien gioja. Un diminutif de joie est le vieux français joel, petit plaisir: d'où l'anglais jewel, le français joyau.

Le latin arma, pluriel neutre, est devenu l'it. et l'esp. arma, le franc, arme.

— folia, — — — l'it. foglia, — feuille.

ve ia t — — — l'it. et l'esp. vêla, — voile.

— batualia, — — — l'it. battaglia, — bataille.

mais forment comme un trait d'union, et représentent un compromis entre ces deux familles. Us ont une apparence latine, mais il serait impossible de les rattacher à la langue de Rome, si nous ne savions pas que les hommes qui parlaient ce latin étaient des Allemands qui pensaient encore en allemand. Si un Allemand parle une langue étrangère, il fait des fautes que ne ferait jamais un Français, et vice versa. Un Allemand parlant anglais dirait facilement to bring a sacrifice^ apporter un sacrifice; il ne viendrait jamais à l'idée d'un Français de se servir de cette Jocution. D'autre part, il arrive souvent qu'un Français, qui parle anglais, dit qu'il ne peut pas attend any longer, au lieu de watt any longer, « attendre plus longtemps » , oubliant que le verbe to attend ne signifie jamais « attendre ». On a entendu des Anglais, voyageant en Allemagne, appeler dans les hôtels Wàchter «guetteur» , quand ils voulaient le garçon qu'ils nomment chez eux waiter; ils ontdéclaréen allemand, lchhabeeinengrossen Geist Sienieder zu klopfen, traduisant mot pour mot leur phrase anglaise / hâve agréât mind to knock y ou down « j'ai bien envie de t'assommer » ; et ils ont annoncé en français, fax changé mon esprit autour de cette tasse de café, en donnant au pied de la lettre la traduction de la phrase anglaise, / hâve changea my mind about this cup of coffee, « j'ai changé d'avis au sujet de, etc. » .

Il se commet sans cesse mille fautes semblables, que les grammairiens appellent des germanismes, des gallicismes ou des anglicismes, et sur lesquelles les maîtres sont constamment obligés d'appeler l'attention de leurs élèves.

Or les Germains qui vinrent se fixer en Italie et en

Gaule, et qui apprirent à s'exprimer tant bien que mal en latin, n'avaient pas de maîtres qui les missent dans la bonne voie. Loin de les corriger, leurs sujets romans faisaient de leur mieux pour comprendre ce jargon latin, et il n'est pas du tout improbable qu'ils poussaient l'envie de plaire et la politesse jusqu'à répéter les fautes faites par leurs maîtres. De cette manière, les phrases qui heurtaient le plus la grammaire et le génie de la langue finissaient, après quelque temps, par avoir cours dans la langue vulgaire.

Aucun Romain n'aurait exprimé l'idée d'entretenir ou d'amuser par intertenere. Ce mot eût été dépourvu de sens pour César ou Cicéron. Mais les Germains étaient habitués à leurs expressions idiomatiques unterhalien, Unterhaltung, et quand ils durent se faire comprendre en latin, ils rendirent unter par inter, halten par tenere 9 et ainsi fut formé l'italien intertenere, le français entretenir, mots qui n'appartiennent ni au latin ni à l'allemand.

Il est sans doute difficile de décider, dans chaque cas individuel, si des mots comme intertenere, pris dans les acceptions que nous venons de citer, furent formés par des Germains parlant en latin mais pensant en allemand, ou si une seule et même métaphore se présenta à l'esprit des peuples romans et germaniques. A première vue il pourrait sembler que le mot français circonstance fut une traduction barbare de l'allemand Umstand, qui exprime la même idée par une métaphore parfaitement identique. Mais si nous consultons la littérature latine de la décadence, nous y trouvons, dans des ouvrages qui n'ont guère pu subir l'influence d'un idiome germanique, le mot

rircumstantia, avec le sens de qualité ou accident, et Quintilien nous apprend (V, 10, 104) que ce mot avait été formé en latin comme équivalent du grec we-

11 est, cependant, certains cas où nous ne pouvons douter que des mois aujourd'hui classiques dans les langues modernes de l'Europe, n'aient été originairement de grossières méprises de Germains qui tâchaient de s'exprimer dans le latin de leurs provinces conquises.

Le futur est appelé en allemand Zukunft, qui signifie « ce qui est à venir » (1). Il n'y a aucun mot semblable dans l'ancien latin, mais ici encore les Germains traduisirent littéralement en lalin leur conception du temps futur, et ainsi fut formé avenir, ce qui est à venir.

Une des nombreuses expressions germaniques pour « malade, indisposé » , est unpass. On dit encore unpàsslich « indisposé » , Unpcisslichkeit « indisposition » . L'expression latine correspondante aurait été xger, au lieu de quoi nous trouvons le provençal malapte, italien malato, français malade. Malapte est le latin maie aptus [jui signifie « impropre », et qui est une traduction, étrangère à l'ancien latin, de unpass. Voici ce qui est arrivé. Dans le principe, male-aptus était une faute tout aussi ^rave en latin , que si un Allemand parlant français prenait unpassend « impropre » dans le sens de unpass a indisposé» , et.qu'il dît « qu'il était impropre » , voulant dire qu'il était indisposé. Mais comme personne

(1) Dans Claus Groth, Fiv nie Leder ton Singn un Beden vxr Schleswig-Holsieen, 1864, tohum, c'est-à-dire «à venir », est usité comme adjectif : a Se kamt tvedder (o tokum Jahr ».

ne s'avisait de reprendre les seigneurs et maîtres allemands, l'expression male-aptus fut tolérée , fut probablement répétée par d'indulgents médecins gallo-romains, et devint, par la suite, un terme usité. 4

Citons encore un mot du même genre, dont il serait impossible d'expliquer la présence en français, en italien et en anglais, autrement que comme un germanisme , comme une bévue commise par des gens qui parlaient en latin, mais qui pensaient en allemand.

Gegend signifie en allemand « région, pays » . C'est un terme consacré, qui signifiait originairement ce qui est devant ou contre nous, ce qui forme l'objet de notre vue. Or cette préposition gegen « contre » devait naturellement être rendue en latin par contra; et les Germains, ne se rappelant pas tout de suite le mot latin regiOj se mirent à traduire leur idée de Gegend, c'està-dire ce qui était devant ou contre, par contratum, ou terra contrata. Ceci devint l'italien contrada, le français contrée, l'anglais country (1).

Et ici, en discutant des mots qui, quoique distincts i primitivement et par leur origine et par leur signification, sont devenus, par la suite des temps, identiques ou presque identiques pour le son, je dois un hommage à un savant dont le nom est surtout célèbre dans les annales des sciences physiques, mais qui mérite aussi une place honorable dans l'histoire de la science * du langage. Dans ses vues sur le langage et sur l'éty- * mologie, le génie de Roger Bacon devançait singuliè- ^ rement son siècle. Il appelait l'étymologie « le discours k

(4) Cf. Max Mùllcr, Ueber deutsche Schattirung romaniseher k ff'orte, dans la Zeitschrift de Kuhn, V, H.

Je saisis cette occasion de dire que je n'ai jamais soutenu l'opinion i

de la vérité» (1), et il est probablement le premier qui ait conçu ridée d'une grammaire comparée. Il s'élève avec la plus grande force contre ceux qui proposaient des dérivations de mots en latin, en grec et en hébreu, sans dûment prendre en considération l'histoire de ces langues. « Brito, dit-il, ose faire venir Gehenna du

qui m'est attribuée par M. Littré (Journal des savants, avril 1856; Histoire de la langue française, 4863, vol. I, p. 94), concernant l'origine des langues romanes. Mon objet avait été d'expliquer certains traits de ces langues, lesquels, à mon avis, seraient inexplicables, si nous regardions le français, l'italien et l'espagnol comme étant purement et simplement des développements secondaires du latin. J'ai essayé de montrer que ces particularités doivent s'expliquer par ce fait , que les populations dans la bouche et dans l'esprit de qui ces dialectes modernes se formèrent et se développèrent, ne se composaient pas uniquement de Romains de l'Italie ou des provinces, mais comprenaient aussi des peuplades qui pensaient en allemand et tâchaient de s'exprimer eu latin. C'est sur cette cause additionnelle de perturbation que j'ai cherché à attirer l'attention, mais sans jamais, pour un seul instant, songer à nier que des influences plus normales se firent sentir, et que des agents plus généralement reconnus furent à l'œuvre dans la formation des dialectes novo-latins, tout autant que dans toutes les autres langues, dont la grammaire passe de ce qu'on appelle l'état synthétique à l'état analytique. Il se peut qu'en voulant mettre cet agent spécial é&as tout son jour, je n'aie pas assez pesé mes expressions; mais si j'avais à énoncer de nouveau mes vues sur l'origine des langues romanes, je ne pourrais pas le faire d'une manière plus claire et plus exacte, qu'en adoptant les termes mêmes de mon éminent critique 3, 97) : « A mon tour, venant, par la série de ces études, à m'occuper du débat ouvert, j'y prends une position intermédiaire, pensant Hue, essentiellement, c'e3t la tradition latine qui domine dans les langues romanes, mais que l'invasion germanique leur a porté un rode coup, et que de ce conflit où elles ont failli succomber, et avec Elles la civilisation, il leur est resté des cicatrices encore apparentes et qui sont, à un certain point de vue, ces nuances germaniques signalées par M. Max Mû lier. »

(1) Roger Bacon, Compendium Studii, cap. 7 (éd. Brewer, p. 449): « Quoniam etymologia est sermo vel ratio veritatis ».

grec ge « terre » et de ennos « profond » , quoique Geherwa soit un mot. hébreu, et ne puisse avoir son origine en grçc (1) » . Comme exemple des mots différents qui, avec le temps, deviennent identiques pour le son , il cite kenon qui se rencontre dans beaucoup de composés bas-latins. Dans cénotaphe « tombeau vide », cèno représente le grec *evoç « vide » . Dans cénobite « moine vivant en communauté » , céno est le grec xoivoç « commun » . Dans encenia « fêtes commémoratives de la dédicace des églises » , etc. , cenia répond au grec Kocivdç « nouveau » , ces fêtes étant destinées à renouveler le souvenir de pieux fondateurs (2). C'est assurément là de l'étymologie qui fait honneur au treizième siècle.

Nul doute que des accidents, comme ceux que nous avons examinés jusqu'à présent, ne soient surtout fré-

(4) Ibid., cap. 7, p. 450. « Brito quidem indignissimus auctoritate, pluries redit in vitium de quo reprebendit Hugutionem et Papiam. Nam cum dicit quod Gehenna dicitur à ge, quod est terra, et ennos, quod est profundum, Hebrœum vocabulum docet oriri ex Graeco; quia ge pro terra est Grœcum, et gehenna est Hebraeum. »

(2) Ibid., cap. 7, p. 457. « Similiter raulta falsa dicuntur cum istis nominibus, cenobium, cenodoxia, encenia, cinomia, scenophagia, et bujusmodi similia. Et est error in simplicibus et compositis, et ignorantia horribilis. Propter quod diligenter considerandum est, quod multa istorum dicuntur a xevw Graeco, sed non omnia. Et sciendum quod cenun, apud nos prolatum uno modo, scribitur apud Graecos tribus modis. Primo per e brève, sicut kenon, et sic est inaneseu vacnum, a quo cenodoxia, quae est vana gloria.... Secundo modo scribitur per diphtbongum ex alpba et iota, sicut kainon, et tune idem est quod novum ; unde encœnia, quod est innovatio vel dedi-

catio, vel nova festa et dedicationes ecclesiarum Tertio modo

scribitur per diphtbongum ex omicron et iota, sicut koinos... Unde dicunt cenon, a quo epicenum, communis generis... Item a cenon, quod est commune, et bios, quod est vita, dicitur cenobium, et cenobitx, quasi communiter viventes. »

quents dans l'histoire moderne du langage, parce que, par suite des migrations des peuples et des convulsions politiques, chaque siècle qui a passé sur la surface ethnologique de l'Europe, a vu se mêler de plus en plus les dialectes des races rapprochées ou éloignées les unes des autres. Mais dans les temps anciens aussi il y a eu des migrations, des guerres, des colonisations, qui produisirent le déplacement et le mélange des diverses couches du langage humain ; et si homogène que nous paraisse la langue littéraire de la Grèce et de Rome chez les auteurs classiques, ces deux langues s'étaient formées, comme se formèrent plus tard le français et l'anglais, par un procédé constant d'absorption et d'appropriation, s'exerçant sur les différents dialectes de l'Italie et de la Grèce. Ce qui est arrivé en français s'était jadis passé en latin. De même que de nos jours la grande masse des Français ne sait plus que paysan et païen n'étaient originairement que de légères variétés dialectales du même mot latin paganus « villageois » , ainsi le Romain employait les deux mots luna « lune » et Lucina « la déesse Lucine » , sans avoir conscience que tous deux dérivaient de la même racine. Dans luna, le c appartenant à la racine lucere « briller » est élidé; non pas par caprice ni par accident, mais par l'effet d'une règle phonétique générale qui exige qu'une gutturale soit omise devant une liquide. Ainsi lumen « lumière » est mis pour lucmen; examen « essaim, troupe » pour exagmen; flamma « flamme » pour flagma, de flagrare « brûler » ; flamen pour flagmen « l'allumeur, le prêtre » (non pas brahmane)) lanio « boucher » , s'il dérive d'une racine qui se rattache à lacerare « mettre en pièces » , est pour lacnio.

Contaminare « contaminer » est certainement dérivé de ce verbe tango « toucher » d'où nous vient contagio «contagion » et integer « intact, entier » . Contaminare était donc originairement contagminare. Dans le fait, cette règle phonétique est bien la même, qui, appliquée aux langues teutoniques, nous explique le changement de l'allemand Nagelen l'anglais nazi « ongle » , de Zagel en tail « queue » , de Hagel en hail « grêle », de Riegel en rail « barre » , de Regen en rain « pluie », de Pflegel en flail « fléau » , de Segel en sail « voile » , et c'est encore la même règle qui nous aide, lorsque nous en faisons l'application au grec et au latin, à découvrir l'identité du grec *ax vY1 « laine » et du latin làna, de ipa^vn « araignée » et de arânea. Quoiqu'un savant comme Cicéron pût être instruit de ce fait que ala « aile » n'est qu'une forme abrégée de amlla « aisselle » (1), pour le Romain ordinaire ces deux mots étaient aussi distincts que le sont païen et paysan pour le Français moderne. Tela « toile » doit, d'après le même principe, être dérivé de texela, et ce dernier mot du verbe texere « tisser » . De même mala « joue » dérive de maxilla « mâchoire » , et vélum « voile » de vexillum, tout ce qui s'agite ou flotte au vent, pavillon, étendard, bannière. Une fois cette règle connue, nous pouvons découvrir dans des formes modernes et altérées comme l'anglais subtle et le français subtil, le même radical latin texere « tisser » que nous avons vu dans tela. De texere fut formé l'adjectif latin subtilis^

(i) « Quomodo cnim vester Axilla Ala factus est nisi fugâliter* vastioris, quam literam etiam e maxillis et taxillis et vexillo et paxillo consuetudo elegans Latini sermonis eyellit. » — Cicéron^ Orat., 45, §153.

ce qui est tissé par-dessous, par une métaphore analogue à celle qui nous fait dire en anglais fine spun qui signifie au propre « filé fin » , et au figuré « délicat, subtil »; ce subtilis s'est réduit au français subtil, à l'anglais subite.

Voici quelques autres mots latins dont la double forme doit être attribuée à l'influence d'une prononciation locale : cors et cohors, nil et nihil, mi et mihi, prendo et prehendo, prudens etprovidens, bruma « solstice d'hiver » et brevissima (sous-ent. dies) « le plus court jour » (1). Pareillement encore susum est pour sursum « vers le haut » , de sub et versum. Il est vrai que sub signifie généralement « sous, au-dessous »; mais comme le grec utco, il est pris aussi dans le sens de « de dessous » , et peut sembler ainsi avoir deux significations diamétralement opposées l'une à l'autre, en bas et en haut. Submittere signifie « mettre au-dessous, soumettre » ; sublevare « lever de dessous, exhausser » . SummuSy superlatif de sub, tî7caToç superlatif de û7ro, ne signifient pas « le plus bas », mais « le plus haut » (2). Comme sub -versum se change en sursum et susum 9 ainsi retroversum devient retrorsum, retrosum et rur~ sum. Proversum se transforme en prorsum, originairement « en avant, directement »; de là oratio prosa, le langage libre qui va tout droit devant soi « la prose » , que l'on oppose ainsi à oratio vi?icta, le langage entravé ou lié à la mesure, « la poésie » (3).

Or, de même que nous considérons Téolien et le

(1) Pott, Etymologische Forsvàungen, I> p. 645*

(2) Les mots sanscrits upa et uparî correspondent à 0™ et ùra'p eh grec, à sub et super en latin* à uf et ufar en gothique.

(3) Quint* 9, 4, h Oratio alia vincta atqiic contexta, alia soluta. »

dorien, l'ionien et l'attique, comme des dialectes d'une seule et même langue, et que nous découvrons dans les langues romanes de simples variétés du latin, et dans le Scandinave, le haut-allemand et le bas-allemand, seulement trois rameaux d'un seul et même tronc, ainsi nous devons apprendre à regarder le grec et le latin, le teutonique et le celtique, le slave, le sanscrit et l'ancien perse, comme autant de variétés d'un seul et même type originel de langage, variétés qui ont fini par être fixées comme étant les organes classiques de la littérature du monde. En nous plaçant à ce point de vue, nous serons à même de comprendre que ce qui arrive dans les temps modernes est arrivé aux époques anciennes de l'histoire du langage. Le même mot, seulement avec de légères variations dialectales, existe en grec, en latin, en gothique et en sanscrit, et des vocables qui, à première vue, paraissent entièrement différents, ne sont pas séparés par des différences plus profondes que celle qui distingue un mot italien du mot congénère en français. A l'œil nu, il y a bien peu de ressemblance entre peu et feather, tous deux signifiant « plume », mais si on les place sous la loupe de la grammaire comparée, on découvre dans les deux mots exactement la même structure. Tous deux dérivent d'une racine pat, qui signifie en sanscrit « voler» , et qui se reconnaît facilement dans nfropai « je vole ». De cette racine, au moyen du suffixe instrumental tra, on a formé en sanscrit le mot pat-tra, ou pata-ti% signifiant l'instrument du vol, une aile, ou une plume. De cette même racine on tira un autre substantif, qui eut cours dans le dialecte latin du langage aryen; c'est patna ou peina, signifiant également un instru-

SIXIÈME LEÇQN. , > i : 399

nient du vol, ui*e plume. Ce mot peina s'est qhangQ en penna^ changement qui ue repose pas seulement sur des analogies phonétiques, mais qui nous est confirmé par Festus, lequel donne la ; forme italienne intermédiaire , pesna (1)> Le dialecte teutoaiqnq gapda le même dérivé que nous avons vu en saascrit,. mais modifia sa prononciation en substituant , selon la règle, des aspirées aux ténues. Ainsi pair a dut être changé enphathra } dans lequel il nous est facile de reconnaîtra l'anglais feafher. Il est donc bien établi que pm et feather ; issus h l'un d'une source latine, l'autre; d' uns source teutonique, sont de simples variétés phonétique^ du même mot, parfaitement analogues à ces doublets que nous avons indiqués en latin, que nous avons vus en beaucoup plus grand nombre en français, et qui donnent non-seulement le charme de la variété, mais encore la force d'une minutieuse exactitude à la langue de Chaucer, de Shakespeare et de M il ton. ..-..<■ ^ r >>

3. Des mots différents prennent la même forme dam des langues différentes. . , .

Nous avons examiné en détail deux des proposition^ qui servent à prouver que dans l'étymolpgie scienAi-r fique l'identité d'origine ne dépend en aucune façqi) de l'identité de son ou de signification. Si les mot§ pouvaient conserver perpétuellement leur son et leur sens originels, le langage n'aurait aucune histoire;,, il n'y aurait pas eu de confusion des langues, et nqus»

(i) Cf. le grec 'ipcT^o;, le latin resmus et remus « ïamé'V. TtWèitnos se rencontre dans l'inscription de la Colonne rosttalèi ; • ■*• y I. 23

parlerions encore comme parlaient nos premiers ancêtres. Mais il est de la nature même du langage de se développer et de changer, et à moins de pouvoir découvrir les règles de ce changement et les lois de ce développement, nous ne réussirons jamais à faire remonter à leur source originelle et à leur signification première les innombrables formations du langage humain, répandues, avec une variété infinie, dans tous les villages, dans toutes les villes, dans tous les pays et dans tous les continents de notre globe. Les éléments radicaux du langage sont si extrêmement peu nombreux, et les mots qui composent les dialectes du genre humain sont en quantité si incalculable, que s'il n'avait pas été possible de rendre les nuances les plus insensibles de la pensée humaine par les plus légères différences de dérivation ou de prononciation, jamais nous ne pourrions comprendre comment une œuvre aussi colossale aurait pu être élevée avec d'aussi minces matériaux. L'étymologie est la science des mutations des mots : loin donc de nous attendre à trouver l'identité ou même la ressemblance de son dans la forme extérieure d'un mot aujourd'hui usité en anglais et que nous trouvons employé par les poètes du Véda, nous devrions au contraire être constamment sur nos gardes contre toute étymologie qui voudrait nous faire croire que certains mots qui se rencontrent en français existaient exactement sous la même forme en latin, ou que tel mot latin se trouve en grec ou en sanscrit sans qu'une seule de ses lettres soit changée. S'il y a quelque vérité dans les lois qui régissent l'évolution du langage, nous pouvons poser comme principe certain que des mots qui ont identiquement le

même son en anglais et en sanscrit ne peuvent pas être les mêmes mots. Et ceci nous conduit à notre troisième proposition. Il arrive parfois que dans des langues différentes, qui sont ou qui ne sont pas apparentées les unes aux autres, il se rencontre certains mots qui ont identiquement le même son et une certaine ressemblance de signification. Ces mots, dont les anciens étymologistes s'emparaient avidement, comme offrant la plus sûre confirmation de leurs théories, sont aujourd'hui regardés avec une défiance bien fondée. Souvent, par exemple, on essaye de rapprocher des mots hébreux de mots des langues aryennes. Si dans ces rapprochements on a dûment égard à l'immense distance qui sépare* les langues sémitiques des langues aryennes, ces tentatives sont dignes de tout éloge. Mais si les savants, au lieu de se contenter de signaler les faibles ressemblances qu'ils peuvent découvrir dans les éléments les plus rudimentaires et les plus généraux de ces langues, s'imaginent trouver des cas isolés de parfaite conformité au milieu de la disparité générale de la grammaire et du dictionnaire aryens et de la grammaire et du dictionnaire sémitiques, ces savants se mettent en dehors du terrain scientifique et ne méritent plus que le blâme.

Vu l'immense nombre des mots qui pourraient être formés en mêlant librement les vingt-cinq lettres de notre alphabet, il est surprenant que, dans des langues appartenant à des familles complètement différentes, les mêmes idées soient jamais exprimées parles mêmes mots ou par des mots qui se ressemblent beaucoup. Afin de prouver quelque degré de parenté entre les langues polynésiennes et aryennes, le docteur Rae cite

$56 LEÇONS SDR U SfClipÇE DU LANGAGE.

le tahilieu pura « flamber » , et d^uas le dialecte de la Nouvelle-Zélande kapurç, a fqu », comme ressemblant au grec içup « feu » . .11 compare le polynésien oq «lever du soleil i» avec ifa, le hawaïen mauna avec j^ro, le. hawaïen £fo << il a vu» ou « connu » avec le sanscrit WffA « voir » , nwoao « je pense » avec le sanscrit manu penser » , noo « j'aperçois » et noo-noo « sage » avec le sanscrit /n4 « connaître ? , 0W0 ou orelo a discours continua wecoratio, kala «je proclame» avec le grec xo&eïv « appelçr» , kalanga discours continu» avec harangue, kani et kakani « chanter » avec canp, mêle «.poëme chanté » avec [/ixp; (1)..

. 11 serait facile d'ajouter à cette liste de nombreux exemples du même genre. Ainsi, dans la langue cafre, on serait aussi peu fondé à rapprocher beta « battre » de l'anglais tç> beat* tyelo « raconter » de l'anglais (0 tfiUyVkofo « creux » de l'anglais hollow (2)-

En grec moderne, œil se dit (jucti, corruption de opt.(jwtTvov; en polynésien, œil se dit mata, et, en lithuanien, matou signifie « voir » .

Et ce qui est vrai de langues qui, dans le sens ordinaire du mot, ne sont nullement apparentées, comme, par exemple, l'hébreu et l'anglais, ou le hawaïen et le grec, s'applique avec non moins de force aux langues congénères. Ici, également, une complète identité de son, dans des mots appartenant à des dialectes diffé-

(1) Voir MaxMûller, Turanian languages, p. *5 et suW. Cf. aussi la critique approfondie que Potta faite de cetouvrage.dans le journal de la Deutsche Morgenlândische Gesellschaft, IX, 430. Le même auteur a réuni plusieurs autres rencontres accidentelles de mots dans ses Etymoloç/iscfie Forschungen, II, 430.

(?) Appleyard, Kafir language, p. 3.

rente, est toujours suspecte. Aucun linguiste de nos jours n'oserait rapprocher l'anglais to léok « regarder » du sanscrit lokayati, ni to speed « sehàtér» du gtec <xireo$o>, ni to catt « appeler» dexatatv, ni cari «spin» de cura. Le son anglais de i qui, dans la langue an* glaise, signifie « œil » (eye), est employé en allemand dans le sens de « œuf » ; et il ne serait pas déraisonnable de prendre ces deux mots comme exprimant la rondeur, et de supposer que, dans un cas, cette iidép fut appliquée à l'œuf, et dans l'autre, à l'œil. MaâsH faut faire remonter l'anglais eye à l'anglo-saxon èége i gothique augô r allemand Auge, mots qui se rattachent au sanscrit akshi, latin oculus, grec foce; tandis que l'allemand Ei, dont le pluriel esteigir en ancien haut* allemand, est identique avec l'anglais egg 9 latin owtm, grec wFov, et a peut-être quelque affinité avec avis «oiseau». Ce mot anglo-saxon eâge «œil » s'qst. rér duit à y dans daisy «pâquerette)) (littéralement: «œil du jour »), et à ow dans window « fenêtre » (littéralement « œil ou ouverture pour le vent »), en supposant que window soit l'ancien norrois vindauga, suédois vindôga, vieil anglais windor(l). En gothique, fenêtre se dit augadauro, en anglo-saxon eâgduru> littéralement « porte pour l'œil » < Dans island « île » (que l'on devrait écrire, comme on le prononce, iiand) la première partie du mot n'est ni egg ni eye, mais une altération du gothique ahva, c'est-à-dire aqua « eau*; de là l'anglo-saxon eéland, ancien norrois aland «terre dans l'eau ». » . ■>*.

Que peut-il y avoir de plus tentant que de faire

(i) Grimm, Deutsche Grammatlk, 11, pp. 493, 4*1. '^ ^

venir l'expression anglaise on the whole « en général, en résumé » du grec xa8' oXov (même sens) d'où vient catholique? Buttmann dans son Lexilogus ne suppose pas que l'on puisse douter de l'identité du grec oXoç et des mots anglais haie « bien portant » et whole « entier » que nous trouvons aussi dans l'anglais wholesome «sain». De nos jours, un apprenti étymologiste n'a qu'à se référer à la loi de Grimm, pour savoir qu'il doit rejeter cette identification comme impossible. Tout d'abord, whole, dans le sens de « sain » , est réellement le même mot que haie. Tous deux existent en anglo-saxon sous la forme hdl, gothique hail, allemand heil (1). Or, une aspirée initiale en anglo-saxon ou en gothique présuppose une ténue en grec, et, par conséquent, si ce même mot existait en grec, il faudrait nécessairement qu'il s'y trouvât sous la forme xoXoç et non pas o\o$.

Dans 0X0; l'esprit rude présuppose un s primitif en sanscrit et en latin, et c'est pourquoi on a eu raison d'identifier oXoç avec le sanscrit sarva et les mots latins salvus et sollus, dans sollers, sollemnis, solliferreus, etc. (2).

Il n'y a peut-être pas d'étymologie aussi généralement acceptée que celle qui dérive God « Dieu » de good « bon » . En danois, bon se dit god, mais l'identité de son entre l'anglais God et le danois god est purement accidentelle; les deux mots sont distincts, et sont restés distincts dans tous les dialectes de la famille teutonique. Comme en anglais nous avons God et

(1) Grimm, Deutsche Grammatik, I, pp. 389, 394.

(2) Pott, Etymol. Forschungen, I, 774, et suiv. « Sollum Oscy totum et solidum significat. » — Festus.

good, de même, nous avons en anglo-saxon God et gôd, en gothique Guth et god, en ancien haut-allemand Coi et cuot, en allemand Gott et gut, en danois Gud et god, en hollandais God et #wrf. Quoiqu'il nous soit impossible de donner une étymologie satisfaisante soit de God soit de good, il est clair que deux mots qui se trouvent ainsi dans tous ces dialectes sur deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais, ne sauraient être rattachés à un point commun. 11 semble fort probable que God était un vieux nom païen de la divinité, et pour un tel nom le sens étymologique supposé, c'est-à-dire « bon » , serait beaucoup trop moderne, trop abstrait, trop chrétien (1). De fait, on trouve £r0c5 dans l'ancien norrois avec le sens de «image sculptée, idole», et ce mot est alors du neutre, tandis que le nom masculin Gu$ signifie « Dieu » en cette même langue. Lorsque, après leur conversion au christianisme, les races teutoniques se servirent de God comme nom du vrai Dieu, de même que les nations romanes conservèrent leur vieux mot païen Deus, nous trouvons qu'on forma en ancien haut-allemand un nouveau nom pour désigner les faux dieux ou les idoles. On les nomma apcot, comme si l'on avait voulu dire ex-dieux. Le mot allemand moderne pour idole, Gôtze, n'est qu'une forme modifiée de God, et le composé Oelgôtze, usité dans le même sens, semble bien réellement se rapporter à d'anciennes idoles de pierre, devant lesquelles, dans le vieux temps, on allumait des lampes, et l'on brûlait de l'encens. Luther, en

(1) Dans le langage des bohémiens ou tziganes, devel, signifiant « Dieu », a de l'affinité avec le sanscrit deva. Kuhn, Beitrâge, I, p. 147. Vott,Die Zigeuncr, 11, p. 3ii.

tipdufraftt ce passage du Deutéronome, « et vous çtbattr^z t les im^es, sijuiptèes d$ leurs dieux*, emploie l'expressipa die Goizen titrer Goifer.

Ce qui arrive -ainsi daa$^ des dialectes différents peut aussi . avoir lie» dans une seule et ; même laïlgue; ?et qpci^ow jnboe à conférer notre quatrième et-deiv mère: proposition. ;;ï .■,•,.;-•! .:■ ■.-.,-.;- iy. ■■■.:.>•{*.

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/ Les; n*ême$i «causes qui font que des mois parfaitement distincts dans l'origine, prennent entièrement; ouibiempey de chose près, .le. même son en anglais et» en . allemand , peuvent produire une -, convergence semblable. «ntre< deux mots différents d'une seule et même langue. Il y a plus, si nous tenons compte dès particularités de prononciation et de grammaire, dans chaque délecte , il est présuraable qu'une parfaite identité de ;spn dans deux mots d'origine distincte, se présentera plus souvent dans une même langue que dans des idiomes différents. De là il semblerait s'ensuivre aussi que ces exemples de convergenca verbale doivent être plus fréquents dans les langues modernes que dans les langues anciennes; car ce n'est que par le travail constant de, la corruption phonétique, et par ce frottement perpétuel qui use les vives arêtes des mots, que nous pouvons expliquer cette assimilation verbale. Nombre de mots latins diffèrent seulement parleurs terminaisons; ces terminaisons furent généralement omises dans les dialectes romans modernes,

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et il en résulta que ces roots ne pouvaient plus être distingués par le son. Il y a en latin Tadjectif noms, et le nom numéral novem; après la chute de la terminaison, il est resté des deux mots le français neuf. L'adjectif possessif tfttim et le substantif sonum ont été réduits à une même forme, son. C'est ainsi que tuum et tonum sont devenus ton. Le substantif feu est le latin focus; l'adjectif feu n'est pas proprement du latin, ou, du moins, il a été dérivé du latin de la manière la plus barbare. De même que nous trouvons en espagnol so~ mos, sois, son, ce sois étant un barbarisme pour représenter le latin estis; et que dans cette même langue on a formé un gérondif siendo qui semblerait présupposer une forme latine barbare, essendo, ainsi il se peut qu'on ait dérivé un participe passé fuitus du parfait fui, et que ce participe ait donné plus tard naissance à l'adjectif feu. Aussi écrit-on en français feu la reine, et la feue reine.

Il arrive parfois que trois mots latins sont absorbés en un seul son français. Le son de mer exprime en français trois idées distinctes : mer, mère et maire. Or supposons que le français n'eût jamais été écrit, et qu'un dictionnaire de cette langue dût être rédigé pour la première fois par des missionnaires envoyés à Paris de la Nouvelle-Zélande, le mot mer n'y figurerait-il pas avec trois significations distinctes, aussi diverses que lès acceptions que nous voyons souvent réunies en un seul article dans quelques-uns de nos vieux dictionnaires grecs et latins? Il est certain qu'un des avantages de l'orthographe fondée sur l'étymologie, c'est que de cette manière la distinction entre des mots comme mer, mère et maire, est aussitôt et nette-

ment marquée pour les yeux; pourtant si ces mots ne produisent aucune confusion dans le cours d'une conversation rapide , ils ne causeraient guère plus de perplexité à la lecture , quand même ils seraient écrits, comme ils se prononcent, tous 4es trois de la même manière.

Il y a des cas où quatre et cinq mots, tous d'origine latine, se sont fondus en un seul son français. Ver est le latin verrnis, vers le latin versus , verre le latin vitrum, vert le latin viridis, vair le latin varias. Il n'y a qu'une faible différence de prononciation entre mai le latin majus, mais le latin magis, mes le latin met, et maie, huche à pétrir le pain, peut-être le latin mactra. On prononce absolument de la même manière sang de sanguis, cent de centum, sans de sine, sent de sentit, et s'en (comme dans s'en aller) de inde.

Là où l'orthographe est la même, comme par exemple dans louer, faire un éloge, et louer, donner à louage, on a quelquefois essayé de montrer que la seconde acception était dérivée de la première, et que la double signification de louer vient de ce qu'un propriétaire fait valoir les avantages de ce qu'il veut donner en location. Pareillement on a cherché à rattacher l'adjectif fin au substantif, en disant que l'extrémité d'un objet en est souvent la partie la plus mince, la \Ausfine. Dans le premier cas, nous savons que deux mots latins différents sont représentés par le français louer; ce sont les verbes laudare et locare. Dans l'autre cas, nous avons à constater une seconde cause de la confusion des mots en français. Deux mots, l'un d'origine latine, l'autre d'origine germanique, se sont rencontrés sur le terrain neutre de la France, et après s'être dé-

pouillés de leur costume national, ne purent plus être distingués l'un de l'autre. Le même fait s'est produit pour le verbe causer. Dans l'un de ses deux sens, c'est le verbe latin causare; dans l'autre, c'est l'ancien allemand chôsôn, l'allemand moderne kosen « converser » . Comme le français ne fait pas seulement des emprunts & l'allemand , mais aussi au grec , nous n'avons pas lieu d'être surpris, si dans un page nous rencontrons le grec irai&ov « petit enfant ou esclave » , tandis qu'une page est le latin pagina.

Il y a cependant des cas où des mots français, italiens et espagnols, tout en ayant pris en apparence des significations entièrement hétérogènes, doivent être rapportés à une seule et même origine. Voler, se soutenir en l'air par le moyen des ailes, est clairement le latin volare; mais voler, dérober, semblerait à première vue demander une étymologie différente. Cependant il n'y a aucun mot simple , ni en latin, en celtique, en grec, ni en allemand, d'où il serait possible de dériver voler, dans le sens de dérober. Or comme nous avons observé que bien souvent un même mot latin, par un changement graduel de la prononciation, a produit deux mots français distincts, nous devons admettre ici un dédoublement semblable causé par un changement graduel de la signification. Nous ne pouvons, bien entendu, nous contenter de recourir à une supposition purement gratuite , et dire qu'un larron a été appelé volator, voleur, parce que, quand il est découvert, il s'envole, en quelque sorte, loin de ceux qui le poursuivent. Mais nous savons qu'en vieux 'français voler se dit embler, ce qui est le bas-latin imbulare, qu'on rencontre, par exemple, dans la loi sa-

364 LEÇONS SUJl &A SCŒKCE DU LANGAGE.

ltque. Cet imbulare est le latin, invoiare, qui se disait d'oiseaux qui s'abattent (1), d'hommes et. de femmes qui, dans leur colère» se jettent les uns sur les i autres (2), de soldats qui fondent sur l'ennemi (3), et de voleurs qui s'élancent pour saisir une ehose qui* ne leur appartient pas (4). Ce même mot mvokre est pris, en italien, dans le sens de « dérober » , et dans le dialecte florentin on le prononce imbolare, comme le français embler. C'est ce verbe invoiare, avec le sens de «saisir », qui devint par un. abrègement le français voler. Voler a donc signifié originairement non pas s'envoler, mais « voler sur » , comme le latin impetus «assaut » est dérivé de la racine pat qui signifie en sanscrit « voler », et d'où nous avons dérivé pennati fealher. Un dictionnaire complet des mots français de ce genre a été publié par M. E. Zlatagorskoi, sous ce ' titre Essai et un Dictionnaire des Homonymes de la Langue franc aise ( Leipsick , 4862), et Ton pourrait composer pour l'anglais un dictionnaire semblable. Car en anglais nous trouvons aussi des mots romans d'origine différente qui sont devenus identiques pour la forme , et nous trouvons en outre des mots saxons pour lesquels le même fait s'est produit; il n'est

(1) « Neque enim debent (aves) ipsis nidis invoiare; ne, dum adsiliunt, pedibus ova confringant. » — Col. 8, 3, 5.

(2) « Vix me contineo, quininvolem in capillum, monstrum. » — Ter. Eun., 5, 2, 20.

(3) « Adeoque improvisi castra invôlavere. » — Tac. Hist., 4, 33.

(4) « Remitte palliom mihi meum quod involasti ». — Cat. 25,6. Ces passages sont pris dans le Dictionnaire latin-anglai$ de.White

et Ridelle, ouvrage qui mérite les plus grands éloges pour le soin judicieux avec lequel les sens des mots ont été coordonnés, et tous les articles pour ainsi dire édifiés étage par étage.

néme pas rare de rencontrer des mots d'origine axonne dont la forme est devenue identiquement la néme que celle de mots qui sont d'origine romane. Voici un certain nombre d'exemples :

to Now

anglo-saxon blâwan «souffler».

to blaw

— blôwian «fleurir».

to cleave

— clifian « s'attacher ».

to cleave

— dû fan « fendre ».

a kauth

— ha/uo a faucon », allein. HabichL

to hawh

allemand . hôhen « colporter ».

to last

anglo-saxon gelmtan <c durer ».

last

— latost « dernier ».

lait

— hlsest « charge ».

last

— last « forme (de cordonnier) ».

tolie

— licgan « se reposer ».

to lie

— leogan « mentir » .

ear

— eàre «r oreille », latin auris.

ear

-— eàr « épi de blé », gothiquç aks,

[allemand Aekrt.

Count a comte » latin cornes.

to count « compter » — computare.

to

repair « réparer » — reparare

to repair « se rendre » — repair tare.

tense « temps d'un verbe » — tempus.

tense « tendu » — tensus.

vice « vice » — vitiufn.

vice « vice adv. » — vice.

Corn

anglo-saxon corn « blé ». • :

corn

latin cornu « cor ».

sage

anglo-saxon salwige « sauge ».

sage

latin sapiens « sage ».

to see

anglo-saxon seohan m voir ».

a seé

latin sedes « siège » (épiscopal).

scale

anglo-saxon scalu « plateau « (d'une balance).

scale

-*• scealu « écaille » (de poisson).

scale

latin scala « échelle ».

sound

anglo-saxon sund « sain »

sound anglo-saxon Svnd « mer, détroit ».

sound latin sonus a son ». *'

sotmd — subundare « sonder » (1).

Quoique le nombre de ces mots équivoques doive aller en croissant, ainsi que je l'ai déjà dit, avec les progrès de la corruption phonétique, cependant il se rencontre aussi de ces mots dans les langues que nous ayons coutume d'appeler anciennes. A quelque haute antiquité que ces langues remontent, il n'est aucune d'entre elles où l'œil de l'observateur pénétrant ne découvre la preuve qu'elles ont existé bien antérieurement à l'époque la plus ancienne où il lui soit donné de les connaître. En latin, en grec, et même en sanscrit, l'altération phonétique s'est fait sentir, polissant l'âpreté primitive du langage, et produisant de temps à autre exactement les mêmes effets que nous venons d'étudier en français et en anglais. Ainsi, le latin est n'est pas seulement le sanscrit asti, le grec é<m, il représente aussi le latin edit « il mange » . Or, comme en allemand ist a également ces deux significations, qu'on distingue cependant par une orthographe différente, on a pris de grandes peines pour prouver que le verbe substantif fut dérivé d'un verbe qui signifiait originairement « manger » , l'acte de manger étant supposé avoir été l'affirmation la plus naturelle de notre existence.

Le grec toç signifie à la fois « flèche » et « poison » , et ici encore on a voulu dériver soit flèche de poison,

(1) Voir de longues listes de mots semblables dans Màtzner, Eng* lische Grammatik, I, p. 187; Koch, Historische Grammatik der englischen Sprache, l, p. 223*J

soit poison de v flèche (1). Quoique ces deux mots se rencontrent dans le grec de l'époque la plus ancienne, ils sont néanmoins l'un et l'autre des modifications secondaires de deux mots primitivement distincts , ainsi que nous pouvons le voir en nous référant au sanscrit, où flèche se dit ishu, tandis que poison se dit visha, le latin virus. C'est par l'influence de deux lois phonétiques (l'une permettant la chute d'une sifflante entre deux voyelles, l'autre permettant d'élider le v initial, appelé aussi digamma), que visha et ishu ont convergé vers le grec îo'ç.

Il y a en sanscrit trois racines qui prennent en grec une seule et même forme , et qu'il serait presque impossible de distinguer, n'était la lumière que répandent sur elles les idiomes congénères. Nah, en sanscrit, signifie « lier, réunir »; snu, en sanscrit, signifie « flotter » ou « nager»; nos, en sanscrit, signifie « venir » . Ces trois racines revêtent en grec la forme

New, fut. vtfcw (sanscrit NAH), signifie « filer » , originairement « réunir » ; c'est l'allemand nàhen « coudre » , latin nere. Ici nous, nous n'avons à remarquer que la perte de l'aspirée primitive h, qui reparaît cependant dans le verbe grec vyïÔco « je file », et dont l'existence antérieure peut aussi être découverte en latin, où le c de necto « nouer » présuppose la gutturale primitive h.

SNU, snauti, « courir » , existe en grec sous la forme

(1) Il y a à faire ici un rapprochement curieux : c'est qu'on observe ce même rapport de son et de sens entre les mots to'Çov « arc » et rcguu'v « poison pour empoisonner les flèches » (d'où l'anglais intoxication « ivresse »).

v£0). Ce veo> est pour ov&Fu. S est élidé comme ixixfo; pour <r(iiiXfoç (1), et le digamma disparaît, selon l'habitude, entre deux voyelles. Il reparaît, toutefois, dès qu'il ue se trouve plus dans cette position. De laie futur veuaopLou, et l'aoriste eveuca. De cette racine, ou plutôt de la racine encore plus simple et plus primitive, nu, les nations aryennes ont tiré leur terme pour navire, originairement 4e nageur : sanscrit nous* rdm; grec vauç. vvxfe; latin navis. C'est de cette même racine que viennent encore les noms de la neige , gotmque maivs, latin nix, nivis, comme vivo, vixi(2). Des formes secondaires de nu ou snu sont le causatif sanscrit mvayati, et la forme latine correspondante nare qui a donné ensuite natare. Par l'addition d'une gutturale, nous obtenons le grec vrfyw « je nage », d'où vriaoç « lie », et Na£oç « l'.Ile ». L'allemand Nachen « barque » montre aussi la même tendance à remplacer le v final par une gutturale.

La troisième racine est le sanscrit NAS « venir», le védique nasati. Ici nous n'avons qu'à appliquer la loi euphonique du grec, laquelle exige l'élision duc entre deux voyelles; et de même que notre précédente règle concernant le digamma a réduit veFwàvew, cette loi euphonique réduira la forme originelle vé™ au même vfo>. Et de même que dans le cas précédent, la cause étant enlevée l'effet a disparu aussi, c'est-à-dire que le digamma a reparu dès qu'il s'est trouvé suivi d'une consonne , de même ici le <j remonte à la sur-

{{) Cf. Mehlhorn, §54. Aussi ^aXXw, fallu; ^0770^ fungus. Festus cite en latin smitto et mitto, stritavus et tritavus.

(2) C'est-à-dire que nivis est pour ni(g)vi$ comme vivo est pour vi[g)vo. [Tr.1

face quand une consonne le suit, ainsi que nous le voyons dans voVroç « retour », de vtfsoftai.

Si maintenant nous avons établi que la vraie étymologie n'a rien à faire avec le son, quelle autre méthode doit être suivie pour démontrer qu'une dérivation donnée pour un mot est véritable et certaine? Notre réponse, la voici : c'est qu'il faut découvrir les lois qui règlent les changements des lettres. Si c'était par pur accident que le mot primitif pour larme prit en sanscrit la forme a&ru, en grec la forme Sa'xpu, en latin la forme îacruma, en gothique la forme tagr, vouloir faire de l'étymologie une science serait rêver l'impossible. Mais cela n'est pas. Malgré l'apparente dissemblance de l'anglais tear et du français larme, il n'est point, sur la longue route qui mène de l'un à l'autre de ces deux extrêmes , un seul pouce de terrain que la philologie comparée ne rende ferme et solide sous les pas du linguiste. Nous croyons donc , jusqu'à ce que le contraire nous soit prouvé-, que l'ordre et la loi président au développement du langage comme au développement de toutes les autres productions de la nature, et que les changements que nous observons dans l'histoire du langage humain ne résultent pas du hasard, mais obéissent à des lois générales qu'il est possible de déterminer.

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