‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 11 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

de combattre l’assertion de Locke : — « Je vais vous donner, dit-il, deux mots, et je vous demanderai de les réduire à des mots primitifs qui expriment des idées sensibles. Prenez le mot je ou moi. Ce mot, au moins dans toutes les langues qui me sont connues, est irréductible, indécomposable, primitif; et il n’exprime aucune idée sensible, il ne représente rien que le sens que l’intelligence y attache ; c’est un pur, un véritable signe, sans nul rapport à aucune idée sensible. Le mot être est exactement dans le même cas ; il est primitif, et tout intellectuel. Je ne sache aucune langue où le mot français être soit exprimé par un mot correspondant qui représente une idée sensible; donc il n’est point vrai que toutes les racines du langage soient, en dernière analyse, des signes d’idées sensibles. »

11 faut reconnaître que le français-^e, qui est le sanscrit ahxim, est un mot d’étymologie douteuse. Il appartient aux plus anciennes formations du langage aryen, et il n’y a rien de surprenant à ce que les matériaux dont ce mot fut formé aient disparu, môme en sanscrit. Nous pouvons, en anglais, expliquer des mots tel que myself, ou your honour, mais , avec les ressources fournies par l’anglais seul, ce serait en vain que nous essayerions d’analyser les pronoms /, thou, et ke.

Il en est de même pour le sanscrit aham, qui a descendu le courant du langage depuis des âges si reculés, qu’auprès d’eux les Védas ne datent, pour ainsi dire, que d’hier. Mais quoique l’étymologie à'aham soit incertaine, aucun savant n’a jamais douté que ce mot, comme tous les autres, ne doive avoir une éty-

QUATRIÈME LEÇON

mologie, et être dérivé d’une racine soit attributive, soit démonstrative. Ceux qui veulent tirer aham d’une racine attributive, ont songé à la racine ah « respirer, parler ». (1). Ceux qui veulent le faire venir d’une racine démonstrative, nous renvoient au védique .y/ia, le sanscrit plus moderne ha « celui-ci » , employé comme le grec hôde. Dans une leçon précédente nous avons vu comment le pronom de la première personne est exprimé en chinois, et encore que des expressions comme « serviteur dit » , au lieu de « je dis » (2),

(1) Dans mon Histoire de la littérature sanscrite, p. 21, j’ai

pensé qu’il était possible de rattacher ah-am au sanscrit Aha « je dis », grec l, latin ajo et nego, et même au gothique ahma { pour agma) «esprit», mais je ne le pense plus aujourd’hui. Je ne me rends pas non plus à l’opinion de Benfey {Sanskrit grammatik, § 773), qui dérive akatn de la racine pronominale gha avec un a prosthétique. C’.est un mot qui, pour le présent, doit rester sans généalogie. ' .

(2) [Tome 1*% page 39 de la traduction française. Dès que M. Max Müllcr eut publié en Angleterre son Cours de 1863, l’éminent sinologue M. Stanislas Julien voulut bien lui faire remarquer, dans cette partie de scs Leçons, une omission qui ne pourrait qu’induire les lecteurs en erreur. L’emploi des mots koua-jin, tch’in, etc., au lieu du pronom ngo « je » , n’est pas d'un usage général, et n’a lieu que dans certains cas particuliers que M. Stanislas Julien a énumérés comme il suit :

« Dans la haute antiquité, les reguli (princes feudataires) employaient seuls Teiprcssion kouà-jin (l’homme de peu de vertu

c’est ainsi que les commentaires chinois l’expliquent).

« Tch'in (sujet) est employé par un ministre parlant à l’empereur, ou par un homme du peuple ou un magistrat parlant à un régulas.

« Aprèsf/i’sié, il faudra supprimer le mot voleur. Le mot signifie ordinairement furari, mais jamais fur, voleur.

« Dans le cas particulier dont il s’agit, il signifie (dit Morrison, üict. chin., part. H, n» 10696) : private, applied b y persans to their own thoughts, sentiment or sentiments, denoling thntsuch is their private or humble opinion.

« Le mot yû (simple, ignorant) n’est guère employé que par les

puissent nous sembler modernes et artificielles, elles ne le sont pas en chinois, et elles nous montrent, en tout cas, que même une idée aussi incolore que je peut rencontrer des signes assez pâles et assez ternes pour l’exprimer (1).

Quant au verbe être, le cas est différent. C’est le latin esse, changé en essere et contracté (2). La racine en est donc as, qui, dans toutes les langues aryennes, a fourni la matière du verbe auxiliaire. Il est vrai que.

commentateurs lorsqu’ils font une observation; la formule ordinaire est ^-ng'an ( l’ignorant remarque ou fait remarquer).

« Les reguli se désignent encore par kou, l'orphelin, pou-ko, non bonus.

« Lorsqu'on parle à quelqu'un, on remplace élégamment le pronom ngà par des expressions modestes, ou extrêmement humbles, par exemple, siao-jou, le petit lettré, U, le frère .cadet, même en parlant à un homme plus jeune que soi. Pour dire vous à quelqu’un on dira hiong ^mon frère aîné) même lorsque cette personne est plus jeune. On déprécie et l'on rabaisse tout ce qui nous appartient, et l'un rehausse ce qu i appartient aux autres. On dit pi-iiu, ma pauvre maison, tsien-sing, mon vil nom de famille; on dit par contre kaosing, le haut nom de famille, pour votre nom, llng-niu-tseu, la noble jeune fille, pour votre fille, tsun-fou-jin, l'honorable dame, pour votre femme, etc. Pour demander son nom au premier venu, un Chinois dira kao-sing (quel est votre) haut nom de famille, koueiming? (votre) honorable petit nom 7 L'autre, même s’il est d'un rang distingué, dira (mon) vil nom de famille, (mon) obscur petit nom (sont tels...). »]

(t) Jean-Paul, dans Leoana, p. 32, dit : <tJe (si nouscxceptons Dieu, qui est en même temps le véritable Moi et le véritable Toi) est l’idée la plus haute et la plus incompréhensible qui puisse être exprimée par le langage, ou contemplée par l’esprit. Tout est là; c’est là tout le domaine de la vérité et de la conscience, lequel, sans Moi, n’est rien. 11 faut que nous i’attribuions à Dieu, aussi bien qu'aux êtres inconscients, si nous voulons concevoir l’être du premier et l’existence des autres. »

(2) Cf. Diez, Ltxlcon, au mot essere.

HUITIÈME LEÇON

même en sanscrit, celte racine est complètement dépouillée de tout caractère sensible; elle signifie être, et rien de plus. Mais il y a en sanscrit un dérivé de la racine as, à savoir, asu, et dans ce substantif asu, qui signifie « le souffle vital » , la signification originelle de la racine as a été conservée. Pour donner naissance à un nom comme asu, la racine a dû signifier « respirer » , puis « vivre » , et ensuite « exister » , et il faut qu’elle ait traversé toutes ces phases, avant de pouvoir être employée comme le verbe auxiliaire abstrait que nous trouvons non-seulement en sanscrit, mais dans toutes les langues aryennes. N’était que ce seul dérivé asu « vie » a été conservé en sanscrit, il serait impossible de deviner quelle a été, dans l’origine, la signification matérielle de la racine as n être » . Mais quand ce substantif ne se fût pas trouvé en sanscrit, le linguiste eût été fondé à supposer comme avéré que la racine ay dut exprimer primitivement une idée sensible. Et même en français, quoique l’infinitif être puisse sembler un mot entièrement abstrait, l’imparfeit j’étais et le participe été sont clairement dérivés du latin stare « se tenir debout » , et ils nous montrent avec quelle facilité une idée aussi définie que celle de se tenir debout peut se réduire à l’idée abstraite d!être. Si nous jetons les, yeux sur d’autres langues, nous verrons constaniment que le verbe français être y est rendu par des mots correspondants qui ont exprimé, dans l’origine, une idée sensible. Le verbe anglais to be est dérivé du sanscrit bhü, lequel, comme nous l’apprend le grec phÿô, a signifié originairement. «croître» (1).

(I) Voir Max Mûller, Estay on the Aryan and Abortginal Languaget of India, p. 344.

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70 LEÇONS SUR LA SCIENCE Dü LANGAGE.

/ was se rattache au gothique visan, qui signifie « demeurer »

Mais quoique, sur ce point, le linguiste doive se ranger du côté de Locke, et admettre, sans une seule exception, le caractère matériel de tous les mots, rien ne saurait être plus convaincant que la manière dont M. Cousin écarte les conclusions que certains philosophes, mais non assurément Locke lui-même, semblent vouloir tirer de ces prémisses. « De plus, ajoute M. Cousin, quand cela serait vrai, même absolument, ce qui n’est pas, voici seulement ce qu’il faudrait en conclure. L’homme est porté d’abord par l’action de toutes ses facultés hors de lui-même et vers le monde extérieur; ce sont les phénomènes du monde extérieur qui le frappent les premiers; ce sont donc ces phénomènes qui reçoivent les premiers noms; les premiers signes sont empruntés aux objets sensibles; ils sont teints en quelque sorte de leurs couleurs. Lorsque ensuite l’homme, en se repliant sur lui-même, atteint plus ou moins distinctement des phénomènes intellectuels, qu’il avait bien entrevus d’abord, mais confusément; et lorsqu’il veut exprimer ces nouveaux phénomènes de l’âme et de la pensée , l’analogie le porte à rattacher les signes qu’il cherche aux signes qu’il possède déjà, car l’analogie est la loi de toute langue naissante ou développée : de là les métaphores dans lesquelles l’analyse résout la plupart des signes des idées morales les plus abstraites. »

Rien n’est plus juste que ce raisonnement par lequel M. Cousin met sur leurs gardes ceux qui voudraient revendiquer l’observation de Locke comme un argument enfaveur d’une philosophie purement sensualiste.

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HUITIÈME LEÇON

La métaphore est un des plus puissants instruments qui aient servi à la construction du langage humain, et nous ne pouvons guère nous figurer comment, sans elle, aucune langue aurait jamais pu s’élever au-dessus des plus simples rudiments. Métaphore signifie en général le fait de transporter un nom de l’objet auquel il appartient proprement à d’autres objets qui participent, en une façon ou en une autre, aux propriétés du premier. L’opération mentale qui a donné à la racine mar le sens de « rendre propice » n’était autre que celle-ci : les hommes ont aperçu quelque analogie entre la surface unie et douce obtenue par le frottement et par la polissure, et cette douceur de la physionomie et de la voix, ainsi que ce calme du regard que de bonnes paroles produisent même chez un ennemi. C’est ainsi qu’en parlant d’une grue, nous appliquons à une machine le nom d’un oiseau. On avait été frappé par une sorte de ressemblance entre l’oiseau aux hautes jambes baissant son long bec pour prendre sa nourriture, et ces grandes et grossières machines pour élever des poids. En grec, aussi, géranos avait ces deux significations. Voilà une métaphore. Et quand nous parlons de remarques piquantés, de paroles brûlantes, de ferventes prières, d’articles cinglants, toutes ces expressions sont des métaphores. En latin spiritus a signifié originairement « souffle » ou « vent» . Mais quand il s’est agi de nommer le principe de vie existant au-dedans de l’homme ou de l’animal, on choisit naturellement pour l’exprimer le signe ei^érieur de ce principe vital, à savoir, le souffle de la bouche. C’est pourquoi nous trouvons en sanscrit asu, souffle et vie, et en latin spiritus, souffle et

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LEÇONS SUR LA SCIENCE Oü LANGAGE.

vie. Et quand ou s’aperçut qu’il y avait encore quelque autre chose à nommer, non pas la vie purement animale, mais ce qui est soutenu par cette vie animale, on fit choix du même mot, dans les dialectes latins modernes , pour exprimer l’élément spirituel de l’homme, en tant qu’il est opposé à l’élément purement matériel ou animal. Tout cela est de la métaphore.

Nous lisons dans le Véda, II, 3, 4 (i) ; — «Qui a vu le premier-né lorsque celui qui n’avait pas de forme (littéralement, os) portait celui qui avait une forme. Où était la vie {asuh), le sang (asrik), le soi (âtmd) de la terre ? Qui est allé demander ceci à quelqu’un qui le sût ? »

Ici vie, sang, soi, sont autant d’essais pour exprimer ce que nous appellerions cause.

Mais considérons maintenant pour un moment que ce que certains philosophes, et spécialement Locke, ont indiqué comme étant uûe particularité de quelques mots, tels que saisir, comprendre, sonder, imaginer, esprit, et ange, a dû être, en réalité, un trait caractéristique de toute une période dans l’histoire primitive du langage. Aucun progrès n’était possible dans la vie intellectuelle de l’homme sans la métaphore. La plupart des racines qui ont été décou vertes jusqu’à présent, avaient primitivement une signification matérielle, et une signification si générale et si compréhensive, qu’elles pouvaient facilement s’appliquer à beaucoup d’objets spéciaux (2). Nous trouvons des racines signi-

(1) Max Müller, HUtory of sanskrit Uterature, p. 20.

(2) Les racines exprimant des idées générales sont devenues plus communément des racines à sens restreint; l’opération contraire ne s'est pas produite aussi souvent: toutefois, il faut le reconndtre, les deux procédés ont été employés.

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fiant « frapper, briller, ramper, croître, tomber » , mais nous ne rencontrons jamais de racines primitives exprimant des états ou des actions qui ne tombent pas sous les sens, ni même de racines exprimant des actes particuliers, tels que pleuvoir, tonner, grêler, éternuer, essayer, secourir. Cependant la parole humaine a été, pour l’esprit humain, une bonne ménagère : avec fort peu de chose elle a su faire beaucoup. Tout en ne disposant que d’une très-faible provision de racines matérielles, comme celles que nous venons de citer, elle a pu vêtir décemment l’innombrable progéniture de l’esprit, n’ayant négligé aucune idée, aucun sentiment, excepté, peut-être, ce petit nombre d’idées et de sentiments que quelques poètes nous disent être inexprimables.

Ainsi, de racines signifiant « briller, être éclatant » on a formé des noms pour le soleil, la lune, les étoiles, les yeux de l’homme, l’or, l’argent, le jeu, la joie, le bonheur, l’amour. Avec des racines signifiant « frapper, » il a été possible de nommer une hache, un coup de foudre, un poing, une attaque de paralysie, une remarque frappante, et un coup de fortune. De racines signifiant « aller », on a dérivé des noms pour les nuages, pour le lierre, pour les plantes grimpantes, pour les reptiles, pour les serpents, pour les bestiaux, pour les biens meubles et immeubles. Avec une racine signifiant « tomber en poussière » on a formé des expressions pour la maladie et la mort, pour le soir et la nuit, pour là vieillesse, et pour le déclin de l’année. *

Il faut maintenant tâcher de distinguer deux sortes de métaphore, que j’appellerai la métaphore radicale

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et la métaphore poétique. Je dis qu’il y a métaphore radicale lorsqu’une racine qui signifie « briller » est employée pour former les noms, non-seulement du feu ou du soleil, mais aussi du printemps, de la clarté du matin, de la brillante lumière de la pensée, ou de cette joie de l’âme qui éclate en hymnes de louange. Les langues anciennes sont remplies de métaphores semblables, et sous le microscope de l’étymologie presque chaque mot laisse apercevoir des traces de sa première conception métaphorique.

Toute distincte est la métaphore poétique, par laquelle un verbe ou un nom déjà créés et attachés à quelque action ou à quelque objet déterminés sont transportés poétiquement à quelque autre action ou à quelque autre objet. Par exemple, lorsque les rayons du soleil sont appelés les mains ou les doigts du soleil, les noms qui signifient mains et doigts existaient déjà, et sont appliqués, par une figure poétique, aux rayons qui sortent de ce corps lumineux. Par le même procédé, les nuages sont appelés des montagnes, les nuées grosses de pluie sont des vaches célestes aux pesantes mamelles, la nue qui recèle la foudre est un bouc ou une peau de bouc, le soleil est un cheval, ou un taureau, ou un oiseau gigantesque, l’éclair est une flèche ou un serpent.

Ce qui est vrai des noms est également vrai des verbes. Un verbe tel que « donner naissance » se dit, par exemple, de la nuit qui produit, ou, pour parler plus correctement, qui précède le jour, aussi bien que du jour qui précède la nuit. Un des noms du soleil le représente comme engendrant l’aurore, parce que l’approche du jour donne naissance à l’aurore; un autre

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de ces noms le désigne comme l’amant de l’aurore, parcequ’il la suit comme l’époux suit l’épouse ; et enfin on raconte que le soleil fait périr l’aurore, parce que l’aurore disparaît dès que le soleil se lève. En se plaçant à un autre point de vue on peut dire que l’aurore donne naissance au soleil, parce que le soleil semble sortir de son sein; on peut dire quelle meurt ou qu’elle disparaît après avoir donné naissance à son fils brillant, parce qu’elle doit nécessairement cesser d’exister dès que le soleil se montre. Toutes ces métaphores, si pleines qu’elles soient de contradictions, étaient parfaitement intelligibles pour les anciens poètes, quoiqu’elles soient souvent, pour notre intelligence moderne, des énigmes difficiles à expliquer.

Dans le Rig-Véda (X, 189) (1), où est décrit le lever du soleil, nous lisons que l’aurore s’approche du soleil, et qu’elle rend le dernier soupir au moment même où le soleil commence à respirer. Les commentateurs se livrent aux explications les plus fantastiques de cette expression, sans se douter delà conception si simple du poète, laquelle, après tout, est très-naturelle.

Considérons donc qu’il y a eu, nécessairement et réellement, une période dans l’histoire de notre race où toutes les pensées qui dépassaient l’horizon étroit de la vie de chaque jour devaient être exprimées au moyen de métaphores, et rappelons-nous que ces métaphores n’étaient pas encore devenues ce qu’elles sont pour nous, des expressions purement conventionnelles et traditionnelles, mais qu’elles étaient senties et comprises, moitié dans leur acception originelle, et molli) Voir Mai Millier, Die Todtenbestattung der Brahmanèn

p. XI.

tié dans leur acception modifiée. Nous verrons alors qu’une telle période de la pensée et du langage a dû être marquée par des caractères bien différents de ceux que présente la langue des siècles postérieurs.

Un des premiers effets qui devaient alors naturellement se produire était que des objets entièrement distincts en eux-mêmes, et qui, dans l’origine, avaient été conçus comme distincts par l’intelligence humaine, devaient néanmoins recevoir un même nom. S’il y avait une racine signifiant « briller, ranimer, réjouir » , cette racine pouvait être appliquée à l’aurore, qui apparaît brillante après la sombre nuit, à une source d’eau, qui jaillit du rocher et réjouit le cœur du voyageur, et au printemps qui réveille la terre après le sommeil de l’hiver, image de la mort. Le printemps, la source d’eau, le point du jour, portaient ainsi le même nom et étaient, comme Aristote les appelle, des homonymes. D’autre part, un même objet pouvait frapper l’esprit humain de manières différentes. Le soleil pouvait être appelé celui qui réchauffe et qui féconde, ou bien celui qui brûle et qui tue; la mer pouvait être nommée la barrière aussi bien que le pont, ou que la grande route du commerce; les nuées pou vaient être désignées comme des vaches de couleur éclatante et aux pesantes mamelles, ou comme des démons noirs et rugissants. Chaque jour qui naît le matin pouvait être appelé le jumeau de la nuit qui succède à ce jour, ou encore tous les jours de l’année pouvaient être appelés soit des frères, soit autant de têtes de bétail qui sont conduites chaque matin à leurs pâturages célestes, et renfermées la nuit dans l’étable obscure d’Augias. De cette sorte un seul et même

HUITIÈME LEÇON

objet recevait plusieurs noms, et devenait, pour me servir de l’expression des stoïciens, polyonymîque , c’est-à-dire portant plusieurs noms. Or, de tout temps, on a fait remarquer comme une particularité de ces langues appelées anciennes, ce fait qu’elles ont beaucoup de mots pour nommer une même chose, lesquels mots sont quelquefois appelés des synonymes; on a observé également que les mots de ces langues ont souvent des significations très-nombreuses. Toutefois ces langues que nous appelons anciennes, comme le sanscrit des Védas, ou le grec d’Homère, ne sont en réalité que des langues très-modernes; Je veux dire que l’on y découvre des preuves manifestes qu’elles ont déjà passé par des périodes de développement et de dépérissement, avant de devenir telles qu’elles se montrent à nous dans les plus anciens documents littéraires de l’Inde et de la Grèce. Quel a donc dû être l’état de ces langues dans leurs périodes vraiment primitives, avant que les nombreux vocables qui auraient pu servir, et qui avaient servi en effet à désigner des objets divers, se fussent restreints à ne plus désigner chacun qu’un seul objet, avant que chaque objet, qui aurait pu avoir et qui avait eu différents noms, ne portât plus qu’un nom unique! Même de nos jours nous reconnaissons qu’un nom én dit quelquefois beaucoup : combien cela dut être plus vttà encore aux temps primitifs de l’enfance de l’homme'!

J’appellerai dorénavant mythique ou mythologique cette période de l’histoire du langage et de la pensée que je viens de tâcher de décrire comme étant caractérisée par deux tendances que nous pouvons nommer la tendance homonymique et la tendance polyony-

mique (1); et je m’efforcerai de montrer que bien des problèmes qui concernent l’origine et la propagation des mythes, et qui jusqu’à présent ont passé pour des énigmes, deviennent intelligibles si on les examine eu les rattachant à ces phases primitives que doivent nécessairement traverser le langage et la pensée.

Cependant, avant d’expliquer plus complètement ma pensée, je crois qu’il est bon de commencer par mettre mes auditeurs en garde contre deux erreurs, dans lesquelles ce nom de période mythique pourrait les faire tomber. Ce que j’appelle ici période n’en est pas une dans le sens strict de ce mot, et n’a pas de limites fixes qui puissent être établies avec une exactitude chronologique. Dans l’histoire de toutes les nations il y a un temps où le caractère mythologique prédomine à un tel degré que nous pouvons désigner cette époque comme la période mythologique, de même que nous pourrions appeler le siècle où nous vivons le siècle des découvertes. Mais les tendances qui caractérisent la période mythologique, quoiqu’elles perdent nécessairement beaucoup de cette influence qu’elles exerçaient, à une certaine époque, sur tous les mouvements de l’intelligence, continuent néanmoins, sous différents déguisements, à se faire sentir dans tous les temps, même dans le nôtre, qui est peut-être le moins porté de tous vers la métaphore, la poésie et la mythologie.

En second lieu, quand je parle d’une période mythologique, je ne me sers pas de ce terme mythologique dans le sens restreint où on l’emploie généralement,

(i) Augustinus, De Civ. Dei, Vil ,16. « Et aliquando unum dcum res plures, aliquando unam rem deos plurcs faciuuL »

UUITIÈHE LEÇON.

à savoir, comme un mot qui se rapporte nécessairement à des récits louchant des dieux, des héros et des héroïnes. Dans l’acception où je le prends, ce mol peut s’appliquer à toutes les sphères de la pensée et à toutes les classes de mots; cependant, pour des raisons que nous expliquerons plus tard, les idées religieuses sont les plus sujettes à être revêtues d’une expression mythologique. Toutes les fois qu’un mot quelconque, après avoir d’abord été employé mélaphoriquemenl, est employé sans que l’on ait une conception claire des degrés par lesquels il a passé de sa signification originelle à son sens métaphorique, il y a danger de mythologie; toutes les fois que ces degrés sont oubliés et remplacés par des degrés artificiels, nous avons de la mythologie, ou, si je puis m’exprimer ainsi, nous avons une maladie du langage, soit que ce langage traite d’intérêts religieux ou d’intérêts profanes. Pour quelle raison j’emploie ce terme mythologique dans ce sens étendu qui n’est justifié par l’usage ni de la Grèce ni de Rome, c’est ce que l’on comprendra quand nous arriverons à voir que ce qui est communément appelé la mythologie n’est qu’une partie d’une phase beaucoup plus générale par laquelle toute langue doit passer à un moment ou à un autre de son existence.

Après ces remarques préliminaires, j’aborde maintenant l’examen de quelques exemples de ce que j’ai appelé la métaphore radicale et la métaphore ‘poétique.

Les cas de métaphore radicale, quoique nombreux dans les langues monosyllabiques et les langues agglutinantes, sont moins fréquents dans les langues à flexions comme le sanscrit, le grec et le latin. Et cela s’explique facilement. Quand on souffrit de l’embar-

ras causé par des mots qui n’exprimaient plus distinctement l’intention de celui qui parlait, cet embarras même amena cette nouvelle période dans la vie du langage que nous appelons la période des flexions. Parce que l’on sentit l’importance d’établir une distinction entre le brillant, c’est-à-dire le soleil, et le brillant, c’est-à-dire le jour, et le brillant, c’est-à-dire la richesse, pour ce motif la racine vas « être brillant » fut modifiée par la flexion et donna alors vi-vas-vat « le soleil » , vas-ara « jour » , et vas-u « richesse » . Dans une langue monosyllabique et dans beaucoup de langues agglutinantes, la seule racine vas aurait été regardée comme suffisante pour exprimer, pro re natâ, n’importe laquelle de ces significations. Cependant les langues à flexions nous offrent aussi de fréquents exemples de métaphore radicale dont quelquesuns, ainsi que nous le verrons, ont donné lieu à des méprises très-anciennes, et ont produit, avec le temps, de la mythologie.

Ainsi il y a en sanscrit une racine arA ou arch, qui signifie « être brillant » ; mais, comme la plupart des verbes primitifs, cette racine était employée à la fois avec un sens transitif et intransitif, et signifiait ainsi « être brillant» , et «rendre brillant» Seulement, dans ce langage ancien, mïrfre^nV/an/ signifiait plus qu’il ne signifie chez nous. Rendre brillant voulait dire « réjouir, égayer, célébrer, glorifier» , et nous le trouvons constamment employé dans ces différents sens par les antiques poètes du Véda. Or, par une opération très-simple et très-intelligible, le sens de cette racine arch pouvait être transporté au soleil, ou à la lune, ou aux étoiles; on pouvait les appeler tous arch ou rich sans faire an-

HUITIÈME LEÇON

cun changement dans la forme extérieure de la racine. Rien, que nous sachions, n’empêche que ;7c/t, comme substantif, n’ait eu réellement toutes ces signitications durant la période la plus ancienne des langues aryennes. Mais, si nous regardons les branches de cette famille de langues qui ont atteint leur entier développement, nous trouvons que, sous sa forme la plus simple, rich a été dépouillé de tous ses sens, à l’exception d’un seul ; il ne signifie qu’un chant de louange, un hymne qui réjouit le cœur et fait rayonner le visage des dieux, ou bien qui rend leur puissance manifeste et éclatante (1). Toutefois les autres sens que nch aurait pu exprimer n’étaient pas entièrement abandonnés; ils étaient seulement plus nettement définis par des modifications grammaticales nouvelles et distinctes apportées à la même racine. Ainsi, pour exprimer «lumière » ou « rayon » on forma le masculin archi, et bientôt aussi le neutre archis. Ni l’un ni l’autre de ces noms ne sont jamais usités dans le sens de «louange » , lequel reste attaché à nch; ils n’ont que le sens de « lumière » et « splendeur. »

Un nouveau dérivé fut encore formé d’une manière toute régulière, à savoir, le nom masculin arkdh. Ce mot signifie également « lumière » ou « rayon de lumière » , mais il a été adopté comme le nom propre de la lumière par excellence, le soleil. Arkdh devint donc, par une métaphore très-naturelle, un des nombreux noms du soleil; mais, par une autre métaphore

(1) Le passage dans ta Vdjasaneyi sanhitd, 13, 39, « riché tvd ruché tvd I), ou bien contient un exemple isolé de l’ancienne signification de la racine, laquelle est conservée dans un proverbe, ou bien nous offre un simple badinage étymologique.

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