‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 17 sur 30 · JUPITER, LE DIEU SUPRÊME DES ARYENS · texte numérisé non relu

JUPITER, LE DIEU SUPRÊME DES ARYENS

Disiinction à établir entre la religion et la mythologie des nations de l’antiquité. — Pourquoi les idées religieuses sont plus sujettes que toutes les autres à être altérées par la mythologie. — Religion des Grecs. Cas oii le sentiment religieux le plus pur apparaît chez les Grecs, sans être obscurci par les nuages de la mythologie. — Dans l’ardeur de leur lutte contre le paganisme, les écrivains chrétiens des premiers siècles paraissent avoir fermé les yeux à ce qu’il y avait de bon et de vrai dans la religion grecque. — Zeus, le Dieu suprême des Grecs. Sous quelles formes ce nom se trouve chez d’autres nations aryennes. Signification primitive du nom de Zeus révélée par le sanscrit. Zeus a été originairement pour les Grecs le vrai Dieu. — Rôle de Dyaus dans la mythologie

indienne. — Jupiter, Dieu des Italiens Tyr, Dieu des Scandinaves. —

Tuisco, Dieu des Germains.

11 y a peu d’erreurs aussi généralement répandues et aussi fermement établies que celle qui nous fait confondre la religion et la mythologie des nations de l’antiquité. Dans mes leçons précédentes j’ai tâché d’expliquer comment la mythologie prend naissance nécessairement et naturellement, et nous avons vu que la mythologie, étant une maladie ou un désordre du langage, peut affecter toutes les parties de la vie intellectuelle de l’homme. 11 est vrai que les idées religieuses sont les plus sujettes de toutes à l’affection

1 i8 LEÇONS SUR LA SCIENCE UU LANGAGE.

mythologique, parce qu’elles s’élèvent au-dessus de ces régions de notre expérience où se trouve l’origine naturelle du langage, et que, par conséquent, il est de leur nature môme d’avoir à se contenter d’expressions métaphoriijues. Dans le domaine de la pensée religieuse sont les choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues, et qu’il n’a pas été donné au cœur de l’homme de concevoir (1). Cependant, il s’en faut que même les religions des peuples anciens soient inévitablement et entièrement mythologiques. Au contraire, de même qu’un corps malade présuppose un corps bien portant, ainsi une religion mythologique présuppose, je le pense, une religion saine. Avant que les Grecs pussent appeler le ciel, le soleil, ou la lune des dieux, il était absolument nécessaire qu’ils se fussent formé quelque idée de la divinité. Nous ne pouvons parler du roi Salomon avant de savoir, d’une manière générale, ce qu’on entend par roi, et un Grec n’aurait jamais pu parler des dieux, au pluriel, avant d’avoir réalisé, d’une manière ou d’une autre, l’idée générale de la divinité. L’idolAtrie naît naturellement lorsqu’on dit « le soleil est dieu » , c’est-à-dire quand on applique l’attribut dieu à ce qui n’y a aucun droit. Mais le point le plus intéressant est de découvrir ce que les anciens voulaient affirmer en appelant le soleil et la lune des dieux ; et tant que nous n’en aurons pas une conception claire, il nous sera impossible de pénétrer le véritable esprit de leur religion.

Cependant il est un fait étrange : tandis que nous avons des livres innombrables sur la mythologie des

(1) 1 Cor. Il, 9. 1$. LXIV, 4.

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Grecs et des Romains, nous n’en avons presque point sur leur religion (1). Aussi la plupart des gens ont-ils fini par se figurer que ce que nous appelons la religion, — notre confiance dans l’Ètre doué de foute sagesse et de toute puissance, éternel, gouverneur du monde, duquel nous nous approchons dans la prière et la méditation, à qui nous contions tous nos soucis, et dont nous sentons la présence, non-seulement dans le monde extérieur, mais aussi dans cette voix intérieure qui nous avertit et parle à nos cœurs, — que tout cela était inconnu aux nations païennes, et que leur religion consistait simplement dans les fables qui se racontaient sur Jupiter et Junon, sur Apollon et Minerve, sur Vénus et Bacchus. Mais cela n’est pas. La mythologie a envahi la religion ancienne, et elle l’a parfois presque étouffée et fait mourir ; néanmoins, à travers la végétation abondante et vénéneuse de la phraséologie mythique nous pouvons toujours entrevoir cette tige première autour de laquelle elle grimpe et s’enlace, et sans laquelle elle ne pourrait même pas jouir de cette existence de parasite que l’on a prise bien à tort pour une vitalité indépendante.

Quelques citations expliqueront ce que j’entends par la religion des anciens, en tant qu’indépendante de la mythologie ancienne. Homère qui, suivant une expres-

I [Pour combler la lacune que signale ici M. Max Mûllcr et comprendre quelle est la valeur de l’élément religieux et moral que contenait, avant sa décadence, le polythéisme grec, on pourra consulter l’intéressant travail que M. Louis Ménard a publié sous ce titre : De la murale aranl les philusophes, Paris, llidot, 1860, in-8“. Les mêmes idées ont été reprises et développées par M. Ménard sous de nouveaux aspects dans un autre ouvrage, intitulé : Le Polythéisme Hellénique, Paris, Charpentier, in-18, 1866. Tr.]

sion d’Hérodote où est contenu plus de vérité qu’on ne le suppose communément, a fait avec Hésiode la théogonie ou l’histoire des dieux pour les Grecs, Homère, dont toutes les pages sont pleines de mythologie, nous laisse souvent pénétrer la vie religieuse intime de son époque. Que savait le porcher Eumée de la théogonie compliquée de l’Olympe? Avait-il jamais entendu le nom des Charités ou celui des Harpies? Aurait-il pu dire qui était le père d’Aphrodite, quels étaient ses maris et ses enfants? J’en doute. Et quand Homère nous le présente parlant de cette vie, et des puissances supérieures qui la gouvernent, Eumée ne connaît que des dieux justes, « qui détestent les actes de cruauté, mais qui honorent la justice et la droiture (1) ».

Toute sa théorie de la vie repose sur une absolue confiance en la puis.sance divine qui gouverne le monde, et il ne cherche pas à l’appuyer sur des supports artificiels, tels que les ErinnyeSj la Némésis, ou les Mœræ.

« Mange, » dit le porcher à Ulysse, « et régale-toi de ces mets : Dieu donne une chose et il refuse une autre, selon qu’il le veut dans son esprit, car il peut tout (2) » .

Voilà assurément de la religion, et de la religion non entachée de mythologie. La prière de l’esclave, qui moud le blé dans la maison d’Ulysse, est une prière reli-

(1) Odys., XIV, S3.

(2) Odys., XIV, 444; X, 306. il n'y a pas de raison pour traduire 0tô; par « un dieu » plutôt que par « Dieu » ; mais quand même on le traduirait par « un dieu », il ne pourrait désigner ici que Zeus. (Cf. Od., IV, 236.) Voir Welckcr, p. 180.

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ISl

gieuse dans le sens le plus vrai de ce mot. « O Zeus notre Père, dit-elle^ toi qui gouvernes les dieux et les hommes, sûrement tu viens de tonner du haut du ciel brillant, et il n’y a point de nuage nulle part. Tu donnes ceci comme un signe pour quelqu'un. Exauce maintenant, en faveur de moi, pauvre malheureuse, la prière que je pourrai t’adresser! » Quand Télémaque craint de s’approcher de Nestor, et déclare à Mentor qu’il ne sait que lui dire, n’est-il pas encouragé par Mentor ou Athéné dans des termes qu’il serait facile de traduire dans le langage de notre propre religion (1)? « Télémaque, dit Athéné, il est des choses auxquelles tu songeras toi-même dans tes pensées, et d’autres que te suggérera un esprit divin ; car je ne crois pas que tu sois né et que tu aies été élevé malgré les dieux. »

Hésiode exprime l’omniprésence et l’omniscience de la Divinité en un langage qui est légèrement, mais non tout-à-fait mythologique : —

llâvTa i8(bv Aiô; âsSaXijiô; xai noîvTa vo^aaç (2),

L’œil de Zeus qui voit tout et qui connaît tout.

Et quoique cette conception d’Homère « que les dieux viennent eux-mêmes dans nos villes, déguisés en étrangers, pour se rendre compte des désordres ou de

(1) Odys., III, 26 :

(ùv aùto; ivl’çpwl

'AUoc 6à ôat'iiwv (ncoftrjwai • où Y*P Où n Seôn dixTiTi ytv(aùai n Tpapi(ifv n.

(2) Opéra, 267.

la bonne conduite des hommes » (1), soit rendue par le poète dans un langage particulier à l’enfance de l’homme, rien ne serait plus aisé que de l’exprimer dans notre phraséologie sacrée. En tout cas, nous pouvons bien dire que c’est là de la religion, de la religion ancienne, primitive, naturelle; imparfaite, sans aucun doute, mais offrant un profond intérêt, et animée par un souffle divin. Combien la ferme, l’entière confiance des anciens poètes dans la vigilance incessante des dieux, diffère du scepticisme de la philosophie grecque plus moderne, tel que nous le trouvons, par exemple, exprimé par Protagoras (2) ; « Concernant les dieux, dit-il, je ne puis savoir s’ils sont ou s’ils ne sont pas; car plusieurs choses nous empêchent de le savoir, les ténèbres et la brièveté de la vie humaine. »

Quoique les dieux d’Homère soient représentés , sous leur aspect mythologique, comme faibles, faciles à tromper, et entraînés par les passions les plus vulgaires, cependant le langage plus respectueux de la religion leur attribue presque toutes les qualités que nous révérons dans l’Être divin et parfait. Cette phrase qui donne le ton à beaucoup des discours d’Ulysse, bien qu’elle n’y soit insérée eu quelque sorte que sous forme de parenthèse, ^eot 8é Te irâvTa îcadtv,

(1) Odys., XVn, 483 :

’Avrtvo*, oy xâX’ èSoXeç ôwffTTjvov OùXô(JLCv', il Sy] nou Ttc CTCOupdvto; 0e6; èvriv.

Kat T< 6eo( Ulvoioiv dotx6xec &XXoSanot(nv,

IlavTOtoi TiXé6ovTs;, éYuaxpiiipwffi KoXTja;,

*Av0pumci>v v^v Te xotl <vvo[xIt)v è^opûvTe;.

(2) Welcker^ GriechUcàe G'àtterlehre, p. 245.

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DIXIÈME LEÇON

« les dieux savent toutes choses» (1), cette phrase, dis-je, mieux que toutes les fables des tours joués par Junon à Jupiter, ou par Mars à Vulcain, nous révèle le sentiment intime de ces innombrables multitudes au milieu desquelles se forment les idiotismes d’une langue. Dans les moments critiques, alors que le cœur humain est remué jusque dans ses dernières profondeurs, les vieux Grecs d’Homère semblent tout à coup se débarrasser de toute métaphore savante ou mythologique, pour ne parler que la langue universelle de la religion véritable. Tout ce qu’ils éprouvent a été ordonné par les dieux immortels; et quoiqu’ils ne s’élèvent pas à la conception d’une divine Providence qui règle toutes choses par des lois éternelles, il semble qu’aucun événement, quelque petit qu’il soit, ne se passe dans l’Iliade, dans lequel le poète ne reconnaisse l’intervention active d’une puissance divine. 11 est vrai, que quand cette intervention est exprimée en langage mythologique, elle se manifeste par la présence réelle ou corporelle de l’un des dieux, soit Apollon, soit Athéné, soit Aphrodite; mais remarquons que Zeus lui-même, le dieu par excellence, ne descend pas sur le champ de bataille de Troie. Zeus était le vrai dieu des Grecs avant d’être enveloppé par les nuages de la mythqlogie olympienne ; et dans bien des passages où theûs est employé, nous pouvons sans irrévérence le traduire par « Dieu » . Ainsi , lorsque Diomède exhorte les Grecs à combattre jusqu’à ce que Troie soit prise, il termine son discours par ces paroles : « Que tous s’enfuient dans leur patrie ; mais

(I) Odys., IV, 379, 468.

nous deux, moi et Sthénélus, nous combattrons jusqu’à ce que nous voyions la fin de Troie : car nous sommes venus avec Dieu{\). » Quand même nous traduirions <1 avec un dieu » , le sentiment serait encore religieux, non mythologique : il serait cependant facile d’exprimer la même idée dans le langage de la mythologie, en disant qu’Athéné, sous la forme d’un oiseau, avait voltigé autour des vaisseaux des Grecs. Que peut-il y avoir encore de plus naturel et de plus vraiment pieux que les paroles de résignation que Nausicaa adresse à Ulysse naufragé? «Zeus, » lui ditelle, car elle ne connaît pas un meilleur nom, «Zeus lui-même, l’OIympien , distribue le bonheur aux bons et aux méchants, à chacun comme il lui plaît. Et à vous aussi il a probablement envoyé ce malheur, et vous devez nécessairement l’endurer. » Enfin, laissezmoi vous lire le vers célèbre qu’Homère met dans la bouche de Pisistrate, fils de Nestor, quand il invite Athéné, qui accompagne Télémaque, et Télémaque lui-même à faire leur prière aux dieux avant de prendre leur repas ; « Après que tu auras offert ta libation et prié, comme il est juste, donne-lui aussi la coupe de vin doux comme le miel pour qu’il fasse sa libation, car je pense que lui aussi invoque les immortels, puisque tous les hommes soupirent après les dieux (2). »

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