‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 18 sur 30 · I) IL, IX · texte numérisé non relu

I) IL, IX

(3) Odys., III, 49.

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DIXIÈME LEÇON

On pourrait objecter qu’aucun sentiment vraiment religieux n’était possible tant que l’esprit humain errait perdu dans le labyrinthe du polythéisme; qu’en réalité, dieu, dans son vrai sens, est un mot qui n’admet pas de pluriel, et qui change de signification dès qu’on y met la désinence de ce nombre. Le mot latin ædes signifie, au singulier, «sanctuaire», mais, au pluriel, le même mot désigne une habitation ordinaire : de même on suppose que theos, au pluriel, perd ce caractère sacré et essentiellement divin qu’il a au singulier. En outre, quand la Divinité est désignée par des noms comme Zeus, Apollon et Athéné, on suppose qu’il ne peut pas être question de religion, et des mots bien durs, tels que idolâtrie et culte du démon, sont appliqués aux prières et aux actes religieux des anciens croyants. Il y a incontestablement beaucoup de vrai dans ces objections ; néanmoins, je ne puis m’empêcher de penser qu’on n'a jamais rendu pleine justice aux anciennes religions du monde, pas même à celle des Grecs et à celle des Romains, ces peuples en qui nous nous plaisons à reconnaître, sous tant d’autres rapports, nos maîtres et nos modèles. Le premier contact entre le christianisme et les religions païennes fut nécessairement une lutte à outrance. C’était le devoir des apôtres et des premiers chrétiens en général de se proclamer hautement les serviteurs du seul vrai Dieu, et de prouver au monde que leur Dieu n’avait rien de commun avec les idoles adorées à Athènes et à Éphèse. C’était le devoir des néophytes d’abjurer tout respect pour leurs anciennes divinités, et s’ils ne pouvaient, en un jour, se résoudre à croire que les dieux qu’ils avaient adorés jusque-là n’avaient

point d’existence, ils étaient amenés naturellement à penser qu’ils participaient de la nature du démon, et à les maudire comme des satellites de ce principe du mal que l’Église leur avait appris à connaître (1). Dans les savantes controverses de saint Augustin contre le paganisme, nous voyons qu’il traite partout les dieux des païens comme des êtres réels, comme des démons réellement doués du pouvoir de faire le mal (2). Un missionnaire m’a dit que parmi ses nouveaux convertis dans l’Afrique méridionale, il en avait trouvé plusieurs qui priaient leurs anciennes divinités; et lorsqu’il leur fit des remontrances à ce sujet, ils lui dirent qu’ils les priaient afin de détourner leur colère ; parce que , si leurs idoles ne pouvaient pas faire de mal à un homme aussi pieux que lui, elles pouvaient infliger de graves peines à leurs anciens adorateurs. Ce n’est que de temps en temps , comme pour le Fatum (3), que saint Augustin reconnaît avoir affaire à un simple nom, et il permet de

(1) Ainsi dans l'Ancien Testament les dieux étrangers sont appelés des démons. « Us ont sacrifié à des démon.s, non pas à Dieu ; à des dieux qu'ils ne connaissaient point, à de nouveaux dieux, parus depiws peu, que leurs pères, n’adoraient pas. » [Deut., XXXII, 17.)

(2) De Ciritate Dei, II, 2o : Maligni isti spiritus, etc. Noxii dæmones quos illi deos putantes coleudos et venerandos arbitraliantur, etc. Utid., VIII, 22 : (Credendum dæmoncs) esse spiritus nocendi cupidissimos, a justitia penitus alienos, superbia tumidos, invidentia lividos, fallacia eallidos, qui in lioc qiiidem aère habitant, quia de eœli superioris sublimitate dejecti, merito irregressibilis transgressionis in hoc sibi congruo carcerc [uiedamuati sunt.

(3) De Civilate Dei, V, 9 : Omnia vero fato lieri non dicimus, imo nulla fieri fato dicimus, quoniam fati nomen ubi solet a loquentibus poni, id est in constitutione siderum cum quisque conceptus aut natus est (quoniam res ipsa inaniter asscritur), nihil valere monstramus. Ordinem autem causarum, ubi voluntas Dei plurimum

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conserver ce mot Fatum, si on le prend dans son sens étymologique, c’est-à-dire « ce qui a été dit par Dieu, ce qui, par conséquent, est immuable » . Ce docteur va même jusqu’à admettre que le seul fait de donner à la Divinité des noms multiples peut n’être pas répréhensible (1). En parlant de la déesse Fortuna, qui est nommée aussi Félicitas, il dit : « Pourquoi employer deux noms? Cependant ceci peut être toléré, car il n’est pas rare qu’une seule et même chose porte deux noms. Mais que signifie avoir des temples, des autels, des sacrifices différents?» Néanmoins, dans tous les écrits de saint Augustin, et autant que j’en puis juger, dans tous ceux des théologiens des premiers siècles, règne ce même esprit hostile qui les fait fermer les yeux à tout ce qu’il peut y avoir de bon, de vrai et de sacré dans les anciennes religions de l’humanité, et qui grossit à leurs regards tout ce qu’il s’y trouve de mauvais, de faux et de corrompu. Mais les apôtres et les successeurs immédiats de Notre-Seigneur parlent des anciens cultes différemment, et, sans aucun doute, dans un esprit plus vraiment chrétien (2). Car, quand

potest, nequc negamus, nequc fati vocabulu nuucupamus, iiisi Turlc ut fatum a fando dictum intelligamus, id est, a loquendü ; non cniin abnuere possuraus esse scriptum in litcris sanctis, Semel locutus est Deus, duo hæc audiri; quoniam potestas est Dei, et tibi, Domine, misericordia, quia tu reddes unicuique secundum opéra ejus. Quod enim dictum est, Semel locutus est, intelligitur immobiliter, hoc est, incommutaiiililer est locutus, sicut novit iiicommutabiliter omnia quæ futura sunt, et qu.r ipse facturus est. Mac itaque ratione possemus a fando fatum appcilarc, nisi hoc nomen jum iii atia re soleret intelligi, quo corda hominum nolumus inclinari.

(1) De Civit. Dei, IV, 18.

(2) Cf. Stanley, The Bible; its form and its substance, tliree Sermons preacbed before the University of Oxford, 18(13.

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1S8 lÆÇOKS SUH LA SCIENCE DU LANGAGE.

même nous regarderions comme s'appliquant exclusivement à la race judaïque l’expression de saint Paul « Dieu ayant parlé autrefois aux Pères par les prophètes, en beaucoup de circonstances et de beaucoup de manières » (1), il y a d’autres passages qui prouvent clairement que les apôtres reconnaissaient qu’un dessein divin et une direction providentielle se manifestaient même « dans les temps d’ignorance » , sur lesquels, I) comme ils le disent, « Dieu fermait les yeux » . Ils vont encore jusqu’à dire que, dans les temps passés. Dieu a laissé (eiase) toutes les nations marcher dans leurs propres voies » (2). Et que peut-il y avoir de plus convaincant, de plus énergique que le langage de saint Paul devant l’Aréopage (3)? —

« Car, comme je passais et que je considérais les statues de vos dieux, j’ai trouvé aussi un autel avec cette inscription : au dieu inconnu. Celui donc que vous adorez sans le connaître, c’est celui que je vous annonce.

« Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples bâtis de la main des hommes ;

(( Il n’est point honoré par les ouvrages de la main des hommes, comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie, la respiration , et toutes choses ;

« Et il a fait naître d’un seul sang toute la race des hommes, et il leur a donné pour demeure toute la sur-

(1) Ep. aux Hib., 1, 1*

(2) Actes, XIV, lîi.

(3) Ibid., XVII, 23.

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face de la terre, fixant les époques et la durée de chaque peuple et la terre qu’ils doivent habiter ;

(I Afin qu’ils cherchassent Dieu et qu’ils tâchassent de le trouver comme avec la main, et à tâtons, quoiqu’il ne soit pas loin de chacun de nous :

« Car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement, et l’être ; et comme quelques-uns de vos poètes ont dit : Car nous sommes sa race (t). »

Voilà des paroles vraiment chrétiennes, voilà l’esprit dans lequel nous devons étudier les anciennes religions du monde, ne les considérant pas comme indépendantes de Dieu, ni comme l’œuvre d’un esprit mauvais, ni comme une pure idolâtrie et le culte du démon, ni même comme un simple produit de l’imagination humaine, mais bien comme une préparation pour des choses plus grandes, comme une partie nécessaire de l’éducation de la race humaine, et comme « une recherche de Dieu pour tâcher de le trouver ». 11 y a eu, pour les Juifs comme pour les Gentils, un moment où l’on a pu dire que les temps étaient accomplis; il nous faut donc apprendre à regarder les siècles qui l’ont précédé comme nécessaires, dans les décrets divins , pour combler cette mesure de bien et de mal qui atteignait la ligue où les deux grands courants nationaux de l’histoire du genre humain, la race des Juifs et celle des Gentils, la race sémitique et la race aryenne, devaient déborder, et mêler leurs eaux, pour être ensuite emportés par un courant nouveau, « la source qui jaillit pour la vie éternelle » .

(i) Cléanthe dit, Ix xoO yàp tapiiv; AratUS, icxTrip ivSpcûv TOv yàp

févo«io|iiv (Welcker, Criechische Gotlerlehre, p. 183, 246).

Si maintenant, animés de cet esprit, nous-fouillons les ruines sacrées de l’ancien monde, c’est merveille combien nous y trouverons plus de traces de la religion véritable que nous nous serions attendus à en découvrir dans ce que l’on appelle la mythologie païenne. Seulement, comme l’a dit saint Augustin, il ne faut pas faire attention aux noms, quelque étranges, quelque bizarres qu’ils nous semblent. Nous n’éprouvons plus les craintes légitimes qui remplissaient le cœur des écrivains chrétiens des premiers siècles; nous pouvons nous permettre d’être justes envers Jupiter et ses adorateurs. Nous devons même apprendre à traiter les religions anciennes avec un peu de ce respect, de cette vénération avec laquelle nous abordons l’étude de la religion judaïque et de la nôtre. « L’instinct religieux, » comme le dit Schelling, « doit être honoré même dans les mystères obscurs et confus. » 11 faut seulement nous tenir en garde contre une tentation à laquelle a parfois cédé un éminent écrivain et homme d’État de ce pays dans son ouvrage sur Homère. Il ne faut pas vouloir trouver des idées chrétiennes, des idées particulières au christianisme, dans la foi primitive de l’humanité. Mais, d’autre part, nous pouvons chercher hardiment dans les religions de l’antiquité ces conceptions religieuses fondamentales sur lesquelles repose le christianisme lui-même, et sans lesquelles, pour ses assises naturelles et historiques, même le christianisme n’aurait jamais pu être ce qu’il est. Plus nous remonterons dans le passé, plus seront primitifs les germes de religion que nous examinerons, et plus les conceptions de la divinité nous apparaîtront pures, plus seront nobles les objets que nous

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verrons chaque fondateur d’un culte nouveau se proposer. Mais je pense aussi que plus nous remonterons dans le passé, plus nous trouverons le langage humain impuissant dans ses efforts pour exprimer ces notions qui étaient, entre toutes, les plus difficiles à rendre. L’histoire de la religion est, en un sens, une histoire du langage. Beaucoup des idées exprimées dans le langage de l’Évangile eussent été incompréhensibles et en même temps inexprimables, si (admettons un instant cette hypothèse), quelque intervention miraculeuse avait dû les communiquer aux habitants primitifs de la terre. Aujourd’hui encore les missionnaires trouvent qu’ils ont d’abord à faire l’éducation des sauvages qu’ils veulent convertir, c’est-à-dire qu’ils sont obligés de les élever jusqu’à ce niveau du langage et de la pensée qui avait été atteint par les Grecs, les Romains et les Juifs au commencement de notre ère, avant que les mots et les idées du christianisme puissent devenir des réalités pour l’esprit de ces sauvages, et avant que leur idiome indigène devienne assez fort pour servir à une traduction. Ici, comme ailleurs, les mots et les pensées vont ensemble; et, en se plaçant à un certain point de vue, la véritable histoire de la religion ne serait, ainsi que je l’ai dit, ni plus ni moins qu’un exposé des diverses tentatives pour exprimer l’inexprimable. ■

Je tâcherai de rendre ceci clair par un exemple au moins, et je choisirai à cet effet le nom le plus important dans la religion et la mythologie des nations aryennes, le nom de Zeus, le dieu des dieux {theàs tiAedn), comme Platon l’appelle.

Considérons tout d’abord ce fait que l’on ne saurait

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