‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 23 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

ait été donné plus tard à divers endroits (1), est l’aurore ou la terre de l’aurore. Ortygia dérive de ortyx « caille » . La caille s’appelle en sanscrit vartikd, c’està-dire « l’oiseau qui revient » , parce qu’elle est un des premiers oiseaux qui reviennent avec le printemps. Ce même nom, Vartikd, est donné dans le Véda à l’un des nombreux êtres qui sont délivrés ou ranimés par les Aévins, c’est-à-dire par le jour et la nuit; et je crois que Vartikd « celle qui revient » est encore une des nombreuses appellations de l’Aurore. L’histoire de Vartikâ est fort courte. « Elle a été avalée , mais elle a été délivrée par les Asvins » (1, 112, 8). « Elle a été délivrée pareux de lagueüledu loup» (1,117,6; 116, 14 ; X, 39, 13). « Elleaété délivrée par les Asvins de l’agonie » (I, 118, 8). Ce ne sont là que des répétitions, sous forme de légendes, des vieilles expressions « l’Aurore ou la caille arrive », « la caille est avalée par le loup » , « la caille a été délivrée de la gueule du loup » . De là nous avons Ortygie, la terre des cailles, l’Orient, l’île sortie miraculeusement des flots, où Léto mit au monde ses jumeaux solaires, et de là nous avons aussi Ortygie, nom donné à Artémis, fille|de Léto, parce qu’elle était née dans l’Orient.

L’Aurore, ou plutôt la mère de l’aurore et de toutes les splendeurs qui l’accompagnent, occupait naturellement, dans les idées religieuses du monde jeune encore, une place bien plus importante que cette autre lumière qui, dans le langage ancien, s’appelait sa sœur, le crépuscule du soir, la fin du jour, l’approche de l’obscurité, du froid, et peut-être de la mort.

(1) Gerhard, Griechische Mythologie, § 335, 2.

ONZIÈJIE LEÇON.

A l’aurore appartenaient les charmes qui nous séduisent dans les choses qui commencent et dans la jeunesse; et, à un point de vue, on pouvait même regarder la nuit comme étant née de l’aurore, en tant que la nuit est la sœur jumelle du jour. A mesure que l’enfant brillant déclinait, le sombre enfant grandissait; quand ce dernier commençait à se retirer, l’enfant brillant revenait : tous deux ils étaient nés de la même mère, — tous deux semblaient être sortis en même temps du sein brillant de l'Orient. Il était impossible de tirer une ligne exacte, et de dire où le jour commençait et où il finissait, ou de marquer le commencement et la fin de la nuit. Quand la lumière entre dans l’obscurité, comme disaient les brahmanes, alors un des jumeaux paraît; lorsque l’obscurité entre dans la lumière, alors l’autre jumeau le suit. « Les jumeaux vont et viennent : » c’était là tout ce que les anciens poètes avaient à dire sur la marche rapide des heures du jour et de la nuit; c’était le dernier mot qu’ils pussent trouver, et, comme mainte bonne expression d’autrefois, celle-ci subit aussi le sort de tout langage vivant; elle devint une formule, un adage, un mythe.

Nous savons quelle était la mère des jumeaux; c’était l’aurore qui meurt en donnant naissance au matin et au soir; ou, si nous adoptons la manière de voir de Yàska, c’était la nuit qui disparait à la naissance du nouveau couple. Cette mère des jumeaux pouvait recevoir tous les noms de l’aurore, et même les noms de la nuit pouvaient rendre un côté de son caractère. Près d’elle est la place d’où s’élancent les coursiers du soleil pour parcourir leur route de chaque jour (1).

(t) Telle est, je pense, l’origine du mythe d'Aévattha, primitive-

Près d’elle aussi est l’étable où sont enfermées les vaches, c’est-à-dire les jours brillants qui se suivent comme un troupeau de vaches : tous les matins Je soleil les fait sortir et les conduit à leurs pâturages; tous les soirs des voleurs les emmènent et les cachent dans leur caverne noire, mais pour les rendre encore, après ce combat du crépuscule du matin, dont l’issue n’est jamais douteuse.

Comme l’aurore porte beaucoup de noms, il en est de même pour ses enfants; et de même que le nom le plus général est Yamasûh « la mère des jumeaux» (1), ainsi le nom le plus général de ses enfants est Yamaii « les jumeaux ». Nous avons vu ces jumeaux représentés comme des hommes, les Ato'/w, Indra &iAgni, Mitra et Yaruna. Nous avons vu que les mêmes puissances pouvaient être conçues comme des femmes, et alors elles sont dépeintes non-seulement comme étant deux sœurs, mais encore comme étant deux sœurs jumelles. Par exemple, Rv., III, 55, 1 1 :

« Les deux sœurs jumelles (2) ont fait que leurs corps diffèrent; l’une d’elles est brillante, l’autre sombre : quoique la sombre et la brillante soient deux sœurs, la grande divinité des dieux est une. » Par un simple tour du kaléidoscope mythologique, ces deux sœurs, la lumière du jour et l’obscurité de la nuit, au lieu d’être les enfants de l’Aurore, paraissent dans un autre poème comme les deux mères du soleil. Rv.. 111,55, 6 :

ment « station de dievaux », et qui a été confondu ensuite avec asvattha, ficus reiifçiosa. Voir cependant Kuhn, Zeitschrift, I, p. 467.

(1) Rv., III, 39, 3. Yamasûh, yamau yamalau sùta itiyamasùr uslio ‘bbimàninî devatA. SA yamà yamalAv AsvinAv atroshahkàle ‘sùta.

(2) Yamyà, duel au féminin; cf. V, 47, o.

ONZIÈME LEÇON

« Cet enfant qui s’était endormi dans l’Occident, marche maintenant seul, ayant deux mères, mais ’ n’étant pas conduit par elles; ce sont les œuvres de Mitra et de Varuna, mais la grande divinité des dieux est une. »

Dans un autre hymne, il est dit que les deux jumelles nées ici et là {ihehajâte), qui portent l’enfant, sont différentes de sa mère (V, 47, 5), et dans un endroit il semble que l’une des deux soit appelée la fille de l’autre (III, 55, 12).

Nous ne devons donc pas nous étonner de voir que les deux mêmes êtres, quelque nom que nous voulions leur donner, étaient quelquefois représentés comme du sexe masculin et du sexe féminin, comme frère et sœur, et aussi comme frère jumeau et sœur jumelle. Dans ce dialecte mythologique le jour serait le frère jumeau, Yuma; la nuit serait la sœur jumelle, Yami; — et ainsi nous sommes arrivés enfin à une solution du mythe que nous désirions expliquer. Un certain nombre d’expressions s’était formé, comme : « la mère des jumeaux », c’est-à-dire l’Aurore; «les jumelles», c’est-à-dire la Nuit et le Jour; «ceux qui sont nés du coursier » ou « les cavaliers » , c’est-à-dire le Matin et le Soir; « Saranyù est épousée par Vivasvat » , c’est-àdire l’Aurore embrasse le ciel ; « Saranyù a laissé ses jumeaux derrière elle» , c’est-à-dire l’Aurore adisparu, il fait jour; « Vivasvat prend sa seconde femme », c’est-à-dire le soleil se couche dans le crépuscule du soir; « le cheval court après sa cavale », c’est-à-dire le soleil s’est couché. Réunissez ces phrases, et l’histoire, telle qu’elle est'racontéedans l’hymne du Rig-Véda, est achevée. L’hymne ne faitpasmention de Manu, comme

fils de Savamâ; il ne fait que donner ce nom à la seconde femme de Vivasvat, et par là il ne veut dire que ce que le mot lui-même implique, à savoir que la seconde femme de Vivasvat ressemblait à la première, comme le crépuscule du soir ressemble au crépuscule du matin. La fable de Manu est probablement de date plus moderne. Pour une raison ou pour une autre, Manu, l’ancêtre mythique de la race humaine, était appelé Sâvarni, ce qui signifiait peut-être le Manu «de toutes les couleurs » , c’est-à-dire de toutes les tribus et de toutes les castes. Ce nom a peut-être rappelé aux brahmanes Savarnâ, la seconde femme de Vivasvat, et comme Manu était appelé Vaivasvata « l’adorateur » , et plus tard « le fils de Vivasvat » , le Manu Sâvarni pouvait naturellement être pris pour le fils de Savarnâ. Toutefois je n’offre ceci que comme une conjecture, en attendant que l’on trouve quelque explication plus plausible du nom et du mythe à^Manu Sâvarni.

Mais il sera nécessaire de poursuivre encore plus loin l’étude de l’histoire de Yama, le jumeau proprement dit. Dans le passage examiné précédemment, Saranyu est appelée simplement « la mère de Yama » , c’est-à-dire la mère du jumeau, mais il n’y est pas fait mention de Famf, la sœur jumelle. Cependant Yamî, elle aussi, était bien connue dans le Véda, et il y a un dialogue curieux entre elle et son frère, où elle, (la nuit) supplie son frère (le jour) de la prendre pour sa femme, et où il refuse son offre parce que « on a appelé, dit-il, un péché, qu’un frère épouse sa sœur » (X, 10, 12).

Maintenant se présente cette question : Est-il possible que Yama, ayant signifié originairement «jumeau »,

ONZIÈME LEÇON

ait jamais pu être employé seul comme nom d’une divinité? Nous pouvons parler de jumeaux; et nous avons vu que, dans les hymnes du Véda, plusieurs divinités corrélatives sont dépeintes comme étant jumelles; mais peut-on parler d’un jumeau et donner ce nom à un dieu indépendant, adoré sans qu’il soit plus question de la divinité correspondante, de celle qui complète le couple? Les six saisons, composées chacune de deux mois, sont appelées les six jumelles {Rv., 1, 164, 15); mais aucun mois en particulier ne pouvait pour cela être appelé proprement le jumeau (1).

Rien ne saurait être plus clair que le passage suivant (X, 8, 4) :

« O Vasu (soleil), tu arrives le premier à chaque aurore! c’est toi qui as divisé les deux jumeaux, » c’està-dire le jour et la nuit, le matin et le soir, la lumière et l’obscurité, Indra et Agni, etc.

Examinons maintenant un verset {Rv., 1, 66, 4) où l’on suppose qu’Yama seul signifie «le jumeau», et plus particulièrement Agni. L’hymne tout entier est adressé à Agni, le feu, ou la lumière, dans son caractère le plus général. Je traduis littéralement :

« Comme une armée abandonnée à elle-même, il déploie sa force, comme la flèche à la pointe de feu tirée par l’archer. Yama est né, Yama naîtra, l’amant des filles, le mari des femmes. »

Ce verset, on le voit, est rempli d’allusions, que comprenaient facilement les auditeurs des poètes védiques, mais qui sont pour nous de véritables

(1) Quant à yamau et à yamàli, voir Rp., X, M7, 9; V, B7, 4; X, 13, 2.

énigmes dont on ne peut espérer trouver la solution, si tant est qu’il soit possible d’y parvenir. Or, tout d’abord, je ne regarde pas Yama comme étant un nom à'Agni, ni même comme étant un nom propre; mais , me rappelant qu’Agni et Indra étaient des jumeaux qui représentent le jour et la nuit, je traduis :

« (Un) jumeau est né, (un autre) jumeau naîtra, » c’est-à-dire Agni, à qui l’hymne est adressé, est né, le matin a paru; son frère jumeau, ou, si vous le voulez, son autre lui-même, le soir, naîtra.

Je crois que les mots suivants, « l’amant des filles » , «le mari des femmes », contiennent une simple répétition du premier hémistiche. Le soleil levant, ou la lumière du matin, est appelé l’amant des filles, ces filles étant les splendeurs de l’aurore, au milieu desquelles le soleil se lève. Ainsi (I, 152, 4) il est dit : «Nous le voyons paraître, l’amant des filles (1), l’invincible. »

Dan^leüu., 1,163, 8, les paroles suivantes sont adressées au cheval-soleil, ou au soleil envisagé comme un cheval :

« Après toi, il y a le char; après toi, Arvan, l’homme; après toi, les vaches; après toi, la troupe des filles. »

Ici les vaches et les filles ne sont en réalité que deux images qui représentent une même chose, les jours brillants, les aurores souriantes.

Dans le Rv., II, 15, 7, nous voyons cité Parâvnj, nom qui, comme Chydvana (2) et d’autres noms en-

()) Sàyana explique avec raison kanlnàm par ushasdm.

(2) Dans le Hv., 1, H6, 10, il est dit que les Asvins ont rétabli le vieux Chyarâna dans sa condition du mari des lllles.

0NZ1È31E LEÇON.

core, n’est qu’un masque derrière lequel nous trouvons toujours le soleil qui revient le matin après avoir disparu le soir :

« Connaissant la cachette des filles, il (le vieux soleil) s’est levé aux yeux de tous, lui qui sait s’échapper; le (soleil) boiteux a marché, le (soleil) aveugle a vu; Indra a accompli ceci lorsqu’il était enilammé par le soma. »

La retraite où les filles se cachent est celle où se cachent les vaches, c’est l’orient, la patrie et la demeure des aurores toujours Jeunes; et dire que l’amant des filles est là (1), n’est qu’une nouvelle expression pour « le jumeau est né » .

Jdrah «amant» est aussi employé tout seul pour désigner le soleil levant :

Rv., Vil, 9, 1 : « L’amant s’est éveillé sur le sein de l’Aurore » .

Rv., 1, 92,1 1 : « La femme (l’Aurore) brille de l’éclat de l’amant. »

(Jue signifie maintenant « le mari des femmes » ? Bien que le sens de cette expression soit plus douteux, il me semble assez probable qu’elle désignait originairement le soleil du soir, environné des splendeurs du crépuscule, lesquelles sont, en quelque sorte, une répétition plus sereine de l’aurore. L’Aurore ellemême est aussi appelée « la femme» (IV, 52, I); mais, dans un autre passage, cette expression « le mari des femmes » s’applique clairement au soleil couchant.

(1) Piishan l'st apjjt'lé ramant <lf sa sœur, le mari de sa nuTe (V|, aS, 4 et 5; X, 3, 3 : svàsàram jAràli alilii eti pasehàt).

Rv., IX, 86, 32 : « Le mari des femmes approche de la fin (I) » . Si cette interprétation est la vraie, « le mari des femmes » serait identique avec « le jumeau qui doit naître » ; et de cette manière le vers tout entier nous offrirait un sens suivi :

« Un jumeau est né (le soleil levant ou le matin), un autre jumeau naîtra (le soleil couchant ou le soir); l’amant des filles (le jeune soleil), le mari des femmes (le vieux soleil) . »

Les traductions suivantes de ce seul vers, proposées par différents savants, donneront quelque idée de la difficulté de l’exégèse védique :

Rosen: « Sociatæ utique Agni sunt omnes res natæ, sociatæ illi sunt nascituræ, Agnis est pronubus puellarum, maritus uxorum. »

Langlois : « Jumeau du passé, jumeau de l’avenir, il est le fiancé des filles, et l’époux des femmes. » Wilson: «Agni, comme Yama, est tout ce qui est né; comme Yama, tout ce qui naîtra : il est l’amant des jeunes filles, le mari des femmes. »

Kuhn : « Le jumeau (Agni) est celui qui est né; le jumeau est ce qui doit naître. »

Benfey : « Seigneur né , il gouverne les naissances; le prétendant des jeunes filles, le mari des femmes. »

11 n’y a pas, à ma connaissance, d’autre passage du Rig-Véda où Yama, employé seul dans le sens de « jumeau » , ait été supposé s’appliquer à Agni (le

(1) Nishkrita, suivant Boehtlingk et Roth, «un rendez-vous», mais le sens originel « être perdu » semble mieux s’adapter à notre passage.

OnZIÈMK LEÇON.

soleil). Mais il y a plusieurs passages, notammeut dans le dernier livre, où Yama se trouve comme nom d’une divinité unique. Il est appelé «roi» (X, 14, 1); les morts le reconnaissent pour leur roi (X, 16, 9). 11 est avec les Pitars, les pères (X, 14, 4), avec les Angiras (X, 14, 3), avec les Atharvans, Bhrigus (X, 14, 6), et les Vasishthas (X, 15, 8). Il est appelé le fils de Vivasvat (X, 14, 5), et l’on cite un fils immortel A’ Yama (I, 83, 5). Le soma lui est offert aux sacrifices (X, 14, 13), et les pères qui sont morts verront Yama avec Varuna (X, 14, 7), et ils s’assiéront au banquet avec les deux rois (X, 1 4, 1 0). Le roi des morts, Yama, est aussi le roi de la mort (X, 165, 4) (1), et il est question de deux chiens qui circulent au milieu des hommes comme ses messagers (X, 14, 12). Toutefois, on prie aussi Yama, ainsi que ses chiens, de donner la vie, ce qui, originairement, a pu seulement signifier « épargner la vie » (X, 14, 14; 14, 12).

Est-il possible de découvrir dans ce Yama, le dieu des morts, un des jumeaux? J’avoue que ce rapprochement me semble bien forcé et artificiel; et je préférerais de beaucoup dériver ce Yama de yam « contrôler » . Cependant son père est Vivasvat, et le père des jumeaux était également Vivasvat. Attribueronsnous à Vivasvat trois fils, deux appelés les jumeaux, Yaman, et un autre nommé Yama « le gouverneur » ? Cela est possible, mais fort peu vraisemblable; et je crois que mieux vaut apprendre à suivre la marche étrange du langage antique, quelque gênante qu’elle

(i) Rv., 1, 38, 5. L’expression « la route d'Yama » est employée comme étant d'heureux on de funeste présage.

nous paraisse d’abord. Imaginons donc, aussi bien que nous le pouvons, que Yama «jumeau » était usité comme nom du soir, ou du soleil couchant, et nous pourrons peut-être comprendre comment Yama finit par être le roi des morts et le dieu de la mort.

De même que l’orient était pour les premiers penseurs la source de la vie, ainsi l’occident leur semblait être Nirriti, la sortie de ce monde, la région de la mort. Le soleil conçu comme se couchant ou mourant chaque Jour, était le premier qui eût parcouru le chemin de la vie de l’est à l’ouest; il était le premier qui connût la mort, le premier à nous montrer la route que nous devrons suivre, quand notre course sera terminée, et que notre soleil se couchera dans l’occident lointain. C’est là que les Pères ont suivi Yama; c’est là qu’ils sont avec lui dans la joie ; et c’est là que nous irons aussi quand ses messagers (le jour et la nuit) nous auront découverts. Ce sont là des sentiments naturels et des pensées intelligibles. l.a question est de savoir si c’étaient là les pensées et les sentiments qui traversèrent l’esprit de nos ancêtres, lorsqu’ils changèrent Yama, le soleil-jumeau, le soleil couchant, en Yaina, le gouverneur des âmes décédées et le dieu de la mort.

Le nom de « fils de Vivasvat » donné à Yama suffirait pour nous suggérer la pensée que son caractère était solaire. Virasvat, de même que Yama, est quelquefois considéré comme envoyant la mort. VIII, t)7, 20 : « Que le trait de Vivasvui, 6 Adihja, que la tièche empoisonnée ne nous frappe pas avant que nous soyons vieux! »

U est dit que Yama a traversé les eaux rapides, qu’il

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ONZIÈME LEÇON

a montré le chemin à beaucoup d’hommes, et qu’il a, le premier, connu le chemin par où nos pères ont passé (X, 14, t et 2). Dans un hymne adressé au cheval-soleil, nous lisons que « Yama a amené le cheval, que Trita l’a enharnaché, (\\i Indra l’a monté le premier, que le Gandharm en a saisi la rêne » . Et immédiatement après, le cheval est Yama, Mitija, et Trita (I, 163, 2 et 3). Ailleurs il est dit que des trois cieux, deux appartiennent à Savitar, et un à Yama (I, 33, 6). Yama est dépeint comme ayant été admis dans la compagnie des dieux (X, 133, 1). Sa place est appelée « la maison des dieux » (X, 133, 7) ; et ces mots viennent immédiatement après un vers où il est dit : « L’abîme s’étend dans l’Orient, la sortie est dans l’Occident (1). »

Ces indications, quoique recueillies par fragments, suffisent pour montrer que le caractère de Yama, tel que nous le trouvons dans le dernier livre du Itig-Véda, a bien pu être suggéré par le soleil couchant, personnifié comme marchant devant la race humaine , comme étant lui-même mortel, mais en même temps roi et régnant sur les morts, comme étant adoré avec les pères, et comme ayant été le premier témoin de l’immortalité réservée aux pères, immortalité qui est analogue à celle dont jouissent les dieux eux-mêmes. On n’a pas besoin d'explication pour comprendre comment le roi des morts a pu prendre graduellement le caractère de dieu de la mort. C’est là cependant la dernière phase du caractère de Yama, et, dans les parties les plus anciennes du Rig-Véda, ce rôle ap-

(I) Autres passages à consulter : Rv., I, tl8, 2; Vil, 33, 9; IX, 68, 3, 3; X, )2, 6-, 13, 2; 13, 4; Ü3, 3; 64, 3j 123, 6.

partient à Varuna, qui, nous l’avons déjà vu, est, comme Yama, un des Jumeaux.

La mère de toutes ces puissances célestes que nous venons d’examiner, c’est l’Aurore aux nombreuses dénominations, lîo'X^ûv ôvo[LâT<i>v [Aopipr, (iia, Aditi, la mère des dieux, ou Apyd yoshd, l’épouse des eaux, Saranyû, la lumière qui court dans le ciel, Ahand, la brillante, Arjunî, la resplendissante, Urva'sî, celle qui s’étend au loin, etc. Cependant, au-delà de l’aurore, on soupçonnait l’existence d’une autre puissance infinie, pour laquelle ni le langage des Rishis védiques, ni celui de tous les autres poètes ou prophètes n’ont encore trouvé de nom qui soit digne d’elle.

Si donc, comme cela ne fait guère de doute pour moi, Ertnys en grec est le même mot que Saranyû en sanscrit (1), il est facile de voir comment, après être issues d’une pensée commune, ces deux divinités prirent chacune un caractèi-e particulier dans l’iude et dans la Grèce. La Nuit était conçue par Hésiode comme étant la mère de la Guerre, de la Dissension et de la Fraude, mais elle était aussi appelée la mère de Némésis, ou la Vengeance (2). Eschyle appelle les Érinnyes les filles de la nuit, et nous avons vu précédemment un passage du Yéda (Vil, 61, o), où il est dit que les Druhs, les puissances malfaisantes de la nuit, suivent les péchés des hommes. « L’Aurore vous découvrira » offrait une expression qui n’était que légèrement infectée de mythologie. « Les Érinnyes vous harcèle-

(1) La perte de l’aspircc initiale est une exception, mais, comme telle, elle est confirmée par des exemples analogues bien connus. Voir Curtilis, Criechische Etymologie, II, 2o3; 1, 309.

(2) Max Muller, Essay on comparative Mythology, p. 40.

ONZIÈME LEÇON

ront U était une phrase que même Homère n’aurait pas comprise dans son sens étymologique. Si le nom d’Erinnys est quelquefois appliqué à Dêmêlêr (1), c’est parce que Dêô était Dyâvâ, et que Dêmêlêr était Dyâ\>â mâtar, l'Aurore, la mère (2), correspondant à Dyaush pitar, le ciel, le père. Erinnys Démêler, comme Saranyü, fut changée en cavale ; elle fut poursuivie par Poséidon, sous la forme d’un cheval, et deux enfants naquirent d’elle, une Ÿ\\\e{Despoina), et Areion. Si Poséidon représentait le soleil se levant de la mer, il se rapprocherait de Varuna, lequel était appelé, dans un passage du Véda, le père du cheval ou de Yama.

Et maintenant, après avoir expliqué le mythe de Saranyù, de son père, de son mari et de ses enfants, dans ce que je regarde comme ayant été son sens originel, il me reste à faire connaître en quelques mots les opinions des savants qui ont déjà analysé le même mythe, et qui sont arrivés à s’en représenter de différentes manières la signification primitive. Il ne sera pas nécessaire que j’entreprenne une réfutation détaillée de ces opinions, attendu que la principale différence entre elles et ma propre théorie provient des points de vue différents où nous sommes placés pour lâcher de faire pénétrer nos regards dans les régions lointaines de la pensée mythologique. Le lever et le coucher du soleil, le retour quotidien du jour et de la nuit, le combat entre la lumière et l’obscurité, tout ce drame solaire, avec tous ses détails, qui se joue chaque

(1) Pausanias, VIH, 23; Kulm, loc. cil., I, 132.

(2) Voir Pott, dans la Zeitschrift de Kuhn, VI, p. (18, note.

jour, 'chaque mois, chaque année, dans le ciel et sur la terre, voilà ce que je rejrarde comme formant le principal sujet de la mythologie primitive. Je pense que l’idée même de puissances divines a pris naissance dans l’étonnement avec lequel les ancêtres de la famille aryenne contemplaient les puissances brillantes {(leva), dont personne ne pouvait dire d’où elles venaient ni où elles allaient, qui jamais ne faisaient défaut, qui ne se flétrissaient ni ne mouraient jamais, et qui étaient appelées immortelles, c’est-à-dire qui ne passent point, pour les distinguer de la faible et ^ périssable race de l’homme. Je considère le retour ‘régulier des phénomènes comme ayant été une condition presque indispensable pour qu’ils fussent élevés, par la magie de la phraséologie mythologique, au rang des immortels ; et j’attribue une importance proportionnellement faible aux phénomènes météorologiques, tels que les nuées, le tonnerre et l’éclair, lesquels, tout en causant pour un temps une violente commotion dans la nature et dans le cœqr de l’homme, ne devaient pas être rangés à côté des êtres brillants et immortels, mais devaient plutôt être considérés soit comme leurs sujets, soit comme leurs ennemis. C’est le ciel qui réunit les nuages, c’est le ciel qui tonne, c’est le ciel qui pleut ; et le combat qui se livre entre les nuées noires et le brillant soleil , qu’elles cachent pendant un certain temps, n’est qu’une répétition irrégulière de cette lutte plus importante encore qui a lieu, chaque jour, entre les -ténèbres de la nuit et la réjouissante lumière du matin.

^ Tout opposée à cette théorie solaire est celle qui a été proposée par M. Kuhn et adoptée par les plus émi-

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ONZIÈME L^ÇON

nents mythologues de l’Allemagne, et qu’on peut appeler la théorie météorologique. Un bon aperçu de cette théorie a été donné par M. Kelly dans son ouvrage, Indo-European Tradition and Folk-lore. « Les nuages, dit-il, les orages, la pluie, l’éclair et le tonnerre, étaient les spectacles qui, plus que tous les autres, frappaient l’imagination des Aryens primitifs, et qui l’occupaient le plus à chercher des objets terrestres qui pussent être comparés avec les aspects toujours changeants de ces phénomènes. Les spectateurs étaient chez eux sur la terre, et les choses de la terre leur étaient comparativement familières ; même le lever et le coucher des corps célestes pouvaient être Pe-;; gardés par eux avec d’autant plus de tranquillité que ces événements étaient plus réguliers. Mais les hommes des premiers âges ne pouvaient jamais cesser de contempler avec le plus vif intérêt ces merveilleux changements météoriques, si irréguliers, si mystérieux dans leur venue, et qui produisaient des effets si immédiats et si palpables, soit en bien, soit en mal, sur la vie et la fortune de ceux qui en étaient les témoins. C’est > pourquoi ces phénomènes étaient notés avec un soin, et désignés avec une richesse d’images, qui en ont fait le fondement principal de toutes les mythologies et de toutes les superstitions indo-européennes. »

M. Schwartz, dans ses excellents essais sur la mythologie (1), se range résolûment du même côté ;

« Si, contrairement aux principes que j’ai appliqués * dans mon livre sur \ Origine de la Mythologie^ l’on a ’

(1) D«r heutige Volksglanbe und dat allé Heidenthum, 1862 (p. Vil). Der Urtprung der Mythologie, 1860.

remarqué qu’en retraçant la manière dont s’est développée dans les mythes l’idée du divin, j’ai attribué un rôle trop marquant aux phénomènes du vent et de l’orage et que j’ai négligé le soleil, les recherches suivantes confirmeront ce que j’ai indiqué précédemment, à savoir qu’originairement le soleil était conçu implicitement comme un acteur secondaire parmi ceux qui jouent leur rôle sur la scène céleste, et qu’il ne prit de l’importance que dans un état plus avancé de la contemplation de la nature et de la formation des mythes. »

Ces deux vues sont aussi diamétralement opposées qu’il est possible que le soient deux manières de se représenter le même objet. L’une, la théorie solaire, regarde les révolutions journalières et régulières du ciel et de la terre comme la matière dont on a formé le tissu varié de la mythologie religieuse des Aryens, admettant seulement qu’on y a mêlé çà et là les aspects plus violents des orages, du tonnerre et des éclairs. L’autre, la théorie météorologique, considère les nuées, les orages et les autres aspects des convulsions de la nature comme ayant produit l’impression la plus profonde et la plus durable sur l’esprit de ces observateurs primitifs, qui auraient cessé de voir avec étonnement les mouvements réguliers des corps célestes, et n’auraient pu sentir une présence divine que dans la tempête, dans le tremblement de terre, ou dans le feu.

Adoptant ce dernier système, M. Roth, ainsi que nous l’avons vu, a expliqué Saranyû comme étant la noire nuée d’orage, qui vole dans l’espace au commencement de toutes choses, et il a pris Vivasvat pour la lumière

ONZIÈME LEÇON

du ciel (1). Exjiliquant d’abord le second couple de jumeaux, il a pris les Aévms pour les premiers qui apportent la lumière, en précédant l’aurore (mais qui sont-ils?), tandis que dans le premier couple, appelé simplement Yama, le frère jumeau, et Yami, la sœur jumelle, il a découvert le premier couple créé, l’homme et la femme, produits par l’union de la vapeur humide de la nuée et de la lumière céleste. II suppose qu’après leur naissance un nouvel ordre de choses a commencé, et que c’est pour cela que l’on disait que leur mère, — l’aurore chaotique et agitée par l’orage, — avait disparu. Sans insister beaucoup sur ce fait que, suivant le Rig-Véda, Saranyà devint d’abord mère de Yama, puis disparut, donna ensuite le jour aux Asvins, et abandonna enfin ces deux couples d’enfants, il faut observer qu’il n’y a pas dans le Véda un seul mot qui désigne Yama et Yami comme ayant été le premier couple des mortels, — comme l’Adam et l’Ève de l’Inde, — ou qui représente la première création de l’homme comme due à l’union de la vapeur et de la lumière. Si Yama avait été le premier créé des hommes, assurément les poètes védiques, en parlant de lui, n’auraient pu passer cette particularité sous silence. H/na, dans l’Avesta, n’est pas représenté non plus comme le premier homme, ou comme le père du genre humain (2). C’est un des premiers rois, et son règne

(1) Zeitschrift der deutschen Morgeiüündischen Gesellschaft, IV, p, 425.

(2) Spiegel, Éràn, p, 245. « D’après un récit ce sont les mensonges et l’orgueil de Jima qui mirent fin au bonheur de son règne. Suivant les traditions plus anciennes de VAvesta, Jima ne meurt pas, mais, quand le mal et la misère commencent à régner sur la terre, il se

représente l’idéal du bonheur sur la terre, alors que la maladie et la mort étaient inconnues, et que l’on ne souffrait ni de la chaleur ni du froid ; mais là se borne ce que l’Avesta nous apprend sur Yima. La découverte du développement ultérieur que reçut en Perse la figure ÿyima fut une des dernières et des plus brillantes découvertes d’Eugène Burnouf. Dans son article « sur le Dieu Homa », publié dans le Journal Asiatique, il a ouvert cette mine entièrement nouvelle de recherches sur la religion primitive et sur les anciennes traditions qui étaient communes aux Aryens avant leur séparation. 11 a montré qu’il est possible de faire remonter trois des noms les plus célèbres de la poésie épique des Persans plus modernes, Jemshid, Feridûn et Garshasp, à trois héros cités dans le Zend- Avesta comme les représentants de trois des premières générations humaines, Yima-Kshaêta, Thraêlana et Kereiaspa, et que les prototypes de ces héros Zoroastriens peuvent se retrouver dans le Yama, le Trita et le Kniâéva du Véda. Il a fait plus encore. 11 a montré que, de même que Thraêlana, en Perse, est fils A'Athwya, le nom patronymique de Trita, dans le Véda, est kplya. Il a expliqué le changement de Thraêlana en Feridûn, k l’aide de la forme du nom en pehlevi, donnée par Neriosengh, à savoir, Phredun. Ce fut aussi Burnouf qui identifia Zohâk, le tyran de la Perse, tué par Feridûn, et que même Firdusi connaît encore sous le nom d’A^Æ dahâk, avec VAJi dahdka, le serpent qui mord (ainsi qu’il traduit ce nom),

retire dans un territoire plus étroit, une sorte de jardin ou d’Éden, où il continue à vivre heureux avec ceux qui lui sont restes fidèles. »

ONZIÈME LEÇON

détruit par dans l’Avesta. Nulle part le pas-

sage de la mythologie physique à la poésie épique, et même à l’histoire, n’a été mis dans un jour aussi clair qu’ici. Je puis citer les paroles de Burnouf, un des plus grands savants que la France, si riche en génie philologique, ait jamais produits :

« 11 est, sans contredit, fort curieux de voir une des divinités indiennes les plus vénérées donner son nom au premier souverain de la dynastie ario-persane ; c’est un des faits qui attestent le plus évidemment l’intime union des deux branches de la grande famille qui s’est étendue, bien des siècles avant notre ère, depuis le Gange jusqu’à l’Cuphrate (t). »

M. Roth a signalé quelques rapprochements plus minutieux dans l’histoire de Jemshid; mais sa tentative pour faire de Yama un Adam indien, et de Ytma un Adam perse, a été, je crois, une erreur.

M. Kuhn a donc eu raison de rejeter celte partie de

l’analvse de M. Roth. Mais il est d’accord avec ce

dernier pour regarder Saranyù comme la nuée d’orage, et, bien qu’il ne veuille pas reconnaître dans Vivasvat la lumière céleste en général, il prend Vivasvat pour une des nombreuses appellations du soleil, et il considère leur enfant premier-né, Yama, comme identique avec Agni, le feu, ou plutôt l’éclair, suivi de sa sœur jumelle, le tonnerre. Il explique alors le second couple, les Aivins, comme étant Agni et Indra, le dieu du feu et le dieu du ciel brillant, et il arrive ainsi à la solution suivante du mythe : — « Quand l’orage est fini, et que l’obscurité qui cachait la nuée unique a disparu , Savitar (le soleil) embrasse encore une fois

(1) Max Mûller, On the Veda and Zendavesta, p. 31.

la déesse, la nuée, laquelle avait pris la forme d’une cavale qui s’enfuit. Encore caché, il brille, ardent et montrant son bias d’or, et ainsi il engendre Agni, le feu ; enfin il déchire le voile nuptial, et alors naît Indra. le ciel bleu. » Il explique la naissance de Manu, rhomme, comme une répétition de celle à’ Agni, et, pour lui, l’Adam indien est Manu, ou Agni, et non pas Yama, l’éclair, ainsi que le pense M. Roth.

Il est nécessairement impossible de faire pleinement justice aux spéculations de ces hommes éminents sur le mythe de Saranyù, en donnant cette légère esquisse de leurs opinions. Ceux qui s’intéressent à ce sujet devront consulter leurs ouvrages, et les comparer avec les interprétations que j’ai proposées. J’avoue que, tout en me plaçant à leur point de vue, je ne puis saisir aucune suite ou liaison nette des idées dans le travail mythologique qu’ils décrivent. Je ne saurais m’imaginer que des hommes qui étaient au niveau de nos bergers aient conversé entre eux d’une noire nuée d’orage, planant dans l’espace, et produisant, par son union avec la lumière ou avec le soleil, le premier homme et la première femme; ni qu’ils aient appelé le ciel bleu fils de la nuée, parce que le ciel se montre quand la nuée d’orage a été ou embrassée ou détruite par le soleil. Toutefois ce n’est pas à moi qu’il appartient de prononcer un jugement, et je dois laisser à ceux qui sont moins attachés à des théories particulières, de décider laquelle de ces interprétations est la plus naturelle , la plus conforme aux indications éparses des anciens hymnes du Véda, et le plus en rapport avec ce que nous savons de l’esprit des }»i-emiers Ages de l’humanité.

DOUZIÈME LEÇON

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