II
Le mot Barmcles dans le sens de « lunettes »
semble se rattacher au mot allemand qui a la même signifîcation, à savoir Brille (1). Ce mot allemand est une corruption de bei'yllus. Dans un vocabulaire de 1482, nous trouvons brill, parill, nom masc., « pierre précieuse, façonnée comme du verre ou de la glace (eise), » berillus ou bernlein, même signification (2). Sébastien Frank, au commencement du seizième siècle, emploie encore barill pour <i lunettes » . Le mot devint plus tard un nom féminin, et, comme tel, il est encore aujourd’hui le terme consacré pour signifier « lunettes » .
Au lieu de beryllus, dans le sens de « pierre précieuse I) , nous trouvons en provençal berille (3) ; et, dans le sens de « lunettes » , nous trouvons le vieux français béricle (4). Béricle fut plus tard changé en bésicles (5), que l’on dérive communément, mais à tort, de bis-cyclus.
Dans le dialecte du Berri (6), nous trouvons, au lieu de béricle ou bésicles, la variante dialectique berniques, laquelle nous rappelle la forme allemande
(1) Cf. Gritnm, D. W. au mot Brill. M. Wedgwood dérive barnacles, dans le sens de « lunettes », du limousin bourgna « pleurnicher » ; wallon boirgni « regarder d’un seul œil pour viser » ; languedocien bomi « aveugle » ; bornikel « quelqu’un qui voit avec difficulté » ; berniques « lunettes ». Vocab. du Berri.
(2) « Berillus (gemma, spéculum presbiterorum aut veterum, d. i. brill). » Diefcnbach, Glossarium Latino-Cermanicum. Bise est peut-être mis pour désigner le cristal.
(3) Raynouard, Lexique roman.
(4) DM. du vieux français, Paris, 1766, à ce mot.
(o) Dict. provençal-français, par Avril, 1839, à ce mot.
(6) Bocab. du Berri, à ce mot.
DOUZIÈME LEÇON
Bern-lein (1). Une forme analogue est l’anglais barnacle, qui signifiait originairement « lunettes » , et qui a été employé plus tard pour désigner les raorailles, avec lesquelles on pince le nez des chevaux vicieux qu’on veut ferrer, saigner ou panser (2). De même Brille est employé en allemand pour désigner un morceau de cuir garni de clous que l’on met sur le nez de jeunes animaux qu’il s’agit de sevrer. Bernicula semble venir de beryllicula, ce dernier ayant été changé en berynicula, afin d’éviter la répétition de l. Quant au changement de / en n, nous voyons des exemples analogues dans melanconico , filomena, etc. (Diez, Grammatik, p. 190).
♦ Bamacle, quand il signifie un cirripède, ne peut guère être que le diminutif du latin perna, pernacula ayant été changé en bernacula (3). Pline parle d’une sorte de coquillages appelés pernœ, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec une cuisse de porc (4).
(1) Dans le üict. du vieux français, Paris, 1766, nous trouvons
bei'nicles dans le sens de « rien ». /
(2) Skinner dérive bamacle, « frænura quod equino rictui injici* tur », de bear « porter » et neck « cou ».
(3) Cf. Diez, Grammatik, p. 2.66. Bolso (pulsus), brugna et prugna (prunum). etc. Berna, au lieu de Perna, est cité dans le Glossarium Lalino-Gertnanicum, mediæ et infimæ letatis, ed. Diefenbacli; nous trouvons aussi dans Du Cange berna, suuinhache. Skin* fier dérive bamacle de bearn « fils » et de l'anglo-saxon aac, anglais oak « chêne ». Wedgwood propose comme étymologie de de bamacle le mot bayrn « bonnet », du dialecte de l'ile de Man } aussi barnagh « lépas », et le gaélique bairneach « bernacle » ; le gallois brenig « lépas ».
(i) Plin., Hist. Nat., 32, 55 : Appcilantur et pernæ concharum gcneris, circa Pontias insulas frcquentissimæ. Stant velut suillo
Les corps de ces petits animaux sont mous, et renfermés dans une enveloppe formée de plusieurs plaques calcaires; leurs pattes sont changées en une touffe de cirres articulés ou de franges, qu’ils peuvent sortir de la cavité du manteau qui garnit l’intérieur de leur coquille. Avec ces cirres, ils pêchent leur nourriture, à peu prés comme un homme pêche à l’épervier, et dès qu’ils sont plongés dans l’eau, à la marée montante, ils ne cessent de les faire mouvoir. On les trouve généralement fixés aux rochers, à des planches, des pierres, ou même à des coquillages vivants, d’où ils ne se détachent jamais une fois qu’ils s’y sont attachés. Mais, avant de se fixer ainsi, ils vont librement de côté et d’autre, et, dans cet état, ils sem- • blent avoir un organisme beaucoup plus parfait. Ils sont alors pourvus d’yeux, d’antennes, et de pattes ou bras, et ils sont aussi actifs qu’aucuu des autres petits animaux qui vivent dans la mer.
Les cirripèdes sont divisés en deux familles, les lépas et les balanes. Les premiers sont attachés à l’endroit où ils sont fixés par un pédicule flexible, doué d’une grande force de contraction. Leur coquille se compose généralement de deux pièces triangulaires sur chaque côté, et clic est fermée par derrière par une autre pièce allougée, de sorte que la coquille tout entière se compose de cinq pièces.
Les balanes , ou glands de mer, ont une coquille formée généralement de six pièces, la pièce inférieure étant solidement fixée à la pierre ou à la planche sur laquelle vit l’animal.
crure longo in arena deGxæ, hiaiitesqne, qua limpitudo est, pedali niin minus spatio, cibum venantur.
bOUZIÈME LEÇON.
Ces testacés ont été connus de tout temps en Angleterre, et on leur donnait le nom de Barnacles, c’està-dire Darnaculœ, ou petites moules. Bien que leur nom fût à peu près identique pour le son avec Barnacles « lunettes », il n'avait originairement aucun rapport avec ce terme, lequel était dérivé, ainsi que nous l’avons vu, de beryllus.
Mais voici un troisième prétendant à ce nom de Barnacle, c’est le fameux Bamacle Goose, l’oie harnache. Il y a une oie nommée Bernicla, et bien qu’on l’ait parfois confondue avec un canard (Anas niger minor, Scoter, la macreuse), cependant il est incontestable que l’oie harnache est un oiseau réel, et qu’on en peut voir la figure et la description dans tout bon traité d’ornithologie (1). Mais, quoique cet oiseau existe bien réellement, les descriptions qui en sont données, non-seulement dans les ouvrages populaires, mais aussi dans les traités scientifiques, forment un des chapitres les plus extraordinaires de l’histoire de la mythologie moderne.
Je commencerai par une des descriptions les plus récentes, extraite des PhilosopMcal Transactions, n° 137, janvier et février 1677-8. Dans un mémoire
(I) Linné la décrit (sub « Aves, Anseres ») comme « N® H, Bernicla, A. fusca, capite, collo pcctoreque nigris, collari albo. Branla s. Bernicla. Habitat in Europa boreali, migrât super Sueciam. » Willoughby, dans son Ornilhology, livre 111, dit : « 1 ara of opinion tbat the Brant-Goose diflers specifually from the Bernacle, howcTer writers of the History of Birds confound them, and make these «ords synonymous. » M. Gould, dans son ouvrage Ihe hirdt of Europe, vol. V, donne une figure de V Anser leucopsis, l’oie harnache, au n” 350, et une autre de X’Anser Brenla, foie cravant. au n® 352.
sur les Barnaches, écrit par sir Robert Moray, ancien membre du conseil de Sa Majesté pour le royaume d’Écosse, nous lisons (p. 925) :
« Dans les îles occidentales de l’Écosse, le bois avec lequel les gens du peuple construisent leurs maisons provient en grande partie des arbres que l’Océan rejette sur ces bords. Ce sont ordinairement des sapins et des frênes. Ils sont généralement fort grands et dépouillés de leurs branches, lesquelles, à ce qu’il semble, ont dû être cassées ou usées par le frottement, plutôt que coupées, et ces troncs sont tellement battus par la tempête qu’ils ont entièrement perdu leur écorce, surtout les sapins. Me trouvant dans l’île de Uist, j’ai vu sur la plage un tronçon de grand sapin, qui avait environ deux pieds et demi de diamètre et de neuf à dix pieds de long. Il était depuis si longtemps hors de l’eau qu’il était fort sec, et la plupart des coquillages qui l’avaient autrefois couvert, avaient été enlevés, rongés par le temps ou usés par le frottement. Seulement sur les parties qui se trouvaient près du sol étaient encore attachées des quantités de petites coquilles contenant de petits oiseaux parfaitement formés, et que l’on supposait être des barnaches.
« Ces coquilles étaient très-rapprochées les unes des autres, et elles étaient de diverses grandeurs. Elles avaient la couleur et la consistance de coquilles de moules, et leurs valves étaient unies par un ligament semblable à celui des moules, et qui leur sert de charnière pour s’ouvrir et se fermer
« Les coquilles sont attachées à l’arbre par un pédicule plus long que la coquille, lequel est une sorte de membrane, arrondie, creuse et plissée, ressemblant
DOCZIÈME LEÇON.
assez au gosier d’un poulet. Ce pédicule s’élargit du côté où il se fixe sur l’arbre, duquel il semble tirer la matière qui sert pour le développement de la coquille et du petit oiseau qu’elle renferme.
a Dans toutes les coquilles que j’ai ouvertes, dans les plus petites comme dans les plus grosses, j’ai trouvé cet oiseau si curieusement et si complètement formé, qu’il ne semblait pas qu’il lui manquât rien, quant aux parties internes, pour être un oiseau de mer parfait. Toutes les parties en étaient si distinctes dans leur petitesse, qu’on eût dit que l’on voyait un gros oiseau à travers un verre concave, tant les couleurs et les formes étaient partout claires et nettes. Le petit bec ressemblait à celui d’une oie; les yeux étaient marqués ; la tête, le cou, la poitrine, les ailes, la queue et les pattes étaient parfaitement formés, ainsi que les plumes, qui étaient de couleur noirâtre : les pattes, autant que je puis m’en souvenir, ne différaient pas de celles des âutres oiseaux aquatiques. Tous ces oiseaux étant morts et desséchés, je n’ai pas
cherché à en examiner les parties internes Je n’ai
jamais vu aucun de ces petits oiseaux en vie ; mais des personnes dignes de foi m’ont assuré en avoir vu d’aussi gros que le poing. »
Ici donc nous avons, à une époque aussi rapprochée de nous que 1677, un témoin qui, tout en reconnaissant qu’il n’a pas assisté à la métamorphose de la bernacle en la barnache, affirme néanmoins devant un public savant qu’il a vu dans la coquille le bec, les yeux, la tête, le cou, la poitrine, les ailes, la queue, les pattes et les plumes de l’oiseau, quand il était encore à l’état d’embryon.
Mais nous n'avons pas à remonter bien loin en arrière pour trouver un témoin qui prétend avoir assisté à cette transformation, c’est à savoir John Gerarde, de Londres, « maître en chirurgie ». A la fin de son Herball, publié en 1597, non-seulement nous trouvons un dessin représentant l’arbre , avec les oiseaux qui sortent des branches, qui s’échappent à la nage dans la mer, ou qui tombent sur la terre, mais nous lisons aussi la description suivante (p. 1391) :
« Dans les parties septentrionales de l’Écosse, et dans les îles adjacentes qu’on appelle les Orcades, se trouvent des arbres sur lesquels poussent certains coquillages de couleur blanche tirant sur le roux, lesquels contiennent de petites créatures vivantes. Lorsque CCS coquillages ont atteint leur entier développement, ils s’ouvrent, et il en sort ces petits oiseaux vivants que nous nommons Barnakles « harnaches», et que, dans le nord de l’Angleterre, on appelle Drant Geese, et, dans le Lancashire, Tree-Geese « oies d’arbre». Ceux de ces oiseaux qui tombent sur la terre meurent et disparaissent. Voilà ce que nous avons appris par les écrits des autres, et aussi de la bouche des habitants de ces contrées, et il se peut très-bien que ce récit soit conforme à, la vérité.
« Mais nous allons maintenant déclarer ce que nous avons vu de nos yeux et touché de nos mains. 11 y a sur la côte du Lancashire une petite île appelée The Pile of Foulders, sur laquelle on trouve les débris de vieux navires et de navires mis en pièces, dont beaucoup y ont été Jetés par les naufrages, et aussi les troncs et les branches de vieux arbres pourris qui y ont été apportés par la mer. Sur ces bois on voit une certaine
DOUZIÈME LEÇON
écume, qui, avec le temps, engendre des coquilles ressemblant pour la forme à la moule, mais plus pointues et d’une couleur blanchâtre. Dans l’intérienr de
Figure i.
ces coquilles se trouve quelque chose de blanchâtre, ressemblant assez à une fine dentelle de soie, et dont une extrémité est attachée à une des valves, comme
LEÇONS SDK LA SCIENCE Dü LANGAGE.
la moule l’est à sa coquille et l’huître à son écaille, tandis que l’autre extrémité tient à une masse grossière , qui, avec le temps, vient à prendre la forme d’un oiseau. Lorsque l’oiseau est parfaitement formé, la coquille s’ouvre, et la première chose que l’on voit paraître est cette dentelle ou ce cordon dont nous venons de parler; puis viennent les pattes de l’oiseau, et, à mesure qu’il grossit, il ouvre peu à peu la coquille, jusqu’à ce qu’enfin il en sorte entièrement, et n’y reste plus suspendu que par le bec. Bientôt après il atteint son entière grosseur, et il tombe dans la mer, où il lui pousse des plumes, et alors c’est un véritable oiseau, plus gros qu’un canard, et plus petit qu’une oie, ayant le bec et les pieds noirs, et les plumes blanches et noires, marquées comme celles de la pie; les habitants du Lancashire ne lui donnent jamais d’autre nom que celui de tree-goose « oie d’arbre » . Ces oiseaux abondent tellement dans l’île précitée et dans toute la contrée voisine que les plus beaux n’y coûtent que trois pence. Si quelqu’un doute de la vérité de ce que j' avance, je le prie de venir me trouver, et je le convaincrai par des témoignages non suspects. »
Sébastien Munster, dans sa Cosmogruphia universalis, publiée en 1550, et dédiée à Charles-Quint, nous apprend que cette superstition n’était pas particulière à l’Angleterre, mais que les savants de tous les pays de l’Europe l’adoptaient également. 11 nous raconte la même histoire, sans omettre le dessin; et quoiqu’il mentionne la remarque sarcastique d’Æneas Sylvius au sujet de ces miracles « qui. fuient toujours vers des régions plus lointaines »(1), il ne doute nullement lui-
(I) Séb. Munster, p. 49.
DOliZlÈME LEÇON.
même de l’existence de l’arbre qui produit des oiseaux, de laquelle, comme il le remarque, Saxo Gramraaticus se porte garant. Voici ce qu’écrit Sébastien .Munster : — «In Scotia inveniuntur arbores, quæ producunt fructum foliis conglomeratum : et is cum opportune tempore decidit in subjectara aquam, reviviscit convertiturque in avem vivam, quam vocant anserem arboreum. Crescit et hæc arbor in insula Pomonia, quæ haud procul abest a Scotia 'versus aquilonem. Veteres quoque Cosuiographi, præserlim Saxo Grammaticus, mentionem faciunt hujus arboris, ne putes esse figmentum a novis scriptoribus excogitatura. »
Nous emprunterons une autre description de ces oies extraordinaires à Hector Boëce, chanoine d’Aberdeen (1465-1536), lequel publia en 1527 son histoire d’Écosse écrite en latin. Cette histoire est précédée d’une description du royaume d’Écossc, où nous lisons (pp. 8 et 9) (1) le passage suivant :
« Au sujet des oies que l’on appelle clakù, et qui, suivant une opinion commune mais erronée, sont produites par des arbres dans ces îles, il me reste à dire ce que j’en ai appris, après m’être, pendant longtemps, préoccupé de cette question, et l’avoir examinée et approfondie avec le plus grand soin. Je crois que le principe générateur de ces oiseaux se trouve plutôt dans la mer qui sépare ces îles, que dans toute autre chose. Car je les ai vus produits de différentes manières, mais toujours dans la mer.
« Si l’on jette un tronc d’arbre dans cette mer, il
(1) Scotorum Historiæ a prima Gentis origine, cnm aliarum et rerum et gentium illustratione non vulgari, libri XIX, Hectore Bœthio Deidonano auctorc. Parisiis, i574.
s’y engendre d’abord, après un certain laps de temps, des vers qui, après avoir rongé le bois, montrent une tête et des pattes, et ensuite des ailes garnies de plumes : ils finissent par être aussi gros que des oies, et, lorsqu’ils sont arrivés à la taille convenable, ils s’élancent dans les airs, comme les autres oiseaux, portés par leurs ailes. C’est ce qui a été vu aussi clair que le jour par de nombreux spectateurs, sur la côte de Buchanness, en l’année de Notre-Seigneur quatorze cent quatre-vingt-dix. Un grand arbre, rongé par ces vers, y ayant été apporté par les flots, auprès du château de Pelslego, les premiers qui le virent, frappés de la nouveauté de cet événement, coururent annoncer la nouvelle au seigneur de l’endroit. Ce dernier fit immédiatement scier l’arbre en deux; ce qui ne fut pas plus tôt fait, que l’on vit dans l’intérieur de l’arbre une quantité considérable de vers (dont les uns n’avaient pas encore de membres articulés, et les autres commençaient à en avoir), et d’oiseaux parfaitement formés, les uns couverts de plumes, les autres n’en ayant point encore. Tout le monde fut fort étonné de ce spectacle extraordinaire, et le seigneur du pays ordonna que l’on transportât l’arbre dans l’église de Saint- André, près de la petite ville de Tyre, où il se trouve encore aujourd’hui tout vermoulu.
« Deux ans après, un arbre semblable fut apporté par la mer dans l’embouchure de la Tay, près de la ville de Dundee, où beaucoup de personnes s’empressèrent de l’aller voir. Et, deux autres années plus tard, tout le monde put assister au même spectacle dans le port de Leith, auprès d’Édimbourg. Un grand navire, nommé le Christophe, après être resté à
nOCZIÈHE LEÇON.
l’ancre pendant trois ans consécutifs auprès d’une des Hébrides, fut conduit à Leilh, où on le mit à sec sur la grève; et alors on vit que la partie du navire qui était toujours restée plongée dans la mer, était toute rongée de vers semblables à ceux que nous avons décrits précédemment, les uns n’étant encore que de simples vers, d’autres commençant à ressembler à des oiseaux, et d’autres enfin étant changés eû oiseaux parfaitement conformés. On prétendra peut-être que cette puissance génératrice se trouve dans les troncs et les branches des arbres qui ont poussé dans ces îles, et que ce navire, le Christophe, avait été construit avec du bois provenant des Hébrides: je raconterai donc ce dont j’ai été moi-même témoin, il y a sept ans. Alexandre Galloway, curé de Kynkell, distingué par sa vertu et son zèle pour la science, ayant arraché une touffe d’algues marines, vit qu’elles étaient entièrement couvertes de coquilles, depuis leurs racines. Surpris de ce qu’il voyait, et désireux de savoir ce qu’étaient ces coquillages, il en ouvrit un, et alors son étonnement redoubla, car, au lieu d'y trouver un mollusque, il y vit, chose étrange, un oiseau; et la coquille était toujours proportionnée à la grosseur de l’oiseau. Connaissant depuis longtemps l’intérêt que je prenais à de telles découvertes, il s’empressa de se rendre auprès de moi, et de me montrer ce qu’il venait de trouver; et je ne fus pas plus surpris d’apprendre une chose si étonnante que charmé d’avoir sous les yeux un phénomène aussi curieux et aussi inouï. Voilà, ce me semble, un fait qui prouve suffisamment que les germes de ces oiseaux ne se trouvent point dans les troncs ni dans les fruits des arbres, mais dans l'Océan,
302 LEÇONS StR LA SCIENCE DD LANGAGE.
que Virgile, comme Homère, appelle avec raison « le père de toutes choses» (1).
Remontons maintenant jusqu’au douzième siècle, et nous trouverons, au temps de Henri II (1154-89), un récit exactement semblable, et la même croyance si fermement établie que Giraldus Cambrensis croyait de son devoir de protester contre la coutume, très-répandue de son temps, de manger les oies harnaches pendant le carême, parce qu’elles étaient considérées, non pas comme des oiseaux, mais comme du poisson. — Voici ce que dit Giraldus dans sa Topographia Hiberniæ (2) :
(1) Dans laSepmaine, ou Création du Monde, de G. de Saluste, seigneur du Bartas (Paris, 1583), nous lisons à la p. 421 :
« Ainsi sous soy Boote és glaccuses campaignes.
Tardif, void des oysons qu’on appelle Gravaignes ;
Qui sont fils, comme on dit, de certains arbrisseaux Qui leur feuille féconde animent dans les eaux.
Ainsi le yicil fragment d’une barque se change En des canars volants, û cbangement estrange !
■Mesme corps fut iadis arbre vert, puis vaisseau,
Naguère champignon, et maintenant oiseau. »
[Tr.]
(2) Silvester Giraldus Cambrensis, Topographia Hibemiæ, in Àngtica, Normannica, Hibemica, Cambrica, a veieribus scripta. Frankofurti, 1603, p. 706 (sous Henri 11, 1154-89).
« Sunt et aves hic multæ quæ Bernacæ vocantur : quas mirum in modum contra naturam natura producit : Aucis quidem palustribus similes, sed minores. Ex lignis namque abiegnis per æqiiora devolutis, primo quasi gummi nascuntur. Dehinc tamquam ab alga ligno cüliffireiite conchylibus testis ad liberiorem formationcm inclus», per rostra dépendent : et sic quousque processu temporis firmam plumarum vestituram indutae vel in aquas decidunt, vel in aëris libertatem volatu se transferunt, ex succo ligneo marinoque occulta nimis admirandaque seminii ratione alimenta simul incrementaque suscipiunt. \idi multoties oculis mcis plusquam mille minuta bujusmodi avium corpuscula, in littorc maris ab uno ligno
DOUZIÈMK LEÇON.
« Il y a ici beaucoup d’oiseaux appelés Bemacæ, que la nature produit d’une manière extraordinaire et contre nature. Ils ressemblent à des oies de marais, mais sont plus petits. Ils sont produits par des troncs de sapins ballottés par les flots de la mer, et d’abord ils ressemblent à de la gomme. Plus tard, étant renfermés dans des coquilles, afin de pouvoir se développer plus librement, ils restent suspendus par le bec à une algue adhérente au bois. Et, dans cet état, ils se développent en se nourrissant du suc du bois et de la mer, par une alimentation toute cachée et merveilleuse, jusqu’à ce que, avec le temps, ils se couvrent de plumes solides, et alors ou ils tombent dans l’eau ou ils prennent leur libre vol dans l’air. Mainte fois, sur le rivage de la mer, j’ai vu de mes propres yeux plus de mille de ces petits corps d’oiseaux, renfermés dans des coquilles et déjà tout formés, suspendus à une seule pièce de bois. Il n’y a pas ici d’œufs fécondés par un accouplement, comme chez les oiseaux, et ils ne naissent jamais d’œufs couvés par un oiseau. Dans aucun coin du monde on ne les voit être en amour ni construire des nids. C’est pourquoi, dans certaines parties de l’Irlande, les évêques et les religieux ne se fout pas scrupule de manger de ces oiseaux, en temps de jeûne,
dopendentia U-stis indiisa el jaiii formata. Non ex harum coitu (ut in avibus assolel) ova gignuntiîr, non avis in earum procreatione unquam ovis incubât ; in nullis terrarum angulis vel libidini vacare vel nidificare videnlur. Unde et in quibusdam Hiberniæ partibus, avibus istis tamqiiam non carneis i|uia de carne non natis, episcopi ctviri religiosi jejunionim tempore sine delictu vesei soient. Sed hi quidem scrupulose moventur ad delictum. Si quis enim ex primi parentis carnei quidem, licet de carne non nati, femore comedisset, cum a carnium esu non immunem arbitrarer. »
SOUS prétexte qu’ils ne sont pas de la chair, n’étant pas nés de la chair. Mais ils sont ainsi entraînés, par lasubtililé de celte distinction, à commettre une faute. Car si quelqu’un avait mangé de la cuisse de notre premier père, qui était assurément de chair, quoiqu’il ne fût pas né de la chair, je ne le considérerais pas comme innocentdu péché d’avoir mangé de la chair. »
Puis viennent d’autres raisonnements de la même force, que nous pouvons bien omettre. Le fait important à constater, c’est que, dans le douzième siècle, la croyance à la transformation miraculeuse de la bernacle en l’oie harnache était aussi fermement établie que dans le dix-septième, et ensuite que sur cette croyance s’en était fondée une autre, à savoir que l’on pouvait en sûreté de conscience manger des oies harnaches pendant le carême.
Je ne saurais dire de combien celte fable est antérieure à Giraldus, mais il ne faut pas supposer qu’elle n’ait jamais rencontré de contradicteurs durant les cinq siècles pendant lesquels nous en avons constaté l’existence. Elle a été réfutée par Albert le Grand (mort en 1280), lequel déclare avoir vu ces oiseaux pondre des œufs et les couver (1). Elle a été réfutée
(I) « Barbates mentiendo quidam dicunt aves : quasvulgus bonngas (bauiugans?) vücat : eo quod ex arboribus nasci dicuntur a quibus sti|)ite et ramis dépendent : et suceo qui inter corticem est nutritæ : dicunt etiam aliquando ex putridis lignis hæc animalia in mari generari : et præeipue ex abietum putredine, afTerentes quod nemo unquam vidit bas aves eoire vcl avare : et hoc omnino absurdum est : quia ego et niuiti mecum de sociis vidinius cas et eoire et ovare et pullos nutrire yicutin ante habitis diximus ; hæc aviscaput habet quasi pavonis. Pedes autem nigros ut cygnus : et sunt meinbrana cunjuncti digiti ad natandum : et sunt in dorso cinereæ ni-
. Digilizec !•
DOUZIÈME LEÇON
encore par Roger Bacon (mort en 1294). Æneas Syl- \ius (1) (qui devint plus tard le pape Pie II, 1458-64), étant en Écosse auprès du roi Jacques, s’enquit avec grand empressement de cet arbre, et il se plaint « que les miracles fuient toujours devant nous » ; car, lorsqu’il demanda à voir ce fameux arbre , on lui répondit qu’il ne se trouvait pas en Écosse mais dans les Orcades. En 1599, des marins hollandais, qui avaient visité le Groenland, racontèrent qu’ils y avaient trouvé des œufs des oies harnaches (qu’ils appelaient en hollandais rotgansen) et qu’ils avaient vu ces oies les couver; qu’ils avaient entendu ces oiseaux crier ro//e, rotte, rolte; qu’ils en avaient tué un d’un coup de pierre, et qu’ils l’avaient mangé, avec soixante œufs (2).
Cependant on n’en continua pas moins à raconter cette fable, et à manger ces oiseaux pendant le carême sans remords de conscience. Aldrovandus, dans son (1613, lib. XIX), cite un prêtre irlandais du nom d’Octavianus, qui lui avait affirmé, en jurant
grcdinis : et in ventre subalbidæ, aliquantum minores anseribus. » — De Ànimalibus, lib. XXllI, p. 186.
(1) Scribit tamen Æneas Sylvius de bac arbore in hune modum : « Audiveramus nos olim arborem esse in Scotia, quæ supra ripam fluminis enata fructus produceret, anetarum formam habentes, et cos quidem cum maturitati proximi essent sponte sua decidere, alios in terram, alios in aquam, et in terrara dejeetps putrescere, in aquam vero demersos, moi animatos enatare sub aquis et in acrem plumis pennisque evolare. Ue qua re cum avidius investigaremus dum essemus in Scotia apud Jacobum regem, hominem quadratum et multa pinguedine gravem, didicimus miracula semper remotius fugere, famosamque arborem non in Scotia, sed apud Orchades insulas inveniri. » — Seb. Munster, Cosmogr. p. 49.
(2) Trois Navigations faites par les Hollandais au Septentrion, par Gérard de Vora. Paris, 1599, p. 112.