II
sur l’Évangile, qu’il avait vu ces oiseaux à l’état informe et qu’il les avait eus dans les mains. Et Aldrovandus lui-même (1), après avoir pesé tous les témoignages pour et contre l’origine miraculeuse de l’oie harnache, arrive à cette conclusion, qu’il aime mieux errer avec la majorité des hommes que d’élever la voix contre tant d’écrivains illustres. En 1629, un certain comte Maier publia à Francfort un livre intitulé de Volucri arborea, dans lequel il explique toute la génération de cet oiseau, et se livre à certaines spéculations des plus absurdes et des plus blasphématoires (2).
Mais comment cette histoire extraordinaire a-t-elle pu prendre naissance ? Pourquoi a-t-on jamais conçu cette idée, qu’un oiseau était produit par un coquillage, et que cet oiseau particulier, la harnache, était produit parce coquillage particulier, la bernacle? Une fois l’histoire mise en circulation, il y a plusieurs causes qui devaient la faire vivre, et elle a certainement eu une vitalité extraordinaire. Il y a, dans ce coquillage, la bernacle, certains traits qu’un observateur superficiel pourrait prendre poulies premiers rudiments d’un oiseau ; et il est incontestable que les pieds, en particulier, avec lesquels
())«Malim tamen cum pluribus errarc quam tôt scriptoribus clarissimis oblatrare qui bus præter id quod de ephomero dictum est, favet etiam quod est ab Aristotele proditum, genus scilicet testatum quoddam navigiis putrescente fæce spumosa adnasci. » (P. 173, ligne 47.)
(2) Voici le titre du chapitre quatrième : « Quod finis proprius bujus volucris generationis sit ut référât duplici suâ naturà, vegeabili et animali, Christum Deum et hominem, qui quoque sine pâtre et inatre, ut ille, existit. »
DOUZIÈME LEÇON
cel animal saisit sa nourriture et l’introduit dans sa coquille, ressemblent à des plumes très-délicates.
Fi)Uire 2.
Ce fait, que la fable concernant l’origine des barnaches offrait une excuse pour les manger pendant le carême, devait, sans aucun doute, contribuer beaucoup à affermir la croyance populaire, et à y attacher, en une certaine mesure, un caractère sacré. A Bombay, où, dans certaines classes de la population, le poisson est regardé comme un mets défendu, les prêtres appellent les poissons « végétaux de mer » , et sous ce nom il est permis d’en manger. 11 ne vien< drait à l’idée de personne de soupçonner Linné d’avoir partagé l’erreur vulgaire : pourtant il a conservé, pour le coquillage, le nom de anatifera, et le nom de bernicla pour cette espèce d’oie.
Je crois que c’est le langage qui a d’abord suggéré ce mythe. Nous avons vu que ces coquillages étaient appelés régulièrement et proprement bemaculcs. Nous avons vu aussi que l’on prenait en Irlande les oies harnaches. C’était contre les évêques irlandais qu’écrivait Giraldus Gambrensis, qui les blâmait de ce qu’ils osaient
manger ces oiseaux pendant le carême; et des témoignages ultérieurs nous apprennent que l’on s’empressa de faire bon accueil en France à la découverte faite par les ecclésiastiques irlandais. Or l'Irlande s’appelle Hibemia, et je crois que ces oiseaux furent désignés originairement par le nom de hibernicœ ou hiberniculæ. La première syllabe tomba parce qu’elle ne portait pas Faccent, comme dans l’italien il verrw a l’hiver » , pour il iverno. Cette chute de la première syllabe se rencontre assez fréquemment dans les mots latins, que la langue vulgaire des moines a fait passer dans les dialectes romans modernes (1); et, dans les dictionnaires du latin du moyen âge, nous trouvons le mot hybernagium sous la forme tronquée de bernagium (2). Ces oiseaux ayant donc été appelés hibemiculœ, puis bernimlœ, se trouvèrent ainsi avoir le même nom que les coquillages, appelés bernaculæ; et, les deux noms paraissant identiques , on crut aussi à l’identité de l’oiseau avec le coquillage. Tout sembla conspirer plus tard pour confirmer l’erreur première, et pour donner à ce qui n’avait été originairement qu’un bon canard irlandais toute la dignité d’une vérité scientifique et la gravité d’une vérité théologique.
Il convient cependant de mentionner qu’il y a une dérivation du nom bernacula^ laquelle fut suggérée à Gesner par un de ses correspondants. « Joannes Caius, dit-il, m’écrit dans une de ses lettres ; « Je crois que
(1) Cf. Diez, Rom. Gr., p. 162 : rondine = hirundo
vescovo = episcopus
chiesa =■ ecclesia.
(2) Cf. Du Caiige. « Bernagium, pro Hybernagium, ni fallor, miscellum fmmcntum. »
DOUZIÈME LEÇON
l’oiseau que nous appelons Anse)' brendinus, et que d’autres nomment bemaclus, devrait s’appeler bemclacus, car, dans la langue des anciens Bretons, l’oie sauvage portait 1e nom de cla/ce, comme chez les Écossais modernes. — Aussi ces derniers conservent encore le nom qui s’est corrompu chez nous en lake ou fenlake « oie de marais », et ils disent fe)xcklake; car notre peuple intervertit souvent l’ordre des lettres, et prononce bem au lieu de bren. » [Historia Animalium,
lib. 111, p. no.)
Le correspondant de Gesner pensait donc que ce nom dérivait de l’écossais ; qu’en écossais l’oiseau était appelé bren clake; que ce nom était prononcé bernclake, et qu’en ajoutant à ce dernier mot une désinence latine, on en avait fait bernclacus. 11 y a cependant contre cette étymologie une objection fatale, c’est que, parmi les très-nombreuses variantes du mot bernicula (1), aucune ne se rapproche le moins du monde de bernclacus. Autrement il est certain que clake ou c/azA signifie «oie», et que la harnache, en particulier,
(I)Le nom varie, même en latin. Dans les ouvrages d’ornithologie se rencontrent les noms suivants, qui sont tous employés pour désigner le même oiseau, mais dont je ne puis garantir l’eiactitude ou l’authenticité.
Anglais : Bernacle, Scotch goose.
Écossais : Clakis ou claiks, clak-gusc, claik-gees, Barnacle.
Dialecte des Orcades : Rodgans. v
Hollandais : Ratgans.
Allemand : Baumgans.
Danois : Ray-gaas, Radgaas.
Norvégien : Raatne-gans, goul, gagl.
Islandais : Helsingen.
Français : Barnache, cane à collier, nonnette, religieuse, macquerolle (ÎJ, macreuse (?).
Latin : Beruicula, Bernacula, Bernacla, Bernicla, Bernecla, Ber-
est ainsi nommée (1). Quant à bran, ce mot signifie en composition « foncé » comme dans l’anglo-saxon branwyrt, « mûre de ronce » , qu’il ne faut pas confondre avec brunewyrt, « brunelle » ou « bétoine » ; et Jamieson, dans son dictionnaire écossais, explique branded, brannit, par « brun roux, couleur d’une chose qui aurait été roussie par le feu » . Ainsi a branded coiü signifie « une vache presque entièrement brune ». A brant-fox est un renard aux pieds noirs. Branla, comme nous l’avons vu, était un nom donné à la harnache, et l’on disait que ce nom lui avait été donné à cause de sa couleur noire.
Bien des légendes sacrées et profanes du moyen âge sont là pour nous prouver avec quelle facilité de telles fictions prennent naissance , lorsqu’il s’agit , comme dans le cas qui nous occupe, de lever des difficultés suscitées par des noms que l’on ne comprend plus. Tout le monde en Angleterre connaît l’histoire
neccla (Kred. Il lmp., de Arte venandi), Bernaca, Bernicha, Bernecha, Berncca, Bcrnichia, Branla (ah atro colore anser scoticus), Bernesla, Bamaces (Brompton, p. 1072), Barliata (Isidorus), Barbata (Albert le Grand).
Cf. Du Cange et Ménage. Uiefenbacb, Giossariam Latino-Germanicum : « Galli bas aves Macquerolles et Macreuses appellant, et tempore Quadragesimali ,ex Normannia Parisios deferunU Sed révéra depreliensum est a Batavis, anseres hosce ova parère, » etc. (Willoughby).
Un autre nom est donné par Scaligcr. Jules-César Scaligcr, ad Arisl. de Plantis, lib. I : — « Anates (inquit, melins dixissct Anscres) Oceani, qua.s Armorid partim Crahrans, partim Bernachias vocant. Eæ creantur ex putredine naufragiorum, pendentque roslro a matrice, qiioad absolut* décidant in subjeclas aquas, unde sibi statim victum quærunt : visendo interea spcctaculo pensiles, motitantcsque tum pedcs, tum alas. »
(I) Brompton, Chronicle of Ireland, col. 1072, ap. Jun.
nigif)?fvl hy -C.tiogle
DOUZIÈME LEÇOM.
de Whittington, le pauvre paysan, qui doit à son chat d'être devenu lord-maire de Londres. Le savant éditeur des Munimenta Gildhallœ Londinensis , M. H. T. Riley, nous dit dans sa Préface (p. XVIII) que, dans le quatorzième siècle, et au commencement du quinzième, le négoce était connu en Angleterre, dans les classes élevées, sous le nom français achat, lequel s’écrivait et probablement se prononçait, dans ce pays, acat. Voilà donc l’origine des richesses de Whittington ; mais, comme le français fut plus tard dépossédé par l’anglais moderne, on oublia probablement ce que signifiait acat, et quelque esprit inventif, à une époque bien postérieure, put profiter de cet oubli pour fonder un nouveau récit sur le double sens d’un vieux mot qui disparaissait de l’usage (1).
Vous connaissez l’histoire de saint Christophe. La Légende dorée (2) nous dit que c’était un Chananéen de taille gigantesque, et terrible à voir. « Il ne voulait servir personne qui eût lui-même un maître; et
(1) Rerum Britannicarum Medii Ævi Scriptores, Munimenta C/WAa//* ionrfinensis, vol. 1. Liber .\lbu5. Londres, 1859. Comme il ne m’a pas été possible de découvrir la forme la plus ancienne de l’bistoire de Whittington, je dois laisser à M. Riley tout l'honneur et toute la responsabilité de cette explication.
[Cette explication de M. Riley nous parait d’autant plus acceptable qne acat était bien 1a forme normande et picarde de achat, et aujourd’hui encore, dans le nord de la France, les gens qui parlent patois ne disent jamais acheter mais acater. Biirguy, Grammaire de la langue d'oil, 1, 57, donne l'exemple suivant extrait de la Chronique de Jan van Heilu : « del acat de le vile devant dite » ; et Littré cite cet autre exemple pris dans Du Cange au mot accatum : « je fac savoir que tous les accu ». Tr.]
(2) Legenda Aurea, cap. 100.
[Dans le Mémoire pour les études des Missions étrangères, rédigé par l’abbé Fleury, à la demande du vicaire apostolique de
lorsqu’il apprit que son maître avait peur du démon, il le quitta pour se mettre au service de ce dernier. Plus tard, en passant auprès d’une croix, il remarqua que son nouveau maître en avait peur, et, apprenant ainsi qu’il y avait quelqu’un de plus puissant que le démon, il le quitta à son tour pour se faire serviteur du Christ. 11 fut instruit par un vieil ermite , mais, comme il ne pouvait ni jeûner ni prier, on lui dit de servir le Christ en faisant traverser une rivière profonde aux voyageurs qu’il porterait sur son dos. Ce qu’il fit, jusqu’à ce qu’un jour il s’entendit appeler trois fois, et à la troisième fois, il vit un enfant qui demandait à traverser la rivière. 11 le prit sur ses
Siam, se trouvent les recommandations suivantes : — « Je voudrais encore que l'on fît un point de conscience d'observer la défense que fait saint Paul de s’arrêter aux fables, et que l'on ne mêlAt jamais à la doctrine chrétienne rien qui fût indigne de la majesté de l’Évangile. Je le dis, parce que je vois qu’en France les missionnaires et les catéchistes ne craignent point assez de débiter des histoires tirées du Pédagogue chrétien, et de la Fleur des exemples; que l’on met entre les mains de tous les peuples des Vies des saints, la plupart apocryphes, et que nos histoires ecclésiastiques les plus sérieuses, je dis même celle de Baronius, ne sont pas assez correctes sur ce point... Je voudrais user de la même précaution pour les images, et je ne souffrirais point que l'on proposAt le dragon de sainte Marguerite, ni celui de saint George, ni saint Christophe comme un géant, ni saint Jacques en habit de pèlerin. Ici tout le monde est accoutumé depuis longtemps à ces ouvrages, et il y est plus diftlcile de les abolir. Mais à quoi bon les porter à de nouveaux chrétiens qui n’en ont aucun besoin? »
Afin de donner plus de poids à ces conseils, l'abbé Fleury, dans la lettre qu’il écrivit à l'évêque le 3 mars 1689, en lui adressant ce Mémoire, lui dit ; « J'ai communiqué ce mémoire à quelques-uns de mes meilleurs amis, et M*' l’évêque de Meaux, le premier théologien de notre siècle, a bien voulu prendre la peine de l’examiner et me donner ses avis que je n'ai pas manqué de suivre. » Tr.j
DOtZIÈHE LEÇON.
épaules, mais l’enfant était si lourd qu’il eut toutes les peines du monde à atteindre l’autre rive. Lorsqu’il y fut enfin arrivé, l’Enfant lui dit qu’il avait porté le Christ lui-même sur ses épaules, et, pour preuve de la vérité de ce qu’il lui disait, l’Enfant ordonna à Christophe de ficher en terre le bâton qui lui servait depuis des années, lequel prit racine aussitôt et devint un arbre. » On rapporte que plus tard beaucoup d’autres miracles furent opérés en sa faveur, jusqu’à ce qu’enfin il souffrit le martyre.
II est clair, et les écrivains catholiques le reconnaissent eux-mêmes, que toute la légende de saint Christophe a été suggérée par son nom, lequel signifie « celui qui porte le Christ » . Ce nom n’avait eu originairement qu’un sens spirituel, comme saint Ignace prit le nom de Theophorus (1) « celui qui porte Dieu » , à savoir, dans son cœur. Mais de même que l’on a raconté que les gens qui mirent saint Ignace à mort trouvèrent le nom de Dieu miraculeusement empreint sur son cœur, lorsqu’ils l’arrachèrent de sa poitrine, ainsi le nom de Christophorus donna naissance à la légende rapportée ci-dessus. Nous ne pouvons dire s’il y a eu réellement un Christophorus qui souffrit le martyre en Lycie , sous Décius, dans l’année 250; mais Alban Butler lui-même, dans ses Vies des Saints, admet qu’ « il ne parait pas que l’opinion vulgaire qui lui attribue une haute stature ait d’autre fondement
(1) « L’accent placé sur la pénultième de Oeo^opo;, ainsi que le nom est écrit dans les Jcles du saint, nous montre qu’il a une signification active, « quelqu’un qui porte Dieu » ; le nom aurait un sens passif, « porté par Dieu », si l’accent était sur l’antépénultième. » — Alban Butler, fïes des Saints, vol. II, p. 1.
que son nom môme, et l’origine de ce nom semble avoir été purement allégorique, ainsi que Baronius l’observe; et c’est ce qu’a exprimé Vida dans une épigramme sur ce saint :
Chiistophore, infixurn quod eum usque in corde gtrebas, Pictorcs Christum daiil tibi ferri humeris (1).
« Les énormes statues de saint Christophe, que l’on peut voir encore dans beaucoup de cathédrales gothiques, exprimaient, comme par une allégorie, qu’il avait traversé la mer des tribulations, et par cette mer les fidèles voulaient désigner les nombreuses souffrances à travers lesquelles il était parvenu à la vie éternelle. » La Légende dorée nous dit qu’avant d’être appelé Christophorus, il portait le nom de Reprobus. D’autres, corrigeant la légende, nous disent que son nom avait été dans l’origine Offcrus (2), la seconde partie de Christofenis ; et par là ils nous montrent qu’ils s’étaient complètement mépris sur le sens du nom qu’il portait originairement.
Une autre légende, que l’on suppose devoir son origine à une méprise analogue, est celle de sainte Ursule et des 11,000 vierges, dont on montre encore aujourd’hui les ossements dans une des églises de Cologne. Ce nombre extravagant de jeunes vierges martyres, qui n’est pas spécifié dans les plus anciennes légendes , est regardé par certains écrivains comme une erreur fondée sur ce fait, qu’une des compagnes d’Ursule se serait appelée Undecimella : c’est une explication ti’ès-plausible , mais je dois avouer que je
(1) Vida, f/ymn. 26, t. 11, p. 150.
(2) Maurv, Légendes pieuses, p. .53.
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DOUZIÈME LEÇON. 3l<)
n’ai pu trouver aucune autorité pour ce nom Undecimella (I).
On se tromperait beaucoup si l’on supposait que ces légendes, et autres du même genre, furent inventées et répandues sciemment et avec intention. Elles étaient le produit naturel du sol intellectuel de l’Europe, où les semences du christianisme avaient été jetées avant que les mauvaises herbes de l’ancienne mythologie païenne eussent été arrachées et consumées. Ces légendes ne sont pas plus artiiicielles, elles
(1) « Nous ne croyons pas devoir entrer dans les contestations émues au sujet de sainte Ursule et de ses compagnes, puisqu’étant destitués des secours qui nous seraient nécessaires pour les terminer, nous n’en pourrions sortir avec la satisfaction de personne. Il nous suffira, en attendant de nouvelles lumières, d'en demeurer aux termes de la correction du martyrologe romain, où l’on parle avec une sage circonspection d’elle et de ses compagnes, sans en limiter le nombre. Quelques savants (Sirmond, Valois, etc.) ont fait en notre siècle l’ouverture d’une opinion nouvelle qui, nous donnant l’explication du nom des Onze mille, réduirait ce prodigieux nombre des compagnes de sainte Ursule à une seule personne. Cette compagne unique de la sainte, selon leur conjecture, aura iiorté le nom d’f/ndec(»i///e, d’où les copistes de martyrologes, accoutumés, comme on le sait, à corrompre les noms et à multiplier les erreurs, auront formé onze mille en deux mots. On peut très-bien s’imaginer le nom d’Undécimille, quoit|uc très-rare et peut-être unique, sur le modèle de Dccimille, de Septimille; sur celui de Sex tille, de Quintille, de Quarlille, dont nous avons divers exemples. Mais il nous faut quelque chose de plus pour appuyer un sentiment si nouveau. » (Us fies (les Sain/s, composées suv ce qui nous est resté de plus authentique et de plus assuré dans leur histoire, avec l’histoire de leur culte, selon qu’il est établi dans l’Église catholique. Paris, M. DCC. 1. tome III, p. 330.) [Tr.]
Voir aussi Jacobus a Voragine, Legenda .-/urea, cap. 158. Calfredus, Monumetensis, lib. V, cap. 16. St. L'i'sula und ihre Gesellschaft. Eine kritisch-historische Monographie, von Johann Hubert Kessel. Kôln, 1863.
ne sont pas plus l’œuvre de certains individus, que ne l’avaient été les anciennes fables de la Grèce, de Rome ou de l’Inde; nous savons même que l’Église, que l’on a accusée parfois d’encourager et de favoriser ces superstitions, s’est efforcée de temps en temps, mais en vain, d’en arrêter le rapide développement. Ce qui est arrivé à l’époque où ces légendes se sont formées, c’est ce qui arrivera toujours quand on apprendra aux grandes masses des peuples à parler le langage de leurs maîtres, de leurs apôtres ou de leurs missionnaires, avant que les pensées de ces derniers soient devenues leurs pensées. Ce qui, dans l’esprit du maître, est spirituel et vrai, devient, dans la bouche de l’élève, matériel et souvent faux. Cependant, même sous leur forme altérée, les mots enseignés par les maîtres conservent leur caractère sacré ; ils ne tardent pas à être une partie intégrante de ces fondements sur lesquels s’élève la vie religieuse de toute une nation , et à ces fondements les docteurs mêmes des peuples craignent alors de toucher, de peur qu’en voulant mettre chaque pierre à sa place, ils n’ébranlent l’édifice tout entier qu’il a fallu des siècles pour construire. Saint Thomas d’Âquin (mort en 1274) demanda à saint Bonaventure (mort en 1271) d’où lui venaient cette force et cette onction que l’on trouvait dans tous ses écrits. Bonaventure montra du doigt un crucifix suspendu contre le mur de sa cellule. « C’est cette image, dit-il, qui me dicte toutes mes paroles. » Que peut-il y avoir de plus simple, de plus vrai, de plus intelligible? Mais la réponse de Bonaventure fut répétée; le peuple la prit au pied de la lettre, et, quoi qu’on pût dire piur mettre cette ré-
DOCZIÈHE LEÇON.
ponse dans son vrai jour, il soutint que Bonaventure possédait un crucifix parlant. Un prodige profane fut substitué à une vérité sacrée; et ceux même qui comprenaient la vérité, et qui considéraient comme un devoir de protester contre l’erreur vulgaire, étaient condamnés par les mille voix de la multitude, comme des incrédules qui refusaient de croire aux miracles. Souvent les tableaux venaient ajouter une nouvelle sanction à ces superstitions populaires. Zurbaran peignit saint Pierre Nolasque agenouillé devant un crucifix parlant. Nous ne savons si l’artiste avait l’intention de reproduire un fait ou de peindre un symbole. Mais la foule comprit le tableau comme représentant un fait tout matériel, et où aurait-on trouvé le prédicateur assez hardi pour expliquer à ses auditeurs l’idée simple, mais assurément plus profonde, exprimée par ce tableau auquel ils s’étaient habitués à rendre une espèce de culte?
C’était une coutume fréquente chez les artistes du moyen âge de représenter les martyrs, qui avaient ‘ souffert la mort par le glaive, portant leur tète dans leurs mains (1). Le peuple qui voyait les sculptures ne pouvait y découvrir qu’un seul sens, et il croyait fermement que certains martyrs avaient porté miraculeusement leur tête dans leurs mains, après avoir été décapités (2). Plusieurs saints étaient représentés avec
()) Maury, p. 207.
(2) Maury, p. 287 : « Cette légende se trouve dans les Vies de saint Denis, de saint Ovide, de saint Firmin d'Amiens, de saint Mauricc,de saintNicaisede Reims,desaintSouIangede Bourges, de saint Just d’Auxerre, de saint Lucain, de sainte Esperie, de saint Didier de Langres, et d’une foule d'autres. »
une colombe soit à côté d’eux, soit près de leur oreille. L’artiste se proposait simplement d’exprimer par là que ces hommes avaient été favorisés des dons du Saint-Esprit; mais le peuple qui voyait les images croyait fermement que le Saint-Esprit était apparu au saint sous la forme d’une colombe (1).
Rien n’était encore plus ordinaire pour ces artistes que de représenter le péché ou l’idolâtrie sous la forme d’un serpent ou d’un dragon. Un homme qui avait lutté bravement contre les tentations du monde, un roi païen qui s’était converti au christianisme (2), étaient naturellement représentés sous les traits d’un saint Georges combattant contre le dragon, et le tuant. Un missionnaire qui avait prêché l’Évangile avec succès, et qui avait délivré un pays du venin de l’hérésie ou de l’idolâtrie , devenait immédiatement un saint Patrice, chassant de l’Irlande tous les animaux venimeux (3).
Or il convient d’observer combien, dans tous ces cas, la conception première exprimée par ces paroles ou ces tableaux dont nous avons parlé, est plus haute, plus digne de vénération, et plus vraiment religieuse, que cette pétrification miraculeuse, à laquelle s’attache l’intérêt superstitieux de ta multitude. Si Constantin et Clovis, au moment le plus critique de leur vie, ont senti que la victoire leur venait des mains du seul vrai Dieu, du Dieu révélé par Jésus-Christ, et prêché dans les villes de tout l’empire romain par les disci-
(!) Ibid., p. 182.
(2) Ibid., p. 13.S. Dusebius, de l'ita Const., od. Hcinicher, Lip^ siæ, 1830, p. ISO.
(3) Ibid., p. 141.
DOUZIÈME LEÇON
pies méprisés d’un Maître crucifié, cela nous montre sûrement la puissance du christianisme avec une grandeur bien plus majestueuse que si l’on nous dit que cet empereur et ce roi convertis ont vu, ou ont cru voir, dans l’air, une bannière portant une croix ou cette inscription : « In hoc siyno vinces » (1).
Si Bonaventure sentait la présence de Jésus-Christ dans sa cellule solitaire, et si le cœur d’Ignace était rempli et animé par l’esprit de Dieu, nous pouvons comprendre ce qu’on nous dit, nous pouvons éprouver une émotion sympathique, nous pouvons admirer, nous pouvons aimer. Mais, si l’on vient nous dire que l’un possédait simplement un crucifix parlant, et que sur le cœur de l’autre étaient empreintes les quatre lettres grecques 0EOS, en quoi cela nous touche-t-il ?
Ces vieux tableaux et ces vieilles sculptures, qui représentent des saints combattant contre un dragon, des martyrs prêts à donner leur vie pour la vérité, ou des écrivains inspirés prêtant une oreille attentive à la voix de Dieu, tous ces tableaux, dis-je, perdent toute leur signification et toute leur beauté, s’ils ne représentent que des hommes de force herculéenne, qui ont terrassé quelque monstre ressemblant à un gorille, ou des êtres tout différents de nous, qui ne sont pas morts quoique leur tête eût été séparée de leur corps,
(t) Des histoires semblables sont rapportées dans la vie d’Alfonse, premier roi de Portugal, qui, dit-on, aperçut dans le ciel une croix brillante avant la bataille d’Ourique, en 1139, et dans la vie de Waldemar II, de Danemark. La croix rouge de Danemark, le Danebrog, date de la victoire de Waldemar sur les Esthoniens en 1219. Voir Dahlmann, Geschichte von Ddnnemark, vol. I, p. 368.
OU des vieillards qui portaient une colombe sur chaque épaule. Ces colombes qui s’approchaient de l’oreille des vieux prophètes, désignaient l’Esprit de Dieu, descendant comme une colombe et s’arrêtant sur leur tête ; et les pieux sculpteurs d’autrefois auraient été saisis d’horreur, s’ils avaient pu penser que l’on prendrait un jour ces images pour de véritables oiseaux, occupés à dicter aux prophètes les paroles qu’ils devaient écrire.
Tout est vrai, naturel et plein de sens, si nous entrons avec un esprit de révérence dans la pensée de l’art et du langage anciens. Tout devient faux, merveilleux et dénué de signification, si nous interprétons les paroles profondes et puissantes des voyants d’autrefois dans le sens superficiel et faible des chroniqueurs modernes.
Il y a un exemple curieux d’interprétation erronée, qui a précédé de longtemps l’époque de Galilée. Dans le grec plus moderne, les tremblements de terre étaient appelés Theomênta, littéralement « la colère de Dieu I) (1). Cette expression avait probablement été suggérée par le langage de la Bible, où nous trouvons
(I) eeo(iT|vioi, ira divina [Eustath. p. 891, 24J : TT]v 0eo(irjvtav Aiô; U'iu iKWTiia (Stephani Thésaurus, Didot).
Tzelzes, Historiarum variarum Chiliades, ed Kiesseling, Lipsiæ, 1826, V, 727 (cf. Grote, vol. I, p. 539) :
’Av oo)i^popà itôXiv Oeo|ir|v(a, cV oOv elxe Xôt|jLÔ;, cite xai
pX«6o; âXXo.
Thcophanes Contin. p. 673 (Symeon Magister, De Michaele et rheodora) :
'Ev wxTt auvéfirj v&v£o6at ffciafxoî geyâXoi ' xai aOrè; 6 4 >wtioî àva- £&£ ixl Toû a|i6wvo; 6T||£'r)Yo(ijiaat, eîicev ÔTt ol aeia|xoi oùx in nXTjSou; A|iap-
Ttùv àXX’ <x nXTiaiiovii; ûSaTO; yCvoviat. Joannes Halalas (Bonnæ, 1831),
p. 2A9 : aùri); sôXeu; 'Amoyilui XYifOei<nr); imo cvavriuv, (baavTco{ ôt xai
SioiiYi'io; yevoijivri; xai ôtafépuv aeia|xüv xai È|ix(iyi(T(tûv.
DOCZIÈHE LEÇON.
des passages tels que celui-ci (Ps. CIV, 32) ; « Il regarde la terre, et elle tremble; il touche les collines, et elles fument. » C’était en soi un terme très-juste, mais qui ne tarda pas à perdre sa signification étymologique, et devint le nom conventionnel et ordinaire pour un tremblement de terre. Cependant celte expression entretint dans l’espint du peuple l’idée que les tremblements de terre étaient, d’une manière spéciale, un effet de la colère divine, et qu’ils différaient en cela des orages, ou de la famine, ou de la peste. •Telle fut la source du mal. Le nom Theommia, après avoir exprimé d’abord une idée très-vraie, ne fut plus qu’une expression inexacte, quand on cessa de le comprendre dans son véritable sens. Et alors qu’est-il arrivé? Les gens qui, comme Photius, étaient'assez téméraires pour attribuer des tremblements de terre à des causes naturelles, étaient décriés par la multitude irréfléchie, comme étant des incrédules et des hérétiques.
Nous avons en dernier lieu à considérer une classe de mots qui exercent une très-puissante influence sur l’esprit. Ces mots régissent l’esprit au lieu d’être régis par lui , et ils produisent une sorte de mythologie, dont les effets s’étendent bien loin, même de nos jours. Dans une leçon précédente, j’ai fait observer que, outre les noms abstraits tels que vertu, fortune, bonheur, paix guerre, il y en a d’autres d’un caractère légèrement différent, qui se prêtent également à la personnification mythologique. Un nom tel que le latin virtus exprimait originairement une certaine qualité , l’énergie virile , la qualité distinctive de l’homme, ou plutôt toutes les