‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 27 sur 30 · II. SI · texte numérisé non relu

II. SI

bonnes qualités particulières à l’homme. Tant que ce nom était simplement employé comme nom qualificatif, ou comme adjectif changé en substantif, aucune confusion n’était à redouter. Les noms abstraits étaient, dans l’origine, des noms collectifs, et c’est par une transition bien facilé que l’on passe d’un pluriel, tel que « les clercs » (c/c/vct), à un nom collectif ou abstrait, tel que « le clergé » [clencatus). Htumnitas a signifié primitivement « tous les hommes » , « l’espèce humaine ». Mais lorsque l’esprit, se laissant tromper par la forme extérieure du mot virttis, prit ce qui n’était simplement qu’un attribut collectif pour une essence subjective et personnelle , alors le mal était fait : un adjectif était devenu un substantif, un attribut avait été changé en sujet. Et, comme il n’y avait pas de fondement réel et naturel que Ton pût donner à cette création illégitime de l’esprit, on la plaça presque involontairement sur le même piédestal où avaient été dressées les statues des puissances appelées divines. On en parla comme d’un être surnaturel ou divin. Virtus, l’énergie virile, n’était plus représentée comme étant possédée par l’homme, mais comme le possédant elle-même, le gouvernant, et l’animant aux grandes choses. Elle devint une puissance, une puissance divine, et bientôt elle eut ses temples, ses autels et ses sacrifices, comme d’autres divinités plus anciennes. Beaucoup de cellesci durent leurorigine à une confusion intellectuelle absolument identique. Nous sommes portés à nous imaginer que le Jour, la Nuit, l’Aurore, le Printemps, le Ciel, la Terre, la Rivière, sont des êtres substantiels, ou du moins plus substantiels ([ue la Vertu ou la Paix.

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DOUZIÈME LEÇON

Mais analysons ces mots, cherchons la base snbstantielle sur laquelle ils reposent, et nons trouverons qu’ils échappent à nos investigations, presque autant que les déesses de la Vertu et de la PaLx. Nous pouvons trouver quelque chose de palpable dans tout ce qui est individuel ; nous pouvons parler d’un caillou, d’un cheval, d’une pierre, d’une fleur ou d’un animal, comme d’êtres indépendants ; et, encore que leurs noms soient dérivés de quelque qualité générale particulière à chacun d’eux , cependant cette qualité devient substantielle dans quelque chose qui existe, et elle résiste à toute analyse ultérieure. Mais, si’ nous parlons de l’Aurore, qu’entendons-nous par ce mot? Prétendons-nous désigner une substance, un individu, une personne? Assurément non. Nous voulons parler du temps qui précède le lever du soleil. Mais maintenant, qu’est-ce que le temps? Qu’y a-t-il de substantiel, d’individuel, ou de personnel dans le temps, ou dans une portion quelconque du temps? Cependant le langage n’y peut rien ; tous les noms qu’il emploie sont ou masculins ou féminins (car le neutre est de date plus récente), et une fois le nom de l’Aurore formé, il exprimera pour tout le monde, excepté poulie philosophe, l’idée d’un être substantiel, sinon d’un être individuel et personnel. Nous avons vu qu’un des noms de l’Aurore en sanscrit était Saranyâ, et que ce nom était identique avec le grec Erinys. C’était, dans l’origine, une expression parfaitement vraie et naturelle que l’on employait quand on disait que les rayons de l’.Aurore feraient paraître les œuvres des ténèbres, les péchés commis pendant la nuit. Le proverbe allemand dit :

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Kein Faden ist so fcin gesponnen,

Er kommt doch endlicli an der Sonncii.

« 11 n’est pas de fil si fin, qui un jour ne paraisse au soleil. »

L’expression qui dirait que l’Érinys, que Saranyù, que l’Aurore , découvre le criminel, n’était nullement, dans l’origine, entachée de mythologie. Elle signifiait tout simplement qu’un jour ou l’autre le crime finit toujours par être découvert. Mais elle devint mythologique, dès qu’on eut oublié le sens étymologique d’Érinys, et dès que l’Aurore, une portion de temps, eut pris le rang d’un être personnel.

Les Weird Sisters avaient la même origine. Weird signifiait primitivement «le passé » (1). C’était le nom donné à la première des trois Nornas, les Parques des peuples germaniques. On les appelait Ur^r, Ver- >^andi, et Skuld « le Passé, le Présent et le Futur » (2), das Gewordene, das Werdende, das {sein) Sollende. Ces trois noms exprimaient exactement la même idée que les Grecs exprimaient par le fil qui est fait, le fil qui passe entre les doigts, et le fil qui est encore sur la quenouille ; ou par Lachesis chantant les choses qui ont été (td gegonéta), Clotho, les choses qui sont (/à onta), et Airopos, les choses qui seront {(à méllonta ) .

En anglo-saxon, Wyrd se rencontre fréquemment dans le sens de « destin » ou « destinée » . Beowulf,

(1) Grimm, ü, M. p. 376. Geschichte der deutschen Sprache,

(2) Faut-il voir dans Elysium un autre nom pour l’avenir et le dériver de ipxo|i«i, IjXuOov?

DOUZIÈME LEÇON

V, 915 : — Gae^ â wyrd swâ hiô sceal, « la destinée va toujours comme elle doit. »

Par les Weird Sixters on a voulu désigner soit le destin personnifié, soit des devineresses prédisant la destinée de l’homme. Shakspeare conserve le nom saxon ; Chaucer les appelle the fatal sustrin.

Lorsque les peuples anciens parlaient de la Terre, nul doute qu’ils n’aieût voulu d’abord parler du sol sur lequel ils marchaient; mais ils ne tardèrent pas à attribuer à ce mot une signification plus étendue. Ils appelèrent naturellement cette terre leur mère, c’està-dire, en tant qu’elle les nourrissait; et ce seul nom de mère, une fois appliqué à la Terre, suffisait pour lui donner les premiers éléments d’une personnalité, sinon d’une personnalité humaine. Mais, dès qu’on eut parlé de la Terre comme ayant une individualité distincte, on sentit qu’elle était quelque chose de plus que le sol renfermé entre les claies des bergeries, entre des murs, ou entre des montagnes.

Pour Tesprit des penseurs primitifs, la Terre devint un être infini, s’étendant aussi loin que leurs sens et leurs pensées pouvaient s’étendre, et n’étant soutenu par rien, pas même par l’Éléphant et la Tortue de la philosophie orientale plus moderne. Ainsi la Terre devint naturellement et irrésistiblement un être vague, un être réel et cependant non fini, un être personnel et cependant non humain ; et, quand les nations anciennes eurent à lui donner un nom, et à la comprendre dans une catégorie de la pensée, ils ne purent que l’appeler une déesse, une déesse brillante, puissante, immortelle, la mère des hommes, la bien-aimée du ciel, la Grande Mère.

Il est parfaitement vrai que dans nos langues modernes nous ne parlons plus de dieux et de déesses ; mais ne rencontre-t-on dans nos vocabulaires scientifiques et non scientifiques aucun de ces êtres indéfinis, tels que la Terre, ou l’Aurore, ou le Futur? N’employons-nous jamais de termes qui, si on les analysait rigoureusement, se trouveraient n’avoir aucune base substantielle? Ainsi, dans la fable orientale, la Terre repose sur l’Éléphant, l’Éléphant sur la Tortue; — mais la Tortue se balance dans l’espace infini.

Prenons le mot Nature. Natura signifie étymologiquement celle qui donne naissance, qui produit. Mais qui est-elle, ou qui est-ce? Les nations anciennes en firent une déesse, et à nos yeux celte erreur est une puérilité ; mais, qu’est-ce que la Nature pour nousmêmes? Nous employons le mot facilement et constamment, mais quand nous essayons de concevoir la Nature comme étant un être ou une réunion d’êtres, comme étant une force ou une réunion de forces, notre esprit retombe bientôt impuissant : il n’y a là rien que l’esprit puisse saisir, rien qui existe ou qui résiste.

Qu’entend-on par cette expression, que les fruits sont produits par la Nature? La Nature ne peut pas signifier ici une puissance indépendante, car nous ne croyons plus en une Gœa ou une Tellm, en une Terre mtre mèi'e, produisant les fruits dont nous vivons [Zeidôros). Gœa était un des nombreux noms du Divin; — la Nature est-elle autre chose pour nous?

• Voyons ce que les naturalistes et les philosophes ont à nous dire concernant la nature.

« J’ai toujours nommé le Créateur, dit Buffon, mais

DOUZIÈME LEÇON

il n’y a qu’à ôler ce mol et mettre à la place la puissîince de la nature. »

« La nature, dit-il encore, n’est point une chose, car cette chose serait tout ; la nature n’est point un être, car cet être serait Dieu. »

Et il ajoute : a La nature est une puissance \ive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout, qui, subordonnée au prenwer Être, n’a commencé d’agir que par son ordre, et n’agit encore que par son consentement, I)

Est-ce que tout cela est plus intelligible, plus conséquent avec soi-même, que les fables de Gœa, la mère à'Ouranos, l’épouse à’Ouranos?

Voici en quels termes Cuvier parle de la nature (1) :

« Par une de ces figures auxquelles toutes les langues sont enclines, la nature a été personnifiée : les êtres existants ont été appelés les œuvres de la nature, les rapports généraux de ces êtres entre eux sont devenues les lois de la nature , etc C’est en considé-

rant ainsi la nature comme un être doué d’intelligence et de volonté, mais secondaire et borné, quant à la puissance, qu’on a pu dire qu’elle veille sans cesse au maintien de ses œuvres, qu’elle ne fait rien en vain, qu’elle agit toujours par les voies les plus simples, etc On voit combien sont puérils les philo-

phes qui ont donné à la nature une espèce d’existence individuelle, distincte du Créateur, des lois qu’il a imprimées au mouvement, et des propriétés ou des formes données par lui aux créatures, et qui l’ont fait

(I) Voir quelques exeellents articles de M. Flourens, dans le Journal des Savants, 1803.

agir sur les corps avec une puissance et une raison particulières. A mesure que les connaissances se sont étendues en astronomie, en physique et en chimie, ces sciences ont renoncé aux paralogismes qui résultaient de l’application de ce langage figuré aux phénomènes réels. Quelques physiologistes en ont seuls conservé l’usage, parce que, dans l’obscurité où la physiologie est encore enveloppée , ce n’était qu’en attribuant quelque réalité aux fantômes de l’abstraction, qu’ils pouvaient faire illusion à eux-mêmes et aux autres sur la profonde ignorance où ils sont touchant les mouvements vitaux. »

La nature, si nous croyions tout ce qu’on en dit, serait l’être le plus extraordinaire que l’on puisse imaginer : elle éprouve, dit-on, de l’horreur pour certaines choses (Aorror uacM2), elle fait ses frasques {lusus naturœ), elle commet des méprises (ejrores naturœ, monstra). Elle est même quelquefois èn guerre avec ellemême, car, comme nous le dit Giraldus : « c’est contre les lois de la nature que la nature produit les harnaches » , et, dans ces dernières années, nous avons beaucoup entendu parler de sa puissance de sélection.

On emploie quelquefois le mot nature pour signifier simplement matière, ou tout ce qui existe en dehors de l’esprit. Cependant, plus ordinairement, on suppose la nature douée d’une vie indépendante, et agissant d’après des lois éternelles et invariables. Puis encore, nous entendons employer le terme nature de manière qu’il comprenne la vie spirituelle et l’activité intellectuelle de l’homme. On parle de la nature spirituelle de l’homme, des lois naturelles de la pensée, de la religion naturelle. L’essence divine elle-

DOrZIÈHE LEÇON.

même n’est pas nécessairement exclue, car le mot nature arrive parfois à embrasser la cause première de laquelle tous les êtres ne seraient que l’émanation, la réflexion ou la création.

Mais, tandis que le icrma nature semble ainsi indistinctement applicable aux choses matérielles et aux choses spirituelles, aux choses humaines et aux choses divines, le langage, d’autre part, nous aide à distinguer entre les œuvres de la nature et les œuvres de l’homme, les premières fournissant les matériaux des sciences physiques, les autres ceux des siences historiques, et il confirme aussi la distinction que l’on peut faire entre les œuvres de la nature et de l’homme, d’une part, et, d’autre part, l’action divine sous toutes ses formes : d’un côté se trouve ce que l’on appelle naturel et humain, de l’autre ce que l’on qualifie de surnaturel et de surhumain.

Mais maintenant considérez à quelle bruyante confusion nous sommes exposés si, sans avoir clairement aperçu le sens du mot nature, sans être bien convenus entre eux de la définition précise qu’ils donneraient de ce terme, les hommes s’engagent dans une discussion sur le surnaturel. Nos gens se combattront et se diront de très-gros mots parce que les uns exprimeront, au sujet du surnaturel, certaines opinions que les autres repousseront. Les uns et les autres vous taxeraient d’impertinence si vous leur demandiez de définir ce qu’ils entendent par « le surnaturel » ; et cependant, s’il y a au monde une chose évidente, c’est que les antagonistes attachent à ce terme des idées tout à fait différentes, et des idées du caractère le plus vague.

LEÇONS SDR LA SCIENCE DU LANGAC.E.

On a fait bien des tentatives pour définir le surnaturel ou le miraculeux; mais dans toutes ces définitions on a omis de définir le sens des mots nature et naturel.

C’est ainsi que saint Thomas d’Aquin disait qu’un miracle est « ce qui arrive en dehors de l’ordre de la nature (præter ordinem natur<e) » . Saint Augustin avait rédigé plus soigneusement sa définition : « Nous appelons miracles, écrit-il, ce que Dieu accomplit en dehors du cours ordinaire de la nature, tel qu'il nous est connu (contra cognitum nobis cureum solilumque naturæ). » D’autres ont défini les miracles des événements qui dépassaient le pouvoir de la nature (opus excedens naturæ vires); maison a trouvé la formule insuffisante, les miracles, disait-on, ne devant pas seulement dépasser le pouvoir de la nature, mais devant en violer l’ordre (cum ad miraculum requiratur, nedum ut excedat vires naturæ, sed præferea ut sit præter ordinem naturæ). Les miracles furent divisés en trois classes: 1” ceux qui étaient au-dessus de la nature (supra naturam) ; 2“ ceux qui étaient contre la nature (contra naturam) ; 3° ceux qui étaient au-delà de la nature (præter naturam). Mais ce que l’on n’a jamais expliqué, c’est où finissait la nature et où commençait le surnaturel. Saint Thomas d’Aquin allait jusqu’à admettre des miracula quoad nos^ et saint .Augustin soutenait que, dans le langage humain, on appelait contre nature des événements qui étaient seulement en dehors de ce que les mortels snvent du cours de la nature (dici aulem humano more contra naturam esse quod est contra naturæ usum mortalibus notum). On peut voir un examen détaillé de toutes ces définitions

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dans l’ouvrage de Benoît XIV, De servonnn Dei beaü- /icntione et Beatonim canonhatione (première partie du livre IV). Ce serait pourtant en vain que là ou ailleurs nous chercherions une définition de ce qui est naturel (1).

Il y a ici un large champ ouvert à celui qui étudie le langage. C’est à lui qu’il appartient de remonter au sens original de chaque mot, d’en suivre l’histoire, d’indiquer par quels changements de forme et de sens il a passé dans les écoles de philosophie, sur les marchés commerciaux, dans les assemblées politiques. C’est à lui de monlreè combien il arrive souvent que des idées différentes sont comprises sous un seul et même terme, et que des termes différents expriment une même idée. Ces deux tendances du langage, V Homonymie et la Polyonymie, qui favorisèrent, comme nous l’avons vu, l’abondante production de la mythologie primitive, témoignent encore de leur puissance en favorisant la naissance et le développement des systèmes philosophiques. L’histoire de termes comme savoir et croire, fini et infini, réel et nécessaire, aurait plus d’effet que toute autre chose pour éclaircir l’atmosphère philosophique de notre siècle.

L’influence que le langage exerce sur nos pensées a été sentie par bien des philosophes, et par Locke plus que par tout autre. Quelques personnes ont pensé que cette influence, bonne ou mauvaise, était en tout cas inévitable; d’autres ont supposé qu’il était possible de lutter contre elle par une définition conve-

(I) Voir un excellent article récemment public dans la Reçue d’Édimhourg, intitulé On the supernatural, Sur le surnaturel; on rattribue à un de nos hommes d’Ktat les plus éminents.

nable des mots, ou par l’introdiiclion d’un nouveau langage technique. Quelques citations peuvent être utiles pour montrer comment les penseurs indépendants se sont toujours révoltés contre la cruelle tyrannie du langage, et combien pourtant cette tyrannie a été peu ébranlée. C’est ainsi que Bacon dit :

« En dernier lieu, considérons les fausses apparences qui nous sont imposées par les mots, qui sont formés et appliqués d’après les idées et les capacités du vulgaire ; et, quoique nous croyions gouverner nos mots, quoique nous ayons là-dessus la plus sage théorie, — loquendum ut vulgus, sentiendum ut sapientes, — cependant il est certain -que les mots, comme l’arc du Tartare, lancent en arrière des traits qui vont frapper l’intelligence même du plus sage, et embrouillent et pervertissent singulièrement le jugement. Il est donc presque nécessaire, en toute controverse et dispute, d’imiter la sagesse des mathématiciens, et de commencer par définir tous les mots et termes que nous emploierons, afin que nos interlocuteurs puissent savoir en quel sens nous les prenons, et si, oui ou non, ils sont d’accord avec nous à ce sujet. Car il arrive, faute de cette précaution, que nous sommes obligés de finir, un peu plus tôt, un peu plus lard, par où nous aurions dû commencer, c’est-à-dire par étudier, discuter et définir les termes. »

Écoutons maintenant Locke :

« Je suis disposé à croire, dit-il, que si l’on se rendait un compte plus exact des imperfections que présente le langage comme instrument de la connaissance, beaucoup des controverses qui font tant de bruit dans le monde cesseraient d’elles-mêmes, et le chemin qui

DI

c;. le

bULZIÈME LEÇON.

conduit à la science et peut-être aussi à la paix serait bien plus largement ouvert qu’il ne l’est aujourd’hui. »

Voici la remarque que fait Wilkins, en expliquant les avantages de sa langue philosophique :

« Cette entreprise contribuera beaucoup aussi à mettre fin à un certain nombre des différends actuels qui nous séparent dans les matières religieuses ; elle démasquera en effet beaucoup d’erreurs étranges, qui se dissimulent sous le couvert de phrases affectées, car une fois que ces formules auront été développées philosophiquement, et rendues entermesqui aurontgardé leur valeur propre et naturelle, on verra qu’elles ne sont que confusion et contradiction. Et quant à plusieurs de ces notions qui se prétendent profondes, et qui, e.\primées en grands mots emphatiques, font la réputation de certains hommes, lorsque nous les examinerons à cette lumière, nous découvrirons qu’elles ne veulent rien dire du tout ou que tout au moins elles sont bien plates et bien pauvres. Ce travail n’eùt-il pas d’autre fruit, cependant, au temps où nous vivons, il mériterait encore la peine qu’il coûterait à celui qui s’y consacrerait : c’est ce que l’on reconnaîtra en songeant à tout le mal qui se fait, et aux nombreuses impostures dont on rend les hommes victimes, au moyen de phrases insignifiantes et affectées. ))

Parmi les philosophes modernes, c’est Brown qui appuie le plus fortement sur ce même sujet :

(< Combien le seul matérialisme de notre langage a lui-même agi pour obscurcir la conception que nous nous formons touchant la nature de l’esprit et ses différents phénomènes, c’est une question qu’il est évi-

demment hors de notre pouvoir de résoudre, puisqu’une solution impliquerait que l’esprit de celui qui la donne est libre de l’intluence dont il a retracé et décrit les effets. Mais voici ce dont, au moins, nous pouvons être sûrs, c’est qu’il nous est presque impossible de nous exagérer cette influence, car nous ne devons pas penser que l’effet en ait été borné aux ouvrages des philosophes. Elle a agi bien plus puissamment encore, dans le discours familier et les réflexions silencieuses des masses, qui n’ont jamais eu de prétentions à la philosophie, s’incorporant ainsi en quelque sorte à l’essence même de la pensée humaine.

«Dans cette période reculée de la vie sociale où le langage prit naissance, l’inventeur d’un mot ne songeait guère probablement qu’aux services immédiats que ce terme nouveau lui rendrait et rendrait à ses compagnons pour les aider à se communiquer les uns aux autres leurs besoins et ii concerter leurs plans de coopération mutuelle. Il ne se doutait guère qu’en émettant ce léger son qui ne retentissait que pour s’éteindre tout aussitôt, et que déterminait une si légère différence d’articulation, il créait ce qui constituerait ensuite un des êtres les plus impérissables, et ce qui formerait, dans- les esprits de millions d’hommes, pendant toute la durée des siècles futurs, une partie du travail complexe de leur existence intellectuelle; il ne se doutait pas que ce terme créé par lui donnerait naissance à des systèmes durables de croyances, systèmes qui peutêtre, n’était l’invention de ce seul mot, n’auraient jamais un moment triomphé , et qu’il modifierait des sciences, dont les premiers éléments mômes n’existaient point encore. L’inventeur du terme le plus barbare.

DOUZIÈME LEÇON

peut ainsi avoir eu sur les destinées de l’humanité une influence plus profonde que celle où le plus illustre conquérant peut espérer atteindre par une longue vie de fatigue, d’anxiété, de péril et de crime.

H Quelques phrases d’Aristote ont fait des conquêtes autrement étendues et durables que celles de son royal élève, et aujourd’hui encore on peut dire qu’elles font sentir leur puissance aux esprits mêmes qui n’y songent qu’avec un sourire de mépris» (1).

Sir W. Hamilton, dans ses Leçons sur lu métuphysique (2), fait les remarques suivantes ; « A des objets qui diffèrent autant que les images sensibles et ces notions intellectuelles que ne peut représenter aucune forme, on devrait donner des noms différents, et c’est ce qu’on a fait partout où l’on a créé une nomenclature philosophique qui prétendit le moins du monde à la perfection. Dans la langue allemande, qui est maintenant, de toutes les langues vivantes, la plus riche en termes métaphysiques, ces deux catégories d’objets sont soigneusement distinguées. Dans notre idiome, au contraire, les mots idée, conception, notion, sont employés à peu près indifféremment, comme synonymes. Le vague et la confusion qui en résultent, même dans l’étroite sphère où, faute de pouvoir faire les distinctions nécessaires, la spéculation se trouve enfermée chez nous, sont sensibles surtout à ceux qui ont quelque connaissance de la philosophie des différents peuples de l’Europe. »

Je donnerai, pour conclure, deux ou trois exemples

(1) Bruwn, It'orks, 1, p. a H.

(2) Leclures on melap/ojsirs, H, p. 312.

qui feront comprendre de quelle manière, selon moi, la science du langage pourrait rendre service au philosophe.

Le substantif connaissance ei\e verbe connaître sont employés, dans les langues modernes, au moins dans trois sens différents.

D’abord nous pouvons dire qu’un enfant connaît sa mère, ou qu’un chien connaît son maître. Ceci ne signifie qu’une chose, c’est que l’enfant et le chien reconnaissent l’identité de deux perceptions, l’une actuelle, et l’autre passée. Cette espèce de connaissance n’est produite que par le témoignage des sens et de la mémoire qui conserve les impressions reçues par les sens, et l’animal la possède comme l’homme. Nous disons que celui auquel cette connaissance fait défaut oublie, et, soit dit en passant, l’oubli est un phénomène plus difficile à expliquer que le souvenir. Locke l’a examiné dans l’un des plus éloquents passages de son Essai sur ï e7itendement[\). « La mémoire de quelques hommes, dit-il, est très-tenace, elle l’est jusqu’au miracle; mais cependant il semble qu’il y ait comme une décadence de toutes nos idées, même de celles qui nous ont le plus frappé, et cela dans les esprits les plus susceptibles de tout retenir; de sorte que, si elles ne sont pas quelquefois renouvelées par un exercice répété des ‘sens, ou par un retour sur l’espèce d’objets qui d’abord en provoqua la naissance, l’empreinte s’efface, et, enfin, il ne reste rien de visible. C’est ainsi que souvent nos idées, comme les enfants de notre jeunesse, meurent avant

(!) L. Il, ch. 10, § 0 .

DOUZIÈME LEt^ON.

nous, et que nos esprits nous représentent ces tombes dont nous approchons, ces tombes qui gardent encore leurs revêtements de cuivre et de marbre quand déjà le temps en a effacé les inscriptions et fait tomber pièce à pièce les figures qui les décoraient. Les images que reçoit notre esprit y sont peintes avec des couleurs sujettes à s’effacer et qui, si elles ne sont quelquefois rafraîchies, s’évanouissent et disparaissent. Est-ce la constitution de nos corps et le tempérament de nos esprits animaux qui influent sur la force de la mémoire? Est-ce la nature du cerveau qui fait une telle différence que chez les uns il retient les caractères qui y ont été gravés comme fait le marbre, chez les autres comme fait le grès, chez d’autres enfin comme le sable des grèves? Ce sont là des questions que nous n’examinerons pas ici, quoiqu’il puisse paraître probable que la constitution physique ait souvent de l’influence sur la mémoire, puisqu’il arrive fréquemment qu’une maladie dépouille complètement l’esprit de toutes ses idées, et que les flammes de la fièvre, en quelques jours, calcinent et réduisent en une poussière où tout se confond, toutes ces images qui semblaient aussi durables que si elles eussent été gravées sur marbre. »

En second lieu, nous pouvons dire : Je connais que ceci est un triangle. Ici nous avons une conception générale, celle d’un triangle, qui ne nous est pas fournie par les sens seulement, mais qui est élaborée par la raison, et nous affirmons cet attribut d’un objet que nous apercevons en même temps par nos sens. Nous reconnaissons une certaine perception comme entrant dans la catégorie générde de triangle. Ici vous aper-

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