‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 5 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

LEÇONS SLIl LA bülKNCE DU LANGAGE.

Ici encore nous pouvons enlever cun, suffixe d’adjectifs. au moyen duquel historicus est dérivé de hislôr ou de Imtoria, ce dernier mot étant lui-même tire de histôr à l’aide du suffixe féminin ta qui sert à former des noms abstraits. Histôr est en réalité une corruption de htôr. Les deux foiines se rencontrent cependant, et l’esprit rude qui remplace l’esprit doux au commencement du mot, peut être attribué ii une inlluence dialectique. Il faut ensuite diviser /.«/ôr en is et en tôr, tOr étant le nominatif singulier du suffixe dérivatif te/’ que nous avons dans le latin da-tor, sanscrit dà-tar, grec do-tèr « donneur » , et is étant l’élément radical. Dans wle^ est une modification de d, car, en grec, d suivi immédiatement d’un t, se change en s. De cette manière nous arrivons enfin à la racine td, que nous trouvons dans le grec oîda, dans le sanscrit veda, parfait non redoublé de cette racine vid que nous avons dans l’anglais te tvit « savoir » . Histôr a donc signifié originairement « quelqu’un qui sait ou qui trouve », et Idstnria a signifié « connaissance ». Au-delà de lùd nous ne pouvons pas remonter, et nous ne pouvons non plus dire pourquoi rid signifie « voir », ou « trouver » , ou « connaître » . Nous ne gaguerions pas grand’chose à en appeler de vid à la préposition vi, qui signifie « séparément » , et qui pourrait être supposée avoir communiqué à tvV/la force de diviser, d/s^ tinguer, apercevoir [dis-cerm) (I). 11 est vrai que nous trouvons ailleurs un rapprochement analogue, car, en hébreu, la préposition bin signifie « entre » , et le verbe

(1) Sur la connexion primitive supposée de vl et dvi, voir Pott, Ht'jmol. Unters., 1, 705. Voir aussi le Cours de 1801, p. i>4 de la traduction française (2' édition).

SEPTIÈME LEÇON

bin signifie « connaître » ; mais pourquoi hin significt-il « entre» ? c’est là une question que nous ne pouvons espérer d’éclaircir par une simple analyse étymologique.

Tout ce que nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, concernant la nature des racines aryennes, c’est qu’elles ont une forme et une signification déterminées. Quoique certains savants prétendent que l’origine du langage se perd dans le chaos, toujours est-il qu’ici, comme dans toutes les autres branches des recherches physiques, nous devons essayer de tracer une ligne qui sépare le chaos du cosmos. Lorsque les langues aryennes commencèrent à prendre les caractères individuels qui les déterminent et les distinguent, leurs racines étaient devenues typiques , et pour la forme et pour la signification. Ce n’étaient plus de simples interjections formées de voyelles changtantes et indéterminées, et de consonnes flottant indécises entre les points où sont articulées les lettres gutturales et labiales, ou entre une prononciation sourde, sonore, ou aspirée. Ces racines n’exprimaient pas non plus de simples impressions du moment, des sensations ou des sentiments isolés et subits, n’ayant aucune espèce de rapport avec d’autres sensations et sentiments d’un caractère semblable ou différent. Il se peut que le langage, s’il méritait alors ce nom, se soit trouvé, à une époque, plongé dans cette confusion du chaos; je dirai môme qu’il y a dans presque toutes les langues certains petits groupes de mots qui semblent dater de ce premier âge. Quoique nous ne puissions pas considérer les interjections comme appartenant au langage proprement dit, elles entrent

neanmoins dans notre conversation ; la même remarque s’applique à ces claquements de langue des Bosjesmans et des Hottentots, qui ont été bien décrits comme des débris du langage animal. 11 y a aussi dans beaucoup de langues des mots, si on peut les nommer ainsi, qui consistent en imitations pures et simples des cris des animaux ou des bruits de la nature, et quelques-uns d’entre eux ont été emportés par les flots du langage, et sont entrés dans le grand courant des noms et des verbes.

C’est cette classe de mots que voulaient désigner les Grecs, quand ils parlaient de onomatopœia. Mais de ce que onomatopœia signifie l’action de former des mots, gardons-nous de conclure que les Grecs aient supposé que tous les mots doivent leur origine à l’onomatopée, ou imitation du son. Rien n’eût été plus loin de leur pensée. Quand ils se servaient de ce terme, ils voulaient parler non pas des mots véritables, mais de ces mots inventés, artificiels, imitatifs, que tout le monde peut créer à l’instant. Même les plus anciens des philosophes grecs avaient assez profondément pénétré la nature du langage pour savoir que la clef de ses mystères ne pouvait être obtenue à aussi bon marché. Lorsque Aristote (t) appelle les mots « imitations » {mimhnata), il n’entend pas par là ces imitations réelles, comme quand on appelle une vache un meunh, ou un chien un ovah-ouah. Ce qu’Aristote et Platon (2) disent du langage doit être placé en regard

( 1 ) Rh^t.fWXy \ . Tà yàp ivofiata iiiiiiqprOiTà è<ntv, iï xat ^ 9<i)vf) irdv*

tu>v lAip-TTrixoTatov twv (lopitov

(2) Platon, Cvatyle, 423 B. 'Ovofia ipa èoriv, (ô; {oixe, 9 <i>v^

ixcivou 8 |Ai{uTTai xal 6vo(J.âCst à |i.i(iov(Uvo; 8tav

SEPTIEME LEÇON

de ce qui en avait déjà été dit par leurs devanciers, tels que Pythagore (540-5 1 0) , Héraclite (503), Démocrite (430-410), et autres encore, pour que nous puissions voir quel travail avait déjà été accompli, et combien de conjectures sur le langage avaient déjà été faites et réfutées, avant que ces deux philosophes vinssent à leur tour prononcer leur verdict. Nous ne connaissons ces vieux sages que par uu petit nombre de sentences détachées, que leur attribue la tradition, et qui ont la concision des oracles ; mais cela suffit cependant pour nous montrer qu’ils avaient pénétré au-delà de la surface du langage, et que les difficultés que présente le problème de l’origine du langage, n’avaient pas échappé à leur attention. Lorsque nous traduisons les apoplithegmes énigmatiques et poétiques d’Héracliteen notre phraséologie moderne, sèche et déterminée, il nous est bien difficile de leur faire justice. Ils sont parfaits tant qu’ils reposent dans leurs sombres tombeaux, mais ils se réduisent en poussière dès qu’on fait arriver jusqu’à eux les rayons brillants de notre philosophie moderne. Toutefois, si nous savons descendre nous-mêmes dans les catacombes obscures de la pensée antique, nous sentons que nous sommes là en présence d’hommes qui seraient tenus pour des géants, s’ils vivaient de nos jours et s’ils parlaient notre langage. Il y a du moins un avantage qu’ils avaient sur nous : leurs yeux n’avaient pas été obscurcis par les nuages de poussière soulevés dans ces guerres de mots qui ont divisé les hommes depuis plus de deux mille ans. Quand on nous dit que la principale différence d’opinion qui divisait les philosophes de l’antiquité au sujet de l’origine du langage,-

est exprimée parles deux mots phÿsei cXthém, « naturellement» et «artificiellement », des termes aussi généraux nous instruisent bien peu. Pour les sophistes des siècles postérieurs, thései « artificiellement » , et le terme plus ancien mmô « conventionnellement » , n’avaient plus le sens que leur prêtaient les pères de la philosophie grecque ; ils prirent même quelquefois la signification directement opposée à celle qu’ils avaient eue d’abord. Un sophiste comme Hermogène, voulant prouver que le langage est le résultat d’une convention entre les hommes, soutenait qu’une pomme aurait pu être appelée une prune, et une prune une pomme, si seulement les hommes étaient tombés d’accord pour le vouloir (t). Un autre (2) montrait en triomphe son esclave, à qui il avait réellement donné un nouveau nom, en l’appelant comme la conjonction’ «Or» , afin de prouver que tout mot peut être significatif. Les arguments en faveur de l’origine naturelle du langage ne valaient pas mieux, quand on citait l’efficacité des malédictions pour prouver que des mots doués d’une telle puissance ne pouvaient pas avoir une

(1) Lersch, Sprachphilosophie der Alten, I, p. 28. Ammonius Uermias adAristot. de Interpret.y p. 2b A. Ol [ùv oüru to Uaa Xt-

YOVfïiv (ü; |;6v 6t(ooùv twv dtvOptoTiuv Ixacrtov tûv irpaYiAaitov ôvo[Aa^Etv ôtù> âv

eôg/.Yj ôv6{i.»Ti, xaOaTcep 'EpaoYtvTj; y|5vov Ol dà oOx oûrw;, àXXà TÎÔsffOat ptèv

rà àvôjxatx Onô piovou toO ôvo|j.aôstoo, towtov ôi «ïvoti tov è7ci<rrn|xovcc TÎj; çvceuK Tùv Aixeiov éxâorou tûv âvtuv inifTi^ilCovra ôvopuc, tdv

vm'lpctoû(Uvûv Ttji iTii^Tr/piovi.

(2) Loc. c/7., \,^^.Ammonius Ifermias cuiAristot. de Interpret.^

p. i03. Kl M Tavita XéyeTai, o); oOx &no8e(6p.e9s t6v ^taXixTixàv ^^6oü>(>ov Tiàaav ol6|uvov <pa>v^v 9 T)(UivttiifpV elvai, x«l xpèc toûtou xa> 4 *

(javT* Twv éatuTov Ttvà oIxstûv avXXoYOTTtxâi ovvoé^fjuo ’AAAAMHM xac âXXov àX).(i> ovvÔéafttj) • nolav y®P £Çou<tiv al toiaOtai çtovai <nqpiaa(av çûaecô; tivo; ivepYCt^v ^ ycâQogç, xadafctp tx x^Xiicôv xal «Xdaai.

SEITIÈME LEÇON.

origine purement humaine ou conventionnelle (1).

Ce n’est pas ainsi que raisonnaient un Héraclite ou un Démocrite. Le langage qu’ils parlaient, le monde dans lequel leurs pensées se mouvaient, ne leur permettaient pas de discuter la nature et l’origine du langage à la manière de ces sophistes, ni à notre manière à nous. Ils avaient à parler en apologues, à revêtir leur pensée d’une forme poétique pleine et nourrie, forte et féconde, et leur poésie ne saurait être traduite en prose sans que l’on risque de commettre des anachronismes et des contre-sens. 11 faut prendre leurs mots tels qu’ils sont, avec tout leur vague et toute leur profondeur, mais il ne faut pas les juger d’après ces mots comme s’ilsétaient prononcés par nous-mêmes. L’oracle sur le langage, qui est attribué à Héraclite, a bien véritablement cette origine. Des commentateurs ont pu le gâter, ils n’auraient jamais pu l inventer. Héraclite soutenait que les motsexisteiit naturellement, mais il ne se bornait pas à ce langage technique. Les mots, disait-il (2), sont comme les ombres des choses, comme les images des arbres et des montagnes reflétées dans la rivière , comme notre propre image' quand nous nous regardons dans un miroir : cela sonne bien comme venant d’Héraclite. Ses sentences, pour me servir delà comparaison qu’il a employée lui-même (3)> sont comme des pépites d’or, sans cette terre et cette gangue que les philosophes sont obligés d’enlever péniblement avant de pouvoir montrer au jour la solide vérité. On

()) I.orsch, p. 44.

(2) Lersch,/oc. cit.,1, 1 1 ./(mmoniusadAristot.deInt.,p.'2iB,ed.\\d-

(3) Bernays, A'eite Uruchstiicke des Heraclilus von Epàesus, Rheinisches Museutn fur Philologie, X, p. 242. Xpuoovol îiCiiiuvoi yii* 7 to 4 ).r,v ôpvaaoTjTi xat eOpitTxouvt 6 Xiyov. ClemeQS, Stromal., IV, 2, p. o65 p.

rapporte aussi qu’il disait que se servir de mots autres que ceux qui sont fournis par la nature pour désigner toutes les choses, ce n’est pas parler, mais faire un bruit. Ce qu’a voulu dire Heraclite par sa comparaison, ou par le mot nature, si tant est qu’il l’ait employé, c’est ce qu’il est impossible de préciser exactement ; mais nous savons du moins ce qu’il n’a pas voulu dire, savoir, que l’homme a imposé les noms qu’il lui plaisait aux objets qu’il voyait autour de lui. Qu’au temps où vivait Héraclite, il ait entrevu cette vérité , ou même donné une pensée à ce problème , cela seul suffirait pour lui imprimer à tout jamais le caractère de philosophe, quand il aurait ignoré toutes les règles de notre logique, de notre rhétorique et de notre grammaire.

On suppose communément que les vues de Démocrite sur le langage, comme sur tous les autres sujets, étaient directement contraires à celles du sombre penseur; et nous ne pouvons douter que Démocrite n’ait représenté le langage comme dû à ce qu’il appelle thésis , c’est-à-dire à une institution, un art, une convention. Mais ces trois termes ne font guère qu’indiquer le sens de thésis. La série d’arguments attribuée à Démocrite (1), et par laquelle il aurait soutenu sa théorie, est sans doute l’œuvre de quelque philosophe postérieur, mais les comparaisons auxquelles le nom de

(1) I.ersch, I, p. 14. Proclus, ad Pial. Crat., p. 6. 'O ii Ar,(ioxpiTOî

Oévet Xé^cov xà ovo{iaTa, 5ià xe^adpwv èntxeipr,^otTb)v tovto xaxEaxeOa^cv * ix TTj; * xà vop dtdoopa Ttp aOr<j) xaXoûvrxi ôvô|xaTi * ouxâpa

çvtfti TÔ ôvo^ia • xal ex noXvwwjxia; ' ti yàp oiobopa ovô(j.aTa èxt t 6 aOto xal Sv icpây|jüa è 9 ao(i.ôoovatv , xal èxdXXTjXa , ôxEp àoûvarov * xpttov ex ttî; tûv ôvo> {jiàTCùv (UTadé<reci>; * âts xt yàp xôv 'AptaroxXea fièv ID.âtcova , xôv Si Tvpxaputv ScdfpaoTov |J4Xwvo^9apieVy el çOaci xà ôvô]jiaTa ; ex fit xf); xûv èXXit*

• il» Tl àxè (xèv tîî; tpwvr.aeü); Xéyojjicv 9 povcîv, ixè Tîjç îtxoïocvvij; oùx £ti irapovopidC<HUv ; xv/.y) àp« xal où (pùoci xà ôvofiaxa.

SEPTIÈME LEÇON

Démocrite est attaché, sont bien certainement de lui. Il appelait les mots agdlmata phôneenta « statues vocales ». Ici encore nous trouvons toute l’énergie d’expression qui caractérise la philosophie antique. Les mots ne sont pas des images naturelles, des images projetées par la nature sur le miroir de l’àme; ce sont des statues, des œuvres artificielles, seulement elles ne sont faites ni de marbre ni d’airain, mais de voix. Telle était la doctrine de Démocrite. Il faut cependant avoir soin de ne pas donner à ses paroles une signification plus étendue qu’elles n’avaient dans sa propre pensée. Si nous traduisons thései par «artiflciellementi) , il ne faut pas prendre ce mot dans le sens à' arbitrairement. Si nous rendons nàmô par « conventionnellement», Une faut pas confondre le conventionnel

avec celui A' accidentel. Le même philosophe aurait, par exemple, soutenu que ce que nous appelons doux ou aigre, chaud ou froid, est ainsi nommé thései ou conventionnellement, mais pas du tout arbitrairement; ces cris de guerre physei et thései que nous entendons à toutes les pages où sont racontées les luttes intellectuelles de ces époques reculées, servaient de mot de ralliement non-seulement pour ceux qui défendaient les mêmes doctrines philosophiques, mais pour ceux encore que réunissaient les mêmes intérêts politiques, moraux, ou religieux. C’est en voyant l’application de ces mots aux idées morales, que nous serons le mieux à même d’en comprendre le sens véritable. Philolaüs, célèbre philosophe pythagoricien , maintenait que la vertu existe naturellement, et non pas en vertu d’une institution. Qu’entendait-il par là? Ce que nous entendons nous-mêmes quand nous disons que la vertu

iO LEÇONS SUR LA SCIENCE DU LANGAGE.

n’est pas une invention de certains hommes qui convinrent d’appeler certaines choses bonnes et certaines • autres choses maMua»cs,'mais qu’il y a en nous la voix de la conscience, interprète de la loi divine, indépendante des institutions et des traditions humaines, portant en soi son évidence éclatante et son autorité irréfragable. Néanmoins ceux-là même qui soutenaient que la moralité d’un acte n’est qu’un autre nom pour sa légalité, et que le bien et le mal ne sont que des termes conventionnels, insistaient fortement sur la distinction profonde qui sépare la loi du caprice des individus. De même pour le langage. Quand Démocrite disait que les mots ne sont pas des images naturelles, ou des échos naturels, mais des produits artificiels formés de la voix, il ne voulait pas dégrader le langage jusqu’à n’y trouver qu’une simple agglomération de sons. Au contraire, s’il avait, avec sa terminologie, attribué le langage à la nature, la nature n’étant pour lui que le concours des atomes, c’est qu’il aurait eu une vue moins avancée sur l’origine du langage, et qu’il aurait été moins frappé de la règle et de l’ordre qui y régnent. Le langage, disait-il, existe en vertu d’une institution; mais qu’il dut garder ses paroles de toute chance de malentendu, et qu’il dut protester contre la confusion de ces deux idées, le conventionnel et l’arbitraire, c’est ce que nous pouvons déduire de l’expression qui lui est attribuée par un scoliaste plus moderne, à savoir, que les mots sont des (> statues vocales » , mais des statues non faites de main d’homme, mais par les dieux eux-mêmes (1). La

(1) Otymptadorus ad Plat. Phllebum, ]i. 242, ôti çtovijevT*

xai TaOta i<rrl Tôv 6 £Ù)v, d>; ATip-ôicpiTo;. U curicux qu6 LêFSch^ qui

SEPTIÈME LEÇON

liardiesse et la fécondité de telles expressions sont les plus sûrs garants de leur authenticité, et quiconque voudrait les rejeter comme étant des inventions d’écrivains postérieurs, méconnaîtrait totalement les signes auxquels la pensée antique se laisse distinguer de la pensée moderne.

Quoi qu’il en soit, notre objet pour le présent n’est pas de découvrir ce que pensaient du langage ces premiers philosophes ; je crains bien que ce problème ne doive toujours rester insoluble pour nous ; nous voulons seulement protéger leur mémoire de l’insulte, et ne pas permettre qu’on abuse de leurs noms pour en couvrir la sagesse superficielle de temps plus rapprochés de nous. 11 suffit que nous voyions clairement que chez les Grecs anciens, le langage n’était pas considéré comme une simple onomatopœia , quoique le sens littéral de ce terme, soit « l’action de faire des mots ». Je n’oserais risquer une explication de ce que Pythagore entendait quand il disait : « La plus sage de toutes les choses c’est le Nombre, et après le Nombre, ce qui donne des noms (1) » . Mais de ceci je suis bien certain, que par le second en sagesse des êtres de cet univers, encore que dans son enseignement exotérique il l’ait peut-être représenté sous les traits d’un homme, du plus vieux et du plus sage des mortels (2), Pythagore ii’a pas voulu désigner celui de nos semblables qui, ayant entendu une vache pousser le cri de meunh, réussit à répéter ce son, et le fixa comme

cite ce passage (III, 19), ait néanmoins attribué à Démocritc la croyance en l'origine purement humaine du langage (1, 13).

(1) Lersch, ibid., 1,25,

(2) Lersch, ibid., I. 27.

nom de l’animal. Quant à Platon et à Aristote, il n’est guère nécessaire de les justifier de l’imputation d’avoir attribué l’origine du langage à l’onomatopée. Épicure lui-même, qui disait, à ce que l’on rapporte, que dans la première formation du langage les hommes agirent d’une manière inconsciente, étant poussés par la nature, comme le sont les animaux en toussant, en éternuant, en beuglant, en aboyant ou en gémissant, Épicure, dis- je, admettait que cette explication ne s’appliquait qu’à une moitié du langage, et qu’il avait dû y avoir quelque accord entre les hommes avant que le langage naquît réellement, avant qu’on pût comprendre ce que chacun voulait exprimer par ces étranges intonations de la voix(l). En cela Épicure montre qu’il avait des vues plus saines sur la nature du langage que beaucoup de ceux qui, de nos jours, professent ses théories. Il alla au-devant de cette objection, que si les mots avaient été suggérés par la nature, ils devraient être les mêmes dans tous les pays, par une remarque dans laquelle il devança Humboldt : il fit observer que, dans des pays différents, la nature humaine est affectée différemment et envisage les choses d’une manière différente, et que ces différences d’impressions et de vues influent sur la formation des mots

(i) Diogène Lacrce, Épicure, § 75. '06tv xoi xà èvofiaxa èç àp^Tj; (i.yi

OÉfJSt ôtXX* aùrà; xà; çv«i; xwv âvOocütuüv xa6* ?xaax* Wvt) icaa-

yoOaa; icctÔTi, xal I8ia Xap.^vovaac çxvxdapLaxa, loCcg; xôv âtpa £x::£|jL7Cêiv, <txê>.- Xo(jievov (jp* êxdtTTwv xwv Ttdôwv xal xwv 9 avxa<r(idx(i>v, wç iv tjoxc xal wapà xoù; xÔTXoyç xwv £0vwv 8ia®ocà iÎti. 'fatepov 8à xoivw; xa6* Ixatrxa tôvyj xà I8ta xeÔîjvai, irp6; x6 xo; ÔxjXwaet; “^xxov àjj.®i6ôXou; àXÀr.Xot;, xai ovvxo(jlo-

xéûw; OTiXoupivflu ‘ xivâ xal où o\jvopw|uva xipaYlMcxa Eiapcpovxa^, xoùç mivci* Ôôxac napEYY’/^ai tivà< ■ç8ÔYTfOu; xoîiç |ièv àvoyxaffôévxa; àvapwvxjaai, xoù; oè xw XoYuyp-w Uotjivou; xaxà ry,v TtVsi-rrr.v alxCav ovxw; ipptT^veOoai . — Lcrsch, I, 39.

SEFIIÈME LEÇON.

particuliers à chaque nation. Il vit que l’imitation des bruits de la nature n’aurait jamais pu devenir le langage articulé, sans que l’esprit humain eût traversé une seconde phase, qu’il représente comme ayant été une entente entre les hommes s’arrangeant à l’amiable pour que certains sons fussent l’expression de certaines conceptions. A cette hypothèse d’un accord conventionnel entre les hommes, substituons une idée qui n’existait pas* au temps d’Épicure, et dont notre siècle doit la complète élaboration au génie de Darwin ; au lieu à' accord vonventionnel, sélection naturelle o\x

élimination naturelle, pour me servir de l’expression que j’ai employée dans la première série de ces leçons, et je crois que nous arriverons alors à nous entendre avec Épicure et même avec quelques-uns de ses disciples modernes. De même qu’un certain nombre d’impressions extérieures reçues par l’homme produit une image mentale ou une perception, et de même, en second lieu, qu’un certain nombre de ces perceptions produit une notion générale; ainsi nous pouvons comprendre qu’un certain nombre d’impressions extérieures produise une expression vocale correspondante, un cri, une interjection ou une imitation quelconque du son qui se trouve faire partie des impressions extérieures, et nous pouvons, en second lieu, comprendre qu’un certain nombre de ces expressions vocales se confonde en une expression générale, et nous laisse la racine comme signe représentant cette notion générale.

Mais, comme il y a dans riioinme la faculté de la raison qui préside à cette combinaison des impressions extérieures pour former des perceptions, et à cette

LEÇOKS SlIH LA SCIENCE LU LANGAGE.

combinaison des perceptions pour former des notions générales, il est indubitable que la formation graduelle des racines qui résultent de la fusion d’un certain nombre de cris naturels ou d’imitations des bruits de la nature, s’opère sous le même souverain contrôle de la raison. Les notions générales ne se forment pas au hasard, mais d’après une loi, et cette loi est la raison qui est eu nous et qui correspond à la raison qui est hors de nous, à la raison, si je puis m’exprimer ainsi, de la nature. Si nos yeu.x étaient assez perçants pour voir toujours la sélection naturelle, nous saurions qu’elle est invariablement une sélection rationnelle. Ce n’est pas une variété accidentelle quelconque qui survit et se perpétue : dans la grande lutte pour la vie, la victoire reste à l’individu qui répond le mieux à l’intention originelle de son créateur, ou qui est le plus propre à remplir les fins pour lesquelles fut créé le type ou le genre auquel il appartient. De même pour la pensée et le langage. Ce ne sont pas toutes les perceptions que le hasard fait naître qui sont élevées à la dignité de notions générales; mais seulement celles qui reviennent sans cesse, les plus fortes, et les plus utiles. Et sur l’inuombrable multitude de notions générales qui s’offrent à l’esprit de l’homme qui observe et qui combine, celles-là seules survivent et reçoivent une expression phonétique déterminée, qui sont indispensables pour la besogne de la vie. Quantité de perceptions qui se présentent naturellement à notre esprit n’ont jamais été réunies en notions générales, et conséquemment n’ont jamais reçu de nom. Il n’y a pas de notion générale qui comprenne toutes les fleurs bleues ni toutes les pierres rouges ; il n’y à pas

SEPTIÈME LEÇON

de nom qui comprenne les chevaux et les chiens, mais qui exclue les bœufs et les moutons. La langue grecque n’a jamais produit un mot pour exprimer animal, en tant qu’opposé à homme; et Zôon, qui, comme notre mot animal, se dit de tous les êtres vivants doués de sensibilité, appartient à l’époque post-homérique ( 1 ). Locke a appelé l’attention sur cefaitqu’ilyaen anglais un mot particulier pour signifier « tuer un homme», savoir, murder; tandis qu’il n’y en a pas pour signifier <1 tuer un mouton » , et qu’il y a un terme particulier pour désigner le meurtre d’un père, savoir, parricide, tandis qu’il n’y en a pas pour désigner le meurtre d’un fils ou d’un voisin. « C’est ainsi, dit- il (2), que dans les modes mixtes, l’esprit réunit en idées complexes les idées simples qu’il lui convient; pendant que d’autres, qui ont en réalité tout autant de connexité entre elles, sont laissées séparées et no sont jamais combinées en une seule idée, parce que l’esprit n’éprouve pas le besoin de les énoncer au moyen d’un terme unique. » Dans une autre partie de son Eami sur l’entendement humain, le même philosophe dit encore : « Alésage, fdtration, cohobation, sont des mots qui représentent certaines idées complexes, lesquelles sont rarement dans l’esprit d’autres personnes que du petit nombre d’hommes à qui elles sont à tout moment suggérées par leurs occupations particulières; c’est pourquoi ces noms ne sont généralement compris que des ouvriers en métaux et des chimistes, qui, ayant formé les idées complexes que ces mots représentent, et leur ayant donné ces noms ou les ayant reçus d’au-

(1) Curlius, Grundzüge, I, 78.

(2) LockC) On the Vnderstanding, III, 5, 6.

très personnes, ne les entendent pas plus tOt prononcer en conversation, qu’ils conçoivent facilement ces idées dans leur esprit : le mot cohobation, par exemple, leur suggère toutes les idées simples qui se rapportent à l’action de distiller plusieurs fois de suite une liqueur sur son résidu. Par là nous voyons qu’il y a une foule d’idées simples, comme d’odeurs et de goûts, lesquelles n’ont pas de nom, et une quantité plus grande encore de modes qui, soit qu’ils n’aient pas été assez généralement observés, soit qu’ils n’aient pas assez d’utilité pour les affaires et les intérêts des hommes, n’ont pas reçu des noms particuliers et, par conséquent, ne sont pas regardés comme formant des espèces (1). »

Nécessairement, quand se forment de nouvelles combinaisons d’idées, et qu’elles affirment à maintes reprises leur indépendance, elles finissent par conquérir leur place dans la grande république des idées et des mots. Cette remarque s’applique aux temps anciens plus encore qu’aux temps modernes, aux époques primitives du langage encore plus qu’à son état actuel. Ce fut un événement dans l’histoire de l’homme^ quand les idées de père, de mère, de frèi'e, de sœur, A’ époux et A’épouse, furent conçues pour la première fois et reçurent leur première expression. Ce fut une ère nouvelle dans ce monde, quand les noms numéraux, depuis un jusqu’à dix, eurent été créés; et que des mots comme loi, justice, devoir, vertu, (jértérosité, amour, eurent été ajoutés au vocabulaire de l’homme. Ce fut une révélation, la plus grande de toutes les révélations,

(I) Locke, ibid., II, 18, 7.

SEPTIÈME LEÇON

lorsque 1» conception d’un Créateur, d’un Gouverneur du monde, d’un Père de l’homme, fut formée, et que le nom de Dieu fut, pour la première fois, prononcé sur cette terre. Telles étaient les notions générales nécessaires à l’homme, qui furent marquées au coin du langage et livrées à la circulation intellectuelle. D’autres notions prirent naissance, vécurent pour un temps et disparurent quand elles n’étaient plus requises. D’autres naîtront encore, à moins que l’esprit humain ne soit frappé de stérilité, et elles recevront aussi le baptême du langage. Qui a réfléchi sur les changements amenés en apparence par des individus, mais que des efforts individuels semblent pourtant impuissants à opérer, sans éprouver le besoin d’un mot, c’est-à-dire, en réalité, d’une idée qui représente à la fois l’influence des individus sur le monde et l’influence du monde sur les individus, qui explique le succès de Luther entreprenant de réformer l’Église, et l’échec de Huss, la victoire de Russell faisant triompher laréforme parlementaire, et la défaite de Pitt?Comment exprimer cette loi de l’histoire d’après laquelle l’individu, qui semble être un libre agent, n’est pourtant que l'esclave des masses sur lesquelles il veut agir, et les masses, qui semblent irrésistibles, obéissent néanmoins à la plume d’un auteur inconnu? Ou, pour descendre à des choses moins importantes, comment un poète devient-il populaire? Comment adoptet-on un nouveau style dans les arts et en architecture? Ou bien encore, comment la mode changet-elle? Comment ce qu’on trouvait absurde Tannée dernière est-il accepté cette année-ci? Comment ce qu’on admire cette saison deviendra-t-il ridicule la

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