II
saison prochaine? Et, si nous nous tournons vers le langage, comment l’usage consacre-t-il quelquefois un nouveau mot , comme to shunt « changer, s’éloigner », ou une nouvelle prononciation, comme fjnld « or » , au lieu de yould, tandis que d’autres fois les meilleurs mots que créent et que font revivre nos meilleurs auteurs passent inaperçus et meurent? Nous éprouvons le besoin d’une idée qui exclue le caprice aussi bien que la nécessité, qui comprenne l’effort individuel et la coopération générale, qui ne s’applique ni à l’action inconsciente de l’abeille qui construit sa cellule, ni à l’action consciente de l’architecte humain, et qui, cependant, réunisse en elle ces deux opérations et les élève jusqu’à une nouvelle et plus haute conception. Vous devinerez de quelle idée je veux parler, si j’ajoute qu’elle doit également expliquer l’extinction de genres fossiles et l’origine d’espèces nouvelles : c’est l’idée de la sélection naturelle qui nous manquait, et, nous manquant, elle a été trouvée, et étant trouvée, elle a été nommée. C’est une nouvelle catégorie, un nouvel instrument de la pensée ; et si les natui alistes sont fiers d’attacher leur nom à une espèce nouvelle qu’ils découvrent, M. Darwin peut être plus fier encore, car son nom restera attaché à une nouvelle idée, à un nouveau genre de pensée.
Il V a des idiomes qui ne possèdent pas de noms de nombre au-dessus de quatre. Après quatre, tous les nombres sont amassés en bloc dans l’idée générale de beaucoup. 11 y a des dialectes, comme celui des îles Hawaii (1), dans lesquels on n’établit aucune distinc-
(!) The Polynesian, sept. 27, 1862.
SEITIÈME I.EÇOX.
tion entre le noir, le bleu et le vert foncé, ni entre le jaune olair et le blanc, ni entre le brun et le rouge; cette lacune ne provient pas de ce que les Hawaïens auraient les sens obtus, car ils remarquent à l’instant la moindre variation de teinte; mais elle provient de la paresse de leur esprit. On dit aussi qu’ils n’ont qu’un seul terme pour amour, amitié, reconnaissance, bienveillance, estime, etc., toutes ces idées étant exprimées par aloha; et cependant nous voyons dans leur dictionnaire qu’ils ont des dénominations distinctes pour aneane « douce brise » , matani « vent» , puhi « action de souffler par la bouche» , cUiano « action^de^souffler parle nez, asthme (1) ». C’est ce qui arrive chez les classes inférieures de notre propre pays. Des gens à l’idée desquels il ne viendrait Jamais de se servir de mots comme quadmpcd « quadrupède », minerai «minéral » , ou beverage « boisson » , ont des mots différents pour la queue d’un renard, la queue d’un chien et la queue d’un lièvre (2).
(1) Haie, Polynesian Lexicoii, à ces mots.
(2) Pütt, Etymologhche Foischungen, 11, -laS).
Dans une lettre écrite de Pékin, eu t723,àrAcadémiedesScicntcs de Paris par le P.Parcnnin, qui, après un long séjour en Chine, avait été chargé par le célèbre empereur Kang-lli de traduire eu langue tartare tout un corps d’anatomie, de chirurgie et de médecine, nous trouvons des exemples intéressants de cette abondante nomenclature que possèdent les hommes qui vivent près de la terre, pour désigner les particularitésdesobjets qui leur sont familiers, lesquelles no sont rendues que par des périphrases chez les peuples plus avancés en civilisation. « Les Tartares, dit ce missiounairo, ont quantité de termes pour abréger, et n'ont pas besoin de périphrases ni de circonlocutions. Des mots assez courts expriment nettement les choses; un seul exemple me fera comprendre. Le chien est celui de tous les animaux domestiques qui fournit le moins de termes dans leur langue, et ils en ont cependant beaucoup plus que nous. Outre
LEÇONS SLlt LA SULNCE DE LANGAGE.
Castrèn, la plus haute autorité pour tout ce qui a trait aux langues, à la littérature et à la civilisation du rameau septentrional des races touraniennes, comme des Finnois, des Lapons, des Tartares et des Mongols, nous dit qu’il y a des tribus qui n’ont pas de mots pour dire fleuve, quoiqu’ils aient des noms pour le
les noms communs de grands et de petits chiens, de mâtins, de lévriers, de barbets, etc., ils en ont qui marquent leur âge, leur poil, leurs qualités bonnes ou mauvaises. Voulez-vous dire qu’un chien a le poil des oreilles et de la queue fort long et bien fourni? le mot taiha suffit; qu'il a le museau long et gro.s, la queue de même, les oreilles grandes, les lèvres pendantes? le seul mot tjoto dit tout cela.
S'il a la taille ba.sse, les jambes courle.s, le corps épais, la tète levée, c’est capari, etc. Indagon est le nom générique du chien ; nieguen, celui de la femelle. Leurs petits s’appellent niaha jusqu’à l’âge de sept mois, et de là jusqu’à onze mois ' nowçuere,- à seize mois ils prennent le nom générique A'indagon. 11 en est de même pour leurs bonnes et mauvaises qualités, un seul mot en explique deux ou trois. Pour le cheval, les Tartares, par une espèce de prédilection pour cet animal qui leur est si utile, ont multiplié les mots à l'infini. Non-seulement ils ont des mots propres pour ses différentes couleurs, sou âge, ses qualités; ils en ont encore pour les différents mouvements qu’il se donne : si, étant attaché, il ne peut demeurer en repos ; s’il se détache et court en toute liberté ; s’il cherche compagnie ; s’il est épouvanté de la ehute du cavalier, ou de la rencontre subite d’une bète sauvage; s’il est monté, de combien de sortes de pas il marche, combien de secousses différentes il fait éprouver au cavalier : pour tout cela et pour beaucoup d’autres choses, les Tartares ont des mots uniquement destinés à les exprimer. Cette abondance est-elle bonne? est-elle mauvaise ou inutile? C’est à vous, Messieurs, d’en décider. Ce que je puis vous dire, c’est que si elle charge la mémoire de ceux qui l’apprennent, surtout, dans un âge avancé, elle leur fait beaucoup d’honneur dans la con- • versation et est absolument nécessaire dans la composition. Sans, cette multiplicité de noms pour toutes les parties externes ou internes des animaux, je n’eusse jamais pu faire les huit volumes que j’ai l’honneur de vous présenter. » {Choix des /Mitres édifiantes, ni, p. 280, Paris, 1833). [Tr.] i-
SEPTIÈME LEÇON
moindre ruisseau; qui n’ont pas de mot pour doigt, mais des termes particuliers pour le pouce, le doigt annulaire, etc., ni pour baie en général, mais beaucoup de noms pour désigner les baies de la carmebcrge, de V airelle et autres arbrisseaux; qui n’oiit pas de mot pour arbre, mais des noms pour bouleau, sapin, frêne, et d’autres arbres (i). Et ailleurs (p. 18), il nous assure qu’en finnois le mot qui désignait d’abord le pouce en est venu graduellement à signifier doigt, et que le nom de Xempetrum nigrum a fini par avoir la signification de baie en général.
Mais même ces noms tout à fait spéciaux sont, en réalité, des termes généraux et ont exprimé originairement une qualité générale, et d’ailleurs ils n’auraient pas pu être formés autrement. Il est difficile de nous mettre à la place des hommes dont la principale occupation était de former de nouvelles idées et de nouveaux mots (2). Mais en supposant que nous n’eussions pas de mot pour chien, que ferions-nous? Si nous, qui disposons d’une langue arrivée à son entier développement, venions à voir un chien pour la première fois, il est probable que nous y découvririons une certaine ressemblance avec quelque autre animal, et que nous lui donnerions un nom en conséquence. Nous pourrions, par exemple, l’appeler «loup domestique» , de même que les habitants de Mallicolo, quand ils virent les premiers chiens qui leur avaient été envoyés des lies de la Société, les appelèrent brooàs, ce qui, dans leur langue, signifie «porc» (3). C’est exactement
(1) f^orlesungen über Finnisc/ie Mythologie, p. 1 1 .
(2) Daniel Wilson, Prehistorlc Man (3* chapitre). Pott, Etgmologische Forschungen, 11, 138.
ce qui est arrivé aussi dans l’île de Tanna, où les habitants désignèrent les chiens qui leur furent envoyés, par le nom de huga « porc » . On ne peut pas tarder, cependant, à trouver qu’il est gênant de ne pas pouvoir distinguer un chien d’un porc, et alors il faudrait choisir quelque trait caractéristique du chien qui lui servît de dénomination. Et comment procéderait-on à cet effet? 11 serait possihle d’imiter l’aboiement de l’animal et de l’appeler un oiiah-omh; pourtant, c’est une chose digne de remarque, qu’il n’y a guère de langue de pays civilisé où le nom du chien ait été formé de cette manière. Voici comme les choses se sont réellement passées. L’esprit reçoit une foule d’impressions de toutes les choses qui viennent frapper nos regards. Le chien ne s’est pas présenté dès l’abord à l’esprit humain, proprement défini et classé; mais il s’est offert à lui sous des aspects différents, tantôt comme animal sauvage, tantôt comme compagnon, ou bien soit comme gardien, soit comme voleur; parfois encore comme chasseur rapide et d’autres fois comme poltron ou comme animal impur. De chacune de ces impressions on pourrait tirer un nom, et après un certain laps de temps l’opération de l’élimination naturelle réduirait le nombre de ces noms et n’en laisserait que quelques-uns, ou même qu’un seul, lequel, comme canis, deviendrait le nom propre du chien.
Mais, pour qu’un de ces noms pût être donné, il fallait que des idées générales, comme errer, suivre, garder, voler, courir, rester, fuir, eussent auparavant été formées dans l’esprit et exprimées dans le langage. Ces idées générales sont exprimées par les racines. Simples et primitives, elles sont rendues par des ra-
SEPTIÈME LEÇON
cines simples et primitives, tandis que les idées complexes ont trouvé leur expression dans des radicaux secondaires. Ainsi, aller serait exprimé par sar, ramper par sarp , crier par nad, se réjouir par nand, joindre par yu ou yuj , coller ’p&v yaut. Nous trouvons de cette sorte en sanscrit et dans toutes les langues aryennes des groupes de racines, qui expriment toutes une idée commune et ne diffèrent les unes des autres que par une ou deux lettres ajoutées, soit au commencement, soit à la fin. Il semble plus naturel de supposer, ainsi que je viens de le faire, qu’à mesure que les idées se développèrent et se multiplièrent, les racines simples prirent de l’accroissement et de la diversité. Mais on peut aussi défendre l’hypothèse opposée, à savoir, que le langage débuta par la variété; que l’esprit humain émit d’abord un grand nombre déracinés spéciales d’où on tira ensuite les racines plus générales, en omettant les lettres qui constituaient les difl'érences spécifiques de chacune des racines primitives.
Il y a beaucoup à dire en faveur de l’une ou de l’autre de ces vues, et il se peut très-bien que ces deux procédés, celui de la multiplication et celui de l’élimination, aient opéré simultanément. Mais le fait est que la plus ancienne même des langues aryennes, la langue sanscrite, ne commence à nous être connue que longtemps après avoir passé par les périodes monosyllabique et agglutinative, et il ne nous sera jamais donné de savoir d’une manière certaine par quelle lente transformation le sanscrit traversa ces deux états du monosyllabisme et de l’agglutination, et se fixa comme langue à flexions: Si nous nous plaçons au
by Coogi
point de vue de la chronologie , nous ne pouvons donner aucune réponse à la question de savoir si sarp a existé avant sar. Logiquement, il n’est pas douteux que sar ne vienne le premier; mais ce que nous avons vu de l’histoire du langage suffit pour nous apprendre que ce qui aurait dû se passer d’après les lois rigoureuses de la logique, est souvent fort différent de ce qui a été décidé par le bon plaisir du langage (1).
Ce qu’il importe le plus d’observer, c’est que, sur le grand nombre de notions générales possibles et de dénominations générales possibles, celles-là seules, par un procédé de sélection naturelle, sont devenues typiques dans chaque langue, qui sont aujourd’hui appelées les racines, et qui sont les germes féconds de ces langues. Ces racines sont déterminées dans leur forme et dans leur signification : elles sont, comme je les ai déjà nommées, des types phonétiques, aux contours bien arrêtés, quoique d’importantes modifications puissent encore s’y produire. Elles sont les « centres spécifiques » du langage, et sans elles la science du langage serait impossible.
Tout cela sera rendu plus clair par quelques exemples. Prenons une racine, et suivons-la dans ses aventures à travers le monde. Il y a une racine aryenne MAR, qui signifie « écraser, broyer, détruire par la trituration » . Je n’oserais dire que ces personnes se trompent qui s’imaginent entendre dans cette racine
Oi 1: t « U. - I
' i(li) ■ Sur les groupes de racines, ou sur le développement grad ue dçs ,raçipe3, voir quelques remarques intéressantes par Benfey, A'urse Sanskrit-Grammatik, § 60 et suiv., et Pott, Etymologische Foràchuhgeii, II, p'.' 283.’1îopp, ■Grtitnmaî're comparée, a, 3, t096, 1. . "-‘i ■ -
SEPTIÈME LEÇON
le rude froissement de corps solides les uns contre les autres. Il est incontestable que nos idiosyncrasies par rapport à la nature de certains sons, se forment en très-grande partie sous l’influence secrète des langues que nous parlons ou que nous connaissons (1). 11 est parfaitement vrai aussi que ce bruit âpre qui est produit quand on triture ou que l’on râpe certaines substances solides, est rendu d’une manière très-différente dans des langues ditférenlcs. Néanmoins, puisqu’il y a une racine mar signifiant « broyer » , il est naturel de se figurer qu’on y trouve quelque chose du bruit produit par le frottement de deux meules ou par le bocard qui écrase le minerai. Mais remarquons tout de suite la différence entre le son articulé vmr, et une simple imi-
(I) Voici quelques remarques curieuses de saint Augustin sur ce sujet : « Donec pcrvcniatur eo ut res cum sono verbi aliqua similitudine concinat, ut cum dicimusæris tinnitum, equorura hinnitum, ovium balatum, tubarum clangorem, stridorem catenarum (perspicis euim bæc vcrba ita sonare ut ipsæ res quæ bis verbis signibcantur). Sed quia sunt res quæ non sonant, in bis similitudincm tactus >alere, ut si leniter vel asperc scnsum tangunt, Icnitas vol asperitas literarum ut tangit auditum sic eis nomina pcperit : ut ipsum lene cum dicimus leniter sonat, quis item asperitalem non et ipso nominc aspcram judicet? Lene est auribus cum dicimus votuplas, asperum cum dicimus crux. Ita res ipsæ adflciunt, ut vcrba sentiuntur. Mel, quam suaviter gustum res ipsa, tam leniter nomine tangit auditum, acre in utroque asperum est. Lana et vepres ut audiuntur vcrba, sic ilia tanguntur. Hæc quasi cunabula verborum • esse crediderunt, ubi sensus rerum cum sonorum sensu concorda-
rent. Hinc ad ipsarum inter se rerum similitudincm processisse licentiam nominandi ; ut cum verbi causa crux propterea dicta sit, quod ipsius verbi asperitas cum doloris quem crux eflicit asperitate concordat, crura tamen non propter asperitatem doloris sed, quod lungitudine atque duritia inter membra cetera sint ligno similiura sic appellata sint. » — Augustinus, De Dialectica, texte corrigé par Oeceliiis dans Hoefer's Zeitschrift, dV, 1 o2.
lation du gémissement inarticulé ou du grincementque l’on entend quand on broie des corps solides. Toutes les combinaisons possibles de consonnes avec un r ou un l final se suggéraient à l’esprit; kr, tr, chr, glr, auraient pu tous remplir le même office, et peut-être même ont- ils été employés quand l’homme préludait au langage articulé. Mais dès que mr eut pris le dessus, toutes les autres combinaisons furent bannies ; vir était le vainqueur , et par ce seul fait il devint l’ancêtre d’une nombreuse famille de mots. En changeant d’image nous dirons que, quelques différences qu’il y ait dans la monture, la pierre doit toujours rester la même ; et dans toutes les altérations diverses que subit le joyau, nous devons toujours être à même de découvrir les causes qui les ont produites.
Je commence donc par la racine MAR, et je lui attribue le sens de broyer, pulvériser. Dans tous les mots dérivés de mar il ne doit y avoir aucun changement phonétique, soit par accroissement, par abrégement, ou par corruption, qui ne puisse "être expliqué par des changements analogues dans d’autres groupes de mots ; dans toutes les idées exprimées par ces mots, il doit toujours y avoir un anneau de cette chaîne, qui directement ou indirectement rattache les notions les plus élevées et les plus abstraites à la conception originelle du broiement. Dans l’analyse phonétique, tout ce qui est arbitraire et dépuré fantaisieest immédiatement repoussé; on n’admet que les faits confirmés par des précédents. Au contraire, dans ce tissu d’idées que l’esprit aryen a formé avec cette unique conception familière, il faut nous attendre non-seulement à la progression régulière de la pensée logique, mais bien souvent à l’essor poétique de
SErriÊME LEÇON.
l’imagination. Dans la formation de mots nouveaux l'imagination joue un rôle aussi grand, sinon plus grand, que le jugement; et vouloir exclure l’élément poétique ou imaginatif des commencements du langage humain, serait nous priver du plus précieux secours pour en démêler la contexture primitive.
Avant de passer en revue cette famille de mots , il^ faut nous rappeler
t ° que /' et / son t congénères et peuvent se remplacer ; par conséquent mur = mal.
2“ Que ar en sanscrit est abrégé en une simple voyelle, et prononcé alors ri; de là mar = mri.
3° Que ar peut se prononcer ra (1), et que al peut se prononcer la; de là mar = mra., mal = mla.
4“ Que mra et mla se changent , en grec, en mbro et mblo , et, après la chute de »«, en bro et blo.
En sanscrit nous trouvons malana dans le sens de «frotter, écraser» , mais il ne parait pas que dans cette langue notre racine ait produit aucun mot pour signifier « moulin » . Ce fait pourrait avoir une importance historique, s’il devait indiquer que les moulins véritables étaient inconnus avant la séparation aryenne. En latin, en grec, dans les idiomes germaniques, celtiques et slaves, le nom du moulin est partout dérivé de la racine mar. C’est ainsi que nous avons le latin mola (2), grecwy/ê, ancien haut-allemand malt, irlan- . dais meile, bohémien mlyn, lithuanien malunas. De cette conformité frappante entre ces mots chez tous
fl) En sanscrit nous avons marditd et mraditd « il pulvérisera » comme futur de mard.
(2) Voir Pütt, EtymologiscAe Forschungen (I.), 1, 220. Kuhn, Indische Studien, 1, 339. Curtius, Griechische Etymologie, 1, 302.
les membres de la branche septentrionale de la famille aryenne , on a conclu que les moulins étaient connus avant que cette branche septentrionale se fût détachée de la souche commune ; il faut cependant reconnaître qu’il serait possible qu’une de ces nations eût inventé les moulins , et que les autres lui eussent emprunté cette invention et son nom.
De la même source nous viennent les mots meunier, meule, moudre; anglais miller , mill-stone, to mill;e\\ grec mÿlos « meule » . mylôthréô «je mouds »> ; en gothique malan « moudre» , melo, anglais meal «farine» , muljan « frotter et pulvériser » ,
Les dents molaires sont en grec mylitai , en latin molares, en anglais mill-teeth.
Pour quiconque connaît la langue parlée de l’Angleterre, il n’est pas besoin d’une longue explication pour passer du verbe to mill à l’idée de se battre. C’est pourquoi nous n’avons pas de peine à rattacher à la racine mar le verbe homérique mâr-na-mai «je me bats», employé en parlant de combattants dans l’Odyssée (1). En sanscrit nous trouvons mri-nâ-mi employé dans 'le sens de « briser en morceaux », c’est-à-dire tuer (2). 11 nous sera maintenant plus facile de nous rendre compte du grec môlos dans môlos Àreos « les rudes fatigues de la guerre » , et aussi du grec môlôps «marque de coup de fouet», originairement «coup, contusion» .
(1) Odyt. XVIII, 3t.
Züxm vùv, tva navre; èniYvûeaai xaî oïSe Mopva|jL£vouc ' nû; o\àv où veortpip àv2^I \Lxyoio.
(2) Rig-Feda, VF, 44, 17 : prd mrina jahi cha, « abattez (-les) et tuez-los ».
SEPTIÈME LEÇON
Jusqu’ici nous avons traité mar comme verbe transitif, comme exprimant l’action de broyer un objet quelconque. Mais la plupart des verbes étaient dans le principe intransitifs aussi bien que transitifs, et mar eut également ces deux acceptions. Qu’exprimerait alors mar pris 'comme verbe intransitif, désignant simplement un état ou une condition? 11 signifierait «s’user, dépérir, se réduire en poussière» . Nous disons en allemand , sich aufreiben «s’user, s’épuiser» ; eiaitfgerieben signifie «presque détruit». Gœthe dit: Die Kraft der Erregbarkeit nimmt mit dem Leben ab, bis endlich den aiifgeriebenen Menschen nichts mehr auf der leeren Welt erregt als die künftige. « Notre sensibilité diminue avec notre vie, jusqu’à ce qu’enfin, dans le • désert de ce monde, rien ne puisse plus émouvoir l’homme chez qui tout est usé, rien si ce n’est le monde à venir. » Quelle est donc la signification de marainô et de marasmos? Comme verbe transitif marainô signifie « consumer» , ainsi ndsos marainei me «la maladie me consume»; mais le même verbe est quelquefois neutre, et il signifie alors « se faner , se consumer, mourir» . De là marasmôs « marasme » . L’adjectif mfj~ Igs formé comme le substantif mâlos, signifie «épuisé, faible» ; le nouveau verbe môlynomai a le sens de « s’épuiser, s’éteindre ».
Le sanscrit mûrchh « s’évanouir » est dérivé de mar par un procédé régulier pour former les verbes inchoatifs; il signifie « commencer à mourir » .
Maintenant supposons que les anciens Aryens voulussent exprimer pour la première fois ce qu’ils avaient constamment sous les yeux, à savoir, le dépérissement graduel et lent du corps humain , aboutissant enfin à
LEÇONS SUh LA SCIENCE DU LANGAGE.
sa complète dissolution. Comment devaient-ils exprimer ce que nous appelons mourir ou la mort ? Une des premières idées qui devaient être évoquées par ces impressions constantes de dépérissement et de mort, était celle qui est rendue par la racine mar « broyer, réduire en poussière». Aussi nous trouvons en latin mor-i-or «je meurs», mortuus «mort», mors «la mort » ; en sanscrit mriye « je meurs », mritd «mort », mrityu «la mort». Un des plus anciens noms de l’homme était mdrta, le mortel, la créature fragile, nom significatif pour avoir été donné à l’homme par l’homme lui-même; en grec brotds «mortel». Après avoir pris ce nom pour lui-même, Thomme devait naturellement donner ensuite le nom opposé aux dieux, qui furent appelésd»i^/’oto? «e.xempls du dépérissement, immortels» , et leur nourriture était umbrosiu «immortalité » . Ces mots manquent dans les langues tcutoniques, mais que la racine mar s’y soit trouvée avec le sens, sinon de mourir, du moins de « tuer» , c’est ce dont nous ne pouvons douter, puisque nous avons en gothique maurthr, anglais murder « meurtre ». Dans l’ancien slave nous rencontrons mrcù «mourir» , morii «peste, mori n,smriti «la mort»; en lithuanien mir-ti « mourir » , smertis « la mort » .
Si wïono/' signifie primitivement en latin «dépérir», alors ce qui cause le dépérissement est morbus « maladie » .
En sanscrit le corps humain se dit mûrü, et il semblerait que ce mot a dû signifier dans le principe « ce qui a dépéri», c’est-à-dire le cadavre, et non pas le corps vivant.
Les grammairiens sanscrits font venir de mur le
SEPTIÈME LEÇON
mot sanscrit marman «joint, membre». Ce mot veutil dire les membres qui dépérissent? ou est-il dérivé de mar pris dans le sens originel de «broyer» , de manière à exprimer le mouvement de nos articulations? Le latin memhrum est pour memrwn, et il est possible que cette dernière forme soit dérivée de mar par un redoublement, comme mémbieta/ de mélô «je m’occupe de » , rnémblôka de mol dans émolon , le présent étant blbskô «je marche» .
Examinons maintenant le latin rnora. Ce mot signifie «délai», et il a donné en français le verbe demeurer. Or mora fut originairement employé en parlant du temps ; et dans mora temporis « laps de temps » , nous avons l’expression naturelle du lent écoulement du temps qui se consume insensiblement. Sine mord «sans retard» signifiait originairement «sans perte de temps » . ‘
De mar pris dans le sens secondaire de «se dessécher, mourir», vient le sanscrit » 2 «rw« désert» , sol mort. Il y a un autre désert, la mer, que les Grecs appelaient atri/geton «infécond, stérile». Les Aryens n’avaient pas vu ce désert des eaux avant de se séparer et de quitter leur patrie dans l’intérieur de l’Asie. Mais quand ceux qui furent plus tard les Romains virent la Méditerranée, ils l’appelèrent màre , et le' même mot se trouve chez les peuples celtiques, slaves et teutoniques (1). Il n’est guère possible de douter qu’en donnant ce nom à la mer, on n’ait eu l’idée de la désigner comme la plaine stérile, ou bien comme l’eau morte ou stagnante opposée à l’eau vive des rivières.
(1) Curtius, Zeitschrift^ 1, 30. Slave more; lithuanien marias et marés; gothique marei; irlandais muir.
Assurément il y a toujours de l’incertitude dans ces conjectures, que nous formons sur les pensées originelles qui guidèrent les nomenclateurs primitifs au temps où ils constituèrent le langage. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de veiller à ne pas mêler ensemble des mots qui ont pu avoir une origine indépendante; mais, dès qu’il est établi qu’il n’y a aucune autre racine d’où il serait possible de dériver mare plus régulièrement quede wflr «mourir» (la dérivation proposée par Bopp du sanscrit vûri «eau» est insoutenable), il est libre à nous de tracer une ligne qui rattache ensemble la racine et son rejeton, et nous n’avons nullement lieu de supposer que dans les temps anciens les mots nouveaux aient été créés avec moins de hardiesse que de nos jours. Jean-Paul a appelé le langage «un dictionnaire de métaphores fanées» ; c’est bien cela en effet, et il est du devoir de l’étymologiste de tâcher de rendre à ces métaphores leur vivacité et leur fraîcheur première. Si donc on dit aujourd’hui en français eaumorte en parlant de l’eau qui ne coule point (t), et en anglais dead water dans le même sens , pounjuoi les Aryens de la branche septentrionale n’auraient-ils pas pu tirer un de leurs noms pour la mer de la racine «mourir»? Il était naturel qu’ils eussent encore d’autres noms pour la mer outre celui que nous venons de rappeler ; et plus la nation était poétique, plus son vocabulaire devait être richement pourvu de ces noms. Les Grecs qui, de tous les peuples aryens, étaient les plus familiers avec la mer, l’appelaient non point l’eau morte, mais thdlassa (de tardssù), l’élément agité, hdls^
(1) Pott, dans Kuhn’ s Zeitschrift, II, 107.
SEPTIÈME LEÇON. 33
«l’onde salée», pélagos {à&pldzô) «l’élément qui bat de ses flots», pônlos « le grand chemin» (1).
Revenons maintenant au sens originel de mar et de ;«a/, lequel, comme nous l’avons vu, était «broyer» ou «écraser», en parlant surtout de la mouture du blé et des coups de poing des combattants. De cette racine les Grecs ont dérivé un de leurs personnages mythologiques, Moliôn, nom qui signifierait, d’après Hésychius, combattant en général, mais qui est surtout connu, dans les fables de la Grèce, parles deux Moliônes, qui n’avaient qu’un corps, mais deux têtes, quatre pieds et quatre mains. Héraclès lui-même ne put les vaincre quand ils se battirent contre lui pour défendre leur oncle Augias et son troupeau de trois mille bœufs. Plus tard il les tua en tombant sur eux à l’improviste. Ces héros ayant été appelés originairement Moliènesoü Molionidce, c’est-à-dire «broyeurs» , la fable raconta par la suite qu’ils étaient fils de Molioné, le moulin, et A'Actôr, celui qui y amène le grain. Quelques mythologues { 2 ) ont identifié ces jumeaux avec le tonnerre et l’éclair, et il est curieux que le nom de la foudre de Thor ait été dérivé de la même racine ; car le marteau Miôlnir (3), que Thor agite, signifie simplement le «briseur». Chez les peuples slaves, encore, niolniju est un nom de l’éclair; et dans
(1) Curtiiis, dans Kuhn's Zeitschrift, 1, 33.
(2) Friedreich, Realien in der Iliade und Odyssee, p. o62. Preller, Griechische Mythologie, \\, 16».
(.)) Gi'imm, Deutsche Mythologie, 164, 1171. Grimm rattache le marteau sacré au marteau de Thor. « Ils s’imaginaient que le marteau sacre était suspendu derrière la porte de l’église, et que le (ils pouvait l'aller chercher quand le père avait soixante-dix ans, poui' lui en asséner un coup sur la tète, comme étant alors décrépit et désormais inutile. » — tlaupt’s Zeitschrift, V, 72.
34 LEÇONS SUK LA SCIENCE ÜU LANÇAGE.
les chants serbes Mtmja est représentée comme étant la sœur de Grom, le tonnerre, et elle est devenue un personnage mythologique.
Outre ces combattants héroïques, il y a encore dans la mythologie grecque deux géants jumeaux, connus sous le nom A’Aloadœ : ce sont Ephialte et Otus. Dans leur orgueil ils entassèrent l’Ossa sur l’Olympe, et le Pélion sur l’Ossa, comme une autre Tour de Babel, afin d’escalader la demeure des dieux. Ils furent défaits par Apollon. Le nom de ces géants a à peu près la même signification que celui des Molioim. Il dérive de alôe « aire à battre le blé» , et signifie « batteurs en grange » . Il s’agit de savoir s’il est possible de faire remonter à la racine mal ces mots alôe et dleuron , et là àleura « farine de froment » . On dit quelquefois, sans jamais le prouver, que les mots grecs peuvent prendre un m initial euphonique. Mais on peut prouver par plusieurs exemples analogues que des mots grecs qui avaient dans l’origine un m initial le perdent quelquefois. C’est là assurément un changement violent et pour lequel il ne parait pas qu’il y ait aucune nécessité physiologique , car il n’est pas plus difficile de prononcer un m initial qu’une voyelle initiale. Cependant les exemples ne nous manquent pas, et c’est par cette analogie que nous devons nous laisser guider. Ainsi nmehos «pousse tendre» se trouve aussi sous la forme oicAoi ou ôschè «jeune branche ». Au lieu de mla «une», nous trouvons î'a dans Homère. Bien plus, au lieu de notre mot même dleuron «farine de froment» , Helladius cite une autre forme, maléuron (t). Si main-
(1) MùXwj; < marque do coups » semble avoir de l'arilnito avec «cicatrice».
SEPTIÈME LEÇO.N.
tenant nous comparons le grec et le latin, nous voyons que les Grecs désignaient par le mot oïdai et olai, cc que les Romains appelaient mola, c’est-à-dire la farine, ou plutôt les grains d’épeautre grossièrement moulus et mêlés de sel, qu’on répandait sur la tête des victimes dans les sacrifices : on suppose seulement que les oiilai étaient des grains d’orge et non pas d’épeautre ( 1 ). Nous appuyant sur ces exemples, nous pouvons, ce me semble , admetire comme chose possible la chute d’un m initial en grec, ce qui nous permettrait de rattacher à la racine mar les noms et des Moliones et des Aloades (2). Et si ces deux couples de géants dérivent leurs noms de la racine mar, il semble extrêmement probable que de la même source sont issus Mars et Ares , le prisonnier des Aloades. En sanscrit la racine rnar donne Manit, l’orage, littéralement le broyeur ou le briseur (3) ; et dans le caractère des Maruts, les compagnons d’Indra dans sa lutte quotidienne contre Vritra, il est facile de découvrir les germes de divinités guer-
(1) Cf. Outtman, Lexilogus, p. 450.
(2) Olus et Kphialte, le vent (râla) et l’ouragan.
(3) M. Kulm prend Marut pour un participe en at, et l’explique comme signifiant « mourant » ou « mort ». Il pense que les Maruts avaient été dans l’origine les âmes décédées, et qu'ils vinrent par. la suite à prendre le caractère de divinités de la tempête, parce que les âmes étaient conçues comme étant des esprits, des souffles ou des vents. Rien cependant dans les hymnes des védas ne confirme cette supposition. Dans Pilnmnus, frère de Picutnnus, tous deux compagnons de Mars, nous avons un nom qui a encore la même signification, c’est-à-dire broyeur^ Jupiter Pistor, aussi, était originairement le dieu qui écrase avec la foudre (Preller, Rômische Mythologie ^ p. 173), et les Molat Martis semblent fondées sur une conception analogue de la nature de Mars. [Sur Picumnus et Pilumniis, voir k$ Dieux de l’ ancienne Rome , mythologie romaine de L. Preller, traduction de .M. Dietz, p. 236. Paris, Didier et C‘", 1866. Tr.)
l ières. La même racine expliquerait pleinement le latin Mars, Martis (t) , et aussi le grec Àrës , Àreos, si nous considérons le caractère incertain du m initial. Marmar et Marmor , vieux. noms latins de Mars, sont des formes redoublées; et dans l’osque Mâmers\% r de la syllabe redoublée est supprimé. Mdvors est plus difficile à expliquer (2), car il n’y a pas d’exemple en latin d’un m dans le corps d’un mot se changeant en v. Mais, quoiqu’il n’y ait aucune difficulté étymologiquement à dériver le nom indien Marut, le nom latin Mars, et le nom grec Àrës, d’une seule et même racine (3), il n’y a rien dans les légendes de Mars ni dans celles d’Arès, qui nous montre bien clairement qu’ils aient été des représentants de l’orage. Mare à Rome et Arès en Thrace , quoique leur culte fût borné aux limites d’un petit territoire , devinrent tous deux des divinités tutélaires suprêmes. Le seul lien qui rattache
(1) Le suffixe dans Mars, Martis, est différent de celui de Marut. Le sanscrit Marut est Mar-vat; Mars, Martis, est formé comme pars, partis, qui se trouve correspondre avec le sanscrit par-us ou par-van. Le grec’Apri; est formé difiëremment, mais la forme éolienne ’Apev; se rapprocherait davantage de Marut. — Kuhn, Zeitschrift, I, 376.
(2) Voir Corssen, dans Kukn’s Zeitschrift, II, 1-3S.
(3) M. Kuhn fut le premier qui, dans Haupt's Zeitschrift, V, 491, fit voir que Marut et Mars étaient apparentés quant à la racine ; mais il dérivait les deux mots de la racine mar prise dans le sens de • mourir V. D’autres dérivations sont discutées par Corssen, dans Kuhn’ s Zeitschrift, II, 1 . 11 cite Cicéron (Nat. Deor., Il, 28) : « Jam qui magna verteret Mavors » ; Cedrenus (Corp. Byz. Niebuhr, t. 1, p. 29ü, 21 ff.) : oTi tôv MOfTCjjL ot *Pü>(iatrot [&âprc|Ji IxdD.ouv otovci Oavaxov, rj xivnirriv tmv kxvûv, îj Tovitap’ àpÿcvuv xai |uvuv Ti|jiû(uvav; Varro lÂng. Lat., V, § 37, ed. O. Müller) : « Mars ah eo quod maribus in bcllo præest, aut quod ah Sabinis acceptus, ibi est Mamers. » Voir aussi Léo Meyer, dans Kuhn’s Zeitschrift, V, 387.
SEPTIÈME LEÇON
ces deux divinités classiques aux Maruts indiens, c’est leur caractère guerrier; et si nous prenons Indra pour l’exterminateur del’hiver et des ténèbres, et le vainqueur constant dans la lutte contre les puissances hostiles de la nature, alors, comme chef des Maruts qui lui servent d’armée , il ressemble d’une manière plus marquée à Mars, le dieu du printemps, qui donne la fertilité et qui détruit le mal (1). Dans Arès, Preller a découvert la personnification du ciel troublé par l’orage, bien qu’il n’eût aucune idée d’une parenté entre Arès et les Maruts (2).
(1) Voir Preller, Romische Mythologie, p. 300 et suiv. \Let Dieux de r ancienne Rome, Mythologie romaine de !.. Preller, trad. de M. Dietz, p. 216. Paris, 1866.]
(2) Preller, Griechische Mythologie, p. 202-203 : « Enfin ce même rapport avec des faits naturels se découvre dans divers récits figurés de l’Iliade, et notamment dans la description de la lutte entre Arès et Athéné, qui, comme déesse de Pair pur et de l'éther, est l’ennemie naturelle d'Arès qu'elle a coutume de traiter fort durement. Ainsi (Iliade, V, S83), elle le blesse par le bras de Diomède, mais Arès descend avec un vacarme (jtep»xt) semblable à celui que font neuf ou dix mille hommes dans la mêlée, puis il s’élève au ciel sous forme de nuage obscur. De même (Iliade, XXI, 400), Athéné blesse Arès d’un coup de pierre, et il tombe et couvre dans sa chute sept arpents de terre; sa chevelure se mêle, à la poussière; on entend le eliquetis de ses armes. Ici encore nous sommes frappés comme par un de ces antiques tableaux de la nature, où les phénomènes physiques, l’orage, l’averse, la tempête violente et les hruits de l’air, parai.ssent comme les actes d’un drame mythique céleste dont les personnages habituels sont Zeus, Héra, Athéné, Héphaïstos, Arès et Hermès. Toutefois ce caractère général d’Arès ne tarde pas à s’effacer devant son caractère plus spécdal de dieu sanglant de la guerre, u Cf. aussi Iliade, XX, SI :
Alt i’ 'Agit; Mfuiii, XatXam iso; ;
et Iliade, IX, 4 :
’0( 2’ dnt|ui 2ÛO icôvrov êÿivetav !;(6\iôcvTa,
BopnK xal Zifupo;, tû vt 6p:gxT|2tv iriTov,
IS'ous n’avons jusqu’à présent examiné que les rejetons directs de la racine mar, sans prendre en considération les modifications diverses dont cette racine elle-même est susceptible. Ce sujet est d’une trèsgrande importance, mais il est hérissé de difficultés plus grandes encore et entouré de mille incertitudes. Dans une leçon précédente j’ai dit que les grammairiens hindous avaient réduit toutes les richesses de leur langue à environ dix-sept cents racines (1). Ces racines une fois concédées, il ne restait plus en sanscrit un seul mot qui n’eût son explication. Mais la vérité est que beaucoup de ces racines sont elles-mêmes des mots dérivés. Ainsi, outre yu «joindre», nous avons trouvé yiij «unir», et yudh « se mêler dans une bataille». Iciy et dh sont évidemment des lettres modificatives qui ont dû originairement avoir une signification. Une autre racine yaut^ dans le sens de «joindre» ou « coller ensemble » , doit aussi être regardée comme une variété dialectique de yuj.
Voyons maintenant comment les mêmes faits se produisent pour notre racine MAR. Comme yu forme yudh, ainsi mar forme mardh ou mridh, et cette racine existe en sanscrit dans le sens de «détruire, tuer»; de là mridh «ennemi» (2).
De même encore que yu produit yuj, de même mar produit marj ou mijj. Cette racine se rencontre trèsr fréquemment : elle signifie «frotter», non pas avec le sens de détruire comme mridh, mais avec les sens de nettoyer ou purifier. Telle est sa signification
(1) Voir Uçons sur ta Science du Langage (Cours de 1861), p. 285 de notre 1” édition, et p. 337 de notre 2'. [Tr.]
(2) Rigvéda, VI, 53, 4. f'i mridhahjahi, « tue les ennemis ».
DigilizeU hy Ckjogic
SEPTIÈME LEÇON
ordinaire en sanscrit, laquelle nous explique le nom sanscrit du chat, mârjâra, littéralement l’animal qui se frotte ou se nettoie toujours. En grec nous trouvons le verbe omôrg-ny-mi «essuyer». Mais cette signification générale a été particularisée en grec, en latin, en germanique et en slave, et par le changement de r en / on a formé la racine malg « passer doucement la main sur les mamelles de la vache», c’est-à-dire « traire » . Ainsi mélgô et amélgô signifient en grec «traire»; en latin mulgere a la même signification. En ancien haut-allemand nous trouvons le substantif milchv «lait» , d’où ont été formés de nouveaux dérivés verbaux avec le sens de « traire » . En lithuanien milzti signifie à la fois traire et passeï' doucement la main sur. Le latin empêche ces deux significations congénères de se confondre, en les exprimant par deux mots distincts mulgere et mulcere, et ceci nous fait découvrir une troisième modification Aemar, une ténue gutturale ou palatale venant s’ajouter à la fin de la racine et nous donnant mardi, comme le sanscrit yâch «demander» vient de yâ «aller» [ambire ou adiré). Par un procédé semblable, mais avec une intention différente, on a formé le latin marcus «gros marteau» ou «pilon», lequel était usité à Rome comme nom propre, Marcus , Marcius , Mardanus, Marcellus, et, dans des temps plus rapprochés de nous , nous le retrouvons encore dans le nom historique de Charles Martel. En sanscrit, au contraire, le verbe mrié, terminé par le é palatal, exprime l’idée de caresser doucement, et avec certaines prépositions ce verbe vient à signifier repasser dans l’esprit, méditer, penser. Comme mori «mourir» signifiait primitivement «se faner»,
ainsi tnarcei'e nous représente la même idée sous une forme secondaire. Marcei'e signifie « être languissant, affaibli, fané», et il est accompagné de l’adjectif marcidns « fané , languissant , débile » . En grec nous devons citer l’adjectif «doux», originairement
« frotté ou poli » , et qui finit par prendre le sens figuré de mou, languissant, efféminé (1).
Une des modifications les plus régulières de mar serait mrâ, et nous la trouvons en effet sous la forme mld qui signifie en sanscrit «se dessécher, se faner». Ml étant souvent rendu en grec par bl, nous ne risquons pas beaucoup de nous tromper en rapportant à ce thème le mot bldx qui signifie « mou de corps et d’esprit » , et le gothique malsk-s « sot » (2). Mou et sol sont employés comme synonymes dans bien des langues, et il n’est nullement improbable que l’adjectif 77iôros «sot» a pu venir de notre racine »/ar, et a eu dans le principe la signification de 77iou.
Ici nous voyons comment l’esprit passe , par toute une série de transitions, d’une acception à une autre qui rappelle la première et qui en diffère pourtant à certains égards; comment ce qui, à un point de vue, parait usé et détruit, est considéré comme lisse et brillantquand on le regarde d’un pointde vue différent; et comment le génie créateur de l’homme a réussi à exprimer ces deux idées au moyen du même élément radical. Nous avons vu qu’on s’était arrêté dans omorgnymi au sens de frotter ou essuyer, et dans amélgô à
(1) Cf. le latin Uvis; .si àiuUo; « mou » est mis pour |uiiuû6;, il peut appartenir à la même racine. 11 faut cependant prendre en considération l’attique
(2) Curtius, Griech. Etym., I, 303.
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celui de frotter en pressant ou de traire; et nous pouvons voir comment un troisième mode de frottement, celui qui consiste à arracher ou à cueillir, est exprimé . en grec par mérgô ou amérgô.
Si nous supposons notre racine mar renforcée à l’aide d’une labiale finale, au lieu de la gutturale finale que nous venons d’examiner, nous avons marp, thème que nous rencontrons souvent chez les poètes grecs. On le traduit généralement par «prendre, saisir», et on l’identifie avec harpâzô , mais nous apercevons des traces de sa signification primitive dans des expressions comme géras émarpse{\), « la vieillesse l’a usé » , chthônu màrpte podoîin (2), «il a frappé ou pilé le sol avec ses pieds» .
Occupons-nous maintenant de ce nouveau thème marp, et n’oublions pas qu’il peut revêtir les formes malp et mlap; rappelons-nous ensuite que ml peut se permuter en grec avec bl, et de cette manière nous arrivons au nouveau thème blap, bien connu par le verbe blâptô «j’endommage, j’empêche, je blesse».
Ce bldptô survit encore dans l’anglais to blâme, et dans le français blâmer , pour blasmer , corruption de blasphémer. Le grec blasphëmdn est mis pour blapsiphëmeîn, c’est-à-dire faire usage de paroles injurieuses; et dans blapsi nous voyons le verbe bldptô, rejeton légitime de notre racine mar.
Une des racines les plus fécondes sorties de la racine primitive mar est mard. On la rencontre en sanscrit dans mirdnâti (9'conjugaison), et dans mradati (l”conjugaison), avec le sens de «frotter, polir»; mais elle
(1) Odys., XXIV, 390.