‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 7 sur 30 · II., XIV · texte numérisé non relu

II., XIV

est usitée aussi, surtout lorsqu'elle est accompagnée de prépositions, dans le sens de «écraser, soumettre, vaincre » . Cette racine nous donne le sanscrit mridu «mou» (1), le latin mollis {mard, mald, malt), l’ancien slave mladu {maldu), et l’anglais mellow, quoique ce dernier mot ait été formé par un suffixe différent. Dans tous ces mots ce qui est usé et réduit en poussière a été pris pour représenter ce qui est uni et doux au toucher, et de cette dernière idée on a passé facilement à la douceur morale et à la bonté. La poussière elle-même reçut son nom de la même racine sous sa forme la plus simple, et mrid, après avoir signifié « poussière » , est venu ensuite à avoir le sens de sol en général ou de terre.

Le gothique malma «sable» appartient à la même classe de mots, ainsi que l’allemand moderne zeir~ malmen « broyer » , et le gothique malijan , employé par Ulfilas avec le même sens.

En latin celte racine a donné naissance à plusieurs mots. Maliens «marteau» est probablement mis pour mardeiis ; et si martellus n’est pas une autre forme pour marcellus, il peut revendiquer également la même descendance. Sous une forme secondaire nous retrouvons encore notre racine dans mordëre «mordre», originairement « broyer » ou « tourmenter » .

On a rapproché avec raison l’anglais to smart « causer une douleur aiguë» de ce verbe latin mordère, le s étant une lettre formative que nous rencontrerons en-

(1) Curtius {GrUch. Etym., 1, 92) fait remarquer l’exemple analogue de T{'pT)v « tendre», si cet adjectif dérive de tep, comme dans Ttipu. Dans ce cas, le substantif terra pourrait être expliqué comme le sanscrit «poussière, terre ».

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core. Dans the ivound smarts «la blessure cuit» , smart a proprement le sens de mordre. De cette manière ce mot s’est dit de toutes les douleurs aiguës, et en allemand Schmerz signifie douleur en général (1).

Cette racine mard, le grec méldein «liquéfier», prend régulièrement en anglais la forme malt ou melt «fondre»; et il n’y a pas le moindre doute que l’anglais to melt n’ait signifié originairement «amollir», sinon par les coups du marteau, du moins par les langues ardentes de la fiamme, et par l’action de la chaleur absorbée. L’allemand schmelzen a exactement la même force, et il est usité à la fois comme verbe transitif et comme verbe intransitif. Et maintenant observons avec quel art procède le langage. 11 fallait une expression pour rendre l’influence de l’homme qui attendrit d’autres hommes par des regards, des gestes, des paroles , ou des prières. Comment trouver cette expression? On prit la même racine qui avait précédemment servi à rendre l’idée d’aplanir une superficie raboteuse, ou d’amollir une substance dure ; et, avec une légère modification , la racine mard fut fixée en sanscrit sous la forme t)irid ou mril (( adoucir, rendre propice» (2). Dans ce sens, ce mot se disait surtout en parlant des dieux qu’il fallait rendre favorables par des prières et des sacrifices. Quelquefois aussi il s’appliquait dans un sens intransitif aux dieux eux-mêmes que l’on implorait en leur demandant de s’adoucir,

({) Cf. Ebel, dans Kuhn’s Zeitschrift, VII, 226; l'auteur fait également remonter à cette racine le grec ay.tfàa.Uot « terrible », et le gothique marzjan «endommager». Voir aussi Benary, dansA'u/tn's Zeitschrift, IV, 48.

(2) Le d lingual se montre régulièrement dans le sanscrit miinmaya « fait de terre ».

c’est-à-dire de devenir propices; et des prières que nous traduisons aujourd’hui par «Soyez -nous propices», signifiaient dans l’origine «Fondez-vous ou Soyez doux poumons, ô dieux».

De cette même source est issu le gothique mild, anglais mild «doux»; et c’est d’elle encore que le lithuanien reçoit le nom qui désigne l’amour, mâle. En grec nous trouvons meilia « présents que l’on donne pour rendre heureux ou pour apaiser» , et des dérivés tels que meillissô * flatter , séduire » , et meilichos « doux, agréable » .

C’était là une manière de comprendre l’action de fondre, mais il y en avait une autre également naturelle ; on pouvait représenter par la même image les ardents désirs ou les regrets profonds. Nous pourrions dire en anglais, en parlant d’un homme, he melts in love, in gnef, et en allemand er zerschmilzt, en' vei'geht vor Liehe, et les Grecs disaient dans le même sens meledainô, proprement je fonds, c’est-à-dire je m’inquiète, je soigne, et meledônë «inquiétude, soin, chagrin » . Hésychius explique meldômenos aussi comme signifiant «désirant» (1). Mais il y a plus. Nous avons déjà vu des exemples qui prouvent assez clairement que le m initial de mar tombe quelquefois. Nous sommes donc fondés à identifier le grec éldomai avec une forme primitive méldomai. Et que signifie éldomai en grec? 11 signifie désirer une chose, mourir d’envie d’avoir une chose (2) ; c’est-à-dire , ce verbe a exacte-

(1) Cf. Curtius, Griech. Elym.,\l, 167.

(2) En valaque dor signifie « désir », mais c’est en réalité le même mot que l'italien duolo « deuil, chagrin». Cf. Diez, à ce mot. Une construction analogue en latin est Corydon ardebat Alexin.

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ment la signification qu’il devrait avoir, s’il était dérivé de la racine que nous avons dans mÂldà «je fonds » .

Nous pouvons même faire un pas de plus. Nous avons vu dans mdrptô «je saisis» que la racine mar a été élevée à la forme marp. Le verbe mélpein aussi est usité en grec avec le sens de rendre propice (1), originairement , amollir ou fondre. Et si nous cherchons des formes correspondantes sans m initial, nous trouvons élpomai qui signifie «j’espère», mais qui a dû signifier primitivement « je désire » . 11 n’est pas sans importance de remarquer qu’Hésychius cite la forme même à laquelle nous devrions nous attendre dans cette supposition, à savoir mélpis, au lieu de la forme plus ordinaire «espérance» (2).

Dans ces recherches, nous avons vu plus d’une fois la racine mar précédée d’un s que nous avons traité simplement comme étant un élément modicatif , ajouté à la racine afin de distinguer des mots qu’il était utile de ne pas confondre. Sans vouloir nous rendre compte de l’origine véritable de ce s, laquelle a fait dernièrement le sujet de débats très vife entre MM. Pott et Curtius, nous pouvons supposer sans discussion aucune que la racine sanscrite smar est étroitement apparentée à la racine mar; et il n’est pas difficile de découvrir (3) comment la signification de smar « se rappeler » a pu être tirée de mar «broyer» . Nous avons vu à plusieurs

(1) Curtius, Griech. Etym., !, 293, jinntiv tov 6e6v.

(2) Curtius, tbid.. Il, 167.

(3) Curtius cite smar comme étant une des racines qui, sinon depuis le commencement, «du moins, avant la séparation aryenne, avaient pris une signification entièrement intellectuelle». G. E., 1, 84.

reprises que l’idée de fondre a passé à celles d’aimer, d’espérer et de désirer, et nous trouverons que le sens originel de srnar en sanscrit est désirer et non pas se rappeler. Ainsi en sanscrit srnara signifie « amour » , et ce mot ressemble beaucoup au lithuanien meile «amour», c’est-à-dire ce qui fait fondre. De cette signification de désirer sont sortis de nouveaux sens, tels que s’arrêter sur un objet, y rêver, y penser, et puis s’en souvenir. Cette initiale, le s spécifique, ne paraît pas dans les autres langues aryennes. Nous avons en latin memor, memoria, memorare, ayant tous le sens spécial de se souvenir; mais en grec rnérmairô signifie simplement «je médite, je m’inquiète, je suis en peine » ; mérimna signifie « anxiété » , et même mdrlyr ne signifie pas nécessairement un homme qui se rappelle, mais qui s’occupe de, qui aime, qui soutient une chose (1).

En étudiant ce groupe de mots, et en démêlant leurs acceptions diverses, mou principal but a été de mettre en lumière le développement graduel des idées , et la lente marche de l’esprit s’élevant des idées individuelles aux idées générales , des idées matérielles aux idées intellectuelles, des idées concrètes aux idées abstraites. Frotter ou polir a conduit à l’idée de rendre propice; user et faner sont des expressions que l’on a appliquées à cette flétrissure de l’àme, produite par les espérances déçues et par le cœur blessé ; et des idées telles que mémoire et martyre sont revêtues de' mots pris à la même source.

(I) Cf. iônùipo;, signifiant quelqu'un qui s’occupe ' de

llèches, de lances, etc., Bcnacv, dans Kuhn's Zeitschrift, IV, lia; et tirtope; 8eoi, ’Afpavlo;, ’EvuotXto;, ’ApT);, Ztv;, Prcilcr, GriecMsche M>jthologie, p. 205.

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Les destinées et la fortune de cette seule racine mar ne composent qu’un court chapitre de l’histoire et du développement des langues aryennes; mais il suffit pour nous donner quelque idée de la force et de l’élasticité des racines, et pour nous faire voir l’empire illimité qu’exerce la métaphore sur la formation des idées nouvelles.

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