LA MÉTAPHORE
importance extrême attachée par Locke à l’étude des mots ou du langage, pour aider aux progrès de la philosophie et à la découverte de la vérité. — Esprit qui régnait dans les écoles philosophiques du dix-huitième siècle. — Esprit de l'£co/e historique du dix-neuvième siècle. — Locke est le premier à exposer clairement ce fait, que tous les mots exprimant des idées immatérielles sont dérivés par une métaphore de mots exprimant des idées sensibles. — Fondements sur lesquels repose cette théorie. Exemples d’expressions métaphoriques. — La théorie de Locke combattue par Cousin. — Définition de la métaphore. — Rôle de la métaphore dans la formation du langage. — Deux sortes de métaphore : la métaphore radicale et la métaphore poétique, — Double tendance dans le langage primitif : homonymie et polyonymie. — Période mythique ou mythologique dans l’histoire du langage et de la pensée. — Exemples de méthaphore radicale: Arkah « soleil » et « hymne » ; riksha a étoile » et « ours ». Origine du nom de la Grande-Ourse. Origine de Septentriones et de Boves et Temo. Mythe des Harits dans l’Inde et de Charis en Grèce. — Métaphores poétiques.
Peu de philosophes ont découvert aussi |clairenient l’importance du rôle que joue le langage dans toutes les opérations de notre esprit, et ont aussi constamment insisté sur la nécessité d’étudier l’influence des mots sur la pensée, que l’a fait Locke dans son Essai sur [ enleiidement humain. Des quatre livres qui composent ce grand ouvrage, il y en a un tout entier, le
troisième, qui est consacré aux mots ou au langage en général. Au temps où écrivait Locke, on n’avait encore donné que peu d’attention à la philosophie du langage, et l’auteur, craignant qu’on ne l’accusât d’avoir attaché à ce sujet une importance exagérée, crut devoir se défendre contre un pareil reproche dans les termes suivants: — «Il pourra peut-être sembler à certaines personnes que, dans ce que je viens de dire dans ce troisième livre concernant les mots, je me sois étendu beaucoup plus longuement que ne le demandait un aussi mince sujet. J’avoue que tout cela aurait pu être renfermé dans un cadre plus étroit; mais j’étais bien aise d’arrêter mon lecteur sur un argument qui me parait nouveau et un peu en dehors de la route battue (je suis certain que je n’y avais jamais songé quand je commençai à écrire); afin qu’en le fouillant jusqu’au fond, et en le retournant sur toutes ses faces, U s’en trouvât une partie quelconque qui frappât tous les esprits, et donnât occasion aux plus opiniâtres ou aux plus négligents de réfléchir sur un égarement général qui est peu remarqué, quoiqu’il soit d’une extrême conséquence. Quand on songera à tout le bruit qui se fait autour des essences, et combien toutes sortes de sciences, de discours et de conversations sont infectées et embrouillées par la négligence et la confusion qui sont mises dans l’emploi et dans l’application des mots, on jugera peut-être que ce n’est pas peine perdue que de mettre cette erreur complètement à nu. Et l’on me pardonnera d’avoir exposé longuement un argument que, pour ces raisons, je crois devoir être inculqué dans l’esprit des hommes, parce que les fautes qu’ils commettent communément dans ce genre
HtimÈME LEÇON.
Si
ne sont pas seulement les plus grands obstacles à la vraie science, mais sont tenues en telle estime qu’elles passent pour la science elle-même. Les hommes verraient souvent qu’il ne se trouve que bien peu ou peutêtre point de raison et de vérité mêlé avec ces opinions qui les enflent et dont ils sont tout bouftis, s’ils voulaient seulement porter les yeux au-delà des termes qui sont en vogue, et observer quelles idées sont ou ne sont pas comprises sous ces mots dont ils se trouvent si bien armés de tous points, et avec lesquels ils portent si bravement leurs coups autour d’eux. Je m’imaginerai avoir rendu quelque service à la vérité, à la paix et à la sciençe, si, en développant cette matière, je puis faire réfléchir les hommes sur l’emploi qu’ils fout eux-mêmes du langage, et si je leur donne lieujdc soupçonner que ce qui est si fréquent chez les autres se peut bien aussi rencontrer chez eux, et qu’ils peuvent quelquefois employer dans leurs discours et dans leurs écrits de fort bons mots consacrés par l’usage, auxquels ils n’attachent qu’un sens très-vague, et même peu ou point de signification. C’est pourquoi, ce n’est que raison qu’ils s’observent exactement eux-mêmes sur ce point, et ne repoussent pas la critique des autres (t).»
Et ailleurs (2), en terminant son ouvrage, et en résumant les résultats de ses recherches, Locke dit encore : (I Car, puisque aucune des choses que l’esprit contemple n’est présente à l’entendement, e.xcepté l’esprit lui-même, il est nécessaire que quelque autre chose se présente à lui comme signe ou représentation
(1) Locke, Essai sur l'entendement, 111, 5, 16.