‹ Nouvelles lecons sur la science du langage cours professe a l'institution royale de la Grande Bretagne en l'annee 1863Chapitre 9 sur 30 · W., IV · texte numérisé non relu

W., IV

V)2 LtÇONS SDK LA SaE^•CE DU LANGAGE.

de la chose qn’il considère : ce sont les idées. Et parce que la scène des idées qui constituent les pensées d’un hopmie ne saurait être découverte immédiatement <i la vue d’un autre homme, ni être conservée ailleurs que dans la mémoire (laquelle n’est pas un dépôt fort sûr), pour ces raisons, il nous faut aussi avoir des signes de nos idées, afin de pouvoir nous communiquer nos pensées les uns aux autres et les conserver pour notre propre usage. Les signes que les hommes ont trouvés le plus commodes, et dont par conséquent ils se servent généralement, sont les sons articulés. C’est pourquoi la considération des idées et celle des mots, en tant qu’ils sont les grands instruments de la connaissance, n’ occupent pas une petite place dans les contemplations de ceux qui veulent embrasser la me de la connaissance humaine dans toute son étendue. Et si les idées et les mots étaient pesés distinctement et dîiment observés, peut-être nous offriraient-ils une autre logique et une autre critique que celles que nous avons connues jusqxiici. »

Mais, quoique Locke fût si vivement pénétré de l’importance du rôle du langage dans les opérations de notre entendement, il n’a jamais vu que les mots et les idées générales sont inséparables, qu’ils ne sauraient exister les uns sans les autres, et que prétendre que des sons articulés ont été adoptés arbitrairement pour signifier des idées déterminées, c’est faire une simple supposition qui n’est appuyée sur aucune preuve . Locke ne semble pas s’être jamais rendu nettement compte de la marche que dut suivre l’esprit dans la création des noms, et, bien qu’il admette souvent la difficulté, et parfois même l’impossibilité pour les hommes de manifester les idées générales sans l’aide

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des signes extérieurs du langage, nous ne le voyons jamais mettre en doute pour un seul instant la théorie reçue de son temps, à savoir, qu’à une certaine époque de l’histoire du monde, les hommes avaient accumulé un trésor de conceptions générales encore dépourvues de noms, auxquelles, quand arriva le temps des communications intellectuelles et des relations sociales, ils eurent la sagesse d’apposer ces étiquettes phonétiques que nous appelons les mots.

Le siècle où vivait et écrivait Locke n’avait pas mis en honneur ces recherches sur l’histoire primitive de l’humanité qui, depuis deux générations, ont captivé l’attention des plus éminents philosophes. Au lieu de recueillir les plus vieux débris du langage, de la poésie et de la religion non-seulement des Grecs et des Romains, mais de toutes les nations du monde; au lieu de s’efforcer de pénétrer le plus avant possible dans la vie réelle des pères de la race humaine, pour apprendre ainsi par quelles voies nous sommes arrivés, dans nos pensées et dans nos mots, à être ce que nous sommes, les grandes écoles philosophiques du dix-huitième siècle se contentaient d’édifier des théories; elles exposaient comment le langage avait pu prendre naissance, comment la religion avait pu être révélée ou inventée, et comment la mythologie avait pu être coordonnée par des prêtres, des poètes ou des hommes politiques dans le dessein d’instruire, d’amuser, ou de tromper les peuples. De tels systèmes, si ingénieux et si plausibles qu’ils soient et quoiqu’ils régnent encore en maîtres dans beaucoup de nos manuels d’histoire et de philosophie, devront disparaître devant l’esprit de ce que nous pouvons appeler \ École Aw/onÿwe du dix- neuvième siècle. Les principes

de cette école et ceux de ses devancières sont diamétralement opposés : CCS dernières commençaient par des théories sans se préoccuper des faits; la nouvelle école part des faits sans s’élever encore jusqu’aux théories. Les systèmes de Locke, de Voltaire, de Rousseau, et, à une époque plus récente , de Comte, sont clairs, intelligibles, et parfaitement rationnels; les faits recueillis par les savants tels que Wolf, Niebuhr, F. Schlegel, Humboldt, Bopp, Burnouf, Grimm, Bunsen et autres, sont des fragments épars, et les inductions qu’on peut tirer de leur examen sont incomplètes, obscures, et opposées à beaucoup de nos idées reçues. Néanmoins l’étude de l’antiquité de l’homme, la paléontologie de l’esprit humain, ne pourra plus Jamais être considérée comme une lice ouverte aux théoriciens, quelque hardis et quelque brillants qu’ils soient; elle devra désormais être cultivée suivant les principes qui ont fait produire de si riches moissons à d’autres sciences d’induction. Ce n’est pas manquer de respect pour les grands hommes des siècles précédents que de dire que leurs écrits eussent été fort différents s’ils avaient vécu de nos jours. En présence des résultats obtenus par la philologie comparée, Locke aurait supprimé, je pense, tout le troisième livre de son Essai sur l’entendement humain, et son zélé et ingénieux disciple, HorneTooke, nous aurait donné un tout autre volume de Récréations de Purley. Cependant, nonobstant leurs défauts, et je dirai même à cause de leurs défauts, il n’est pas de livres qui offrent aulinguisteautantd’enseignements que V Essai de Locke 'et les Récréations de Home Tooke; et il y a même beaucoup de points touchant au développement moderne du langage que ces deux philo-

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an

sophes ont traités et éclaircis avec une supériorité que n’ont point atteinte ceux mêmes qui sont venus après eux.

Ainsi c’est Locke qui le premier fit ressortir clairement et nettement ce fait, aujourd’hui pleinement confirmé par les recherches de la philologie comparée, que tous les mots qui expriment des conceptions immatérielles ont été dérivés métaphoriquement de mots qui signifiaient des idées sensibles. Toutes les racines, c’est-à-dire tous les éléments matériels du langage, expriment des impressions extérieures et des impressions extérieures seulement; et puisque tous les mots, même les plus abstraits et les plus sublimes, dérivent de racines, la philologie compairée apporte des preuves décisives à l’appui des conclusions auxquelles Locke était arrivé et qu’il exposait dans les termes suivants (1) :

« Une chose qui pourra aussi nous aider un peu à découvrir l’origine de toutes nos notions et de toutes nos connaissances, c’est d’observer combien nos mots dépendent des idées sensibles et ordinaires, et comment ceux que l’on emploie pour représenter des actions et des notions toutes distinctes des sens, tirent leur origine de ces idées sensibles d’où on les fait passer à des significations plus abstraites pour représenter des idées qui ne tombent pas sous les sens : ainsi les mots imaginer, saisir, comprendre, adhérer, concevoir, inculquer, dégoûter, confusion, tranqinllité , etc., sont tous empruntés aux opérations de choses sensibles, et sont appliqués à certains modes de la pensée. Esprit signifiait primitivement «souffle »,e\.ange « messager »; et

(1) Essai sur l’entendement humain, \\\, \, i

LEÇONS SBR LA SCIENCE I)ü LANGAGE.

je ne doute pas que si l’on pouvait faire remonter à leurs sources les mots de toutes les langues, on ne trouvât que les noms qui expriment les choses qui ne tombent pas sous nos sens ont tiré leur première origine et idées sensibles. De là nous pouvons jusqu’à un certain point conjecturer de quelle sorte étaient et d'où étaient dérivées les notions qui remplissaient l’esprit de ceux qui commencèrent les premiers à se servir du langage; et nous pouvons encore voir par là que dans l’acte même d’imposer des noms aux choses, la nature suggéra inopinément aux hommes l’origine et le principe de toutes leurs connaissances^ puisque, pour donner des noms qui pussent faire connaître aux autres les opérations qu’ils sentaient en eux-mêmes ou toute autre idée qui ne tombât pas sous leurs sens, ils durent emprunter des mots aux idées sensibles ordinaires, afin, par ce moyen, de faire comprendre plus facilement aux autres les opérations qu’ils sentaient en eux-mêmes et qui ne se révélaient au dehors par aucune manifestation sensible. Quand les hommes se trouvèrent en possession de noms connus et adoptés pour exprimer ces opérations intérieures de leur esprit, ils étaient à même de rendre par des mots toutes leurs autres idées, attendu qu’elles pouvaient seulement se composer soit de perceptions extérieures et sensibles, soit des opérations intérieures de leur esprit s’exerçant sur ces perceptions : car, ainsi qu’il a été prouvé, nous n’avons absolument aucune idée qui ne soit venue originairement des objets sensibles et extérieurs, ou que nous ne sentions produite en nous par le travail intérieur et conscient de notre esprit. »

Ce passage, bien qu’un peu embarrassé et obscur.

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est un passage classique et a fourni matière à de nombreux commentaires favorables et défavorables. Quelques-uns des partisans de Locke, et en particulier Home Tooke, se sont appuyés sur cette assertion que tous tes mots abstraits ont eu dans l’origine unesigniti- • cation matérielle, pour prouver que toutes nos connaissances sont bornées à ce que nous pouvons apprendre par les sens ; et telle était la force apparente de leurs arguments qu’aujourd’hui encore les adversaires des théories matérialistes se croient obligés de contester les faits allégués par Locke, au lieu d’examiner si de ces faits découlent nécessairement les consé- I

quences que l’on a prétendu en tirer. Or il semble que les faits avancés par Locke soient au-dessus de tout doute. Spiritus dérive incontestablement du verbe spirare qui signifie « respirer » . Animus « âme, esprit» a une origine semblable, et dérive, comme nous le dit Cicéron (1), de anima «souffle, air» . La racine en est an, qui signifie en sanscrit « souffler » , et qui a donné naissance au sanscrit an-ila « vent », et au grec àn-emos (même signification). De même le grec thymus « âme » vient de thÿein « s’élancer, se précipiter avec fureur », sanscrit dhu «secouer, agiter ». Dhu nous '

donne en sanscrit dhûli « poussière » (l’anglais dust j ^ «poussière» vient de la même racine), et dhûma « fumée », latin fumus. En grec cette même racine a . produit thÿella « ouragan » , et thymus « âme », en

(1) Cic. Tutcul., I, 9, subjin. « Animum autem alii animam, ut ferë nostri : ipsum déclarât numen : nam et agere animam, et efilarc dicimusj didmus etanimosos, et bene animatos, et ex animi sententia : ipse autem animtu ab anima dictus e.st. Zenoni Stoico animus ignis videtur. »

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tant que l'àme est le siège des passions. Platon est dans le vrai quand il dit [Crat.,^. 419) que thymés «âme» a été ainsi nommé irth Tf,; Ôvaewî xal ^^(teco; -rii; Imaginer a dû certainement signifier dans sa conception originelle « former une image, une peinture dans l’esprit » ; mais même cette conception est beaucoup trop compliquée pour avoir pu être rendue par une racine simple. Imago est pour mimago, comme imiter pour mimitor, grec miméomai, mots qui sont tous issus de la racine md « mesurer», et qui, par conséquent, ont tous signifié originairement « mesurer à plusieurs et plusieurs reprises, copier, imiter » . Comprendre a signifié «saisir une chose par l’esprit, s’en emparer, s’en rendre maître » ; adhérer à une opinion signifiait « rester uni, attaché à cette opinion » ; concevoir, de cum et de capere, signifiait «prendre ensemble, réunir des choses dans l’esprit, s’en faire une représentation mentale »; inculquer, de in&icalcare, signifiait «faire pénétrer de force dans l’esprit » , comme on enfonce un objet dans la terre en appuyant avec le talon {calce)\ instiller des erreurs, c’était les verser dans l’esprit goutte à goutte; dégoûter était produire le contraire d’un goût, c’est-à-dire inspirer de l’aversion pour quelque objet ; la confusion signifiait l’action de mêler ensemble des choses hétérogènes, et la tranquillité était le calme, et spécialement le calme de la mer.

Examinez n’importe quels mots qui expriment des objets qui ne sauraient tomber immédiatement sous les sens, et vous n’aurez pas de peine à vous convaincre de la vérité de l’assertion de Locke, et à voir que ces mots dérivent invariablement d’autres mots qui,

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dans leur siguification primitive, désignaient des ob> jets des sens.

Je citerai d’abord une liste de métaphores cafres ;

Mote

Seal propre

Seoi Ûgurà

beta

. battre

punir

dhlelana

■ manger ensemble. . . ,

avoir des relations ensemble

fa

. mourir

être malade

Mala

. être assis

demeurer, vivre,

ihiati

. buisson

refuge [continuer

ingcala

• fourmi ailée

adresse extraordinaire

nncivadi . . • .

. sorte de plante bulbeuse

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