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quelques négriers de bonne volonté; il brûlèrent les bestiaux pêle-mêle avec le village, afin de ne pas embarrasser de troupeaux leur marche militaire.
La victoire des Maures n'avait pas été tellement dégagée de cruauté qu'il ne pendît par-ci par- là aux arbres des cadavres de noirs balancés au-dessus de la fumée. L'homme de la nature reprend ses droits dans l'occasion. Quand il n'est pas doux, humain, comme l'ont peint les philosophes du xviii*^ siècle, il est alors un peu anthropophage, un peu assassin et un peu incendiaire. On n'est pas parfait.
Comme je ne pouvais embrasser d'un seul coup d'oeil le circuit de carnage tracé autour de mon regard, ce ne fut que quelques minutes après mon premier saisissement que j'en éprouvai un autre bien plus vif. Entre ces corps noirs boucanés par le feu, j'aperçus un cadavre blanc pendu en sens inverse, cela sans doute pour lui faire honneur. A la fraîcheur des chairs, on reconnaissait aisément l'âge encore très-jeune de la victime. En voyant cet unique cadavre blanc parmi ces cadavres noirs, j'eus une sinistre pensée. C'était sans doute celui du roi, de ce roi si vite fait par les noirs, si vite pendu par les Maures ; c'était celui du jeune homme que je cherchais; comment s'en assurer?. Je ne l'avais jamais vu, et d'ailleurs, par suite de la distinction qu'il avait méritée des Maures, on ne l'avait attaché par les pieds qu'après lui avoir coupé la tête.
J'avoue que je ne m'étais figuré que deux ma*
nîères possibles de rencontrer Emile Dax. Le voir ou ne pas le voir : j'étais dans l'erreur. On peut voir quelqu'un à moitié.
Mais était-ce bien Emile Dax, celui dont la tête avait servi de trophée à un vainqueur basané? Pour le croire, combien ne fallait-il pas supposer de choses? Admettre qu'il était venu en Afrique, qu'il y avait été proclamé roi, que c'était lui, roi, qu'on avait décapité et pendu par les pieds.
J'étais bien décidé à ne pas embrasser ces suppositions comme trop désespérantes, et surtout comme trop romanesques ; cependant n'était-ce pas en vertu de quelques-unes de ces suppositions que j'avais toujours espéré et que j'espérais encore le rencontrer en Afrique? Combien avons-nous de logiques! Réponse : Autant que de passions.
A mon retour à l'île Saint-Louis, je replaçai une seconde fois à la bordure de la glace la lettre de la mère d'Emile Dax.
On entrait en plein hivernage, terreur 'de ceux qui n'ont pas été familiarisés, par une longue résidence aux colonies, avec les perturbations atmosphériques qu'amène la saison désignée sous cette dénomination redoutable. Nul ne commettra Terreur de croire que l'hivernage a quelque analogie avec notre hiver d'Europe.
L'hivernage est l'époque des intolérables chaleurs et des tempêtes inconnues à nos climats. Alors les terres des zones torrldes semblent encore être sous le coup des déchirements primitifs. Le ciel verse des pluies dont rien n'exprime la densité et la fougue ; des vents, venus de tous les
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points, cassent les arbres les plus durs, et en jonchent les fleuves lancés hors de leur lit. Quand ces vents et ces pluies accordent une trêve de quelques heures, le soleil reparaît, dans cette sérénité trompeuse, plus ardent que jamais. On dirait qu'il se rapproche de la terre pour la sécher ; c'est pour la préparer à de nouvelles et plus terribles immersions. Le vent d'est tombe sur le sable, rebondit comme s'il eût frappé le fond d'un miroir parabolique, et se déploie dans l'air en atomes corrosifs. L'air est chaud, la terre brillante, la rivière tiède. Tout ce qu'on touche sue ou bouillonne. Â chaque instant on s'attend à voir s'embraser les maisons de paille des nègres accroupis, haletants, sur leurs nattes. Les tuiles et les pierres se calcinent, tombent en poussière ; les glaces et les carreaux se fendent dans leurs cadres desséchés. Nu,, on étouffe; couché, on fond de chaleur; debout, l'eau ruisselle de votre front à vos^ pieds ; dedans le feu, dehors le feu.
Malheur à l'Européen qui sort alors en plein jour ou le soir au serein si bienfaisant en apparence! Malheur à celui qui, sur la foi d'un ciel étoile, demande à la nujt, aux ravissantes nuits d'Afrique, plus ravissantes pendant l'hivernage, le calme et une compensation aux douleurs aiguës de la journée! Il respirera les lialeines mortelles dégorgées par les lacs et les résidus des forêts. Ses organes se tremperont dans le venin d'une vaste terre morte et en putréfaction pour renaître. Dès ce moment une langueur générale s'emparera de lui et le rongera jusqu'à la moelle ; il jaunira ; ses membres se
courberont, ses chairs fondront comme auprès du feu, quand toutefois le mal ne se saisira pas de lui d'autorité pour l'emporter après quelques heures -de lotte. Ce mal qui prend différents caractères, selon les bandes climatériques, et leurs expositions distinctes, s'appelle ici typhus ; là, fièvre jaune ; an Sénégal, dyssenterie.
; Cette affreuse maladie, qui n'est que le choléra aggravé par un flux de sang, dépeuplait, à ^époque où se passe cette histoire, la colonie du Sénégal, ses dépendances, et surtout sa capitale, l'île Saintr Louis, oii je résidais. Je puis dire que j'ai connu le choléra par une anticipation dont je suis très peu fier. Avant tout le monde, j'ai vu les procès-^ «ions de cercueils, les convives de la veille allant au cimetière le lendemain, et l'existence mise en question pour une bouchée de plus ou pour un verre d*eau bu inconsidérément.
On mourait donc à profusion autour de moi.:
les plus vieux colons, les naturels mêmes ne résistaient pas plus à l'épidémie ou à la contagion que les étrangers. On enterrait les noirs dans la chaux*, et les blancs dans le sable ; voilà tout ce qui diversifiait le caractère de la mortalité, si je ne me trompe.
Qu'on juge des agréments qu'offrait la résidence; le fleuve était désert; tous les bâtiments français avaient, depuis deux mois, quitté la colonie, dont le commerce est ordinairement suspendu pendant l'hivernage; les quelques officiers de la garnison, qui, par la distinction de leur esprit, rappelaient les. moeurs de la France, étaient morts
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OU partis pour Galam, la Tille de la poudre d'or, poudre si fine qu'elle a toujours glissé entre les doigts de nos factoreries.
Ma seule distraction était une promenade accomplie régulièrement entre l'heure où le soleil allait tomber sous l^horizon, et l'heure où la nuit incomplète n'était pas encore chargée de fraîcheurs. Cette promenade s'étendait de mon logement, placé au bord du fleuve, au palais du gouverneur, qui n'en est guère éloigné. J'arrivais toujours dans la cour du palais au moment où la musique militaire du régiment colonial égayait le dessert du gouverneur par quelque symphonie de Beethoven. Au début de mes promenades lyriques, le corps musical était aussi satisfaisant par le nombre que le comportent les règlements : flûte, hautbois, trombone, grosse caisse, chapeau chinois, trompe, triangle, fifre, cymbales, s'y trouvaient, et faisaient leur partie avec beaucoup d'ensemble. Ordinairement je jouissais tout seul de cette distraction dédaignée par les indigènes. Assis sur un banc de pierre, je me transportais avec délices, sur les ailes de quelques airs connus, au fond de la patrie absente. Heureux comme un habitué des Italiens, je ne manquais jamais de revenir chaque soir à mon poste pour partager la musique du gouverneur.
Un jour, je ne m'aperçus pas sans chagrin que la flûte avait fait défaut au concert. Ce n'est pas qu'il se ressentît extrêmement de ce vide; mais j'avais pris en véritable affection chacun de ces braves musiciens à qui je devais l'instant le plus doux de mes journées. Quand le concert fut fini,
je m'informai auprès du maître de musique de la raison qui m'avait privé d'entendre la flûte du régiment.
« La flûte est morte, hier de la dyssenterie, me répondit-il en replaçant sa baguette d'ivoire dans le fourreau de cuir, une excellente flûte, la meilleure de l'armée. C'est une perte irréparable, surtout dans un pays où il n'est pas facile de faire des musiciens. »
Je m'apitoyai avec le maître sur le sort de la malheureuse flûte, et je rentrai chez moi plus triste que de coutume.
Le malheur lie vite. Bientôt je fus l'ami des musiciens du régiment. Mon exactitude à venir les entendre ne leur fut pas indiflérente. Pascal aura toujours raison, a Nous sommes si vains, que nous recherchons les sufl'rages de toute la terre ; et si petits, que les applaudissements d'un seul nous suffisent. » Les musiciens ne sont pas petits, mais peut-être sont-ils vains.
Parmi ces musiciens, j'en distinguai un plus jeune que les autres, blond et délicat, un peu mélancolique même ; l'instrument dont il jouait semblait peu répondre à la situation apparente de son âme. Il jouait du fifre; mais il en jouait à ravir; il en faisait une flûte pour l'harmonie et la sensibilité. Il pleurait avec lui, chantait et se souvenait. En vérité, il était poète sur son ingrat instrument. A travers ses notes, justes et senties, il me semblait voir passer les coteaux de mon pays, nos barques inclinées sous les saules qui s'inclinent sur la mer. Si vous avez vécu loin de votre pays, au
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delà des mers^ vous devez savoir les innombrables souvenirs qui renaissent à la sensation d'une odeur locale, d'un accent compatriote, d'une couleur familière. Un jour, je lus en Afrique, sur une boîte en carton qui venait de France : Michel, quincaillier , à Paris, rue Vivienne, Je baisai respectueusement ces caractères, et je fus longemps ému, rue Vivienne! à Paris.
Quelques jours après la perte de la flûte, je remarquai que le chapeau chinois ne retentissait plus à mes oreilles. J'eus un fatal pressentiment.
Ce pressentiment n'était que trop fondé. Mort le chapeau chinois, comme la flûte. L'un et l'autre jouaient dans un monde meilleur.
La veille, le chapeau chinois avait fini son rôle sur la terre. *
« Que voulez-vous? me dit le maître, vénérable artiste au nez rouge et à la tête carrée, la colonie n*a plus de vin ; il n'en arrive pas une seule futaille de Bordeaux. On nous fait boire du rhum, lé rhum' dans l'eau nous tue. »
Je n'osai pas objecter au maître que c'était peutêtre le rhum sans eau qui avait tué l'infortuné chapeau chinois.
Ma douleur fut profonde ; mais enfin le hautbois^ le trombone, la grosse caisse, la trompe, le triangle et les cymbales nous restaient, et le fifre aussi. Le fifre, toujours plus sombre, faisant passer dans son pauvre instrument la tristesse de son cœur. Si Beethoven avait deviné cette âme d'artiste, il eût écrit quelques notes pour le fifre dans l'une de ses admirables symphonies.
Mes infortunes n'étaient pas à leur terme. Le hautbois et le trombone suivirent de près la flûte et le chapeau chinois, et le quatuor commencé sur la terre s'acheva dans le ciel.
 partir de cette défection fatale, la superbe musique du gouverneur se réduisit à la grosse caisse, à la trompe, au triangle, aux cymbales et au fifre. Il résulta quelques vices d'harmonie produits par ces lacunes. Comment s'en plaindre sans ingratitude?
L'hivernage poursuivait le cours de ses désolations. Plus de pluies, mais des ouragans secs qui soulevaient le Sahara et en saupoudraient l'espace. Des raz-de-marée se joignaient à ces effroyables tempêtes pour mêler le bouleversement des eaux de la mer au bouleversement des sables. Il y avait des caravanes emportées, hommes, chameaux et tentes, par les avalanches du désert.
Vers cette époque, je songeai sérieusement à échanger mon séjour dans le fleuve pour celui de Itic Corée, qui s'élève dans l'Océan, du côté du sud, à quarante Jieues environ de l'Ile Saint-Louis. Corée est un petit rocher escarpé, pris et rendu vingt fois par les Anglais, qui y ont laissé une douzaine d'expressions et leurs gros sous, au milieu desquels les indigènes sont heureux de voir trôner la reine des eaux, à l'abri de cette imposante légende : Britannia. La mer l'isole des émanations putrides du continent, et les vents alizés la rafraîchissent toute l'année. Elle est la providence des victimes de l'hivernage. Malheureusement les migrations n'ont lieu d'ordinaire que vers la fin de cette fu-
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nette crise climatérique, quand on a tout juste as sez de force pour supporter les fatigues de la traversée. Dans l'une comme dans l'autre partie du monde, on songe à la santé lorsqu'on Ta perdue.
Quoique la mienne ne fût pas hors d'état de tout rétablissement, elle avait besoin de se reposer. Lorsqu'on n'a que des malades et des mourants autour de soi, la santé même n'est qu'une convalescence. J'avais besoin de soulager mes regards, de quitter cette nature corrodée, ce fleuve endormi sous la fièvre, ces arbres sans ombre, ce désert plein de langueur, pour gravir des montagnes, pour boire l'eau des rochers, pour respirer à pleine poitrine l'air généreux et robuste de l'Océan.
Ma résolution était prise, mon passage était arrêté sur un cutter prêt à faire voile pour Corée ; de Corée, je m'embarquerai pour l'Europe à l'entrée du printemps. Avant de quitter l'île Saint-Louis, j'eus la fantaisie de voir, je n'ose pas dire d'entendre, mes infortunés musiciens. Le devoir m'était imposé par les liens du patriotisme, si sacrés sur un sol étranger, de me charger de leurs commissions pour la France. Mes malles faites, je me rendis auprès du gouverneur, où j'avais d'ailleurs à prendre mon passeport.
Ce jour-là l'hivernage éclatait dans toute sa violence. L'air sortait d'une fournaise et semblait rougir les rameaux tranchants des palmiers. Avec un bruit creux, les gousses des pains-de-singes se heurtaient et se détachaient de leurs maigres branches; beaucoup de cases, déracinées par le vent, laissaient voir entre leurs ruines la pierre noircie