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du foyer. On sentait le sable couler sous les pieds ; on en avait jusqu'aux genoux. Perdus dansTimmensite du ciel, des pélicans criaient de joie au milieu de cette nature en colère, et rejetaient de leur bec les petits poissons dont ils s'étaient trop gorgés. Â peine si de loin en loin une vieille négresse se montrait au sbuil de sa hutte, pilant du millet dans un mortier écorné comme elle. Il pleuvait des grains de sable qui brûlaient la peau comme autant d'étincelles.
J'arrivai enfin; mais la cour du palais du gouverneur était déserte : point de musiciens. Ils n'étaient pas venus, quoique l'heure fût déjà fort avancée. Quoi! tous morts! depuis dix jours ^seulement, en dix jours pas un n'avait échappé à la maladie ! Cependant il était raisonnable de supposer que, trop réduits par la mort de la flûte, du hautbois, du trombone et de quelques autres instruments successivement frappés, les artistes survivants avaient été forcés de supprimer tout à fait le concert. Que je connaissais mal la discipline militaire !
A peine avais- je, dans mon esprit, admis ces doutes injurieux, que je vis passer sous la porte de la cour du palais le maitre de musique du régiment. Il était sans doute suivi de ses rares compagnons; mon impatience était grande à m'assurer de leur nombre.
Le premier qui entra après lui était le fifre. Hélas! le premier fut aussi le dernier : le fifre était seul.
En m'apercevant, le maître me fît un signe qui était toute une histoire. Ce signe voulait dire :
Ui^ LE FIFRE.
a La ^Ofse caisse est morte, le triangle est mort, les cymbales sont mortes; ils sont tous morts ; et nous deux, moi le maître, et lui le fifre, nous allons mourir aussi. »
Ils ne s'avancèrent pas moins, l'un et l'autre, jusque sous les fenêtres du gouverneur pour exécuter le dernier solo qu'ils avaient à remplir sur la terre.
Le devoir ne leur disait pas^ comme Napoléon à l'un de ses capitaines : a Vous prendez cent hommes, vous vous porterez à la tête de ce pont, et vous vous ferez tuer ! x Mais la discipline avait dit : « Maître, vous irez, avec votre fifre, jouer pour le gouverneur, et vous mourrez ensuite ! n
Ils avaient obéi. Je ne peindrai pas l'état sanitaire du maître. Lui, autrefois replet comme la grosse caisse, bruyant comme la trompe, n'avait plus que la peau sur les os ou sous les os, car les os perçaient la peau. Probablement, il ne buvait plus même du rhum avec de l'eau : le rhum avait été écarté. De sa dignité passée, il n'avait conservé que sa baguette et le mouvement de tête avec lequel il animait ou modérait les musiciens placés sous ses ordres. Emporté par l'habitude, il semblait encore les diriger.
Le fifre m'attendrit. Ses mains décharnées dégagèrent d'un petit étui IMnstrument dont il jouait, et ses lèvres pâles s'allongèrent pour en toucher l'embouchure. 11 tremblait; importuné par une excitation nerveuse, il passa à plusieurs reprises ses doigts sous ses cheveux en sueur; il ne se raffermit qu'avec peine sur ses jambes.
Retrouvant an geste du temps de son ancienne majesté, le maître ordonna à Torchestre de commencer.
Le fifre commença. Je n*ai jamais su les paroles de l'air qu'il joua ; mais l'air m'était connu. Sans doute un musicien l'aurait trouvé trop simple, il me remua jusqu'au fond de l'âme. C'était encore un air da pays, comme celui qu'il exécutait la première fois que je l'avais entendu. Malheur à celui qui reste insensible à une chanson de la patrie! Il ne connaît pas la douleur. Jusqu'ici il n'avait joué que pour les autres ; cette fois le fifre jouait pour lui. Le pauvre jeune homme croyait, sans doute, en s'abandonnant ainsi à son instrument, être dans quelque bonne ville de garnison, au moment de la retraite, quand les jeunes filles se rangent pour laisser passer le fifre, le fifre adoré de tout ce qui porte un cœur de grisette provinciale. Peut-être avait-il des rêves plus poétiques ; je ne sais. Quoi qu'il en soit, il fut maître de son émotion jusqu'au bout. Quand il eut fini, le maître, qui avait compris l'effort méritoire de son orchestre, lui serra fortement la main.
Après avoir replacé l'instrument dans l'étui, le fifre vint vers moi, et me dit en me le remettant :
« Comme je n'en jouerai plus, je vous prie, puisque vous retournerez bientôt en Europe, de vous en charger pour le donner à ma mère. Je m'appelle Emile Dax.»
Ma lettre était enfin parvenue à son adresse.
Je voudrais pouvoir rapporter ici la joie d'Emile Dax en apprenant qu'il était riche, con-
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signer son retour en France, décrire son bonheur, celui dé sa mère; affirmer surtout que l'épidémie ne l'enleva pas, peu de jours après notre entrevue, aux concerts si brillants du gouverneur du Sénégal, mais ces joies d'historien conteur me sont interdites. J'ai dit ce que je savais, et je ne sais pas davantage.
Le lendemain je n'étais plus dans la colonie. •Seulement, j'ajouterai que je remis le fifre d'Emile Dax à un lieutenant de vaisseau marchand qui fit voile de Corée pour Cherbourg.
J'ignore si l'instrument est arrivé à sa destination. La douane l'a peut-être brisé en quatre morceaux pour s'assurer qu'il ne contenait pas de la poudre d'or.