‹ NouvellesChapitre 13 sur 38 · LA FIN DU ROMAN · texte numérisé non relu

LA FIN DU ROMAN

A foule venait de rentrer dans la salle, le foyer de l'Opéra était désert.

Aucun provincial n'était resté pour admirer les arabesques d'or, afin d'en rendre compte à ses amis du département. On allait jouer le dernier acte d'un ballet; comment perdre la pirouette du dénoûment sans perdre à la fois tout l'intérêt des actes précédents? Chacun donc avait repris sa place, au grand contentement des ouvreuses, empressées de

l6S COMMENT ON SB DEBARRASSE

renouer leur dernier sommeil aux trois ou quatre sommeils interrompus de leur soirée. Cette heure avancée est pleine de charmes pour les vrais habitués de l'Opéra; leur digestion est faite, ils ont rempli leurs oreilles de la ration d'harmonie dont l'usage leur a fait un besoin, et contenté leur regard paresseux d'autant d'entrechats qu'il leur en faut pour rentrer chez eux sans remords. C'est le moment où les conteurs du foyer se groupent, l'hiver, auprès de l'une des deux vastes cheminées pour échanger les nouvelles en circulation depuis la clôture de la Bourse. Heureux qui apporte une banqueroute inédite! le succès ou la chute d'un ouvrage représenté à un autre théâtre! un changement de ministère ! une déclaration de guerre ! A défaut de ces grands événements, que le Moniteur du lendemain ne confirme 'pas toujours, on se borne à dire beaucoup de mal de M. Duponchel. Il n'y a si fine médisance qui vaille celle qui porte sur le maître de la maison.

Ce soir-là, par extraordinaire, il n'y avait que deux jeunes gens au foyer. Après avoir enlevé, pour ainsi dire, l'étain de la glace de la cheminée, à force de la consulter sur le nœud de leurs cravates, la coupe de leurs habits et le choix de leurs gilets; après avoir torturé leurs ftivoris et mâché leurs moustaches, ils s'étaient laissas aller de tout le poids de leur désœuvrement sur deux fauteuils. Leurs quatre bottes vernies décoraient le garde-feu, et leurs têtes ennuyées s'étaient creusé un trou moelleux dans le dos des fauteuils. Si les lézards avaient des jambes et des bottes ver-

d'une MAITRESSE. iCÇ

nies^ ils ne prendraient pas d'autre attitude. Je ne les blâmerais pas. II faut même en ennui du bon sens et de l'art. Tout le monde ne 'sait pas s'ennuyer. Un grand roi était celui qui disait à Ginq-Mars : n Mon mignon^ viens avec moi à la croisée, et ennuyons-nous, ennuyons-nous bien! »

« Anatole, dit enfin un ennuyé à l'autre^ as-tu toujours ton rat? — Ma foi non! je l'ai abandonné à son malheureux sort. — Ah ! tu n'as plus ton rat! »

Et après cette haute communication de pensées, les deux amis avaient continué à faire rôtir leurs bottes et à enfoncer un peu plus leurs têtes dans le dos des fauteuils. Ils se reposaient de leur long effort d'esprit.

Au bout d'une demi-heure, celui qui n'avait plus son rat dit à l'autre :

« Et comment se porte ta panthère? — Je l'ai lâchée. — Ta parole d'honneur? — Ma parole d'honneur! Mais, dis-moi, pourquoi n'as-tu plus ton rat? — Figure-toi, répondit Anatole à Stephen, qu'elle s'était mis en tête de danser un pas. C'est leur rage à toutes, tu sais? Je lui avais promis son pas pour en finir. Ma promesse n'était pas tombée dans l'eau. Quand j'entrais : Aa-tu songé à mon pas ? Quand je sortais : Mon ami, ne va pas oublier mon pas ! La prière se changea en persécution. En rêvant elle parlait de son pas : Je veux mon pas! criait-elle; tout le monde en obtient, excepté moi. C'est avilissant. Va trouver Daponchel, va trouver les journalistes ; il me tàut mon pas ou la mort! — Quel infernal rat! —

170 COMMENT ON SB d£bARRA88E

Infernal rat, comme tu dis. — Enfin je fis mettre dans les journaux : « Mademoiselle Florence est trop négligée vraiment ; sa place n'est pas dans le corps du ballet, elle a des droits à se montrer au premier rang, digne émule des Taglioni, des Noblet et des Elssler. » Voilà que l'on commence à me rendre justice, dit-elle effrontément, feignant d'oublier que cet acte de justice me coûtait six cents francs. — Eh bien! c'était fini? — Ah! oui, fini. Le maître de ballets n'a jamais voulu lui composer un pas. Il disait qu*il aimait mieux ^n créer un pour l'obélisque et les diligences de Laffitte et Gaillard. Je lui rapportai la réponse. — Et comment la prit-elle? — Fort mal. Nous avons résilié le bail, ^ui n'était pas emphytéotique, grâce au ciel. Je crois qu'elle a embrassé le notariat. Elle a trois cents francs par mois et les cadeaux. — Pas forts pour les cadeaux, les notaires. A mon tour je t'apprendrai ce qu'est devenue la panthère. — C'est ça, Stcphen, parlons-en. — Elle ne me tannait pas pour un pas, elle. — Elle voulait débuter aux boulevards. M'a-t-elle amusé avec ses tirades de Richard d'Arling^ton, au souper que nous donna Minette ! tu te souviens, Stephen? Te voilà au courant. J'avais beau lui dire qu'on ne débute pas à vingt-neuf ans... — Vingt-neuf ans faits comme trente. — Oui, mais les femmes ne disent jamais trente; elles sont comme les marchands de chaufferettes : ils n'en vendraient pas ft'ils les mettaient à quarante sous la pièce. Ils les crient toujours à trente-neuf. Je poursuis. Mes avis n'y purent rien. Tous les soirs j'étais obligé

d'une MAITRESSE. if

d'aller entendre : Pauvre Mère! Pauvre Fille! Pauvre Frère! Pauvre Oncle! Aa bout du compte, il en résulta que 8on appartement fut le rendez-vous des troupes réunies de la Porte- Saint-Martin, de l'Ambigu, des Folies-Dramatiques, de la Gaieté et de la Porie-Saint-Anioine. Un jour que la panthère était sortie, je monte chez elle; tu connais sa négligence. Pas un tiroir n'était fermé» Au premier que je visite, par désœuvrement, qu'est-ce que je vois?... — Pas de billets de banque. — Autre chose. Des déclarations d'amour de tous les théâtres des boulevards. Il paraît que c'est l'usage chez ces messieurs du mélodrame. Mon ami, une liasse de protestations galantes; les protecteurs offraient des rendez-vous, des dîners; du resté, elle ne pouvait manquer, an bout de quelques mois de leçons, de contracter un superbe engagement avec le directeur de son choix. — Et tu as cravaché la panthère au retour ? — Mon Dieu non; pas plus que tu n'as tué le rat. Je me suis borné à faire imprimer sa correspondance dramatique avec vignettes et encadrer ments et la lui ai envoyée en volume. — ^ Bravo! et tu es libre? — Comme toi, Anatole. — Que ne puis-je en dire autant que vous deux ! s'écria un survenant en se plaçant dans un troisième fauteuil autour du garde-feu. — C'est bien facile; imite-nous, Léonard. — Vous imiter 1 Et le puisje? L'affection qu'on me porte est si désintéressée ! ^- Ah! te voilà bien! Tu crois 6tre aimé pour toi-même. Monsieur est arrivé hier de l'ftge d'or. Son habit est encore poudreux. — Je n'ai jamais

I/a COMMENT ON SE DEBARRASSE

voulu être aimé autrement, Anatole. — Ne dis pas de ces bêtises-là, Léonard. Nous ne sommes plus au collège; il y a longtemps que nous avons traduit Ovide. Pour quel motif voudrais-tu être bien vu d'une femme? Ceux qui ne les indemnisent pas sont des ladres ou des ruinés. La grande . honte, d'être aimé d'elles en échange . des jouissances luxueuses qu'on leur procure. Il y a vraiment de quoi rougir de leur donner cinq cents francs par mois pour qu'elles soient mieux logées et qu'elles aient une femme de chambre pour les lacer. Est-ce que l'amour du monde se conçoit autrement? Va, grand innocent, il n'y a que les provinciaux qui veulent être aimés pour eux^ mêmes et qui croient qu'avec leur amour on se passe de manchon, de châle et de pierreries.

L'amour est un luxe ; que celui qui n'a pas de quoi le payer s'en passe. — Ce que dit Anatole, reprit Stephen, mettant sa jambe gauche sur sa jambe droite après avoir tenu longtemps sa jambe droite sur sa jambe gauche, ne te touche pas le moins du monde, j'en suis sûr, Léonard ; car, réponds-nous franchement, combien as-tu dépensé pour cette intéressante femme qui t'aime, bonheur extrême, ô joie suprême, uniquement pour toimême? — Rien, presque rien. — Depuis combien de temps la connais-tu ? — Depuis six mois. — Que lui as-tu envoyé au premier de l'an? — Un meuble en palissandre. — De Lesage? — Oui, de Lesage. — Soit, deux mille francs. — Et pour sa #ête? — Une bagatelle. Quelques bronzes pour sa cheminée. — Cela veut dire une pendule et deux

d'une MAITRESSE. IJJ

flambeaux. Soit encore quinze cents francs. — Tu lui envoies un bouquet tous les deux jours? — Tous les deux ou trois. — Soit encore cinq cents francs. — Tu lui loues une loge chaque fois qu'elle a envie d'aller à l'Opéra? Ajoutons mille francs. Ajoutons aussi les cadeaux à la femme de chambre, car les femmes de chambre nous aiment peu pour nousmêmes. Cent écus en six mois, ce n'est pas exagérer le chiffre. Total approximatif, cave au plus bas, cinq mille trois cents francs. Une femme qui ne t'aurait pas aimé pour toi-même ne l'aurait guère coûté que trois mille francs pour le même temps. Tu es refait de deux mille trois cents francs. L'amour pur et désintéressé vaut cela. Qu'as-tu à répondre? — Beaucoup. D'abord que je ne donne pas de la main à la main. — Bien trouvé ! la chose est sauvée, parce que tu envoies l'argent directement aux fournisseurs de madame. Cela n'est pas même de la galanterie, c'est de la maladresse; le billet de mille francs dépensé pour une femme n'a pas, à ses yeux, la valeur d'un billet de cinq cents francs qu'elle change elle-même. — Mais vous tuez la poésie, mes bons amis. — Non, s'écria Stephen, mais l'hypocrisie. Changeons de propos. Est-ce que l'amour pur t'ennuierait déjà que tu souhaitais, il n'y a qu'un instant, d'être libre comme nous? — Loin de là, mais madame, qui redoute le retour très prochain de son mari, m'engage beaucoup à l'accompagner en Italie. J'y serais tout disposé, sans l'horrible peur de vous perdre de vue, mes bons amis, Anatole, Stephen, et encore notre excellent Vaudreuse. — Parbleu! nous t'accompagnerons, s'é-

cria Anatole. C'est un voyage de deux mois.

Que Stephen dise oui, je dis oui! — Moi, je dis oui. — Mes amis, c'est promis. — C'est juré, Léonard. — Tous les frais de voyage à mon compte, sinon, non. — Mais, mon vieux Léonard, tu auras encore dix ou douze mille francs à mettre sur le compte de Tamour désintéressé. — Point de raillerie ; vous me rendez trop heureux. J'emmène avec moi le Café de Paris, Tortont et le foyer de l'Opéra. — Oui ! réfléchit Stephen ; mais Vaudreuse? — Mais Vaudreuse? répéta Anatole.

— Je m*en charge, répliqua Léonard. Je l'attends à minuit chez moi pour souper. Soyez des nôtres. Nous le déciderons tous ensemble. ^- Il n'est pas loin de minuit, remarqua Stephen. — Eh bien!

partons, dit Léonard. J'ai ma voitufe en bas. »

Les trois amis quittèrent enfin leurs fauteuils en fredonnant : « Salut ! Venise la Folle ! Quand chanterons-nous en gondole notre joyeuse barcarolle ? »

Tandis que la voiture de Léonard entrait dans la rue Pinon, la foule inondait la rue Le Peletier, et les provinciaux rentraient à leurs hôtels du Nord et du Midi, émerveillés de la grâce de M. Montjoie, le plus beau Turc des danseurs, ou le plus beau danseur parmi les Turcs.

N province et dans beaucoup d'arrondissements de Paris, qui ne sont pas moins que la province, on s'imagine, d'après je ne sais quelles fausses inductions, qu'il est du bon ton, chez les jeunes gens riches et lancés, de crever des chevaux, de s'abîmer l'estomac à force de boire du vin de Champagne et de se ruiner la santé en orgies. Cela n'est pas seulement exagéré, c'est généralement faux. Ces jeunes gens se soignent comme des femmes, déjeunent légèrement, prennent de l'exercice avec modération, et, s'ils se couchent à deux heures après minuit, ils ne se lèvent guère qu'à midi pour rester un quart d*heure au bain et se purifier le corps comme des musulmans. Si l'on n'admet pas cette chasteté selon le monde, comment expliquer l'étiquette de leur santé, la durée de leur jeunesse, le repos de

leur teint? Faublas n'est pas lear modèle, car Faublas termine son pèlerinage à dix-huit ans, devinant qu'à trente ans, il aurait été goutteux, éreinté, incapable de lutter même avec le marquis de Lignolles. Et quel profond contre-sens chez Louvct de Couvray ! Son Faublas, qu'il produit comme un homme d'esprit, se lève toujours de bonne heure et on ne le voit pas une seule fois se mettre au bain. Jamais le pédicure ni le dentiste n'entrent chez lui. On peut gager que ses ongles étaient limés jusqu'à la chair. Je ne sais pourquoi j'ai toujours regardé Faublas comme un type de hasard, comme une gravure licencieuse, cr.ééepour irriter les goûts des commis, qui se figurent que les marquises se nourrissent de pâte d'amande.

Léonard n'avait pas un appartement de roué, et il avait trop d'esprit pour faire asseoir ses amis sur des roses, ce qui serait fort incommode, malgré l'autorité des anciens.' Autant vaudrait louer l'odeur du crin où Ton s'assied, que de vanter les roses comme un doux siège ; chez lui on s'asseyait sur de jolies chaises en velours vert, et on posait les pieds sur des tapis moelleiix comme quatre pouces de neige. L'appartement qui attendait les trois amis de Léonard était chauffé à un degré délicieux de température ; ni trop ni trop peu de clarté, milieu qui n'est pas si . indifférent qu'on le pense à l'édification des sens. Un souper est une perle excessivement précieuse; les ignorants percent la perle, les habiles seuls, et ils sont rares, savent la monter en diadème; cherchez encore un souper qui ait le sens commun dans Faublas ;

d'une MAITRESSE. IJJ

triste viveur ! Il n'est pas impossible qu'il bût de la bière, ce vin des protestants.

Nous devons encore ajouter que nos jeunes gens n'avaient invité aucune femme à souper, non que ce fût une habitude prise, mais les avoir pour convives n'était pas non plus un engagement de tous les jours. Il est donc légèrement erroné de croire que, dans leur catégorie peu connue, on se fasse verser du chambertin dans des coupes de nacre par des déesses d'Opéra. Les déesses d'Opéra sont très rangées ; leurs maris montent la garde et leurs enfants sont élevés par les frères des écoles chrétiennes.

La seule femme qui se trouvait chez Léonard était une cuisinière, merveille dont il savait le prix, et que s'inquiètent d'avoir tous ces jeunes gens dont on croit avoir poétisé les ra£Qnement8 sensuels en les faisant dîner aux Frères-Provençaux. Les meilleurs dîners ont lieu chez eux, apprêtés par les mains savoureuses de leurs cuisinières, qui ne leur servent ni des mets ambrés, ni des vins couleur d'or, mais des volailles succulentes, des gigots cuits avec une sagacité mathématique. Pour vins, ils ont du bordeaux d'abord, et du Champagne ensuite, vins qui, bus même avec excès, ne grisent que les gens de peu.

Enfin, Vaudreuse entra ; il était minuit un quart.

« A table! dit Léonard, Marguerite est déjà Klchéedu retard. A table! — Tiens! dit Anatole, placé en face de Vaudreuse, comme Vaudreuse a la figure renversée ! Est-ce que tu serait fâché de nous trouver ici ? — Je n'ai rien. — On n'est ja-

mais plus en colère que lorsqu'on répond ainsi. — Eh bien ! j'ai. .. j'ai une petite contrariété domestique. — Ton rat t*a rongé aujourd'hui? — Vous savez que je n'ai pas de rat, à proprement parler. — Cest toujours ta pianiste? — Est-ce qu'elle veut débuter aussi ? C'est dans l'air, ma parole d'honneur, dit Stephen, ravivant la peine d'Anatole. — Plût au ciel qu'elle voulût débuter! elle ne me tyranniserait pas comme elle le fait. — Et que veut-elle donc? — Ce qu'elle veut! ce qu|elle veut ! elle veut l'impossible ! — On la contentera plus aisément. — Je voudrais vous voir à ma place . D'abord elle exige que je sois rentré à onze heures. — Et que tu te couches à neuf? interrompit Anatole. — Je te vote un bonnet de coton, ajouta Stephen. — Continue, dit Léonard à Vaudreuse. — N'est-ce pas intolérable? Ensuite elle exige que je ne joue pas au cercle. — C'est de l'inquisition ! — Toute pure. — Hier elle m'a dit : Vous avez perdu, l'autre soir, cent louis; l'autre soir encore cent cinquante louis ; il n'est- pas de jour où vous ne rentriez sans l'argent que je vous vois prendre dans votre secrétaire : vous n'emporterez plus avec vous que quarante francs. — Et en ' gros sous ! s'écria Anatole. — Non, en or, afin ^ qu'il ne change pas» reprit Stephen. — J'avoue que . l'exigence est lourde, ajouta Léonard. — Et ce n'est pas tout. — Encore ! — Écoutez! — Parle, Vaudreuse, cela soulage sur le bordeaux. — Voqt savez que j'ai cessé depuis un an de voir ma môre, tombée dans les excès d'une dévotion insupportable, si insupportable qu'elle m'assommait tous les

d'une MAITRESSE. IJÇ

jours de sermons et n'avait que la faible prétention d^exiger de moi que j'allasse, au moins tous les dimanches, à la messe à Notre-Dame-de-Lo- Tctte. — AveX'Vous vu dans Barcelone,,, chantonna Stephen. — Adieu/ mon beau navire!

répéta Anatole. »

Plus grave, Léonard entonna d'une voix de basse-taille: Pange lingua.,. « Or, Ambroisine n'a-t-elle pas projeté de me rapprocher de ma mère, en me disant que j'avais tort de ne pas imposer quelques sacrifices à ma manière de voir ; qu'il en coiitait peu de passer une heure à l'église et dans une église charmante, où l'on entend de l'excellente musique et où l'on voit de jolies peintures? Vous devinez comment j'ai accueilli sa proposition. — Tu lui as répondu :

Accourez tous, venez entendre Un ami de rhumanité.

— Je lui ai répondu à peu près cela ; mais elle « recommencé sa morale le lendemain, le surlendemain, tons les jours. Ces répétitions sonfdésespérantes. — Vaudreuse cédera, dit Stephen. — Il ne cédera pas, riposta Léonard. — Il cédera, dit à son tour Anatole. — Je la renverrai à son pensionnat, répondit à son tour Vaudreuse en buvant d'un trait un dixième verre de bordeaux. C'est conclu, c'est arrêté. — Est-ce qu'elle sort du couvent? demanda Stephen. — A peu près. Je connus Ambroisine chez ma cousine, à qui elle donnait des leçons de piano. Elle courait le cachet toute

l80 COMMENT ON SB DéSARRASSE

la journée, et le soir elle rentrait dans un pensionnat à la barrière de PÉtoile. Elle me plut, je lui convins, et je la pris avec moi. — Mauvais aystème, fit observer Stephen. — Hélas! oui, répondit Vaudreuse en soupirant. Croiriez-vous que je l'ai surprise, malgré mes recommandations, malgré le soin que je prends de satisfaire ses moindres désirs, allant encore à ses leçons, et cela, m'a-t-elle répondu, pour ne pas perdre ses élèves! — Quel genre ! s'écria Anatole. — Ne prend-elle pas du tabap ? s'informa Stephen. — Vous m'approuvez donc d'avoir résisté comme je l'ai fait ce soir, et de lui avoir dit : Je ne rentrerai qu'à trois heures cette nuit, j'irai jouer au cercle ou ailleurs, et vous le trouverez bon. — Que je t'embrasse, dit Anatole ; tu es un homme. — Mon ami, dit Léonard, ta détermination est une inspiration du ciel. Anatole a quitté son rat, Stephen sa panthère; tu romps avec ton Ambroisine, et tu es des nôtres. Nous partons dans huit jours pour l'Italie. — Fat qui s'en dédit! s'écria Vaudreuse : que ce verre de bordeaux me soit du chambertin si je ne vous accompagne pas! — Messieurs, vous l'avez entendu? dit Léonard. — Il ne viendra pas, répliqua Anatole. — Il ne viendra pas, affirma Stephen. — Il viendra, vous dis-je, — Non, te dis-je, Léonard, Vaudreuse a la tête échauffée en ce moment, tout lui paraît possible : c'est un matamore ; demain il n'osera pas souffler mot devant son Ambroisine. Lui, un brin de paille l'arrête. — Vous me piquez d'honneur, messieurs. D'ailleurs, à qui ai-je donné le droit de douter de mes eoga-

d'une maîtresse. i8i

gementd? — Mon excellent ami, dit Stephen en tendant la main à Vaudreuse, ta parole est sacrée, mais nous ne voulons pas de tes serments. — Et moi je m'engage par serment à me débarrasser dès demain de cette ennuyeuse maîtresse . Me croirez- V0U8 maintenant? — Elle est bien jolie, Vaudreuse.

— Elle a de l'esprit , nous la connaissons . — Elle t'aime beaucoup, Vaudreuse. — Elle est rusée.

— Elle a l'avantage de n'avoir aim^ que toi. Elle te fait de la musique, et tu es passionné pour la mutique. — Vous m'exaspérez ! Vous êtes mes démons, Stephen, Anatole, et toi aussi Léonard. Je vais me fâcher. Assez, Messieurs ! Quand Vaudreuse a donné sa parole d'honneur, il se croit offensé si toute discussion n'est pas levée. — En ce cas : A notre, bon voyage d'Italie ! Au serment de Vaudreuse attachons en un autre que nous ne trahirons pas d'avantage, messieurs. Jurons de ne plus boire de Champagne qu'au pied du Vésuve. »

Radouci, Vaudreuse ajouta : « Je perds mille louis, que vous dépenserez en Italie, si je ne suis pas de votre voyage après avoir rompu avec Ambroisine. — C'est donc un pari de mille louis, fit observer gravement Léonard . — Oui, un pari de mille louis, répéta Vaudreuse. — Nous le tenons! » dirent ensemble les trois amis.

of^

'est une bien heureuse disposition d'esprit , celle que procure le jeu^ quand, après de nombreuses déceptions, il vous surprend par un gain disproportionné avec des pertes si vilfr oubliées. On revit; on recouvre la vue ou l'ouïe; on manquait d'air et d'espace, et l'univers «e déroule tout à coup sous vos pieds avec-toutes ses richesses, immense paradis où aucun fruit n'est défendu. Il arrive même que le cœur est si puissant de l'énergie de rimagi'naiion, qu'il est si plein jusqu'au bord, qu'il ne sait où pencher. Avec cet or, cet or divin, voyagera-t-on en Italie, en Espagne, en Grèce? Si l'on faisait le tour du monde? Achètera-t-on une campagne sur les bords de la Loire, entre les deux bras du fleuve? Si l'on tirait quelques amis de la misère ? Quelle sublime conflagration de désirs ^'établit dans le cerveau à la

COMMENT ON SB D és ARRAS8E, ETC. l8/

viie de cet or, rigourenx mobile, non seulement de tous les plaisirs, mais encore de presque toutes les vertus ! Des imbéciles méprisent l'or, c'est absolument comme si l'on méprisait le bonheur que l'or représente, et que lui seul à peu près représente. L'or du jeu a une voix, il chante,, il vous berce. Grâce à cet or, on touche à tout par les mille rayons du désir, et l'on reste suspendu. C'est une espèce de douce, de suave catalepsie. Si au moment où on l'éprouve on ne venait pas vous en tirer, on mourrait peut-être dans cette extase que les saints et les joueurs seuls connaissent. Mais le jnonde ne manque jamais de ces sortes d*appel8. Une lampe de fête luit quelque part, un souvenir revient, un ami passe, on touche un sens, il s'éveille, il éveille les autres, et l'on est devenu homme.

Vaudreuse goûtait la satisfaction céleste du gain avec plénitude, au moment où un domestique du . cercle lui remit un billet dont récriture lui était parfaitement connue. Avant de se retirer dans un coin du salon pour en lire le contenu, il fourra dans ses poches l'or et le tas de billets de banque amoncelés devant lui par la marée de la fortune, (c Que me veut encore Âmbroisine? Qu'est-ce que cela signifie de m'écrire à cette heure-ci?... Voyons, n

Stephen, Anatole et Léonard avaient deviné sans peine de qui pouvait être ce billet importun écrit à Vaudreuse. Ils se concertèrent et ne perdirent pas un mouvement de leur ami. Bref, dans sa rapide rédaction, le billet fut parcouru d'un regard .

184 COMMENT ON SB oéBARRA88B, ETC.

Après ravoir lu, Vaudreuse le froissa comme si ce n'eût été qu'un billet de banque: il chercha ensuite, avec la vivacité d'uA homme pressé de sortir, sa canne et son chapeau. Pendant qu'un valet de pied lui jetait le manteau sur les épaules, il appela ses trois amis; avec la joie la plus expansive, il leur dit: •

« Je vous rappelle, mes amis, que c'est à dater, d'aujourd'hui que commencent les huit jours au bout desquels j'ai promis d'avoir rompu avec Ambroisineet de monter avec vous en chaise de poste pour l'Italie. »

Vaudreuse sortit.

« C'est lui maintenant qui se méfie de nous, dit Stephen. Voilà de l'original. — Augurons bien de sa fermeté, ajouta Léonard. — Ce n'est pas de la fermeté, c'est de la fanfaronnade : augurons mal... »

Comme il n'était que deux heures et demie, les trois amis allèrent de nouveau s'asseoir à une table de jeu.

N entrant dans son appartement, Vaudreuse affecta un air délibéré dont Ambroisine ne s'effaroucha guère, quoique son cœur battît fort. D'un ton de persiflage, il débuta par dire, en se débarrassant de son manteau et eu lançant ses gants sur un fauteuil :

« Ma foi ! vos quarante francs, ma chère amie, m'ont porté bonheur; probablement vous les aviez fait bénir. Voyez, avec ces quarante francs, j'ai gagné plus de vingt mille francs! La caisse d'épargne, par vous si prônée, ne rapporte pas cela en un an. Je ne vous mens pas, regardez ! M'en voulez-vous encore d'avoir joué? Ne me grondez pas davantage de n'être pas rentré précisément à onze heures, car c'est de onze heures à deux heures que la fortune m'a visité. C'est l'usage, elle arrive quand on s'en va.

«A propos, ajouta Vaudreuse, s'apercevant que sa

l86 COMMENT ON SE DF BARRASSE

raillerie sMmoussait contre la dignité glaciale d'Ambroisine; à propos, vous venez de m'envoyer un billet assez étrange, assez déplacé. Cette liberté est d'un détestable goût. Puisque je n'étais pas rentré à onze heures, c'est que je ne le pouvais pas, c'est que je ne le voulais pas. Vous me dites encore, je crois, que, lassée de ma conduite, vous voulez rompre sur-le-champ avec moi. Je trouve la résolution assez bizarre, vu l'heure de la nuit, mais je ne m'y oppose pas cependant. Nous nous séparerons aux flambeaux, à moins que vous n'ayez voulu faire une plaisanterie, ajouta Vaudreuse, g'arrêtant fièrement sur le terrain où il avait si fièrement paradé jusque-là.

— Je n'ai voulu faire aucune plaisanterie, répondit Âmbroisine. Vous avez pu remarquer un ^acre qui attend à la porte, et yoilà mes paquets tout prêts à être emportés. Il n'eût pas été convenable de m'en aller avec les apparences d'une fuite. Je vous appartiens un peu tant que je suis ici, ajouta Âmbroisine avec un accent de fierté paisible, et vous avez le droit de vous assurer que je n'emporte rien à vous. — La délicatesse est vraiment excessive, répondit Vaudreuse, un peu ému intérieurement de voir que la détermination d'Ambroisine n'était ni feinte^ ni calculée; j'aime mieux pourtant vous avoir vue encore une fois avant noire séparation. Je dois vous remercier de cette attention, n

Vaudreuse ne persiflait plus; quoique grand pourfendeur de sentiments avec ses camarades du Café de Paris, il était infiniment moins bravache

d'UNS MAITRESSE. 187

en face d'Ambroisine, c'est-à-dire en présence d'une affection vraie. Il l'avait aimée, il l'aimait encore beaucoup, malgré ses maximes d'indépendance. Le sabrear rentrait dans la discipline une fois chez lui.

Vaudreuse, qui s'oubliait si facilement en beaucoup d'endroits, n'eût pas osé déplacer un tableau de son appartement sans permission ; lui qui jouait du bout de sa cravache avec les fleurs portées par certaines dames, dans certaines réunions, ne se fût pas permis, même en plaisantant, de toucher à la coiffure d'Âmbroisine.

C'est qu'il n'est pas indifférent de dire que Vaudreuse n'avait pas emporté Âmbroisine sous son bras par une nuit de bal masqué aux Variétés ou à Musard. Il ne l'avait prise à personne; il n'avait pas renchéri pour l'avoir. Au milieu de ses mauvaises amours, une passion sincère l*avait surpris et pour ainsi dire désheuré. De là son embarras extrême de se conduire avec sa liberté ordinaire, une fois chargé de l'existence d'Âmbroisine, qui, lorsqu'elle s'était déjà donnée à sou amant, n'avait pas cru faire beaucoup plus de mal en se logeant chez lui. Déception pour tous deux ; elle s'était imaginé conquérir les droits légitimes d'une femme en habitant avec Vaudreuse, et Vaudreuse avait cru la façonner en peu de temps à la vie des bohémiennes charmantes dont il s'amu^t pendant quelques mois, pour les quitter sans regret^ ainsi que cela se pratique. Vaudreuse fut vaincu. Il y avait trop d'amour et d'une certaine ingénuité chez Ambroisine, pour qu'elle échangeât ses pré-

l88 COMMENT ON SB DEBARRASSE

tentions bien arrêtées contre Téventualité brillante de maîtresse aux enchères. De jour en jour son caractère s'était développé, au grand étonnement de Vaudreuse, enchaîné peu à peu, après avoir vécu sur la facile idée de reprendre son indépendance à l'heure de son caprice. II arriva même que la répugnance d'Âmbroisine à le suivre dans les sociétés habituelles où il allait fut pour Vaudreuse une considération nouvelle de ne pas la traiter avec cette familiarité dont on s'arme plus tard pour dire aux dames de la spécialité de prendre leur congé et leur cachemire. Avec, les amis de Vaudreuse, elle s'était toujours observée, ne permettant à aucun d'eux de compter sur le bénéfice d'une de ces brouilieries si fréquentes dans ces sortes de mariages trimestriels, pour lui offrir, le lendemain, souvent le jour même, la vacance d'un cœur et celle d'un mobilier; car il est établi, dans les mœurs si imparfaitement esquissées dans cette histoire, qu'un ami du détenteur qui résilie doit prendre la place du détenteur; et cela sans violence, sans provocation à duels, sans haine, sans froideur même. Et, s'ils se rencontrent le lende< main dans les couloirs de l'Opéra, le dépossédé volontaire dira à l'acquéreur promu : u Madame se porte- t-elle bien? bien des choses de ma part, je vous prie. » A quoi l'autre répond : « Je ne manquerai pas. » De leur côté, ces dames ne méprisent jamais aucun des amants qu'elles ont eus ; en face du dernier possesseur, elles parleront des qualités particulières de ceux qui l'ont précédé; et aucune réflexion blessante, aucune expression

d'une MAITRESSE. 189

de grossièreté jalouse, n'arrêtera la parole sur les lèvres de l'indiscrète panégyriste.

Âmbroisine n'était pas cela, et Vaudreuse s'en était autant félicité qu'amèrement plaint, selon les circonstances. « Quel parti prendre? en était-il venu à se demander depuis qu'il avait éprouvé la gône tyrannique dont il avait tracé un si touchant tableau au souper de Léonard, en présence de Stephen et d'Anatole.

— II est tout pris, lui aurait répondu un de ses trois amis : puisqu'elle veut sortir, ouvre-lui la porte. »

La porte était ouverte, le fiacre attendait dans la rue, les paquets étaient entassés sur les fauteuils; Ambroisine, enveloppée dans son manteau, n'avait certes pas la pensée de jouer la séparation ; sa femme de chambre était accoudée sur un carton, et pourtant Vaudreuse ne prenait pas congé d'Ambroisine.

Après une heure passée à suivre les allées et les venues insignifiantes de Vaudreuse, Ambroisine se leva, s'approcha de son amant, et, dégageant son bras de dessous son manteau, elle lui tendit sa petite main gantée.

« Adieu, monsieur. — Vous partez donc, Ambroisine ? — Je crois qu'il est temps. Vous n'avez pins rien à me dire? — Où allez-vous si tard? Il est près de trois heures et demie. — Je vais chez ma cousine; elle est prévenue. — Ah! elle est prévenue. »

Vaudreuse alla à son secrétaire, l'ouvrît pour rien et le ferma pour le même motif.

— Alors, adieu, madame. »

Ambroisine fit un pas vers la porte, sa femme de chambre était déjà sur le palier.

« Mais il me semble, dit Vaudreuse^ que vous ne m'avez pas fait appeler seulement pour assister à votre départ? — Et pour vous assurer, répondit Ambroisine, que je n'emportais avec moi, dans la précipitation de mon déménagement, aucun objet à vous. — Précisément, dit Vaudreuse, j'aperçois sur cette table un service à thé qui vous appartient. Julie, prenez cela. »

La femme de chambre obéit, et le service à thé en vermeil fut enfermé dans un des cartons que le fiacre attendait.

« Mais ce n'est pas tout, reprit Vaudreuse; j'ai à vous une foule d'autres choses. — Je n'aurais jamais osé vous les réclamer. — Et moi, madame, je tiens à vous les rendre. Accordez-moi quelques minutes. »

Après un peu d'hésitation, Ambroisine s'assit au bord d'un fauteuil, mais sans dénouer même son chapeau.

« Vous avez quelque droit, j'imagine, reprit Vaudreuse, sur ces porcelaines du Japon. Elles furent données autant à vous qu'à moi par notre ami commun, le capitaine Black, de Baltimore. Gardez le cabaret tout entier, Ambroisine, pour peu que vous le souhaitiez. — Non, monsieur, je ne veux pas de vos largesses. — Parbleu ! nous le partagerons, puisqu'il en est ainsi. Aussi bien, aucune de ces douze tasses n'est semblable à l'autre. A vous six, à moi six. A qui le sucrier?

d'une MAITRESSE. Ipl

— A VOUS, monsieur. — Alors à vous, madame, lé plateau de laque. Et, j'y songe, la chaîne de ma montre vous appartient. Prenez ! prenez ! — Mais la montre est à vous, monsieur. — Vous voulez donc me la rendre? Soit! »

Vaudreuse mit tant de dépit à séparer la chaîne de la montre qu'il eut Pair, en détachant le dernier anneau, de le briser avec colère.

Avec sang-froid Ambroisine prit la chaîne, et dit, en la déposant sur le marbre de la table :

« Je ne l'accepte plus ; vous la regrettez trop.

— Je fais si pet; cas de tout cela, s'écria Vaudreuse, que je suis tenté de jeter cette montre par la croisée. »

Ambroisine ne s'étant pas opposée au mouvement de Vaudreuse, celui-ci tint, par point d'honneur, à réaliser sa menace. Il ouvrit la croisée et lança la montre dans la rue.

Loin de manifester de la surprise, Ambroisine prit la chaîne et la jeta tranquillement par la fenêtre.

« Ainsi, dit-elle, si la même personne trouve les deux objets,- la montre lui dira l'heure à laquelle elle a ramassé la chaîne. — J'espère, dit Vaudreuse après quelques minutes données à concentrer sa colère, si bien domptée par Ambroisine, j'espère que nous n'aurons pas de dispute pour le partage des tableaux qui sont ici, à moins que vous n'ayez l'intention de mettre les passants dans leurs meubles. — Je ne serais pas fâchée, j'en conviens, répondit Ambroisine, de ne pas me séparer de deux ou trois paysages que je m'étais habituée à

ipa COMMBNT ON 8B DEBARRASSE

regarder comme étant à moi. — Prenez, Âmbroisine, choisissez. — Julie, dit Ârobroisine à sa femme de ctiambre, décrochez ces deux tableaux, et posez-les soigneusement sur les cartons. — Quoi! s'écria Vaudreuse, vous m'emportez cette Tue de ^Auvergne ! — Vous me laissez le choix, monsieur. — Mais c'est un souvenir de famille ; le château que cette peinture reproduit avec tant de fidélité est celui de ma sœur. — J'affectionne singulièrement cette peinture, monsieur. — J'ai couru dans ce parc, )'ai joué sous ces arbres, autour de ces bassins. — Il est d'une excellente couleur, et je serais désolée de ne plus le voir, répondit Âmbroisine. — Votre envie, s'écria Vaudreuse, n'est que de l'ironie, de l'injustice; vous le retenez pour me faire de la peine. Eh bien'! je me vengerai de la même manière. Vous avez oublié de réclamer ce pastel du xvii*' siècle, ce Greuze qui est tout votre portrait; eh bien! vous ne l'aurez pas ; non ! vous ne l'aurez pas, quoique ce soit votre portrait.

— Faut-il l'emporter, madame? demanda la femme de chambre, montrant assez par sa question qu'elle ne regardait pas le moins du monde comme un droit sérieux celui de Vaudreuse. — Laissez cela, Julie, et arrangez-moi mon manteau. Nous allons dire adieu à M. Vaudreuse. » Ambroisine se levait pour partir, quand on entendit gratter derrière la porte de la chambre à coucher.

« C'est Edith, ma levrette, s'écria Ambroisine, et je la réclame. Elle ne sera pas oubliée comme mon portrait. — Et moi je la veux aussi, repartit

d'une MAITRESSE. Ip)

vivement Vaudreuse. Elle restera ici où elle a été élevée. — Elle me suivra, car c'est moi qu'elle aime le mieux. Pauvre petite chienne ! penseriez* vous jamais à lui donner du lait le matin? — Je prendrai, madame, un domestique qui en aura soin; un groom exprès pour elle. N'ayez donc nul souci. — Après tout, répliqua Ambroisine, Edith est à moi ; c'est une tyrannie grossière de m'empêcher de l'emporter. — Ne vous mettez pas si fort en colère, madame, je vais lui ouvrir la porte ; quand elle sera libre, nous verrons avec qui de nous deux elle voudra rester. Son choix décidera entre nous. — Essayez, monsieur, faites ! »

La femme de chambre ouvrît la porte à la petite levrette, qui se trouva aussitôt placée dans l'alternative de suivre sa maîtresse, qui la regardait à un bout de l'appartement, ou de demeurer avec Vaudreuse, qui avait aussi fixé ses yeux sur elle.

Une double, une égale affection la scella à la même place, caressant Ambroisine d'un mouvement de tête, accompagné de tendres petits aboiements, et flattant son maître d'un frétillement de sa petite queue émue. La pauvre Edith s'épuisait en contorsions, en une foule de petites fêtes, qui, en vérité, semblaient dire qu'elle comprenait le jugement qu'on attendait d'elle.

Un instant, elle parut se décider pour Vaudreuse; elle avança un peu vers lui.

« Ah! vous agissez de ruse! s'écria alors Ambroisine ; pourquoi remuez-vous les doigts ? — Je ne remue pas les doigts. C'est vous qui

séduisez Edith. Voyez ! au son de votre voix, elle a couru vers vous. Pourquoi avez- vous parlé ? — Moi! j'ai parlé? mais je n'ai rien dit. »

En effet, en entendant parler sa maîtresse, Edith avait rebroussé chemin et rétrogradé de son côté.

Cependant, lorsque la levrette se retrouva au même point, une seconde fois, à égale distance d'Ambroisine et de Vaudreuse, elle, demeura suspendue entre sa double volonté, et, de fatigue enfin, elle se coucha sur ses jolies petites pattes satinées, et elle s'endormit.

« Raisonnablement, dit Vaudreuse, puisque Edith n'a pas voulu prendre un parti, nous ne pouvons pas la couper en deux. — Il ne sera pas dit, repartit Ambroisine, que vous l'aurez emporté sur moi. J'attendrai qu'Edith s'éveille pour voir si une seconde épreuve me sera plus favorable. — En ce cas, dit Vaudreuse, j'attendrai aussi. — Faut-il déshabiller madame? demanda l'espiègle femme de chambre. — Non, je passerai le reste de la nuit dans ce fauteuil; avancez-moi seulement un tabouret. — Pour moi, je dormirai fort bien sur ce canapé. — A votre aise! bonsoir, monsieur. — Bonne nuit, madame ! »

Grâce à l'incident d'Edith, Ambroisine, dépitée, consentit à différer sa rupture jusqu'au matin. Elle ferma les yeux.

Vaudreuse fit semblant de dormir, et Julie, après avoir congédié le cocher, remonta au salon et se coucha sur le tapis.

vrw;

E jour tarda an pea à paraître; en hiver, l'aurore n'a pas constamment les doigts de rose; ce ne fut que vers neuf heures que la femme de chambre s'aperçut, en s'éveillant, que Vaudreuse et Âmbroisine n'occupaient plus leur place respective, l'un sur le canapé, l'autre dans le fauteuil. Tous deux avaient probablement pensé qu'on était aussi bien au lit pour bouder ; et, dès que les lampes s'étaient éteintes au salon, ils avaient, à tâtons, regagné leur alcôve respective; en sorte qu'Edith seule était restée sur le champ de bataille où avait eu lieu la fameuse explication de la soirée.

Puissance neutre, Julie, à tous hasards, prépara le lait et le thé pour ses maîtres, et, lorsque l'aiguille marqua dix heures, elle se présenta à la porte de la chambre de madame, ainsi qu'à celle

de moosîeur, pour leur annoncer, selon Pusage, que le thé les attendait.

Plus forte que leur rancune, l'habitude les réunit Tun et l'autre autour de la théière, Âmbroisine, dans un élégant peignoir de flanelle anglaise, Vaudreuse, dans une somptueuse robe de chambre.

En gens bien élevés, ils évitèrent de revenir sur les motifs de leur rupture, fait arrêté, près de s'accomplir ; ils avaient même trop de dignité pour laisser paraître quelque regret de leur action. On eut les mêmes égards réciproques, les mêmes attentions qu'autrefois dans cette première entrevue matinale. Seulement, Vaudreuse, qui s'était accoutumé à savourer sa tasse de thé au son d'un morceau exécuté sur le piano par Ambroisine, attendit inutilement ce délicieux accessoire. Ambroisine resta à sa place ; Vaudreuse n'eut pas de musique. Aussi lui fut-il impossible de prendre sa tasse de thé. Six fois il la porta à ses lèvres, et six fois il la remit plus froide devant lui. Terrible esclavage que l'habitude! pensa-t-il; mauvais pli de prendre du thé en musique. C'est une habitude à perdre; je la perdrai. Et il ajouta mentalement :

' — On dit que Napoléon resta trois jours sans priser, faute de tabac, pendant la campagne de Russie. Fameux exemple d'habitude domptée. Je me dompterai.

Pourtant Vaudreuse ne toucha pas à la tasse de thé, et il passa en soupirant le long du piano muet.

Comme Ambroisine se levait aussi, on sonna.

Julie allait ouvrir. Vaudreuse arrêta la femme de chambre par le bras, et alors une petite comédie

d'une MAITRESSE. 197

soudaine et muette se passa entre ces trois personnages sous le retentissement métallique de la sonnette. Le visage de Vaudreuse indiquait une lutte acharnée entre ses désirs et son amour-propre; celui d'Ambroisine, un calme triomphant. Julie même avait son rôle dans cette scène d'une finesse exquise, complètement énigmatique pour un observateur étranger aux mœurs dorées de Paris. Au moment où l'on avait sonné, elle avait couru à la porte avec une précipitation peu généreuse pour son maître ou pour celui qui n'avait pas encore absolument cessé de l'être. Cependant elle n'avait pas ouvert. Le fil qui l'avait retenue dans son vol ne se voyait pas, quoiqu'il se prolongeât jusqu'à la main, désintéressée en apparence, d'Ambroislne. C'est que dans Parche où Vaudreuse avait enfermé, deux à deux, toutes les voluptés douces d'une situation enviée, il avait aussi, par mégarde, laissé entrer le créancier. Et le créancier, qui vit partout comme te vautour, avait fiotté sur les plus belles mers avec lui. Une chose excusait Vaudreuse, c'est qu'il devait beaucoup, et ses dettes n'étaient pas ignominieuses; il n'était pas l'ignoble objet des persécutions d'un tailleur bavarois ou d'un bottier westphalien, ces honteux créanciers classiques, bons tout au plus au théâtre, ce ramassis de vieilles mœurs. Ses créanciers étaient d'une espèce plus distinguée. Ce sont de ceux qui sonnent fort, entrent chez leurs débiteurs à toute heure; parlent rarement de leurs droits ou de leurs titres : c'est là l'affaire de leur avoué. Ils sont allés au collège avec leurs débiteurs; ils ont doublé leur

rhétorique easemble; ils se tutoient; et le jour où ils savent que leur ami doit être arrêté par leur fait, ils lui envoient un avertissement. Amis charmants ! Vaudreuse en avait beaucoup, et parfaitement inconnus les uns aux autres, quoIquMls se rencontrassent souvent chez lui. L'un fumait dans ses pipes d'ambre, l'autre jouait avec ses armes orientales. Celui-ci lui volait ses journaux; celui-là disait des douceurs à Ambroisine tandis qu'on la coiffait. Et, en somme, c'était toujours elle qui parvenait à en débarrasser Vaudreuse, l'homme le plus inhabile à trouver la phrase avec laquelle on les congédie pour trois ou quatre jours : phrase d'or, phrase sublime, autrement belle que : a Madame se meurt ! Madame est morte ! »

Or, Vaudreuse pressentit à ce coup de sonnette que c'était un des visiteurs dont nous venons de parler; et il n'osait pas prier Ambroisine de se charger de la réception et des frais du dialogue, tandis qu'il s'en irait par une porte de sortie. Lui demander ce service, c'était reconnaître l'indispensabilité d'une femme dont il avait accepté la séparation, il y avait tout au plus l'espace d'une nuit. Pénible situation ! plus pénible que celle de prendre du thé sans musique; car, pour se déshabituer du thé, on peut être seul, et, pour se déshabituer d'un créancier, il faut être au moins deux à le vouloir. « Ouvrez, dit Ambroisine à Julie; c'est M. Janvier. Je le recevrai dans ma chambre. 1»

Vaudreuse respira; il passa dans la sienne, s'y renferma, et, en se mettant au bain, ce qui le consola de n'avoir pas pris du thé, il ne put s'em-

d'une MAITRESSE. ipp

pêcher de dire : « Il n'y a qa'Âmbroisine pour recevoir ces gens-là. n

Cest au bain que Vaudreuse lisait ordinairement ses lettres et ses journaux, et qu'il recevait ordinairement ses meilleurs amis, autre excentricité de la vie raffinée de Paris. Tel Richelieu du quartier d'Ântin, soigneux dans sa tenue, réservé dans son langage au milieu du monde, ne voit aucune inconvenance à réunir autour de sa baignoire ses fournisseurs, et même les marchandes à la toilette, dont l'âge, il est vrai, n'est souvent pas la seule raison qu'elles aient pour subir cette licence. Je ne sais pas si les Orientaux vont plus loin. Quoi qu'il en soit, il arrive un moment, dans ces sortes d'ablutions libres, où l'on voit flotter à la surface de l'eau le Siècle cl le Corsaire , le Charivari et le Vert-'Verty des factures acquittées, des cigares de la Havane et des loges de spectacle.

Une petite porte, connue des intimes, s'ouvrit, et Anatole, le cigare aux lèvres et une petite bo!te sous le bras, entra dans la chambre de Vaudreuse. « Je suis heureux de te rencontrer, dit Anatole. — Mais qu'as-tu donc dans cette boîte? — Je viens exprès pour te l'apprendre. C'est une charge que nous allons faire aux Napolitains. »

Après avoir ouvert la bo!te, Anatole en tira un habit jaune avec des boutons d'acier et un collet en velours vert, « Qu'est-ce que celte plaisanterie, Anatole? — Ce n'est que le commencement d'une plaisanterie, mon cher Vaudreuse. Écoute : ta sais qu'à tort ou à raison, toi, Stephen, Léonard et moi, nous passons pour ne pas être étrangers

aOO COMMENT ON SB DésARRASSB

aux mouvements de la mode. Paris nous reconnaît et Londres nous imite. — Tu viens de faire un alexandrin . — C'est sans préméditation. Encore un peu de patience. Notre renommée nous aura devancés à Naples, où Léonard vient d'écrire pour qu'on nous retienne un confortable appartement rue de Tolède. — Il n'y a que celte rue à Naples; il faut que les habitants l'aient volée. — Ne m'interromps pas. Nous arrivons à Naples, et l'on s'empresse de venir savoir de nous quelle est la dernière mode qui fait loi à Paris. — Je commence à comprendre. — Alors tu devines que nos quatre habits jaunes, le tien porté au théâtre, les deux autres dans les salons, le mien sur une promenade publique, consacrent la conquête. Dix jours après, la meilleure société de Naples ne porte que des habits serins . — Oui, jusqu'au moment où le Journal des Modes donne un démenti qui nous vaudra des coups d'épée. — On a prévu la parade. — On aura un numéro du Journal des Modes, tiré à mille exemplaires, qui seront distribués en Italie, quelques-uns à Naples, où l'on dira que personne à Paris n'ose plus se montrer autrement costumé que nous. La gravure y sera jointe. J'espère que la comédie sera complète. — Complète, répéta Vaudreuse en sortant du bain. — Tu ne sais peut-être pas, dit Anatole en essayant l'habit jaune à Vaudreuse, qu'on a 80U8-parié avec nous que tu nous ferais long feu, que tu ne nous suivrais pas en Italie ? — Plaisante obstination! s'écria Vaudreuse. — Si cxiraordinaîrement plaisante en effet, mon cher Vaudreuse,

O'UNB MAITRESSE. 901

qae tous trois nous avons parié contre trois autres camarades des sommes assez rondes. Sûrs de perdre avec toi, nous avons parié 2,000 francs chacun que nous comptions au moins autant sur toi que sur nous. Nous jouons à coup sûr. — Réellement vous ne courez pas de grands risques. Une explication fort sérieuse a eu lieu entre Âmbroisine et moi, hier, dans la nuit, après vous avoir laissés au cercle... — Ce petit billet... — Précisément. — Eh bien? — Eh bien! c'est fini. Il était trop tard pour qu'elle s'en allât dans la nuit; mais à trois heures elle ne sera plus ici. Ses malles sont faites. — Vraiment ! voilà pourquoi je te trouve un peu triste : cela se conçoit. C'est un mauvais pas; mais il est franchi. Tu es libre. — Oui, libre! comme tu dis. »

Vaudreuse étouffa un soupir en s'enveloppant dans son peignoir et en s'accroupissant au fond d'un fauteuil.

Il se fit un moment de silence entre les deux amis ; ils purent entendre alors les bruits de la pièce voisine. C'étaient des pas multipliés, des fauteuils qui roulaient sur le tapis, des cordes qu'on nouait.

A un frémissement harmonieux, Vaudreuse passa soucieusement sa main sur son front et la laissa couler le long de ses fines moustaches.

Il ne put s'empêcher de dire :

« C'est le piano qu'on emporte. Tu vois que c'est fini. Un excellent instrument^ ajouta-t-il. — N'est-ce que l'instrument que tu regrettes, mon ami? Écoute- moi, Vaudreuse, la chaîne n'est

2tf

a02 COMMENT ON SB oéSARRASSE, ETC.

pas encore brisée. — Quelle idée as-tu là? — Veux-tu m'en croire? — Parle, Anatole. — Souflfre que je ne te quitte pas de toute la journée. — Aurais-tu peur, Anatole, de perdre ton pari? — Ou si tu aimes mieux, Vaudreuse, de le gagner avec ceux qui ont parié contre moi, qui ai soutenu ton inébranlable fermeté. — Je n'accepte pas ta proposition. J'ai promis de vaincre seul, sans le secours de personne. D'ailleurs tu te méprends sur la situation de mon esprit. Je suis homme d'habitude et non de passion romanesque. A sa dernière minute, ce départ me préoccupe, mais il ne me désespère pas. Elle part, et je vais sortir. Nous nous entreverrons à peine. Je suis si peu ébranlé, que je ne veux pas profiter des sept jours que les termes de notre pari m'accordent. Dès ce soir je me mets à votre disposition; et, dès demain, si vous êtes en mesure, je monte en chaise de poste pour l'Italie. Voilà ce que je vous confirmerai ce soir à table ; car je vous invite tous les trois à souper. Charge-toi, Anatole, de communiquer l'invitation à Stephen et à Léonard. — Compte sur nous pour ce soir, Vaudreuse. Adieu! à ce soir. — Adieu, Anatole. A propos, achète-moi un water-proof pQur le voyage, si tu traverses le passage de l'Opéra. — Tu l'auras ce soir, Vaudreuse. Adieu. »

UEL délicieux musée qu'un cabinet de toilette! quelle satisfaction n'éprouve-l-on pas à contempler en détail ces utiles frivolités de la vie civilisée!

C'est à émerveiller le regard que ces lames d'acier forgées par l'Angleterre, cette reine du monde et bien plus encore de la propreté ; que ces limes inventées pour donner aux ongles une coupe ovale, suavement voûtée comme la nacre; que ces brosses rudes qui vont chercher un atome dans les linéaments de la peau ; que ces fers calculés avec une adresse infinie pour isoler les dents, comme autant de perles, et les enchâsser autour du diadème de la bouche. Pourquoi la mémoire n'est-elle pas reconnaissante envers ces Lavoisiers modestes, créateurs de neiges odorantes, qui attendrissent les chairs, éclaircissent le teint, et font de l'homme, ce cadavre vivant, un jardin embaumé.

une peinture flamande, une créature souple, heureuse à voir, belle sous le soleil ? Après la prière et l'amour, rien n'est digne de l'homme comme les soins qu'il se donne. Si le corps est le vase de l'âme, il faut que ce vase soit d'albâtre et que des nuages de parfum l'embaument.

Vaudreuse était un fidèle de cette religion lim> pide et salutaire, qui ne reconnaît pas pour siens les hommes dont la propreté se borne à se laver les mains et à s'imbiber d'eau de Cologne.

Il commença par mettre des bottes neuves vernies; il essaya du moins, car son pied ne fut pas à demi chaussé qu'il sentit l'absence de celle sur qui il avait l'habitude de s'appuyer en se livrant à cet exercice. Faute de ce soutien, Vaudreuse chancela, devint rouge, pesta, heurta le mur du bout de la botte, et ne parvint enfin qu'avec douleur et rage à se botter. Ce contre-temps l'aigrit au delà de toute expression. Un autre l'attendait. Vint le tour de la chemise : labyrinthe de plis où ne s'installe pas qui veut; car, si les gens grossiers se passent la chemise, il n'y a que les gens distingués qui savent la mettre. La première fut froissée, — jetée au sak ; la seconde déchirée aux entournures, jetée au sale; enfin la troisième sembla un peu mieux s'ajuster; mais quelles irritations nerveuses pour la boutonner sans tourmenter le jabot.

a Oh! Âmbroisine! Âmbroisine! s'écria- 1- il en frappant du pied. Il n'y a qu'elle pour toucher à la mousseline sans la faner. »

Dt découragement, Vaudreuse se mit à regarder

d'une MAITRESSE. 20$

à travers les carreaux ce qui se passait dans la rue. Triste aspect! des brancards sur lesquels étaient les meubles d'Âmbroisine stationnaient dans la neige qui couvrait le pavé. Il neigeait même beaucoup dans ce moment, et des ondées blanches couraient sur les riches albums, sur Tébène des tables et la dorure des tableaux. De beaux chenets ciselés étaient en équilibre sur la borne du coin ; on avait déposé sur le matelas du marchand de marrons une admirable pendule. Les larmes en vinrent aux yeux de Vaudreuse, obligé de chercher une autre distraction à son profond mécontentement.

« Coiffons-nous, se dit-il ; il est déjà bien tard. » Il se mit devant sa glace, prit un peigne et distribua SCS cheveux, comme il en avait l'habitude, en deux sections. Un obstacle Tattendaiî au plus beau de son œuvre : la raie, cette difficile raie, pierre philosophale de la coiffure pour ceux qui n'ont pas longtemps exercé leur adresse. Impossible à Vaudreuse de tracer cette raie; d'autant plus impossible, qu'il avait toujours eu recours à l'élégante patience d'Ambroisine pour la dessiner sur sa tête. Plus il s'Impatientait, plus il brouillait ses cheveux, extraordinairement loin de former la raie. La colère TétoufTa : il brisa le peigne et il ébouriffa, de ses deux mains irritées, sa revêche chevelure. « Eh bien! s'écria-t-il, je changerai la manière de me coiffer, u A la suite de cette héroïque résolution, il abattit ses cheveux en masse et les lissa.

« A présent, dit-il avec une aigre ironie, j'ai

l'air d'un chasseur de bonne maison. Je peux me présenter dans le monde. Voyons si je serai plus heureux à nouer ma cravate. »

On a écrit un beau livre sur Part de mettre sa cravate; l'auteur y donne d'admirables préceptes. Mais pourquoi, au lieu de préceptes, ne donne-t-<il pas un domestique, un ami, quelqu'un qui saclie entourer le cou de ce tissu, frise élégante du monument de la toilette?

Vaudreuse portait supérieurement ses cravates, mais jamais il n'avait su les nouer. On devine celle qui prenait cette peine pour lui.

Cependant il tenta de résoudre la difficulté. Le résultat fut, après des essais plus malheureux les uns que les autres, qu'il faillit s'étrangler, taot, dans son désespoir, il serra la dernière cravate autour de son cou.

Malgré lui, sans que sa volonté y fût pour quelque chose, il se prit à appeler : a Ambroisine! Ambroisinet Ambroisine ! — Me voilà ! me voilà ! répondit une voix charmante. Qu'y a-t-il ? — Une dernière complaisance, mon amie : nouez-moi ma cravate! — Volontiers. Mettez-vous là. »

Et, debout devant Vaudreuse, Ambroisine se disposa à lui arranger la cravate; tâche délicate pendant laquelle ses beaux cheveux châtains effleuraient les lèvres du jeune homme.

« Elle est vraiment adroite comme une fée, pensait-il. Je ne sens pas ses doigts. Jamais personne ne la remplacera. C'est un oiseau. »

Singulier désir, Vaudreuse eût souhaité qu'Ambroisine se fut trompée, qu'elle n'eût pas tout de

d'une MAITRESSE, 207

suite réussi, pour avoir le plaisir de Pavoir plus longtemps ainsi sous les yeux.

Et, en effet, Ambroisine s'était trompée; le nœud ne vint pas à la première fois. Elle recommença avec plus d'attention; et, pour être plus siire d'elle-même, elle retira ses gants. La peine ne fut pas perdue; le nœud fut ce qu'il était toujours, un modèle de perfection. Vaudreuse retint dans ses mains les deux mains d'Âmbroisine et les couvrit de caresses. La reconnaissance fut plus forte que tout; elle alla si loin, que Vaudreuse ne sortit pas de la journée et qu'Ambroisine était encore chez lui quand arrivèrent, pour souper, Léonard, Stephen et Anatole. Le couvert était mis, les bougies illuminaient les cristaux de la table; les domestiques, la serviette sur le bras, allaient de la salle à manger à la cuisine. Quand les trois amis de Vaudreuse se présentèrent, on n'aurait pu dire quel était celui des trois qui avait le plus de félicitations sur les lèvres en serrant la main à leur hôte, encore plus joyeux qu'eux tous.

« Nous avouons notre défaite, s'écria Stephen le premier. A toi la victoire ! — Et les mille louis, ajouta Anatole. — Et la place du coin dans la chaise de poste, surajouta Léonard. — Merci à tous les trois, répondit Vaudreuse, en saluant Stephen, Anatole et Léonard. — C'est bien de ta pao, dit ce dernier, d'avoir hâté le terme de la gageure ; nous nous mettrons plus tôt en route : après-demain nous roulerons. — Ah! c'est aprèsdemain? dit Vaudreuse. — Trouverais-tu encore

ao8 COMMENT ON SB oéSARRASSB

que c'est trop tard? Quel héros! Au surplus, con^ tinua Anatole, voici ton walcr-proof. Le déluge ne le pénétrerait pas. — ^ Je te suis fort reconnaissant, ami. — Oui, ton ami, car tu es un fier homme de résolution. Messieurs, je puis le proclamer maintenant : Vaudreuse n'a pas voulu consentir ce matin à ce que je demeurasse auprès de lui, afin de l'entretenir dans ses excellentes dispositions de rupture, un peu ébranlées par l'inattendu de l'événement. Il s'est bien conduit. — Tu me flattes, Anatole. — C'est la vérité; la vérité, comme il est vrai que nous avons ga^né notre pari contre ceux qui avaient douté de ton énergie, Vaudreuse. Ainsi tu ne nous fais perdre que dixhuit mille francs; six mille francs chacun... Ne parlons plus de cela. — Non, ne nous occupons plus que du voyage, dit Stephen. Prendrons-nous la mer à Marseille ou traverserons-nous la Suisse? — La mer à Marseille ! dit Anatole. — Non, la Suisse! — Non, la mer! — Pourquoi donc la Suisse, Léonard ? — Parce que la dame qui est la cause de notre voyage veut voir la Suisse. — C'est différent, répliquèrent Stephen et Anatole : va pour la Suisse! — A propos de dame, dit Léonard en pesant sur ses paroles, il me semble qu'il y a ici un couvert de plus. — Tiens! c'est vrai, dit Anatole. Est-ce que tu attendrais..? — Je ne ^attends pas ; elle est ici, répondit Vaudreuse. — Si tard ! répliqua Stephen ; c'est donc la passion de l'étrier? — Si tôt ! dit Anatole. — Ni si tôt, ni si tard, messieurs; c'est toujours la même * a£fection. »

d'une MAITRESSE. 20Ç

Et, aa milieu de Tobscure surprise de ses amis, Vaudreuse alla dans la chambre à coucher et en revint tenant par la main Ambroisine, toute parée pour le souper.

M Messieurs, dit-il à ses amis, j'ai bien gagné mon pari!

« Le moyen de se débarrasser d'une maîtresse, c'est d'en faire sa femme. »

PBNGBR a existé. Son histoire n'est pas un apologue qui cache une moralité adressée aux artistes. Si la moralité s'y trouve, ce n'est pas notre faute.

Spencer était fils unique. II naquit à peu près vers 1785. A l'époque de la Terreur, un aflfreux événement faillit l'enlever de ce monde ; son pèrc^ condamné par un tribunal révolutionnaire, fut guillotiné sur la place de la Révolution, et sa mère, témoin de ce spectacle, le laissa tomber de SCS bras sous les pieds de la foule. Toutefois, Spencer eut le bonheur ou le malheur de vivre. Pauvre enfant, il s'éveilla plus d'une fois au bruit du canon des sections ; plus d'une fois la République ne donna pas assez de pain à sa mère.

Dieu marque les artistes au front; dans un jour de naissance il découvre un berceau, fait luire un

212 I.éOPOX.D SPENCER

éclair, et il attend ; quelquefois il veut se trom • per : c'est un fou qui vient à la lumière au lieu d'un artiste. — Dieu sait pourquoi.

A peine âgé de six ans, Spencer était intelligent et sensible plus qu'on ne Test ordinairement à son âge. Quand sa mère l'envoyait à la porte des boulangers chercher, avec la carte de civisme, le morceau de pain noir que la République décrétait, il montait sur une borne, et, de là, il observait de belles figures, pâles de faim et de patriotisme; il voyait ces hommes qui montraient tant de constance dans le malheur, que quelquesuns, ceci est historique, mouraient debout, leur bon à la main. Grand bonheur pour la foule :

c'était un tour de gagné!

Si Spencer apercevait une jeune fille de son âge, dont les petits pieds étaient écrasés, meurtris par la multitude affamée, il allait vers elle, lui demandait son bon, et lui laissait le sien en nantissement. Il élaguait ensuite les jambes de la foule, serpentant à travers ces broussailles animées; et, arrivé au comptoir du boulanger, il jetait son bon et emportait la ration comme un vol : avec des larmes dans les yeux, dans les paroles, il courait remettre le pain à la jeune fille. Il remon-. tait sur sa borne.

Léopold fut en âge d'étudier. Quel temps pour s'instruire ! Les pères conscrits, voulant ramener les beaux temps de Saturne et de Rhée, selon leur affection mythologique, avaient réduit la jeunesse à se passer de latki, de collège, et par conséquent de professeur. Un vieux prêtre, caché dans sa

maîson, venait la nuit, et, à la lueur d'une faible lampe, il initiait Léopold à toutes les richesses de Virgile et d'Horace. Ce contraste frappa l'élève, car c'en était un bien grand d'entendre et de voir, sous les rideaux étouffés de l'alcôve, près d'un vieux lit, un vieux prêtre sans passions, presque privé de la vue, poursuivi, chanter Virgile, Mantoue, Brindcs, Tibur, Tusculanum.

Horace, les soupers de Mécène, les farces de Crispiuus, les roses cueillies le soir, et toute la mauvaise société du Tibre entrant et se jouant dans la flexible poésie. Le prêtre et l'enfant riaient, pleuraient, étaient poètes chacun à sa manière; l'un, avec les souvenirs de collège, l'autre, avec ses espérances. Seulement, quelquefois, au milieu de la belle poésie i Odi pro/anum vulgus et arceo, ou Venus, regina Gnidi, l'élève arrondissait précipitamment sa main sur la flamme de la chandelle, et l'on entendait dans la rue : « Visite domiciliaire ! mort aux prêtres ! mort à ceux qui en recèlent ! »

Enfin la République fit place à l'Empire. Je suis désespéré de le dire, Léopold était laid : sa bouche était grande, son nez ouvert et large, ses joues sans éclat, son corps petit, sa poitrine étroite ; mais il avait un front de prophète.

Spencer ramenait toutes ses idées à une marchande de bas de la rue de la Verrerie, qu'il avait vue en passant. Pauvre fille qui ouvrait sa boutique à cinq heures du matin et ne la fermait qu'à minuit; toujours sur pied; Tété sans rideaux, l'hiver sans feu. Elle avait une figure de cloître,

ai^ LÉOPOLD SPENCER.

blanche et dédaigneuse, mais de ce dédain «qat s'attache aux lèvres, non après la funeste connaissance de ce monde, mais en y arrivant.

Spencer était fou de la marchande de bas. Mais comment lui parler? mais comment la voir? Un petit bonsoir seulement lorsqu'elle fermait ses volets, un petit bonjour le matin lorsqu'elle les ouvrait !

Afin de l'admirer à toutes ses heures, il avisa de se placer comme ouvrier chez un marbrier dont l'atelier était exactement situé vis-à-vis de la céleste marchande de bas.

Le voilà sculpteur, c'est-à-dire lavant les outils, sciant des marbres de cheminée, nettoyant la boutique, polissant des mortiers pour les pharmaciens; mais quMl fut bien récompensé pendant les trois ans de son apprentissage! il aima la mar« chaude de bas, et il en fut aimé, pauvre fille qui mourut de la poitrine, la même année qu'il fut appelé par Napoléon au service de l'armée ; c'était à l'époque de la guerre d'Espagne.

La nuit que mourut la marchande de bas fut un coup de hache donné à l'existence de Léopold. Alors il se sentit seul, car il n'avait plus de mère ; il n'avait pas d'état, pas d'ami, pas de parents; il n'avait qu'un vieux sculpteur italien pour maître, un ignorant qui aurait retouché sans scrupule la tête du Laocoon, et préféré un pilon de marbre au torse antique.

Ayant appris que sa mattresse avait été jetée dans la fosse commune au cimetière du Mont- Parnasse, il s'y transporta la nuit avec de la

glaise, franchit le mur, descendit dans un grand trou, et remua une vingtaine de cadavres. Entre un maçon tué en tombant d'un échafaudage, et un noyé à qui les poissons avaient mangé les yeux, il trouva sa petite amie, la marchande de bas; il l'assit sur ses genoux, la baisa au front, écarta ses cheveux noirs, et la couvrit de glaise. L'opération fut longue, car il pleurait, car la morte s'en allait de ses bras. Et puis les morts qui lé regardaient faire!

Enfin, quand son œuvre fut achevée, il sortit du cimetière, il alla chez lui et se mit au travail.

Avec un outil emprunté, il frappa, brisa si désespérément un bloc de marbre, qu'il tira à force de sueur, de cette pierre, une tête de femme! Elle dut être parfaite, car il n'y retoucha plus.

Au matin, il alla chez un ambassadeur mettre du plâtre à une cheminée qui fumait. En entrant, on lui avait fait ôter ses souliers ; en sortant, on fouilla dans ses poches!

Le corps d'armée dont il faisait partie allait en Espagne. Quelle existence, pour un artiste, que cette symétrie de marches, de mouvements, d'obéissance! Au lieu de pouvoir, voyageur pensif et distrait, s'asseoir sous le grand arbre pour mesurer le vaste horizon et se faire le centre d'immenses solitudes d'air, de montagnes, d'eau ; au lieu de pouvoir, arrivant par une nuit de lune dans une ville endormie, s'arrêter au milieu de la grande place, et ressentir l'indicible admiration d'une cathédrale qui se voile et se découvre sous un rideau de brume, avoir un fusil de fer sur les

2l6 LÉOPOID SPENCER.

épaules, nn chapeau de cuivre sur la tête, des souliers de plomb aux pieds; obéir à un rustre, manger avec un goujat, coucher avec un imbécile, et répondre à un numéro ou au sobriquet expressif de Sournois ou de La Tulipe !

A cinq lieues par jour, à cinq sous par jour, il parcourut toute la France; il vit, pour toutes choses remarquables, quinze cents mairies, quinze cents capitaines de garnison.

Pauvre Léopold! qui sait, hormis Dieu et celle qui repose dans la fosse commune, que tu as une âme céleste, une imagination ailée, et mille fois plus de valeur intelligente que l'Attila subalterne qui te conduit ? Pauvre Léopold !

A Léopold les reproches de paresseux, de négligent, de mauvais compagnon ; à lui les pénibles corvées ; à lui à aller chercher le bois qui déchire les épaules, le suif qui infecte, la soupe brûlante qui. tombe sur les pieds, la place du bout au lit de camp, la faction longue, lointaine et périlleuse.

Ce fut par une faction dans une gorge des Pyrénées, où bivaquait son régiment, qu'on Toublia un jour entier. Il avait faim, il avait froid ; les balles venaient s'enfoncer à ses pieds dans la neige, car il tombait de la neige, une bénédiction.

La diète qui irrite, l'exaltation des souvenirs et je ne sais quel orgueil de soi-même que donnent un ciel qu'on touche et une terre qu'on ne voit plus, le rappelèrent à toute son énergie intérieure. Léopold jette son fusil à terre, dé-

LéOPOLD SPENCER. 917

gatae son sabre, et le voilà taillant de sa lame glacée, de ses mains bleues et engourdies, des monceaux de neige, nivelant de larges places, abattant des cônes, ouvrant des tranchées. Il modèle, il ébauche, il équarrit ensuite des palais, des temples, des dômes, des murailles, des bastions. Là, sont censées marcher les innombrables armées d'Alexandre; là, celles de Darius^ici, les Grecs ; ici, les Perses ; là, les chevaux, les léopards, les tigres ; là, les éléphants, leurs tours, les arbalétriers qui se penchent ; là, les chars, leurs roues sans rayons; les soldats avec des massues, des javelots, des dards, droits, obliques, en faisceaux ; et, plus loin, le choc de la mêlée, le clair-semé de la fuite; les tours brisées, les éléphants traînant leurs jambes, et Darius jetant ses bras au ciel.

Au milieu de cette population qu'il avait créée,^ Léopold se promenait parlant aux uns, aux autres, régnant par la puissance de son œuvre.

Quand la nuit fut venue, il se rappela qu'il y avait quatorze heures qu'il était en faction; il se dirigea vers le campement, et son premier cri fut pour appeler tous ses compagnons et les rendre témoins de son ouvrage.

Les uns le crurent fou, les autres égaré par la faim. Le lendemain, pourtant, on le suivit sur les lieux.

Qu'était-il arrivé ? Le soleil avait tout détruit. Palais, éléphants, rois et soldats étaient en eau : tout était fondu !

C'était pourtant un bel ouvrage I

2l8 LéOPOLD SPENCER.

Les chefs lui infligèrent une punition; à la veillée on le chansonna.

Pendant son temps de garnison à Madrid^ au lieu de s'endormir dans les séductions du repos, il visita les musées, et pénétra dans les couvents et les mystérieuses obscurités des églises. Il agenouilla son admiration devant les tableaux et les statues que la piété y a cachés.

Le sentiment religieux et la foi des arts s'unissaient en lui dans l'effusion de ses extases; et quelquefois son double culte était si intime, qu'il adorait, magnifique sacrilège, l'artiste à l'égal de sa pieuse création.

Spencer était arrivé par son âge, par ses malheurs\ par la contrainte d'une profession antipathique à ses goûts, à ce nœud de l'existence qu'il faut enfin briser pour en laisser sortir la sève. Il touchait à cette époque de crise où la débauche des râves^ la fatigue des désirs, la faim de solitude, les voluptés d'isolement, jusqu'alors trop ardentes pour produire autre chose que du feu, des cris et des douleurs, se ramassent en puissance, attaquent une idée, et résument en elle tout ce qui fait l'homme et l'artiste.

Son corps d'armée fut rappelé en France. Â travers les combats partiels que leur livraient chaque jour, chaque heure, les guérillas, il fut blessé à la poitrine. Transporté en France, à Paris, il guérit de sa blessure.

Sous le beau ciel qu'il revoyait, sous le charme d'une liberté d'intelligence qu'il sentait d'autant plus qu'elle avait été si horriblement comprimée.

LéopoLD spBïiCBR. aiy

son âme s'abandonna à l'entraînement des passions. Quelques circonstances fortuites le pous« sërent dans une maison de jeu.

D'abord il joua par délassement, ensuite par habitude, enfin par frénésie. Alors, adieu le bonheur naïf de vivre dans la pensée, de goiiter le plaisir sans remords d'un beau soleil qui blanchit la mansarde le matin, qui allume vos quatre carreaux le soir ; adieu la volupté d'ouvrir sa croisée aux étoiles, d'entendre rouler à deux cents pieds au-dessous de son niveau le fiacre de minuit, ou d'entendre les chiens qn conversent avec les ruisseaux !

Léopold veut de l'or pour avoir des meubles, des rideaax à tentures, des fauteuils à roulettes, des pantoufles vertes, des dîners somptueux, des femmes aimables; et, quand les cartes et les dés auront amené ces belles choses, il revendra plus tard les meubles, les tentures et la femme pour avoir encore de l'or; et, lorsqu'il n'aura plus ni or ni meubles, il appellera un marchand d'habits qui lui cédera, en échange d'un manteau, une veste à la hussarde, d2s bottes à revers et un chapeau de noyé. Cela lui suffit.

C'est lui qui vous attend sur la place de la Bourse ou du Palais. Prêtez-lui vingt francs; à défaut, cent sous; à défaut, vingt sous; à défaut, payez-lui un petit verre ou un cigare.

Cependant, que d'étonnantes merveilles voyagent avec des ailes, des couleurs, des diamants, des palmes, des épées, des voiles, dans la mythologie de son cerveau !

220 léOPOLD 8PBNCBR.

Son hôtesse ne veut plus de lui ; Léopold sortira demain de son cabinet, situé rue de la Calandre, pour aller Dieu sait où. Il fait son paquet : tout tient dans un bas, et son bas dans son chapeau.

Il s'assied à côté des maraîchers de la place des Innocents, dort avec les maraîchers, mange la soupe à trois heures du matin avec les maraîchers. O Jean Goujon ! tu as vu Marmontel descendre à minuit pour remplir à la sourdine sa cruche à ta naïade bienfaisante ; mais qui t'eût dit qu'un artiste, qu'une âme belle comme la tienne, qu'un génie qui eût jeté ta coupole dans les airs, et la Seine sur cette coupole, dormirait le long des marches de ton monument I

Spencer admirait ce panorama vaporeux de la halle : gens endormis, éveillés, arrivant, s'arrêtant autour de lui, sous ces pavillons où luisent des lanternes; il observait ces femmes gaies, pâles, bâillant, comptant des choux, écossant des pois et buvant de l'eau-de-vie. C'était pour lui la poésie d'Ossian, de Teniers, de Rembrandt, fondues ensemble.

En s'éveillant, il vola un jour une botte de radis et six pommes à un maraîcher. Licence poétique.

A quelque temps de là eut lieu la distribution des prix de peinture. Léopold sortait du Louvre ; mais, comme il n'avait littéralement pas le sou pour traverser la Seine, il fut obligé de renoncer au pont des Arts ; il remonta le quai et traversa le pont Neuf. Sans la rapidité du courant, il aurait passé la Seine à la nage.

&20P0LD «PBNCBR. 221

II y avait foule à la porte de l'Institut; les grands seigneurs, les grands peintres, les femmes à plumes, les hommes de lettres, entraient^ descendaient de leurs équipages, prenaient place sur les banquettes : le jury s'asseyait.

c< Vous n'entrerez pas pour trois raisons, lui dit le concierge : d'abord, vous n'êtes pas artiste ; secondement, vous n'avez pas de carte ; troisièmementy vous n'avez pas de souliers. » De ces trois motifs d'exclusion, le premier le blessa le plus.

Léopold attendit au soleil, assis sur la croupe d'un des quatre lions de bronze de l'Institut, le résultat de la séance. On y lut un discours, on en lut deux, on en lut trois ; il faillit tomber dans le bassin. Ensuite, des applaudissements bruyants retentirent : on couronnait l'artiste qui devait être envoyé à Rome, et ce n'était pas lui, Léopold Spencer ! Alors, sa tête se perdit ; il déchira sa chemise, maudit le sort, maudit l'oisiveté, maudit le 113, et partit pour Rome.

Comment y alla-t-il ? Demandez à Gil Blas et à Guzman d'Alfarache.

A Rome, il alla se loger dans les écuries de Tambassadeur de France. Les chevaux et les palefreniers ne le voyaient pas trop mal. Il amusait beaucoup ces derniers en dessinant au charbon des caricatures sur le mur.

Il essaya de se lier avec quelques artistes de l'école française; mais ces messieurs avaient la plupart deux chemises, une paire de bpttes, et mangeaient d'excellente vache à l'auberge Del Divino Urbino : leur fierté fut inabordable.

aaa léopold spencer.

A quelque temps de là, il lia connaissance avec une belle Toscane, chez laquelle il était allé vernir deux tableaux. La Félicina, c'était son nom, aimait les artistes. Elle s'attacha Léopold, sous la condition qu'il ne se mêlerait jamais à la conversation, lorsque serait réunie chez elle l'élite de la peinture. Il promit, et fut installé.

Comme il dut souffrir ! Parmi les illustres commensaux, les uns passaient leur temps à médire de leurs confrères, au lieu de les éclipser par de bons ouvrages. Les autres étaient en continuelles génuflexions devant l'antique et ne juraient que par l'Apollon. Païens!

Ceux-ci étaient pour David, ceux-là pour Raphaël ; et, comme ils prenaient du tabac dans l'or, on n'osait pas les contredire.

Ceux-là avaient passé quarante ans de leur vie à faire des profils droits, de grands pieds et des draperies perpendiculaires.

Les plus jeunes osaient croire que les sujets modernes n'étaient pas tous à dédaigner. Néanmoins, ils tenaient encore au nu ; sans le nu, ils ne concevaient pas d^ beau possible. Ils auraient représenté nu Pierre le Grand dans le chantier de Saardam ou traversant le Volga, en Russie!

Les plus hardis allaient jusqu'à la cuirasse, mais ils s'arrêtaient là. Le nu ou l'acier, mais ni le drap ni le coton \

Après ces grands astres venaient les satellites : ceux qui copiaient, parlaient, se damnaient d'après le maître, étaient à genoux devant lui, se faisaient bas-reliefs à ses pieds. Ceux-là étaient déjà mé-

diocres dans le genre historique ; ils faisaient des tableaux historiques, des paysages historiques, de ces respectables paysages en perruque et en toge, dont les arbres ressemblent à des présidents à mortier.

Pauvre Spencer ! non seulement obligé de porter les bougies, de verser à boire à ces gens-là, mais de se taire !

Un jour il n'y tint plus.

Ainsi que de coutume, les sculpteurs et les peintres célèbres s'étaient réunis chez la Félicina. Il y fut question d'un monument que le pape allait mettre au concours : le tombeau de Dante. Merveilleux sujet de discussion.

Les plus savants parlèrent les premiers. Il fallait que le poète florentin fût représenté debout, couronné d'étoiles, un livre à la main, entre l'Italie qui lui présenterait une épée, et la Poésie qui lui offrirait une palme de marbre.

L'idée fut trouvée miraculeuse.

Un second, grand homme pensionné par Tempereur d'Autriche et décoré par l'empereur de Russie, soutint que le Dante devait être assis. Les poètes n'ayant pas l'habitude de travailler debout; on assiérait Dante dans un fauteuil d'académie.

La pensée ravit tout le monde.

Arriva une troisième célébrité, qui trouva inconvenant de lui mettre un livre à la main, par la raison que ce livre serait le sien ou celui d'un autre. Dans le second cas, l'incident serait flétrissant pour le Dante; dans le premier, on supposerait le poète sans modestie.

22^ LéOPOZ'D SPBNCBR.

La réflexion fut trouvée sublime.

On ne mettrait pas un livre à la main du Dante. Qu'y mettrait-on?

Les plus hardis répondaient : Une lyre, une harpe, une trompette, une flûte, celle de la renommée.

Mais, par cela même que chacun citait un instrument, chacun voulait faire prévaloir le sien. Spencer, qui, pendant cette conversation, avait la sueur au front, s'écria :

« N'y a-t-il pas dans la vie du poète quelquesuns de ces traits qui sont tout l'homme? Dante fut écrivain, soldat et théologien. Quand un argument ne pouvait être soutenu à la pointe de Tépée, il aiguisait un vers, le rougissait dans sa tête, fournaise ardente, le trempait et tuait.

« Écoutez!

« Dante, fatigué de la monotonie de ses inspirations, distrait par le bruit que faisaient à ses côtés un amour de quinze ans et les troubles de la guerre civile des Guelfes et des Gibelins, voulut exciter en lui une exaltation en dehors de tout ce qu'il avait l'habitude d'éprouver. Ni les caresses de sa Béatrix, ni l'éclat du soleil florentin, ne lui parurent assez puissants pour remuer fortement son imagination ; il voulut connaître l'amour comme on l'éprouve au ciel, et la douleur telle qu'elle est aux enfers : sur la terre, il était trop loin de cet idéal. Un historien bolonais rapporte qu'il prit un narcotique si violent, que, pendant quarante-huit heures, il dormit d'un sommeil léthargique. Lorsqu'il s'éveilla, il s'écria : Je viens de l'enfer, je rai vu !

LÉOPOLO SPBNCBR. 22$

<f Pourquoi ne pas choisir ce moment pour représenter le poète de la Divine Comédie ? Quel parti à tirer de cette tôte endormie où passent et passent encore tous les cercles du séjour des maudits! Et Capanée blasphémant le ciel que lui cachent des langues de flamme ; et le comte Ugolin, et Mainfroi l'excommunié, et Farinata, debout sur son tombeau, riant à scandaliser les damnés ! Quelle poésie d'effroi et de désespoir le ciseau de l'artiste pourrait répandre dans les lèvres convulsives, dans les yeux à demi ouverts, dans la poitrine haletante du poète! Faut-il former un groupe? Au pied du Dante mettez Béatrix attendant son réveil, le provoquant par ses larmes, par ses cris, par son désespoir. Deux instants sont à la disposition de l'artiste : celui où le Dante rêve de l'enfer, et celui où, en rouvrant les yeux, il rencontre Béatrix. Quel admirable contraste que ces deux figures ! l'une encore toute chaude de sa vision; l'autre attentive et belle. Humanité, poésie, idéal, tout est là. Eh ! vite un ciseau ! que je fasse jaillir du sang du marbre! »

La Félicina se leva furieuse, fit un signe expressif à Spencer, et les domestiques le mirent à la rue.

Il était chassé.

Il n'avait pas fait vingt pas, qu'un homme grand, pâle, à figure vénitienne, accourut, le pressa en pleurant dans ses bras et lui dit : « Je vous ai entendu, je vous ai compris; vous avez pleuré, vous êtes artiste! Grand sculpteur, vos gestes taillaient du marbre ; j'en taillais avec vous

tandis que vous parliez. Nous sommes Tun et l'autre couverts de poussière. Mais vous êtes pauvre, et je suis riche. Avant de partir, car je pars demain pour la cour de Toscane^ acceptez ces cinquante louis. Adieu, frère! je ne vous oublierai pas. »

Spencer avait peine à se remettre de toutes ses sensations. On l'avait chassé; mais qu'était ce léger malheur à côté de l'ineffable joie d'avoir été compris? L'homme qui est compris, mon Dieu!

c'est l'homme que la faim dévore, que la foule écrase, éclabousse, et qu'une femme vient consoler, qui lui dit : « Je t'aime! On te trouve laid, repoussant, plein de défauts, et moi je t'aime ! Pour avoir ta part d'existence, tu as été obligé de voler; tu as entendu la loi te déclarer infâme et senti un bourreau te passer un carcan de trois heures autour du cou ! et moi je t'aime ! je t'aime! tu es sauvé ! » Voilà l'artiste qui est compris.

Il faisait ces réflexions lorsqu'il entendit le bruit d'un corps qui plongeait dans le Tibre; il se jeta dans le fleuve et en retira une femme, une jeune fille. « Pourquoi vous noyer? — Je n'ai pas de dot pour me marier. — Et il vous en faut une ? — C'est le seul moyen de racheter mon futur du service militaire. — Que ne le disiez- vous plus tôt ? avant de se noyer, on doit toujours parcourir la longueur du pont. La fortune est peut-être au bout. La voilà, mariez-vous. Seulement appelez votre premier enfant, si c'est un garçon, Léopold, et Maria, si c'est une petite fille. »

Il donna la somme qu'il avait reçue.

LJOPOLD SPENCER. 22/

Il pensait encore à la marchande de bas. Hélas! deux ans s'écoulèrent, et il ne fit rien. Léopold, pendant ce temps, vécut aux dépens des artistes de Rome. Tous les jours, à midi, on voyait sur la place de l'Annunziata, lui et un chien, dont le maître, jeune artiste, était mort. Le chien et lui vivaient aux frais de l'école. Plus d'un voyageur sait cela.

Après le jeu, après l'amour, après la bassesse, après l'oisiveté, vint l'ivresse. Ce n'était que dans le vin que Léopold trouvait une consolation ou plutôt un étou: dissement à ses maux, à ses illusions déçues.

Bref, à pied, comme il y était allé, il revint de Rome à Paris. Oh! alors, il jura d'être sage, de sculpter, d'avoir ses heures de travail et de repos auxquelles il ne dérogerait pas. On l'estimerait, on le louerait ; l'art qui avait fait toute son adoration, l'art ferait sa fortune ; il aurait donné des fleurs à sa jeunesse, il remplirait d'or ses vieux jours.

Ses vieux jours! effrayant retour sur lui-même! Spencer jeta les yeux sur une glace, et alors il s'y vit ridé, vieux, sans dents, l'œil éteint, les cheveux blancs!

Malheur ! malheur ! malheur ! Spencer était fini. Oh ! combien alors de vipères entortillèrent son cœur, ce cœur de feu dont il n'avait tiré que de la cendre.

Par une journée sombre de janvier, une longue diète retendit sur un lit de paille moisie, et il y mourut.

Spencer fut enterré aux frais de la ville, c'est-à-

aa8 léOPOLD 8PBNCBR.

dire jeté dans la fosse commune; personne n'alla prendre son empreinte.

Le lendemain de sa mort, une lettre, arrivée de Venise, timbrée de cent pays différents, reçue et chassée par tous les bureaux de poste, maculée de rouge, de bleu et de noir, parvint enfin au grenier de l'artiste.

Le commissaire de police du quartier l'ouvrit et y lut ces quelques lignes :

« Monsieur,

(I Je vais mourir, et je meurs sans avoir achevé mon Groupe de la Religion; c'est mon plus cher ouvrage. On m'a parlé de Thorwaldsen, mais Thorwaldsen est Allemand; il a du génie, mais pas de chaleur : je l'ai refusé. J'avais promis de ne pas vous oublier, le soir où vous fûtes chassé de chez la Félicina. En Europe, il n'y a qu'un homme qui soit digne et capable d'achever mon groupe : c'est vous. Venez, Spencer, venez! je mourrai content.

ft Adieu, frère !

U CA.no VA. »

Page 1