‹ NouvellesChapitre 14 sur 38 · HISTOIRE DE QUATRE SAVANTS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE QUATRE SAVANTS

'île de Ceylaa serait la plus heureuse du monde, si elle n'était spécialement placée sous la protection du grand Kaltragan. Kaltragan est tout shnptemeot un dieu, mais un dieu comme il n'y en a pas, un dieu exigeant, quintcux, despotique. Il veut être adoré sous toutes les formes possibles : si l'on bâtit une maison, on la met sous la sauvegarde de Kaltragan ; la terre est ensemencée au nom de Kaltragan ; l'eau, c'est Kaltragan ; le vin, c'est Kaltragan ; mais ce qui est surtout Kaltragan, c'est le feu. Un pareil dieu ne doit pas manquer de prêtres.

Ces prêtres, ou plutôt les prédécesseurs de ces prêtres, ont été en différend pendant douze siècles environ sur quarante -trois mille questions religieuses du bouddhisme. Toutes enfin ont été résolues,

2jO

excepté une seule, celle de savoir si le feu, cette éclatante image de Bouddha, exige de ses mille milliers d'adorateurs qu'ils soient accroupis ou couchés à plat ventre pendant l'acte de la prière, qu'on lui adresse viogt ou trente fois par jour. Di£Qculté d'autant plus épineuse, qu'elle a déjà été levée par le grand Phalou, dans un ouvrage intitulé le Phalou, et écrit, il y a six cents ans, dans une langue exceptionnelle qui a glorieusement pris le nom de l'auteur et du livre, et s'appelle par conséquent le phalou. Cette sublime question de déterminer la manière dont on doit adorer le feu y étant clairement débattue et résolue, il n'y aurait plus, ce semble, qu'à ouvrir le Phalou et à se renseigner. Oui; mais qui donc sait le phalou, même aux Indes? De siècle en siècle, les rares possesseurs de cette divine langue, qui n'eut qu'un écrivain et qu'un livre, se sont perdus ; déplorable malheur, quMl faut attribuer en grande partie à l'impossibilité de se procurer ce livre. Où est-il? comment le dire, depuis le jour où les Portugais, vainqueurs sur toute la côte, enlevèrent non seulement les dieux d'or et d'argent aux yeux de topaze, mais le vénérable Phalou, tout petit volume écrit sur coton et relié entre deux planches enduites de vernis? Oui, ils enlevèrent \e Phalou, livre aussi impossible à remplacer que facile à reconnaître Vingt-quatre diamants du plus grand prix, douze de chaque côté, couraient au bord de la reliure comme les clous dorés le long des missels du moyen âge. Tout ayant disparu, et le livre et la langue, comment parvenir à connaître l'attitude

LE FEU. 2jl

dans laquelle le dieu Kaltragan veut être invoqué quand il prend la forme du feu? Se livrant avec fureur aux inspirations de leur fanatisme, les Indiens de l'île où la dispute avait pris naissance et ceux de toute la presqu'île gangétique ne s'occupaient plus ni de la pêche des perles, ni de la chasse aux élé* phants, ni de la culture du poivre, ni de celle du gingembre. Jour et nuit ils discutaient à coups de poignard le problème de l'adoration du feu.

S'il est un moyen de les mettre d'accord, pensa le gouverneur de Calcutta, c'est de faire décider l'affaire par un concile ; il jaillira à coup sûr quelque lumière de ia réunion formée des plus doctes théologiens de l'Inde. Benarès, la ville sainte par excellence, selon l'évêque Haber, fut choisie pour la ville où se rendraient les prêtres d'Aureugabad, de Madras, de Mazulipatam et de toutes les grandes cités de l'empire. On mit à leur disposition des dromadaires, des palanquins, des vaisseaux à vapeur, afin qu'ils ne reculassent pas devant la longueur ou les difficultés du voyage. On ne pourrait dire tout le luxe qui fut déployé pour les recevoir.

Si l'on tient à savoir l'époque où ce grand événement eut lieu aux Indes orientales, il nous sera facile de répondre qu'il se passa il y a environ huit ans. Nous assignerons plus exactement encore sa date en disant qu'il occupa les populations du Gange parallèlement à une époque bien présente à l'esprit des savants et des archéologues : l'i^cadémie de Moscou avait mis cette année-là au concours ia question suivante, en promettant à

celui qui la résoudrait cent mille francs, le titre de membre de l'Académie de Moscou, et une pension viagère de vingt-cinq mille francs : Dire et déterminer d'une manière précise à quelle espèce de poissons, dont la race est, assure-t-on, perdue, appartient le petit poisson bleu clair que presse quelquefois dans sa main le dieu Vichnou. Ce programme, la hauteur de la question, le prix offert en récompense, sont une date trop vivante dans l'esprit des savants pour qu'ils l'aient oubliée. Au bout de six mois de missions et de locomotions, cinq cents représentants des divers peuples semés sur la terre de Vichnou se logèrent dans les palais de Benarès, tout ruisselants de nattes lustrées, obscurcis de parfums et retentissants des cris des jongleurs. Ce rapprochement, ces réunions animées, promettaient les meilleurs résultats; on touchait, après de longues discussions, au moment heureux où il serait convenu, de part et d'autre, qu'on adorerait le feu dans une posture moitié accroupie et moitié couchée, afin de mettre tout le monde d'accord, lorsqu'une circonstance déplorable rompit les bonnes relations entamées. Un membre du concile fut trouvé assassiné dans sa baignoire. Quel était le meurtrier? Ce ne pouvait être qu'un partisan du feu, de la secte des accroupis, car le prêtre tué appartenait à la secte des couchés. On cria à l'indignation, au guet-apens, à la trahison; on courut aux armes. Aussitôt le gouverneur général se rend à Benarès pour rétablir la paix. D'abord les membres du concile ne veulent rien entendre; cependant, à force de Suppli-

Page 1