‹ NouvellesChapitre 15 sur 38 · LB FEU« 3JJ · texte numérisé non relu

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cations et de présents, il les rassemble de nouveau sous sa haute présidence, donnant à la réunion, au lieu d'un caractère religieux, un caractère exclusivement social. De leur déHbération, leur dit-il, dépendait le bonheur ou le malheur des peuples de l'Inde. S'ils ne parvenaient point à s'entendre, les habitants, à leur retour, s'égorgeraient avec plus de fureur qu'auparavant, et la guerre civile, prenant la place de l'industrie et du com* merce, la misère la plus profonde s'ensuivrait. De là, par conséquent, des offrandes moins riches, beaucoup moins abondantes, seraient déposées sur l'autel des mille dieux de l'Inde, ce qui, en d'autres termes, signifiait : les revenus des pagodes seront infiniment réduits.

Ce langage fit quelque impression sur le cerveau des prêtres. Profitant de ce commencement de trêve, le gouverneur général leur conseilla de remettre la négociation à deux brames des plus célèbres parmi eux, choisis, le premier dans les rangs de ceux qui professaient l'opinion fort respectable que le feu devait être vénéré dans telle posture, le second dans les rangs de ceux qui militaient en faveur de l'opinion contraire, et non moins admissible. A cette proposition, les prêtres, ainsi qu'on devait s'y attendre, répondirent qu'ils défiaient tous les brames du monde de résoudre mieux qu'eux le point religieux dont ils s'occupaient, à moins toutefois, ajoutèrent-ils en manière de dérision, que les deux brames aux lumières desquels le gouverneur général en déférait connussent le phalou.

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« Je sais quatre personnes qui parlent, qui connaissent, qui savent à fond le phalou, répliqua le gouvernear. D'abord ces deux brames», ajoutât-il en faisant avancer au milieu du concile deux vénérables brames, qui saluèrent l'assemblée et se ^luèrent dans une langue tout à fait inconnue aux cinq cents membres.

Si la pagode de Jaggemaut, grande comme une ville, eijt volé 4Ans les airs aix yeux du concile, cela ne l'aurait pas plus étonné que la présence de ces deux hommes, jeûnas encore tous les deux, et parlant le phalou, car c'est le phalou quUls parlaient.

« Ils savent le phalou ! se dirent les membres.

^— C'est étonnant. comme ils parlent le phalou!

— On dirait qu'ils n'ont jamais parlé que le phalou .

— Notre poivre, notre cannelle, nos écailles de tortue, nos dents d'éléphants sont sauvés, pensait avec joie le gouverneur. Je mettrai bien plus aisément d'accord deux brames que cinq cents brames, et, une fois d'accord, je rétablirai la paix sur toute la vaste péninsule indienne.

— Mais, essaya de dire un brame plus retors, mais... »

Le gouverneur, qui vit venir la bombe, interrompit le brame par ces mots :

« J'étais sûr que des hommes aussi nobles, aussi dignes, aussi éclairés que vous, seigneurs, fini^ raient par comprendre la nécessité de simplifier la question.

— Mais reprit le brame interrupteur..., »

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Nouvel artifice oratoire du gouverneur.

« Ainsi, c'est entendu. Ces deux flambeaux, ces deux soleils, ces deux brames choisis par vous vont éclairer une discussion dont vous ne seriez jamais sortis, tant vous aviez des torrents d^éloquencc à répandre avant de l'épuiser.

— Mais .. »

Cette fois le gouverneur, étant à bout de voie laissa le brame lancer son objection.

« Mais, dit enfin ce dernier, qui nous assure que ces deux hommes savent réellement le phalou?

— C'est juste.

— C'est à examiner.

— Il fa it des preuves. »

En un instant, la persuasion première du concile revint sur elle-même, et un doute universel plana.

« Quelle langue parlerions -nous, répliquèrent les deux brames, si ce n'est le phalou?

— J'atteste, dit l'un, que mon antagoniste s'exprime parfaitement en phalou.

— J'affirme, dit l'autre, que c'est le plus pur phalou que parle le brame que voici,

— Comme je ne veux pas, intervint le gouverneur, que la loyauté de ces deux honorables brames soit un instant soupçonnée, je vais introduire ici, en votre présence, deux savants étrangers à voire pays et à votre religion, par conséquent désintéressés au plus haut point dans la question, et ils décideront, car ils ont passé leur vie à étudier le phalou, si ces deux brames le parlent réellement .

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L'un est un philologue anglais, sir James Crawford, l'autre un philologue français, M. Amiel. Ce sont deux savants de premier ordre, professant dans leur patrie le sanscrit, le pracrit, le païsachi, le magadhi, le caoyacubdja ou hindoustani, le bengali et le telinga, et temporairement aux Indes, où ils sont venus par modestie élargir le cercle de leurs connaissances.

— Qu'on les introduise, dit le concile, et que ces deux brames s'expriment en phalou devant eux. »

Non seulement les denx savants européens parurent et écoutèrent, mais ils se mêlèrent à la conversation, et bientôt quatre voix différentes firent retentir les voiites de la salle de toutes sortes de mots phalous. Les quatre savants, car désormais ils étaient quatre, riaient, s'animaient, se fichaient, se réconciliaient, se fâchaient de nouveau en phalou.

Le doute n'était plus permis après cet éloquent échange d'idées et de phrases. Le concile fut donc convaincu que les deux brames possédaient à fond le phalou, cette langue qu'on croyait perdue, morte, ensevelie depuis des siècles. On avait fait un grand pas dans la question.

Tout à coup, le môme membre qui avait hardiment mis en doute si ses deux confrères savaient le phalou, se leva, et dit encore que tout n'était pas terminé par cette satisfaction donnée à l'assemblée. Les deux brames étaient, sans nul doute, très capables tous deux de lire en phalou ; mais à quoi cela servait-il si le Phalou lui-même n'exis-

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tait plus, si le livre sacré où se cachait le dogme de l'adoration du feu avait été détruit par suite du pillage exercé par les Portugais sur la pagode d'Hyderabad? On avait retrouvé la langue, mais avait-on retrouvé le livre? Et, sans ce livre, quel espoir d'apaiser les troubles religieux de l'Inde, troubles à peine assoupis, sur le point de se rallumer plus terribles que jamais?

a J'attendais cette sage objection, répliqua le gouverneur anglais, que rien avec raison n'étonnait plus depuis qu'il était parvenu à réunir quatre hommes sachant le phalou, je l'attendais pour la réduire à sa juste valeur. D'abord, dit-il, les livres saints ne se perdent jamais^ s'ils s'égarent quelquefois. La Bible a traversé quarante siècles sans altération ; les quatre versions de l'Évangile ont opposé la même résistance aux invasions des temps et des barbares; pourquoi le Phalou^ n'eiît-il (ce qui n'est pas à vos yeux) qu'une valeur purement historique, ne jouirait-il pas de la même faveur ?

— Mais, enfin, où est-il depuis trois siècles? s'écria le brame.

— Où est-il? demanda le gouverneur, qui se sentait accroché à ce point d'interrogation comme un poisson qui se sent pris à l'hameçon de fer.

— Oui, où est-il?

— C'est où il est, répliqua le gouverneur avec la promptitude du sophisme, que nous irons le chercher. Crevez que l'Angleterre, protectrice des cultes de tous ses sujets, elle qui a relevé les pagodes renversées, elle qui prête son appui à votre religion partout où il est réclamé^ n'épargnera ni

son or ni ses soins pour retrouver le Phalou. L'Angleterre s'impose cette glorieuse mission, et elle confie le soin de la remplir à ces quatre beaux génies philologiques : le brame Palombo, le brame Mindana, le savant sir James Crawford, mon illustre compatriote, et le non moins savant M. Amiel, Français d'origine, membre de toutes les sociétés savantes du globe. J'attends votre décision, vous priant d'arrêter entre vous, représentants religieux de l'Inde, clefs d'or de toutes les consciences d'en deçà et d'au delà du Gange, que pendant trois années, laps de temps rigoureusement nécessaire pour accomplir cette glorieuse expédition, vous vous engagez à tenir les fidèles adorateurs du feu dans la tranquillité d'une trêve. Jusqu'à l'expiration de ces trois années, en échange du service fort coûteux, je ne vous le cache pas, que va vous rendre l'Angleterre, vous me promettez de faire tout ce qui dépendra de vous pour qu'aucun soulèvement n'ait lieu dans le cercle territorial de votre autorité. »

A moins de ne rien vouloir de ce qu'ils désiraient, les cinq cents brames n'ava'ent pas le droit de repousser la proposition du gouverneur; et, d'accord sur l'efficacité de la mission comme sur la durée de temps qu'elle exigeait, ils devaient également accepter comme mandataires les quatre savants offerts par lui.

Tout fut accepté, convenu, ^ré et signé. Dans trois ans, les mêmes brames, ou leurs successeurs naturels, se réuniraient de nouveau à Benarès, la ville sainte, et il leur serait rendu un compte exact

de la mission éruiite et religieuse des quatre savants. Le concile fut dissous. Chargés de présents et d'honneurs, les cinq cents brames retournèrent chez eux, où ils étaient attendus avec l'impatience naturelle à des hommes qui ne savent plus comment adorer le feu.

Comprenant l'importance de la responsabilité qu'il avait prise, le gouvernement ne songea plus qu'à faire voyager ses quatre savants. Un vaisseau magnifique fut affecté à leur expédition. La Compagnie des Indes alloua à chacun d'eux trois mille francs par mois.

D'abord les quatre savants visiteraient, dans l'intérêt de leurs recherches, les principales villes de l'Inde, où il n'était pas impossible que le Phalou eût été entraîné par l'invasion portugaise. Des Indes ils se rendraient en Portugal, patrie des anciens vainqueurs et dévaliseurs des deux près* qu'îles indiennes; ensuite ils fouilleraient l'Espagne, bassin naturel de toutes les richesses que laisse échapper le Portugal. Dâ là ils passeraient en France. Enfin, ne laissant aucun coin de l'Europe inexploré, ils étendraient au besoin leurs perquisitions sur l'Angleterre et l'Allemagne.

Les quatre savants s'embarquèrent sur le Mahrabarata, brick de guerre grand comme une frégate, souple comme une bayadère, doré comme un boudoir de la Régence, ayant à bord jardin, cabinet de lecture, s!llle de bains, et de plus quatre petites imprimeries mécaniques, une pour chacun des savants. M. A miel n'en revenait pas.

Nous avons déjà nommé M. Amiel, le savant

français. Comme tous les savants, M. A miel était très chauve, un peu cagneux, un p^u bossu et très négligé dans sa toilette. Quarante-six ans environ étaient son âge; Arles sa patrie. M. Amiel était donc Provençal comme le roi René. Jeune, il était venu à Paris pour vendre de l'huile vierge, et, par la même occasion, pour tâcher de placer une collection de sonnets dans le genre de ceux de Pétrarque. Ayant vendu ses huiles vierges, n'ayant pas placé ses sonnets, plus vierges encore que ses huiles, et s'obstinant à rester à Paris, malgré les injonctions de ses parents, il se trouva un jour sans pain, mais avec ses sonnets : c'est être deux fois sans pain. Il allait mourir de la manière la plus poétique du monde, lorsqu'un autre Provençal charitable, auquel il avait été recommandé, lui dit :

<( Qu'attendez - vous donc pour professer l'hindoustani ou le sanscrit ?

— Mais je ne le sais pas, répondit d'un souffle éteint M. Amiel.

— Raison de plus, vous n'aurez jamais eu une aussi belle occasion pour l'apprendre; d'ailleurs, vous l'enseignerez sous moi, qui suis le seul en France pouvant nier que je sais le sanscrit.

— Mais vous le savez du moins, vous?...

— C'est là mon secret ; venez. »

Et ils allèrent ensemble chez M. le ministre de l'instruction publique, toujours heureux de répandre ses largesses, ou plutôt celles des contribuables, sur les gens qui savent Thindoustani, le malais, l'otaïtien, le sanscrit, le pracrit, etc.

De ce moment date la fortune de M. A miel. Le lendemain il avait déjà un lorgnon de corne, comme tous les savants dont les yeux se sont fatigués à lire du sanscrit, et il faisait graver des cartes de visites sur lesquelles on lisait : Polydore Amiel, d* Arles, professeur suppléant de sanscrit et de pracrit. Six mois après, on le décorait; l'année suivante, il était reçu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Au bout de deux ans à peine d'exercice, il avait six mille francs d'appointements, logement dans une des bibliothèques publiques, et trois élèves, les seuls qu'il ait jamais eus.

Il était déjà sur le beau chemin de la fortune, lorsqu'il passa aux Indes. Pourquoi ce voyage? M. Amiel ne dit pas même à son meilleur ami qu'il quittait la France. Il prit seulement ses trois élèves avec lui, afin que quelque professeur de madécasse à la Bibliothèque royale ne les lui enlevât pas pendant l'absence, et il partit. Ses trois élèves moururent de la terrible maladie du foie en arrivant à Calcutta ; quant à lui, Amiel, il s'enferma dans un quartier isolé de la ville, et là il se fit apporter mystérieusement chaque soir, par un paria, un bocal de petits poissons. Le lendemain, avant le jour, les petits poissons étaient rejetés dans le fleuve, et d'autres venaient les remplacer, la nuit suivante, sous le microscope du mystérieux Amiel.

Le gouverneur général, dont la police était admirablement faite, avait appris que M. Amiel, d'Arles, était venu aux Indes, et se trouvait pour ^

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