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Biaise pâlit à ce mot de paysage.
(( Voyons, ne vas-tu pas te nommer : Arthur, Alfred, ou encore plus ridiculement Heinz ou Hoff? On fait son nom, mon ami Biaise. De César jusqu'à nous, tous ceux qui ont porté ce nom glorieux^ne sont pas plus connus que les chiens auxquels il a été pareillement donné. Vois si Iss peintres italiens, — le seul cas où il soit raisonnable de les prendre pour exemple, — ont reculé devant la misère de leurs noms. L'un s'appelle — il Guercino, — le louche ; — l'autre — Zucchero, — sucre. Ceux-ci n'ont pas même de noms patronymiques ou de famille; ils sont tout sèchement désignés par le lieu de leur naissance, — // Parmesan, il Perugino, — le Parmesan, le Pérugin.
— Je m'appellerai donc Biaise, en Italie?
— Tu vas donc en Italie ?
— Cela te contrarie?
— Beaucoup pour toi.
— Cependant c'est là que sont les grands maîtres.
— Je pensais que tu avais le projet de copier la nature en Normandie ou en Bretagne, en Provence ou dans l'Auvergne, et non les maîtres qui n'ont copié personne. Si tu crois que c'est une nécessité d'arpenter l'Italie pour être un grand peintre, apprends-moi où allaient Raphaël, Michel-Ange, Bramante, Véronèse, et tant d'autres qui n'allaient pas en Italie, puisqu'ils y étaient ? Que prendras-tu de ces grands peintres ? la couleur de la chair? Fais monter la fille de ta pot-
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tière; si elle n'a pas sur les épaules et sur les joues une chair mille fois plus vraie que toutes les chairs des peintures de Raphaël, je consens à avoir toute ma vie un tableau d*histoire sous les yeux. Quoi! que veux-tu encore leur prendre? la couleur des étoffes? Va chez Delille, et empruntelui des étoffes comme il en vend ; des cachemires, des brocarts, des soieries de Lyon; oppose-les ensuite aux plus éclatantes draperies de Véronèse, et dis-moi, Biaise, si les manteaux et les pourpoints de tous les convives des Noces de Cana ne sont pas de véritables haillons à côté ? Que cherches-tu encore à imiter? la composition? Ceci ne se copie pas^ tu le sais. Qu'iras-tu donc faire en Italie ?
— Oui, me répondit timidement Biaise, on ne doit copier personne quand on se borne au petit paysage de chevalet; mais lorsqu'on aborde l'histoire, les grandes pages, le grandiose, la haute couleur, le pompeux, le magnifique, il faut parcourir l'Italie pour étudier les merveilles de Raphaël d'Urbiuo.
— Tu dis Urbino, toi! Je comprends pourquoi maintenant tu aspii'es à changer de nom. »
Biaise reprit : « Les merveilles del Tintoretto del Guercino, del Tiziano, del Perugino.
— Tais-toi, Biaise. D'abord je sais un peu l'italien, et tu n'en sais pas un mot. Tu es de Paris, parle ta belle langue de la rue Saint-Honoré. Mais, pour Dieu et pour dernière raison, vois si les Italiens, qui ont constamment Raphaël, le Tintoret, le Guerchin, le Pérugin, sous les yeux
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en sont meilleurs artistes pour cela. Ils peignent comme les Anglaises chantent. Le plus vil encan de l'Europe n'achèterait pas au prix de la toile le tableau du peintre italien moderne le plus renommé. Pourtant, depuis cinq cents ans, ces messieurs sont en possession de ces miracles de peintures que tu vantes.
— D'autres en profitent.
— Quels autres? Les artistes français de l'école de Rome? Soyons polis pour ceux qui y sont :
n'en parlons pas. Mais soyons justes pour ceux qui n'y sont jamais allés, qui même ont voyagé ailleurs qu'en Italie. Ne citons que deux noms. Decamps, l'inqualifiable Decamps, n'a vu que la Turquie, où certes les galeries n'abondent pas; Roqueplan, le plus gracieux coloriste de l'époque, le plus vif, le plus frais des dessinateurs, l'imagination la plus fertile et la plus jeune, l'artiste qui a revêtu la verve du Midi de la patience du Nord, Roqueplan n'a visité que la Hollande.
— Mais cependant le ministre envoie les artistes en Italie pour s'y perfectionner!
— Vois s'il y va lui-même.
— Tu réponds par des épi^ammes.
— Biaise, mon ami, tu es trop décidé à partir pour que je t'arrête; le succès des peintres de baigneuses t'empêche de dormir : fais ta baigneuse, mais je me souviendrai toujours, moi, des moulins de Montmartre que tu peignais si bien; Montmartre, les Batignolles à gauche, Saint- Denis plus loin dans la brume ; le grand chemin et les voitures couvertes de poussière; un
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troupeau de bœufs, des troupeaux de moutons, et des choux partout ; des choux ! Biaise, à donner envie de les manger. »
Biaise me regardait avec indécision.
(I Et ton Cabaret de Gentilly, Biaise, quelle belle chose!
— Eh bien ! accepte-le, s'écria Biaise : ce sera un souvenir d'amitié.
— Je le garderai, Biaise, pour te le rendre quand il vaudra 10,000 francs. ^
— Tu es fou. Vaudra-t-il jamais cela ?
— Il aura ce prix quand tu auras peint en Italie ou à ton retour beaucoup de Vierges à la chaise, au donataire, au' poisson, au berceau; quand tu auras copié longtemps les Raphaël, les Titien et les Michel- Ange. »
Plus tolérant que moi dans ses opinions, Biaise s'adoucit et me dit en me serrant la main :
(( Je vais aussi en Italie pour changer d'air, pour étudier un autre ciel, d'autres mœurs. J'aime l'Italie d'après le tableau qu'en font tous ceux qui en reviennent; ta haine ne. s'étend pas jusqu'au peuple de cette contrée, je pense ? »
En parlant ainsi, Biaise intéressait mon respect à ses projets de voyage, et imposait silence à la discussion.
« Adieu, me dit Biaise, je pars ce soir pour Marseille, où je m'embarquerai pour Gênes ; de là j'irai en Toscane. A Florence, je suis recommandé chaudement au comte de Frontifero qui possède une magnifique galerie de tableaux dans sa maison de campagne sur KArno, très connue des étran-
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gers sous le nom de la Villa iMaravîgliosa .
— Et tu te rends en Italie pour changer d'air, disais-tu? »
Biaise sourit et me tendit la main.
« Je t'écrirai.
— Tu m'écriras. »
LAI SB ne m'écrivit pas, selon Tusage entre amis. Mais un an après nous déjeunions ensemble au cabaret de Gentilly dont il m'avait donné une si ravissante vue.
Cest là qu'il me raconta son voyage en Italie.
Je le laisse parler.
Il est d'usage, dit Biaise, que les poètes espagnols ajoutent au titre de leurs pièces de théâtre l'épithète de fameuse : la fameuse comédie; cela ne tire pas à conséquence, on ne les lit pas davantage. Les Italiens sont Espagnols en tout ce qui concerne les monuments de leur patrie. La pierre, la plus brute a été témoin d'un grand crime. Pour cinquante francs, ils vous vendent le crime et la pierre. Je ne pouvais faire un pas dans Gênes, ou je débarquai, sans marcher sur un souvenir, au dire de mon cicérone. D'à-
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bord la rue était célèbre dans la ville; ensuite la maison était célèbre dans la rue ; la croisée était célèbre dans la maison; il y avait un clou célèbre sous la croisée. On me vola ma montre devant le palais de Doria, du grand Doria, qui avait été le plus vertueux homme de son temps.
Dans les rues de Gânes, je rencontrai beaucoup de chiens errants, de la poésie européenne, de ceux à qui la faculté de médecine du goût conseille les voyages en Italie pour se remonter un peu ^imagination. A les voir, on dirait qu'ils veulent emporter tous les monuments dans leur valise : ils mangent les palais, les cathédrales, les arcs de triomphe ; ils dînent avec du marbre de Carrare, et se désaltèrent avec l'air bleu, l'air venu d'Ionie. Ils feraient supposer que nous n'avons pas d'air en France. Comme ils voyagent non pour voyager, mais pour avoir voyagé, selon la spirituelle expression d'Alphonse Karr, ils remplissent des vessies d'air bleu ; ils plient soigneusement des rayons de soleil dans leurs cravates; ils mettent des échos de la vague sonore dans leurs portefeuilles ; et, de retour en France, ils versent les rayons, le bleu, le vague,, le sonore, dans leurs amplifications, et ils vous font avaler, sous le titre de voyage, un grog mousseux, peu* enivrant, mais facile à boire.
En débarquant à Gênes, j'eus la fièvre du pays, maladie qu'on doit à l'air bleu et à la vague sonore. Après mon rétablissement, je n'eus rien de plus pressé, comme tu l'imagines, que de chercher à m'introduire dans les galeries de peinture
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* de cette célèbre cité, qui a des jardins sur les toits, parce qu'elle n'en peut avoir au plainpied.
Le possesseur de la première galerie que je désirais connaître mariait sa fille; l'entrée me fut refusée.
- On réparait l'escalier de la seconde galerie; je fus prié d^attendre quelques mois pour la visiter.
Le maître de la troisième galerie n'aimant pas les Français, il ne leur accordait pas la faveur de la leur montrer.
Trois motifs principaux d'exclusion auxquels
on doit s'attendre, et qui existent depuis qu'il y a
des galeries en Italie : le mariage de la fille de la
maison, la réparation d'un escalier, une inimitié
/"^litique.
Je partis donc de Gênes pour Florence, n'ayant encore admiré que l'air bleu, et n'ayant entendu que la vague sonore. — J'arrivai à Florence.
Le comte de Frontifero, à qui j'étais recommandé, n'était pas aussi fier que la plupart des seigneurs italiens; il ne se proclamait pas issu d'Hercule comme la famille d'Esté, ni de Mars comme beaucoup d'autres maisons florentines; il ne prétendait descendre, assurait-il avec beaucoup de candeur, que d'Énée, nom dont il ne prenait que la première initiale, par une modestie encore plus louable. Il signait É^ Frontifero.
Quoiqu'il ne tînt pas de la succession d'Énée sa belle villa maravigliosa, située à quelques lieues de Florence, sur l'Arno, il n'est pas moins vrai que cette superbe propriété appartenait depuis
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un temps immémorial, mais non avant Énée cependant, à sa famille, fière d'avoir donné trois papes à l'Église, six gonfaloniers à la ville de Florence, et an incomparable amateur aux beauxarts. Cet incomparable amateur, c'était, cela va sans dire, le comte Enée de Frontifero.
Il résidait toute l'année à sa villa maravigliosa y renommée pour ses eaux, ses jardins, ses bois, et surtout pour sa galerie de tableaux.
Ce mot de villa éveillej dans la mémoire de ceux qui ont admiré les colossales vues de Piranesi, des constructions gigantesques, auprès desquelles Fontainebleau et Versailles sont des joujoux. Mais quand on ne connaît la villa Panfili (aujourd'hui villa Doria), la villa Corsini et la villa Ferroni, que, d'après ce dessinateur, on n'imagine pas que ces résidences se composent d'une maison fort bourgeoise, d'un jardin ou il y a beaucoup d'eau, parce l'eau ne coiite rien à Rome, et d'une foule de petits tombeaux, parce qu'il est plus facile, en creusant le sol romain, de trouver des tombeaux que de n'en pas trouver.
Mais j'étais alors, continua Biaise, sous le coup de soleil de l'enthousiasme. J'appelais pin d'Italie le plus contrefait des arbres; palais, un monstrueux amas de marbre ; et je m'agenouillais avec ferveur devant la première villageoise venue pour l'adorer comme une madone. Je jouais, en Italie, le rôle de don Quichotte en Espagne. Est-ce que l'Italie n'aura pas un jour son Cervantes?
« Je le souhaite de tout mon cœur, ajoutai* je en versant à boire à mon ami Biaise. »