‹ NouvellesChapitre 20 sur 38 · SIMPLE AVIS · texte numérisé non relu

SIMPLE AVIS

A ceux qui s'occupent de découvrir aux Indes le fameux livre phalou, où il n'est plus depuis trois siècles, et où par conséquent il est inutile de le chercher, & moins que Ton ne se contente de quelque autre ouvrage apocryphe.

Ce n'est pas la longueur du titre qui embarrassa M. Amiel : les savants en voient bien d'autres en fait de titres ; ce fut de savoir de qui émanait cette brochure, et dans quel but on l'avait visiblement publiée et contre lui, et contre l'honorable sir James Crawford, et contre les deux brames.

Le plus simple était d'aller droit à M. Crawford ; peut-être en saurait-il davantage. Justement sir James Crawford revenait de Sandras. En abordant M. Amiel, il rayonnait de bonheur; il était joyeux, en un mot, comme M. Âmiel lui-même la dernière fois qu'ils se rencontrèrent.

tt Vous parlerai- je d'abord de votre contentement ou de cette brochure? dit M. Amiel en touchant la main au savant anglais.

— Quelle est donc cette brochure? demanda Crawford.

— Mais elle est écrite contre nous, dit Tarchéologue méridional.

— Bah!

— Voyez plutôt.

— En effet, dit sir James Crawford en la parcourant, on prétend que le Phalou n'est pas aux Indes, où nous avons la simplicité de le chercher.

— Je suis beaucoup plus maltraité que vous dans cette brochure. On m'y appelle aventurier de la science, faux savant, commis-voyageur pour l'antiquité, reprit M. Âmiel.

— Mon cher ami, dit sir James Crawford, mettons-nous au-dessus de ces plates injures. Remplissons dignement notre mission, toute de science et d'humanité, et moquons-nous du reste. Quant à mon contentement, puisque vous avez la bonté de vous y intéresser, en voici la cause : j'ai reçu de Londres ce matin une lettre où l'on m'apprend que ma fille s'est mariée.

— Mais vous ne m'aviez pas dit que vous étiez marié vous-même, monsieur Crawford.

aS8 LE FEU.

— Que voulez-vous? cela m'était sorti de la mémoire, comme vous votre maladie de la rate. Cest bien cela, pourtant.

— Ce n'est pas du tout cela, pensa Amiel.

L'intrigant ! Il a trouvé le Phalou à Sandras, et il veut m'en faire un mystère. Je saurai la vérité comme je m'appelle Amiel, comme je suis d'Arles, et comme j'ai imité Pétrarque dans mes sonnets, que je n'ai jamais vendus. »

Il s'agit de savoir maintenant quel est celui des deux qui avait réellement en sa possession le Phalou, Était-ce M. Amiel, dont la satisfaction avait attaché le brûlot de la jalousie à l'âme de M. Crawford? Était-ce M. Crawford, dont la joie faisait en ce moment l'anxiété de M. Amiel?

Quoi qu'il en soit, dès ce moment le savant arlésien s'attacha à épier les pas de son antagoniste, et l'espionnage lui fut facile, dans un pays où les herbes ont la hauteur dès roseaux de nos froides contrées. Or un matin que, déguisé ainsi en boa, il poursuivait sir James Crawford dans la campagne avec une douleur qui redoublait à chaque minute, et on va en connaître la cause, il le vit avec effroi s'arrêter au bord d'un étang et lancer dans l'eau un petit filet.

Un tremblement universel s'empara aussitôt de M. Amiel ; il mesura d'un coup d'œil, d'une pensée, le malheur immense qui le menaçait. Son sang se décomposa ; sa vie entière de savant s'écroulait. Sir James Crawford retira ensuite le filet, et j eta sur le sable une douzaine de petits poissons bleu clair.

« Je suis perdu ! s'écria M. Amiel du fond des mangles et des grandes herbes. Il a découvert mon étang ! il a découvert mes poissons bleu clair ! Il m'aura suivi ! il m'aura guetté ! Le monstre s'occupait ainsi que moi en secret de la fameuse question posée par l'Académie de Moscou : Dire et déterminer d*une manière précise à quelle espèce de poissons dont la race est, assure-t-on, perdue, appartient le petit poisson bleu clair que presse quelquefois dans sa main le dieu Vichnou, Il veut avoir le prix de cent mille francs et les vingt mille francs de rente ! Il est venu aux Indes pour cela comme moi. Résolument^ il faut que l'un de nous disparaisse ; il y a un archéologue de trop sur la terre. Ah! monsieur Crawford^ infernal monsieur Crawford, voilà donc le sujet de votre horrible joie ! A bientôt, faquin ! »

Amiel disparut ensuite comme un reptile dans les hautes herbes.

Si maintenant l'on nous demande quel était celui des quatre savants qui s'occupait de la question du Phalou, pour laquelle ils touchaient chacun trois mille francs par mois, nous répondrons que nous n'en savons rien. La suite de cette histoire nous le révélera peut-être.

Un jour que M. Crawford se rendait à son mystérieux étang pour pêcher quelques-uns de ces petits poissons bleu clair, afin de compléter ses études du fameux prix de Moscou, il trouva sur le rivage une brochure vert bronze, intitulée :

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